Chapitre V. Questions et perspectives

 

I. Psychogenèse de l’érogénéité vaginale

1. Anatomies : le réel et l’imaginaire

Divergences et contradictions au sein de la théorie psychanalytique de la sexualité féminine témoignent à leur manière d’une difficulté : rendre compte de la genèse de l’érogénéité vaginale autrement que sur un mode particulièrement hypothétique. L’obscurité née du refoulement combine ses effets avec l’invisibilité, le caractère interne de l’appareil génital féminin. Les observations n’ont pourtant pas manqué. Dès 1925, Josine Müller soutenait, témoignages médicaux à l’appui, l’existence de sensations vaginales précoces en relation avec des pratiques masturbatoires. M. Klein, elle-même, mentionne à l’appui d’une thèse centrée par ailleurs sur le fantasme, le rôle que joue l’exploration (individuelle et mutuelle) du doigt dans le vagin, dès les premières années. La valeur de ces observations n’est cependant que toute relative, dans la mesure où l’enfant est dans l’incapacité d’en restituer la qualité, tant du point de vue de l’excitation que de celui des représentations associées. L’expérimentaliste ne perd cependant pas tout espoir. On trouve sous la plume de Marjorie C. Barnett le programme suivant : « Il faut attendre des études ultérieures pour confirmer si l’excitation sexuelle chez une enfant produit une “transpiration” vaginale semblable à celle des adultes. »83. Quand bien même une telle expérience serait envisageable – que ne ferait-on au nom de la science ? –, qui pourra alors distinguer le phénomène observé des effets provoqués par l’intrusion de l’expérimentateur ? L’intérêt de tels propos réside moins dans leur intention manifeste que dans le fantasme de séduction qui les soutient ; un fantasme qui nous semble jouer un rôle important dans la genèse de la sexualité féminine elle-même – nous y revenons un peu plus loin.

L’observation sexologique, celle qui s’efforce de décrire dans le détail les processus physiologiques constituant l’orgasme vaginal (chez l’adulte, cette fois), aboutit à une variabilité de conclusions qui en indique les limites. De la vascularisation limitée du vagin et de sa faible innervation, Kinsey concluait à la dépendance de toute satisfaction vaginale de l’excitation clitoridienne. Cette conception, qui devint très populaire aux Etats-Unis, écrit Judith Kestemberg, fit que les « hommes bien informés passèrent beaucoup de temps à essayer de trouver le clitoris qu’ils étaient censés exciter »84. En insistant sur le rôle des muscles striés et lisses mis en jeu par les sensations orgastiques, Masters et Johnson devaient contredire le point de vue de Kinsey et soutenir la thèse d’une sensibilité viscérale originale. En soulignant la solidarité entre le clitoris et le tiers externe du vagin, mais en « oubliant » les deux tiers internes du même organe, M.-J. Sherffey devait porter la confusion à son comble en se servant des conclusions de Masters et Johnson pour défendre une thèse « clitoridienne ».

La leçon de cette histoire naturelle, c’est qu’en matière de sexualité humaine l’anatomie ne nous apprend guère que ce que le fantasme lui enseigne. C’est particulièrement frappant avec M.-J. Sherffey, chez qui la multiplicité des croquis de l’anatomie féminine n’endigue que fort mal une fantasmatique débordante, jusqu’à réveiller cette vieille lune du matriarcat primitif.

L’approche anatomo-physiologiste isole quelque chose qui n’existe pas. Il n’y a pas le corps d’un côté et le fantasme de l’autre. La sexualité humaine est indissociablement une psychosexualité, qu’il s’agisse d’évoquer la satisfaction ou l’impossibilité de parvenir à celle-ci. Un exemple de la confusion où peut conduire le point de vue physiologiste est apporté par ceux qui, à la suite de M.-J. Sherffey, nient l’opposition classique des orgasmes clitoridien et vaginal, en invoquant la « lubrification » et les contractions vaginales qui se produisent de toute façon, quel que soit le lieu excité – lubrification : à noter que ce mot ordinairement employé pour qualifier l’humidification du vagin a la même étymologie que « lubrique » (lubricus, glissant). Logique d’appareil, si l’on peut dire, qui se condamne à ne pouvoir comprendre le fait que pour telle femme la satisfaction dépend de ce que le clitoris reste « ignoré », et que pour telle autre la jouissance repose sur l’évitement de la pénétration. Sans parler des stratégies singulières, comme celle de cette patiente qui décrivait ainsi la seule façon pour elle d’accepter le pénis au-dedans : le « coincer à l’intérieur » (par un serrement des cuisses), pour pratiquer ensuite un frottement interne contre le membre immobilisé.

Concernant la sexualité féminine, peut-être avons-nous davantage à apprendre des anciens traités d’anatomie où les limites de l’observation laissent libre cours à l’imaginaire, que des exactes descriptions d’aujourd’hui. Le fantasme (dont les femmes n’ont pas le monopole) d’un intérieur féminin conçu comme un pénis en creux, a tenu lieu pendant longtemps de théorie médicale, à la suite de Galien et d’Avicenne : pour l’un et l’autre, l’appareil génital féminin est au-dedans la forme inversée de ce qu’est l’appareil masculin au-dehors. La représentation (angoissante) d’un vagin aux profondeurs insondables se retrouve dans le propos d’Oribase (ive siècle), qui soutient qu’il faut bie n que le vagin soit profond pour que le sperme masculin soit projeté depuis la verge.

La langue de l’anatomie, elle-même, est riche de significations que perd la rigueur descriptive. Il y a les lèvres (difficile de faire coïncider davantage l’oral et le génital), les nymphes (du grec « nymphê », jeune mariée, fiancée ; dans la mythologie, les nymphes sont des jeunes femmes habitant les bois, les sources et les grottes), et aussi le « vagin », du latin vagina, gaine. Le voyage d’une langue à l’autre mérite aussi le déplacement : en allemand, Kitzler (clitoris) est parent de Kitzel (chatouillement, démangeaison)85. En sanskrit, le clitoris, yoni-longa, se traduit littéralement par le pénis-de-la-vulve. On pourrait encore inventorier les anatomies mythologiques : les Indiens Tobas du Gran Chaco disent du clitoris qu’il est la dernière dent (d’un vagin denté, fantasme aussi féminin), après que l’homme se soit rendu maître des lieux86.

Pour ne pas constituer un domaine autonome à partir duquel pourrait se concevoir la genèse de la sexualité (masculine ou féminine), l’anatomie n’est pas pour autant une donnée indifférente. L’anatomisme des uns a souvent pour correlat l’idéalisme psychique (voire langagier) des autres – deux façons de se conformer au même dogme religieux de la séparation de l’âme et du corps. La découverte tour à tour passionnante et angoissante de son anatomie par l’enfant est rendue possible par son développement psychique et fournit en retour à celui-ci son lot de représentations. A. Green souligne avec raison que le symbolisme de l’appareil génital féminin (et masculin) emprunte directement au modèle anatomique87. Porte, chambre, caverne, abîme, église, prairie ou eau profonde, etc., c’est comme lieu (ou milieu) que le vagin se représente dans nos rêves.

2. Les limites de l’étayage et la confusion anal/génital

Freud décrit la sexualité infantile comme se développant par étayage sur les fonctions vitales du corps. D’abord associée au besoin, la satisfaction sexuelle acquiert très tôt une indépendance, et est alors recherchée pour elle-même : le suçotement, ou « succion voluptueuse », comme le jeu de l’enfant à retenir ses selles, fournissent les exemples classiques d’une recherche de la satisfaction pour la satisfaction, dégagée de toute finalité autoconservative88. Sur le même mode, la fonction urinaire du pénis constitue une base évidente pour le développement ultérieur de la masturbation.

Avec l’appareil génital féminin, tout se complique : le vagin n’a aucune fonction autoconservative pendant l’enfance ; le clitoris pas davantage et même plus, puisqu’il ne participe à aucune fonction vitale, ni dans l’enfance ni à l’âge adulte. En restant sur le terrain d’une endogenèse de la sexualité, à partir du fonctionnement de l’organisme, on peut néanmoins rappeler avec Freud que « l’excitation sexuelle surgit comme effet secondaire dans un très grand nombre de processus internes, pour peu que l’intensité de ces processus ait dépassé certaines limites quantitatives »89. Il mentionne à ce sujet le rôle joué par les secousses mécaniques rythmiques imposées au corps, depuis le bercement jusqu’au voyage en chemin de fer. Les souvenirs de balançoire, d’équitation, des genoux du père (« au pas, au trot, au galop… ») ou du chevauchement sur ses épaules, voire de la séance de coiffure, constituent bien souvent dans une analyse de femme la façon d’évoquer les sensations génitales infantiles.

Cependant, il est particulièrement intéressant de remarquer que lorsque Freud cherche à préciser la source des premières excitations génitales chez la fille, c’est à une source exogène qu’il se réfère : les soins de la mère, principalement lors du bain et du change. L’excitation génitale féminine naît de la séduction, une séduction inconsciente à elle-même.

Avant de suivre plus avant la piste de la séduction, revenons à l’étayage. Que le clitoris puisse être directement excité par les gestes de soins, cela se conçoit aisément. Reste le vagin. Parmi les faits qui entraînent le plus fortement la conviction d’une érogénéité vaginale infantile, il y a deux expériences régressives de la femme adulte (régressives : portant donc la marque de l’inconscient et, au-delà, du refoulement de la sexualité infantile) : l’orgasme accompagnant l’activité onirique et celui des femmes psychotiques. C’est « au plus profond d’elle-même », dit une patiente, qu’elle ressent l’orgasme que déclenche son rêve. Les explosions génitales orgastiques dont se plaignent certaines schizophrènes, écrit Phyllis Greenacre, paraissent le plus souvent se situer dans le vagin, même chez des femmes qui ont été vaginalement frigides dans leur vie prépsychotique90. Mais une fois admise l’hypothèse d’une excitation vaginale précoce, comment rendre compte de sa genèse, là où l’on ne peut invoquer ni les gestes de l’adulte (sauf perversion), ni l’étayage sur une fonction vitale ?

À cette question, M. Klein apporte une réponse presque entièrement psychique, en décrivant la migration du fantasme d’incorporation du haut vers le bas, de la bouche vers le vagin. Une autre voie, où s’intriquent davantage le corps et les représentations, est ouverte par Lou Andréas-Salomé – en prolongement de certaines vues freudiennes. Soulignant les nombreuses analogies des processus anaux et génitaux (par le mode de poussée, leur caractère interne, la représentation orificielle), L. Andréas-Salomé a ce mot devenu célèbre : « L’appareil génital reste voisin du cloaque, chez la femme il ne lui est même guère que pris en location. »91. Il n’est pas indifférent que ce mot soit presque aussi souvent cité que trahi, à commencer par Freud lui-même. Ce dernier avait très tôt reconnu l’existence d’une théorie cloacale, par laquelle l’enfant cherche à rendre compte de l’entrée et de la sortie du bébé (et du pénis) sur le modèle d’une selle. Mais le cloaque dont parle Lou Andréas-Salomé n’est pas simple réponse théorique à une interrogation infantile, mais une véritable zone érogène. Comme elle l’indique, les régressions de l’érotisme génital vers l’érotisme anal bénéficient d’un fort soutien somatique. Seule une paroi (particulièrement sensible puisque recouverte d’une muqueuse de part et d’autre) sépare le rectum du vagin, facilitant les confusions de sensations dont témoigne la sexualité de la femme adulte – et pas seulement celle de l’enfant. Françoise Dolto avait fait frissonner la respectable assemblée du Congrès d’Amsterdam sur la sexualité féminine (1960), en rappelant que les femmes jouissent aussi alors que la pénétration est anale. Ce qui lui avait valu cette remarque de Lacan : « Tu es culottée. » On ne saurait mieux dire, tant le signifiant évoque le voisinage et ses confusions durables. Dans ses lettres à Freud, Abraham formulait également l’hypothèse « que naissent dans le vagin des sensations qui sont transmises depuis la zone anale, de même que des contractions du vagin génératrices de plaisir sont, d’une manière quelconque, en relation avec des contractions du sphincter anal ». Sans rétablir le modèle de l’étayage, l’hypothèse qui se dessine ainsi est cependant celle d’une co-coexcitation : la coexcitation concerne la contribution des processus anaux à la pulsion sexuelle, la co-coexcitation ce qui diffuse du rectum au vagin, sur fond de confusion cloacale.

Jones pense que le processus de différenciation de l’anal et du génital chez la femme est particulièrement long, et peut-être jamais tout à fait achevé – et en tout cas obscur. Cette confusion est un support pour des destins divers et contradictoires : allant d’une érotisation génitale de l’orifice anal (c’est le côté : « Les femmes jouissent aussi par là »), au refoulement du génital trop dangereusement confondu avec l’anal (quand la sexualité « c’est sale », comme un cloaque précisément ; et qu’il est convenable qu’une petite fille « reste bien propre »), en passant par la régression masochiste (dont le fantasme « un enfant est battu » montre la voie et dont la version perverse pourrait se formuler : « C’est par là que les femmes jouissent, et par là seulement »).

La proximité somatique de l’anal et du génital ne doit pas occulter le fait que l’on ne peut parler de zone érogène (et de co-excitation) que dans la mesure où est établie l’articulation soma-psyché. Le refoulement ne porte pas sur la paroi recto-vaginale, cela n’aurait aucun sens ; il est la conséquence du conflit psychique entre le désir et l’interdit, entre l’exigence libidinale et les capacités d’acceptation du moi, et concerne les représentations accompagnant l’excitation. Abraham, après Freud, avait tenté de préciser le noyau du fantasme cloacal : « Chez les filles, la défécation favorise le fantasme d’acquérir un pénis, soit de l’élaborer elle-même [désir masculin en liaison avec le complexe de castration], soit de le recevoir en cadeau [but et désir en relation avec la position féminine] ; c’est alors le père, beatus possidens, qui apparaît comme le dispensateur. »92].

Le partenaire de la fille dans la fantasmatique cloacale est-il toujours le père (ou son pénis) ? Là aussi la confusion semble de mise. Parce que l’expérience anale joue un rôle décisif dans les processus d’individuation (et donc de genèse du moi), de constitution de l’objet et de l’ambivalence à son endroit, elle se trouve également au carrefour des relations de l’enfant avec la mère et avec le père. C’est à la mère que se réfère R. Mack Brunswick (suivie par Freud), quand elle mentionne la part des intrusions sphinctériennes (du lavement d’antan au suppositoire d’aujourd’hui) dans la constitution des angoisses féminines (celles du garçon, sur le versant de sa féminité, comme celles de la fille). La fureur de l’enfant souvent observable en la circonstance, note-t-elle, traduit sa colère, et bientôt son angoisse devant l’agression, mais constitue en même temps « un équivalent anal de l’orgasme génital ». En d’autres termes, le registre cloacal maintient aussi rapprochés que possible la satisfaction, le viol de l’intérieur, l’impuissance devant l’agression et l’angoisse face à ce qui excède les capacités symbolisatrices du moi. L’accès, chez la femme, à une génitalité satisfaisante, suppose une élaboration de cette confusion, c’est-à-dire une désolidarisation – peut-être toujours partielle – de l’anal et du génital.

Le personnage, l’imago de la mère anale, celle-là qui règne sur les fonctions corporelles, gardienne des sphincters et propriétaire de l’intérieur du corps avant de surveiller « les entrées et les sorties » de l’adolescente, cette imago redoutable est au centre de deux articles, l’un de Jeannine Chasseguet-Smirgel, l’autre de Maria Torok93. Ces deux auteurs insistent plus particulièrement sur les processus d’idéalisation qui résultent d’une telle emprise. Derrière l’objet ou le pénis idéalisés – qui rendent si difficile, si décevante la vie sexuelle réelle –, il y a leurs contraires : la chose sale (« ce machin qui pendouille », dit une patiente) et l’objet-déchet, plus à détruire qu’à aimer. L’idéalisation peut tout aussi bien s’entendre comme une façon de tenir la mère anale en soi à distance, que comme une manière détournée de lui concéder la victoire – le balancement d’un dispositif à l’autre étant affaire de vie singulière.

Freud, lui-même, avait évoqué certains des destins féminins « pittoresques » auxquels donne lieu une organisation sexuelle sadique-anale prévalente. La « névrose de la ménagère » tout d’abord, de celle qui pourchasse la saleté sans relâche, impitoyable pour la moindre tache. Le commerce florissant des lessives et autres produits d’entretien repose sur une solide exigence inconsciente. Le « vieux dragon » ensuite : quand, sur le retour d’âge, l’érotisme sadique-anal reprend ses droits après l’abandon de la fonction génitale ; « la gracieuse jeune fille, l’épouse aimante, la tendre mère » cède alors le pas devant la terrible mégère : « Querelleuse, tracassière, ergoteuse », etc.94. Faut-il préciser que l’analité n’est pas une spécificité féminine et qu’elle forme aussi le caractère des hommes, sur le modèle obsessionnel du Grandet de Balzac par exemple, et de bien d’autres.

3. La séduction pénétrante

« L’éveil du vagin à sa pleine fonction sexuelle dépend entièrement de l’activité de l’homme. » Cette phrase d’Hélène Deutsch pousse à l’extrême l’idée freudienne d’une découverte tardive du vagin. À bien l’entendre, ce n’est pas la puberté qu’il faudrait attendre, mais le premier coït ! Au-delà de ce que la naïveté du propos doit au refoulement, on peut cependant s’interroger sur la part de vérité qu’elle contient. Dans le texte (« Un enfant est battu ») où Freud s’avance le plus loin dans la conception d’une sexualité infantile proprement féminine, là où il évoque l’aspiration libidinale de la petite fille accompagnant un pressentiment des buts sexuels définitifs et une excitation des organes génitaux, il introduit un élément d’une importance décisive. Le père dans le fantasme, celui qui bat, et plus inconsciemment pénètre, est précédé du père séducteur : celui qui « a tout fait pour gagner l’amour » de sa petite fille. Ce père-là n’est pas le vil pervers que le Freud des années 1895 débusquait derrière la névrose hystérique. Mais le père (œdipien) de la petite fille ; sa séduction est celle de l’amour qu’il porte à l’enfant. Les fantasmes inconscients du père – fantasmes génitaux d’un adulte sexuel – ne peuvent pas ne pas laisser leur trace dans le psychosoma de l’enfant. Ils contribuent à faire exister pour celle-ci le vagin, sa représentation et son excitation ; devrait-on concéder que cette inscription ne peut être qu’obscure. Nous évoquions précédemment le rôle joué par les secousses rythmiques imposées au corps dans la genèse de l’érogénéité vaginale. Il faut ajouter – faire précéder – le rôle inconscient de celui qui donne le rythme, qui aime tant faire sauter sa petite fille sur ses genoux ou l’envoyer en l’air avant de la rattraper. L’idée que l’ouverture du corps n’est créée que par la pénétration brutale du pénis se retrouve couramment dans les rêves de femme – rêve de coup de poignard ou de morsure de serpent, par exemple. Pour être imaginaire, une telle représentation est sans doute plus près de la vérité du sexuel féminin qu’une description anatomique.

Le tableau esquissé par Freud – pour une part à son insu – rassemble des personnages œdipiens constitués, le père et la petite fille. L’apport de M. Klein permet à la fois de déplacer le scénario en amont et d’en modifier les termes : le pénis-sein et la bouche-anus-vagin sont là – dans l’inconscient –, bien avant le couple terminal.

II. Passivité et masochisme

À la femme, Iahvé Elohim dit : « Je vais multiplier tes souffrances et tes grossesses : c’est dans la souffrance que tu enfanteras des fils. Ton élan sera vers ton mari et lui, il te dominera » (Genèse III, 16). Tel est le destin promis à celle par qui les yeux se dessillèrent, révélant le corps sexuel mis à nu.

Il n’est guère de sujet comme celui des relations entre le masochisme et la féminité qui ne soit à ce point encombré par l’accumulation millénaire des mythes, des croyances et des préjugés. La Morale et la Nature conjuguent « à plaisir » leurs effets, les malheurs du corps fixant le prix de la chute : depuis les règles jusqu’à l’accouchement en passant par la défloration et la grossesse, quand on n’y ajoute pas, en d’autres lieux, l’infibulation ou l’excision… « la femme n’est pas seulement une malade, écrit Michelet, mais une blessée. Elle subit incessamment l’éternelle blessure de l’amour ». On peut comprendre que Marie Bonaparte se soit sentie obligée de préciser, avec une délicieuse naïveté : « Le coït vaginal normal ne fait pas mal, tout au contraire, à la femme. »

La complexité d’une approche psychanalytique des rapports entre féminité et masochisme ne tient pas seulement à la profusion de ces représentations collectives et à la difficulté de s’en dégager. Elle a une autre source : la contribution masculine au masochisme féminin. « Il te dominera », dit la Genèse. Souffrance féminine et domination virile forment un vieux couple, qui renvoie à l’angoisse de castration des hommes, à leur façon d’y faire face… en exigeant de l’autre sexe, le « faible », qu’il représente à lui seul la blessure. Il ne faudrait cependant pas que ces constatations transforment la question en tabou, comme cela a été parfois le cas, condamnant par avance toute considération sur les relations inconscientes de la féminité et du masochisme. Si le sujet peut être repris, cela passe par l’analyse préalable d’une notion psychosexuelle aussi fondamentale que difficile à cerner : la passivité.

1. Les passivités

Dans un monde qui distingue la « population active » et les autres, il ne fait pas bon entretenir une relation privilégiée avec la passivité. À cet obstacle idéologique s’ajoute une difficulté héritée de la théorie phallocentrée freudienne : l’identification de la passivité à l’inertie. C’est une petite fille déçue, défaite, qui s’en remet au père. Sa passivité à l’égard du nouvel objet n’est qu’une façon d’accepter la castration : passive faute de pouvoir être active, faute de l’avoir. La passivité de cette petite fille-là désigne moins une position sexuelle que l’abandon de la sexualité ou son refoulement : « L’atrophie du pénis [ce clitoris qui ne veut pas grandir] facilite la transformation des tendances directement sexuelles en tendances tendres inhibées quant au but. »95. Passive, châtrée, inhibée… à l’aune du phallus primant, ces termes sont équivalents. Quelle vie sexuelle attendre d’un tel programme si ce n’est la frigidité ?

En marge de l’axe phallique, il y a néanmoins des formulations de Freud qui ouvrent sur une autre passivité, pulsionnelle cette fois. De l’envie du pénis au désir de l’enfant-phallus, tel est le chemin supposé conduire la fille de la mère au père. Le point faible de sa construction n’échappe pas à Freud : la transition de l’envie d’un pénis externe à l’investissement du corps interne demeure impensée. Il est donc nécessaire de faire intervenir un processus supplémentaire – mais qui demeure théoriquement isolé : « L’orientation vers le père s’effectue principalement avec l’aide des motions pulsionnelles passives. »96.

L’expression paradoxale, « poussée de passivité », résume à elle seule la difficulté d’abord logique à penser la passivité. Le terme « passif » suppose la priorité d’un « actif », d’un agent ; le primat d’un autre. Cette difficulté, la fantaisie permet de l’illustrer. Le fantasme féminin d’être pénétrée par un homme connaît une infinité de variantes, depuis celle, métaphorique, d’être poursuivie dans une rue obscure, ou en montant un escalier, jusqu’au scénario brutal d’être violée par un criminel entré dans la maison par effraction – tous fantasmes qui peuvent soit être ignorés comme tels et hanter les cauchemars ou tourner en phobies, soit être directement sollicités pour leur valeur d’excitation, accompagnant la masturbation ou l’acte sexuel. La passivité de l’assujettie sur la scène du fantasme « s’oppose » à l’activité imaginative que déploie le même sujet dans l’invention de la fantaisie.

Du fantasme à la réalisation dans l’acte sexuel, le passage n’est jamais de simple décalque – sauf dans le registre pervers ; mais là aussi, il faudra à la femme déployer beaucoup d’activité pour que le but passif (jouir d’être pénétrée) soit satisfait, éventuellement pour amener le partenaire au plus près du rôle que le fantasme lui assigne. L’idée d’une passivité pulsionnelle est donc celle d’une passivité souhaitée, recherchée, bien différente d’une simple soumission-acceptation ; elle est d’ailleurs plus souvent refoulée qu’acceptée.

Que l’on évoque la poussée de passivité ou les fantasmes à but passif, on situe sur le terrain de la vie psychosexuelle le lien entre féminité et passivité, et non sur le seul registre de l’anatomie – en référence à la conformation complémentaire du pénis et du vagin. L’anatomie, notamment génitale, n’est pas au début. Si elle avait valeur inaugurale et fondatrice, on ne comprendrait pas que le but sexuel qu’elle propose à la femme (être pénétrée) puisse être refoulé (dans le choix d’objet homosexuel ou celui de la virginité) ou neutralisé (dans la frigidité). La pénétration réelle du vagin par le pénis est un fait chronologiquement tardif, précédé de longue date par son fantasme et par une psychosexualité dominée par le conflit. La passivité génitale est en fait la continuatrice d’une passivité autrement ancienne, dont elle ne fait que prendre la suite – dans le plaisir ou le traumatisme, au gré des destins singuliers.

« Les premières expériences sexuelles ou colorées sexuellement que l’enfant a avec sa mère sont naturellement de nature passive. »97. Il n’est pas sans importance que ce soit dans un texte consacré à la sexualité féminine que cette phrase vienne à Freud. Naturellement de nature passive… derrière l’adverbe il y a l’état d’impuissance du nourrisson où le laisse se prématuration et la dépendance dans laquelle il se trouve pour sa survie, vis-à-vis de l’adulte. Cette passivité première met donc en avant, comme l’a montré J. Laplanche98, le primat de l’autre (de l’adulte, généralement la mère) et, parce qu’il s’agit d’une expérience sexuelle, le primat de l’inconscient dans l’adulte.

La prématuration du nourrisson n’est pas simplement physique, elle est aussi psychique. La satisfaction qui accompagne les soins, parce qu’elle est libidinale et pas seulement de l’ordre du besoin, excède les capacités d’intégration de l’enfant, et cela pendant longtemps. C’est toujours trop. Chacun connaît le spectacle, qu’il en ait été le témoin ou l’acteur, de l’enfant (déjà grand) adressant à l’adulte l’ayant excité un : « encore, encore… » qui ne connaît pas de cesse – sauf la fessée et ses ambiguïtés, celles d’« un enfant est battu ». À la passivité du nourrisson devant l’adulte, « succède » celle, interne cette fois, du moi devant le « encore » de l’exigence pulsionnelle. L’un des modes essentiels d’intégration de cette excitation débordante par la psyché infantile est de transformer ces expériences passives en activité, par le jeu notamment – voyez l’exemple freudien célèbre de l’enfant à la bobine99. Dans cette transformation, les processus d’identification de l’enfant à l’adulte jouent un rôle décisif.

La vie sexuelle montre que les buts actifs et passifs s’échangent volontiers l’un l’autre. Cette réciprocité ne doit cependant pas masquer la dimension primitive de la passivité au regard de l’inconscient – les Romains, censeurs clairvoyants, dénonçaient la passivité en amour comme l’impudicité même. Selon notre propre hypothèse, le but génital féminin : être pénétrée (ou sa version adoucie, « activée » : recevoir), prend la suite des modalités les plus anciennes de la satisfaction libidinale. Ajoutons qu’entre la femme pénétrée et le nourrisson « effracté » par l’amour adulte, le rapport n’est pas simplement analogique : c’est électivement par les orifices du corps (oral, anal, uro-génital) que l’amour/soins pénètre.

Entre le nourrisson pris « comme substitut d’un objet sexuel à part entière », jouissant passivement, et la satisfaction féminine ultérieure (jouir de ce qui pénètre au-dedans), la superposition est à la fois structurale, par l’identité de position, et empirique, dans l’enchaînement orificiel : bouche, anus, vagin. Cette parenté dans les modalités du plaisir est aussi une parenté traumatique : l’expérience sexuelle du nourrisson déborde largement ce qu’il est en mesure d’accueillir ; elle effracte le corps et la psyché. La position génitale féminine associe elle aussi jouissance et effraction. Que la vie sexuelle de la femme bascule d’un côté ou de l’autre – ou qu’elle conserve le lien entre les deux, au moins dans le fantasme –, c’est affaire individuelle, mais on peut comprendre qu’un symptôme presque inévitable de frigidité précède l’accès à la génitalité. Selon une formule de Freud demeurée elliptique, l’élément féminin constitue « le refoulé par excellence ». En effet, parce que le garçon est appelé à rejoindre une attitude génitale active, tout au moins de façon prépondérante, son évolution psychosexuelle lui fait épouser le mouvement de distanciation-élaboration de la passivité primitive. La position féminine, par contre, étant donné le rapport qu’elle entretient avec la passivité originaire et ses excès, ne demande qu’à tomber sous le coup du refoulement. « Jouir d’être pénétrée »… lorsque ce but est atteint, ce qui est loin d’être toujours le cas, c’est le plus souvent au terme d’un chemin difficilement parcouru. Mais qu’il en soit ainsi, et l’homme, voire la femme elle-même, sera tout prêt à partager le point de vue de Tirésias.

2. Féminité et masochisme

Pas plus que la passivité, le masochisme n’a bonne presse. Le psychanalyste, quant à lui, a de bonnes raisons pour ne pas entonner le même couplet – même s’il est régulièrement confronté à la façon dont le masochisme s’oppose à la dynamique de la cure. La capacité du sujet humain à tirer satisfaction de la douleur est sans nul doute l’une de ses richesses essentielles, mise à contribution tout au long des épreuves de la vie, du premier âge au troisième. Les cas de masochisme pervers eux-mêmes en attestent, malgré leur potentialité destructrice. Les enquêtes de Stoller, à ce sujet, ont montré qu’à l’origine du scénario masochique adulte, parfois terrifiant, on trouve fréquemment dans l’enfance une expérience très douloureuse qui n’a pu être supportée qu’en étant érotisée100. Sans doute en résulte-t-il une fixation aliénante et, dans certains cas, dangereuse pour la vie même, mais c’est oublier le rôle inverse, psychiquement vital, qui a d’abord été le sien.

Une autre considération invite à envisager le masochisme sous un angle débarrassé du préjugé : l’élément masochique tient aux fondements de la vie psychosexuelle elle-même, à la constitution de l’inconscient, au lieu d’être le simple avatar de quelque destin pathologique. L’enfant qui crie « encore, encore », que cherche-t-il : un gain de plaisir ou l’apaisement d’une douleur ? Les deux se mêlent, inextricablement, avant même la fessée concluante, dont on sait au moins depuis les Confessions de J.-J. Rousseau combien elle les confond.

J. Laplanche a prolongé l’idée freudienne d’un masochisme originaire à partir de la théorie de la séduction – à l’opposé, donc, d’une interprétation en des termes physiologiques. Le masochisme suppose la conjonction d’une douleur – née d’une effraction : de la limite corporelle, de la limite du moi – et d’une excitation sexuelle. Parce qu’elle déborde nécessairement les capacités d’intégration du tout petit enfant, l’intervention séductrice de l’adulte – il ne s’agit encore une fois que de l’amour mêlé aux soins – comporte obligatoirement « l’élément d’effraction caractéristique d’une douleur »101. Ce temps zéro du masochisme est suivi d’un moment qui n’est guère moins originaire mais qui, lui, se situe sur une seule et même scène psychique, celle de l’enfant : ce moment est celui du refoulement, de la mise à l’écart des représentations et de l’excitation associée que le psychosoma de l’enfant est incapable de maîtriser. Vis-à-vis de ce véritable corps étranger interne qu’est la représentation inconsciente, « le moi est passif, en danger permanent de succomber à l’effraction ». La notion même de représentation inacceptable, sur laquelle nous avons insisté, comprend l’élément d’une douleur ; l’agression interne des limites du moi, l’attaque par la pulsion, prend ainsi la suite de l’intrusion du sexuel adulte.

On le voit, le masochisme ainsi entendu tient au clivage constitutif de l’inconscient lui-même, à la menace traumatique, douloureuse, que fait peser sur la psyché le retour du refoulé. On est encore loin d’une organisation libidinale masochique ou, plus simplement, de la façon dont l’ingrédient masochique se mêle à la vie psychosexuelle de tout un chacun. Entre ces différents niveaux, il est possible que la féminité constitue un maillon décisif.

Le masochisme dans la vie sexuelle des femmes ne se laisse guère ramener à l’unité tant il puise à des sources inconscientes diverses ; les variations théoriques sur le sujet en témoignent. Que l’on prenne les conceptions de K. Horney et de M. Klein, la psychogenèse de la féminité par elles proposée inclut la composante masochique, non comme un accident, mais comme appartenant à l’essence du processus. La représentation d’un pénis paternel géant, à la fois créateur de l’ouverture féminine et menaçant le corps interne, ne peut hanter le fantasme sans qu’au désir qu’il inspire se mêle la représentation douloureuse d’une violence – même si K. Horney « oublie » les bases de sa propre théorie quand elle disserte sur le masochisme chez la femme, pour ne plus évoquer que l’impact des identifications socioculturelles102. Le clivage de l’objet-pénis, le fait qu’il hérite après le sein des projections du « mauvais », ouvre également chez M. Klein sur la problématique masochique : que la quête du « mauvais » pénis guide la vie sexuelle (dans la recherche d’un partenaire sadique) ; ou que la femme se protège de son agressivité castratrice en adoptant une position soumise à l’égard de l’homme103.

Les réflexions de Freud sur le complexe de castration féminin donnent également matière à comprendre un aspect des rapports entre masochisme et féminité, celui de la Lélia de George Sand. L’identification à la mère promet un destin où il ne sera question que de subir, d’être dominée. La part de satisfaction que retire la femme d’une telle situation reste le plus souvent profondément inconsciente et n’est manifestement repérable que dans la compulsion à répéter des relations du même type – dans la vie affective et sociale. « Il faut toujours que ça se passe mal… »

Prise dans le dispositif analytique, la disposition masochique alimente la réaction thérapeutique négative, surtout que rien ne s’arrange. L’analyste se doit d’y être d’autant plus attentif que le dispositif analytique en lui-même sollicite le masochisme du patient. Comme l’écrit Jacqueline Cosnier104, la régression dans l’analyse actualise le vécu d’impuissance de l’enfant vis-à-vis de l’adulte en même temps que les plaisirs passifs (et potentiellement traumatiques) qui y sont liés, sans parler de ce que la révélation de l’intime à un étranger entraîne de représentations agressives d’intrusion. L’équilibre est toujours instable entre la contribution du masochisme au processus analytique et les entraves qu’il peut y opposer. Mais le déséquilibre est assuré lorsque le cadre subit des modifications qui tournent toutes à la soumission accrue de l’analysant. Une patiente parle de son analyse précédente : dix-sept longues années, des séances variant de dix à quinze minutes, un silence de l’analyste rarement rompu – si ce n’est pour demander les noms –, une salle d’attente où les patients se côtoient (variation du temps des séances oblige) et « s’observent en chiens de faïence », plus ce qui est aisément repérable à travers ses propos : la manipulation du transfert (l’invitation aux conférences de l’analyste) plutôt que son analyse. L’étonnement devant ce récit vient bien sûr de ces curieuses pratiques – pourtant bien connues –, mais se formule plus encore dans un : comment a-t-elle pu supporter cela aussi longtemps ? Le masochisme, et ses ressources infinies, fournit la réponse, quand « ne pas s’en sortir » s’échange contre un : ne pas sortir de l’analyse.

Que le masochisme chez la femme puisse dériver d’une identification à l’être châtré, cela n’est guère contestable, quand le malheur est rapporté au « malheur d’être femme ». Mais définir ce masochisme-là comme le masochisme féminin est par contre discutable, comme est discutable la réduction de la sexualité féminine à la logique phallique. Ce n’est pas par hasard si, dissertant en 1924 sur le masochisme féminin en question, Freud n’en appelle qu’à un matériel clinique… masculin. Cinq ans après avoir écrit « Un enfant est battu », il ne manque pourtant pas de cas de femmes masochistes. C’est que l’analyse du fantasme dans le texte de 1919 se laisse mal résorber dans les termes de la symbolisation phallique et décrit un masochisme solidaire de la position génitale féminine : « être battue » pour « être coïtée ».

Dans le droit fil d’« Un enfant est battu », on peut esquisser quelques remarques, inséparables du développement précédent sur la passivité. « C’est l’organisation génitale, écrit J. Cosnier, qui fait du masochisme une caractéristique de la féminité. » Le propos nous semble exact, à condition toutefois d’en préciser les termes. Le masochisme, cette combinaison de la douleur et de l’excitation sexuelle, précède la constitution de la génitalité féminine, celle de la petite fille y compris, bien entendu. Le masochisme originaire tient, on l’a vu, au caractère inévitablement traumatique de l’irruption du sexuel dans le psychosoma de l’enfant. La douleur commence avec l’excès du plaisir – laissons les cas pathologiques ou accidentels où elle est introduite pour elle-même –, avec l’impuissance du nourrisson à « métaboliser » le trop de l’excitation et la démesure du fantasme. L’intrusion du sexuel, empruntant elle-même volontiers des voies orificielles (pour les deux sexes), trouve en quelque sorte une confirmation en après coup dans la représentation génitale féminine (ou dans l’identification anale chez l’homme). La pénétration de son corps prend chez la femme la suite des intromissions de l’enfance, en en renouvelant, selon les histoires singulières, le plaisir ou le traumatisme – la grande généralité du symptôme de frigidité nous semble prendre là sa source. Masochisme et féminité sont tous les deux tournés vers le dedans, dans une complicité quasi structurale. Ce rapport intime, Jacqueline Schaeffer l’évoque en des termes particulièrement vifs, qui soulignent également la proximité entre les expériences de la jouissance féminine et de l’angoisse : « Tout ce qui est insupportable pour le moi – la passivité, la perte du contrôle, l’effacement des limites, l’intrusion de la pénétration, l’abus de pouvoir, la dépossession [toutes représentations fantasmatiques sollicitant le pénis de l’homme] – est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle (…) La défaite, dans tous les sens du mot, est la condition de la jouissance féminine. »105. Elle ajoute, à condition toutefois que l’angoisse de castration de l’homme lui permette d’amener sa partenaire jusque-là et de s’y aventurer avec elle, par identification.

Entre le corps étranger interne qu’est la représentation inconsciente, les attaques qu’il porte contre les limites internes du moi afin de trouver une issue, et le pénis à l’intérieur du vagin, le rapport n’est pas simplement métaphorique, il est aussi de continuité – autre façon que celle de M. Klein d’articuler l’inconscient, le dedans et le féminin. Une patiente évoquant ses pratiques contraceptives associait son refus du stérilet (ce serait « s’introduire un corps étranger ») et l’impression que lui donnait le diaphragme qu’elle utilisait « de ne pas être vraiment pénétrée » lors du rapport sexuel.

À défaut de souscrire au « masochisme féminin », version Freud, peut-on attendre de cette autre catégorie qu’il propose, le « masochisme érogène », un éclairage enrichissant pour l’analyse de la féminité ? La notion se rapproche d’une conception originaire du masochisme mais elle a l’inconvénient d’être encombrée d’un certain biologisme, avec le risque pour notre question de ramener le lien entre féminité et masochisme à un fait de nature, et d’en perdre donc l’originalité psychosexuelle. Ce risque, on peut le mesurer à ce commentaire sexologique par Thérèse Benedek du vécu orgastique des femmes : « Les contractions musculaires en jeu dans la tension préorgastique et la détente orgastique, qui s’étend au-delà de la musculature des organes pelviens jusqu’à la musculature des cuisses et des fesses, forment probablement le substratum physiologique du masochisme érogène »106 !

III. Angoisse féminine et remarques sur le narcissisme

Les remaniements de sa conception de l’angoisse auxquels Freud se livre dans Inhibition, symptôme et angoisse sont l’occasion de ressaisir la problématique générale de l’angoisse féminine.

La première théorie freudienne de l’angoisse est le plus aisément illustrée par l’exemple clinique de la phobie. L’opération du refoulement dissocie un groupe de représentations insupportables à la conscience (liée par exemple au désir incestueux) de l’affect (amour ou haine, avec sa charge d’excitation). La déliaison de l’affect signe le débordement de la psyché, son incapacité à canaliser le quantum de libido ainsi libéré. Ce moment de désarroi constitue proprement l’angoisse, avec son cortège de manifestations somatiques, qu’elle prenne au ventre, coupe la respiration ou affole le cœur. Ainsi conçue, l’angoisse est angoisse devant la libido, devant le péril pulsionnel, devant le péril interne ; elle résulte de la déroute du moi devant l’irruption de l’inacceptable, de l’excessif. Le travail psychique de liaison consiste alors à trouver une « cause » pour ce qui semble sans objet. La phobie représente à cet égard une solution remarquable qui déplace le danger de l’intérieur (impossible à fuir) vers l’extérieur (plus facile à éviter). Ainsi en va-t-il de l’ophilophobie féminine, aussi banale que remarquablement universelle : le frisson devant le serpent se substitue à la représentation d’un pénis (paternel, maternel ?) aussi désiré que craint.

Ouvrons une parenthèse sur les phobies féminines typiques (souris, chenille, araignée, etc.). Le risque existe de leur appliquer une « clef des songes » réductrice. Il y a certes une symbolique typique, comme celle qui relie l’agoraphobie au fantasme de prostitution. Il est même parfois très étonnant d’entendre d’une femme à l’autre imaginer le même scénario, à propos du métro par exemple : la crainte est que la rame reste bloquée au milieu du tunnel, et de se voir agressée par un homme (ou tous les hommes du wagon), sans fuite possible. Mais l’équivalence symbolique typique peut ne pas être concernée, ou reléguée au second plan : si la souris est volontiers sollicitée c’est « qu’elle se faufile partout, même par les plus petits trous ». Pour telle patiente, cependant, c’est dans la liaison inconsciente avec la souris, « femme de petite vertu », que se construit la peur. Il en va des représentations phobiques comme des rêves, leur sens n’est pas accessible en dehors de l’interprétation des associations qu’elles engendrent.

À rester dans le cadre de la première théorie de l’angoisse, les modèles cliniques de l’hystérie de conversion et de la névrose d’angoisse sont également intéressants par rapport à la féminité. Dans le premier cas, le conflit psychique (entre la motion libidinale et ce que le moi peut supporter) se symbolise dans des symptômes corporels ; avec là aussi des classiques, notamment dans le déplacement du bas vers le haut, du génital vers l’oral : « boule » pharyngienne, vomissement hystérique, etc. Dans le second cas, c’est vers le corps également que transite l’angoisse, mais sous une forme brute, non symbolisée, proche du désordre psychosomatique. L’une des questions que pose l’angoisse féminine est précisément sa propension à passer dans le corps, à se traduire par des symptômes somatiques ou des maladies organiques.

La seconde théorie de Freud, celle qui est au centre de Inhibition, symptôme et angoisse, opère un déplacement radical : la source du danger auquel répond l’angoisse n’est plus interne (libido non liée par des représentations), mais externe. L’angoisse, au bout du compte, est toujours angoisse devant un danger réel, exemplairement celui de la castration – même si la « réalité » de celle-ci ne tient qu’à la croyance du garçon. En même temps que l’angoisse de castration devient le modèle de toute angoisse (thèse illustrée par la clinique masculine : le petit Hans, l’Homme aux loups), le moi acquiert une importance qu’il n’a guère par ailleurs chez Freud. On songe à la thèse que soutiendra M. Klein, d’une parenté dans l’inconscient du moi et de l’objet-pénis.

Le même mouvement qui fait à Freud accorder de plus en plus de place au primat du phallus le conduit à concevoir l’angoisse de castration comme l’angoisse par excellence. Et les femmes ? L’« obstacle » qu’elles constituent pour la théorisation entraîne Freud dans une remise en question de ce qu’il vient à peine d’établir. La castration menace le pénis ou ses substituts, et rien d’autre. Corrélativement, il ne saurait y avoir d’angoisse de castration chez les femmes mais, comme on l’a vu, seulement « complexe ». Les femmes n’étant pas moins sujettes à l’angoisse que les hommes (plutôt plus, penserait même Freud), quelle peut être sa source ? Ce moment d’hésitation, dont on a dit le bénéfice qu’en avait tiré M. Klein, ouvre sur un développement particulièrement riche qui conduit Freud à redonner sa place au dedans, à l’attaque interne par la pulsion, à l’effraction traumatique des limites du moi, en même temps qu’à reconnaître dans l’angoisse féminine une forme élémentaire de l’angoisse par rapport à la forme élaborée de celle-ci qu’est l’angoisse de castration. Retournement de perspective, donc. Ce n’est pas un hasard si cette question de l’angoisse féminine est absente des deux articles (phallocentrés) que Freud consacre à la sexualité féminine.

Avant de présenter ce dernier développement freudien, il convient de préciser certaines notions. Les angoisses se rapportant au corps interne chez la femme concernent bien les organes génitaux et la crainte de leur endommagement, laquelle s’exprime, par exemple, dans la peur d’avoir un cancer de l’utérus – une part non négligeable de la clientèle des gynécologues repose sur la chronicité de ces angoisses. Pour l’analyse des angoisses en question, nous avons indiqué qu’elle suivait deux grandes pistes : l’une mène à l’imago paternelle et à ses effractions, l’autre à l’imago maternelle et à ses rétorsions. Au nom de quoi ne pas les dénommer « angoisse de castration » – ce que font d’ailleurs bien des auteurs ? Le risque est tout simplement de confondre dans une même appellation des formations psychiques bien différentes entre elles. L’angoisse de castration (du pénis), pour torturante qu’elle soit, remplit également un rôle de symbolisation essentiel : elle circonscrit le risque encouru. En regard de l’angoisse devant la libido incestueuse et la menace paternelle, qui ne recèlent pas en elles-mêmes leur propre limite, elle propose une représentation du danger. Que l’on prenne par exemple ce moment d’auto-castration chez l’homme qu’est le fiasco, l’expérience est certes douloureuse, mais lorsque l’analyse en est permise, elle révèle que la détumescence est toujours un recul prudent devant un danger qui, pour être interne, inconscient, imaginaire, n’en est pas moins redoutable pour la psyché – et qui ramène souvent à un rapproché trop grand avec la mère sensuelle. Il n’est par ailleurs pas facile de déterminer, en la circonstance, qui est le plus angoissé : l’homme défait ou la femme à qui se rappelle brutalement le primat de l’autre et qui vit comme une blessure narcissique la chute du désir chez son partenaire ?

L’angoisse de la femme devant les dommages causés à ses organes génitaux ne présente pas du tout les mêmes vertus symbolisatrices que l’angoisse de castration. L’intérieur féminin, invisible, aux limites incertaines, aux atteintes invérifiables – quelles que soient les connaissances anatomiques dont on dispose : les femmes gynécologues, l’analyse le montre, ne sont pas à l’abri – n’est pas, comme le phallus, prêt à entrer dans une chaîne symbolique. L’angoisse de castration masculine, et la complicité qu’elle entretient avec le surmoi paternel, social (version Freud), joue un rôle décisif dans le processus de sublimation, de dérivation du pulsionnel vers des activités non sexuelles. Les angoisses concernant le corps interne chez les femmes, si elles ouvrent indiscutablement sur un approfondissement de l’intériorité – la psychanalyse est là pour en témoigner, mais aussi la littérature, de Mme de Lafayette à Marguerite Duras, de la princesse de Clèves à Lol V. Stein –, trouvent plus aisément une issue régressive dont la gamme, du grave au léger, est presque infinie, de l’hystérectomie à l’accès de fringale.

Il n’est pas rare de voir ressurgir, au sein de la théorie psychanalytique elle-même, le vieux rêve de symétrie entre l’homme et la femme. Pourquoi l’un aurait une angoisse de castration et pas l’autre ? Quels que soient les désaccords que l’on peut avoir avec la thèse freudienne, il faut lui reconnaître cette part de vérité : les développements psychosexuels de l’homme et de la femme ne sont pas symétriques. Quant à traduire cette dissymétrie en inégalité, c’est déjà affaire de logique phallique.

Une autre façon de rétablir la symétrie au sujet de l’angoisse est celle de F. Dolto ; elle écrit : « L’angoisse de viol par le père, à l’âge œdipien, est au développement de la fille ce qu’est l’angoisse de castration au développement du garçon. »107. Là aussi le parallèle introduit plus de confusion que de clarté. L’angoisse œdipienne de viol est inséparable du désir correspondant, celui d’être coïtée par le père. Si le désir le cède à l’angoisse, c’est en relation à la fois avec ce qui est perçu de la démesure du sexuel adulte (du pénis paternel), du sadisme de l’homme dans le coït-viol, et des craintes de la vengeance maternelle. L’angoisse de castration, elle, n’est pas angoisse devant le désir de castration ! Lorsque celui-ci existe sur la scène psychique, c’est que nous sommes hors Œdipe et hors névrose, du côté du masochisme pervers par exemple, où la castration elle-même revêt un tout autre sens. On perd plus à vouloir rétablir le parallélisme qu’à essayer de dégager ce qui fait l’altérité d’un sexe pour l’autre. Sur cette dernière voie il y a donc Freud, un Freud non phallique, qui reconnaît dans l’angoisse de perte d’amour de l’objet l’angoisse féminine par excellence.

Peut-être y a-t-il en toute femme une Bérénice, « d’un inutile amour trop constante victime ». La crainte, si régulière, exprimée par la femme que l’homme ne la quitte, le psychanalyste n’est pas le seul à l’entendre. Il faut dire que la mobilité contemporaine des relations amoureuses est une prime pour une telle angoisse. Ce n’est là bien sûr que la manifestation la plus évidente, mais pas la moins importante, de l’angoisse de perte d’amour de l’objet. La rétention exercée par la mère à l’endroit de ses enfants, alors qu’ils sont déjà adultes, puise également à cette source – si traumatisme de la naissance il y a, c’est d’abord pour elle. Qu’il s’agisse de l’homme sur le départ ou de l’enfant prêt à voler de ses propres ailes, l’angoisse de la femme, de la mère, connaît elle-même des variations importantes : qu’elle s’inscrive dans une problématique de rivalité œdipienne (le perdre au profit d’une autre) ou dépressive (être abandonnée). L’un et l’autre aspects se représentent dans le transfert analytique, tout particulièrement lors de la rupture que créent les vacances.

La question mystérieuse est bien sûr de comprendre le lien existant entre une telle angoisse (qui n’est pas épargnée aux hommes – ou à la féminité des hommes ?) et la féminité ? On pense tout « naturellement », et on n’a sans doute pas tort, au changement d’objet auquel est contraint la fille pendant l’enfance, de la mère au père. Changer c’est d’abord perdre : l’amour de la mère, l’amour du premier objet. Il est courant que les relations entre fille et mère combinent à loisir les signes les plus régressifs de l’attachement et les reproches (ou les incompréhensions) sans fin. Freud – qui, pour sa part, insiste à l’inverse sur l’apaisement de l’angoisse éprouvé lors du tournant vers le père – remonte plus loin que ce changement œdipien : aux sources de la vie psychosexuelle, à l’état d’impuissance dans lequel se trouve le nourrisson vis-à-vis de l’adulte. L’angoisse féminine de perte d’amour, écrit-il, prolonge l’angoisse du nourrisson108. Et il est ici important de ne pas oublier l’amour en route, c’est-à-dire la libido. L’angoisse du petit enfant (devant un visage étranger, dans l’obscurité, etc.) ne s’explique pas par la réalité de l’absence de l’être aimé mais par son incapacité d’enfant à faire face à ce qui l’attaque de l’intérieur : la libido insatisfaite. La motion libidinale, en quête de l’objet d’amour et ne le trouvant pas, laisse place à l’angoisse. Ajoutons avec Freud que le décalage est structural entre l’exigence libidinale et les possibilités de satisfaction : le sein a beau être de retour, la bouche crie « encore ». L’objet d’amour est, en tant que tel, un objet perdu. On évoque parfois les orques – dont le couple une fois constitué jamais ne se sépare – sur un ton anthropomorphique : rien pourtant n’est plus éloigné de l’amour humain que cette adéquation-là.

En quoi l’angoisse de perte d’amour de l’objet est-elle féminine, quelle parenté secrète réunit le nourrisson et la femme dans l’angoisse ? Freud ne répond pas. Notre propre hypothèse est directement en prise sur les considérations précédentes à propos de la passivité et de l’intersubjectivité : c’est à notre sens parce que l’être-pénétré, qualifiant la position féminine, est avec l’être-effracté qui définit l’ouverture de l’enfant à la vie psychosexuelle, dans un rapport de superposition. Cette féminité/passivité première du tout petit enfant (garçon y compris), on peut la qualifier de pré-féminité si l’on veut, au sens où elle n’est pas encore prise et posée dans la différence des sexes. La féminité, à proprement parler, suppose en effet que soient mises en corrélation l’intrusion séductrice, traumatique, et fondatrice de la vie sexuelle avec la pénétration du pénis paternel.

Note : sur le narcissisme.

Les relations entre narcissisme et féminité ne doivent rien en richesse et en complexité à celles qui concernent le masochisme et l’angoisse. Nous nous en tiendrons ici à de brèves remarques.

Le moi, note Freud, n’existe pas d’emblée comme unité. L’histoire de sa constitution est inséparable de la genèse du narcissisme entendu comme le « rassemblement unitaire de l’amour de soi pour soi, ou pour sa propre image »109. Le processus tient à la fois de la maturation biologique, dans le sens d’une autonomie toujours plus grande des fonctions somatiques et psychiques et de l’intériorisation de l’expérience intersubjective. L’identification à l’image d’autrui, l’introjection de la relation d’amour jouent un rôle décisif, dans un moment structurant que Lacan a désigné comme le stade du miroir. Pour « s’aimer soi-même », il faut être psychiquement deux, il faut que la mère aimante/soignante soit devenue une personne psychique, un objet interne. L’élaboration satisfaisante du narcissisme tient une place essentielle dans le processus de séparation-individuation du petit enfant par rapport à l’adulte. Elle constitue, pour une part, une réponse aux inévitables déceptions-frustrations des débuts de la vie pulsionnelle. Ce que l’on nomme « les pathologies narcissiques » sont en fait des pathologies du narcissisme, dont la source se trouve aussi bien dans le « pas assez » que dans le « trop », dans la carence comme dans l’envahissement de l’apport maternel. Le signe de ces pathologies est un état de dépendance se traduisant dans la vie par les solutions « addictives » les plus diverses.

Ce qui nous importe par rapport à la féminité, c’est ce mouvement d’autonomisation, de clôture sur soi, en quoi consiste le narcissisme, et la fonction de protection qu’il remplit vis-à-vis des atteintes dont le moi en formation est l’objet. Quand ils évoquent le développement vers la beauté (l’ensemble des attentions portées à l’apparence du corps) chez la fille, la femme, Freud et M. Klein suggèrent deux causalités psychiques distinctes. La recherche de la beauté vient en dédommagement du défaut génital, souligne Freud ; le corps se fait phallus à défaut de l’avoir. La beauté selon M. Klein est une réponse du dehors au-dedans, l’un étant chargé de restaurer/masquer les angoisses dont l’autre est l’objet. Plutôt que de se concurrencer, ces deux conceptions ont chacune leur pertinence ; la beauté – sa recherche plutôt – est dans le fond un symptôme comme un autre qu’il serait vain de vouloir réduire à un sens univoque. Si les points de vue de Freud et de M. Klein divergent, ils se retrouvent pourtant sur un point : dédommager/restaurer. Comme si la fille, plus que le garçon, était offerte aux atteintes traumatiques, et donc davantage mobilisée par la logique narcissique de réparation.

Ce que nous avons développé précédemment au sujet de la passivité et de l’angoisse va tout à fait dans ce sens. Le mouvement narcissique de fermeture sur soi, de repli de la libido sur le moi, ne peut que davantage solliciter l’être sexuel dont la position se définit par l’ouverture à la pénétration. Le narcissisme du tout petit enfant s’élabore en réponse aux effractions dont son moi (psychique et corporel) est l’objet. La continuité déjà soulignée entre le nourrisson « naturellement » passif et la position féminine produit également ses effets sur le terrain du narcissisme.

Nous avons insisté sur l’importance des orifices : comme lieux des premiers échanges, de l’intrusion/pénétration des soins et de l’amour, et comme précurseurs et paradigmes du sexe féminin. Dans ses développements sur le moi-peau, D. Anzieu insiste sur le fait que les intrusions orificielles ne sont supportables – et a fortiori satisfaisantes – que sur fond d’une certitude des limites entre le dedans et le dehors, limite que la peau constitue pour le corps et représente pour la psyché. Il n’est de plaisir possible à être pénétré qu’en ayant le sentiment assuré de l’intégrité de l’enveloppe corporelle110. La solidarité des ensembles : narcissisme-peau/orifices-féminité mériterait que l’on s’y attarde, on se contentera ici de deux brèves illustrations :

l’homosexualité féminine, avec ce que doit un tel choix d’objet aux premiers contacts mère-fille, ce qu’elle emprunte à la libido narcissique, associe un évitement de la pénétration et une érotique de la peau fortement investie ;

nous évoquions ce que le gynécologue doit à l’angoisse féminine, mais le dermatologue n’est pas en reste. C’est même toute une industrie, pharmacie et chirurgie plastique, qui repose sur le rapport de la femme à sa première ride.

IV. Aspects de la puberté et de l’adolescence

Chez l’homme, la puberté, c’est-à-dire l’ensemble des processus physiologiques et anatomiques qui accompagnent la maturation des organes génitaux, est un phénomène particulièrement tardif. Le moins serait d’attendre de ce qui prend ainsi tout son temps, que l’avènement en soit sans heurt, sans trauma. On est loin du compte. La puberté, comme l’irruption du sexuel chez l’enfant, arrive toujours trop tôt.

Le sang menstruel – nous n’évoquerons que l’adolescente – pour la première fois s’écoule, si proche du « sale » des lieux d’excrétion ; les seins, les poils poussent, la taille et le poids se modifient, le visage se transforme, la peau elle-même change et l’on est mal dans la nouvelle – a fortiori quand l’acné s’en mêle. L’heure est au corps, au spectacle de ses modifications, inéluctables, immaîtrisables, aussi souhaitées que craintes.

La poussée pubertaire est ce qui, chez l’être humain, évoque le plus fortement la sexualité instinctuelle. L’échec de l’instinct à réaliser dans l’immédiat ses buts (accouplement/reproduction) n’en est que plus remarquable. C’est que la puberté, la venue à maturité de la génitalité, ne correspond pas à la naissance de la sexualité humaine. Celle-ci, depuis le premier suçotement, a déjà une longue histoire. Les transformations corporelles qui ouvrent sur l’adolescence s’inscrivent sur fond d’une psychosexualité déjà constituée, et inconsciente pour l’essentiel. L’irruption de la sexualité pubertaire ne clôt pas le chapitre de la sexualité infantile, elle en réouvre plutôt les brèches, en renouvelle l’effraction, en ravive les conflits – même si l’intensité de ceux-ci est directement relative à la qualité de l’élaboration psychique qui a été la leur lors de la résolution œdipienne. L’instauration diphasée de la sexualité humaine épouse la temporalité en après coup du trauma psychique.

Parmi les signes les plus constants témoignant de la dimension traumatique de la psychosexualité adolescente, indépendamment de toute pathologie particulière, il y a le fonctionnement projectif et la traduction en actes ou en comportement du conflit psychique. La « faute » est celle des parents, des « profs », du monde adulte en général. Quand le conflit intrapsychique se révèle impossible à négocier, quand le monde interne excède les capacités de symbolisation, « dénoncer l’extérieur, écrit Catherine Chabert, devient le seul recours »111. L’invocation du dehors permet de se détourner du dedans. Les actes adolescents dont la gamme est infinie – de la porte claquée à la tentative de suicide – indiquent l’échec de l’élaboration fantasmatique, la défaillance de la psyché devant le trop de l’attaque pulsionnelle.

Les difficultés n’ont pas le seul monde interne pour origine. La puberté, l’adolescence de la jeune fille mobilisent l’entourage adulte à plus d’un titre. « Donne tes seize ans », chante le poète… Les signes naissant de la féminité, en tous temps et en tous lieux, ont sollicité l’intérêt libidinal des hommes. Le frôlement, l’attouchement des seins, les regards furtifs ou insistants, l’entrée impromptue dans la salle de bains, etc., font partie de l’« éducation des jeunes filles ». À ce jeu complexe de la séduction, l’adulte ne joue évidemment pas seul, l’adolescente apportant plus que sa contribution à l’érotisation des anciens liens.

Les relations avec la mère ne sont pas simples, elles vont du retour de complicité à la guerre ouverte. Le rapprochement identificatoire entre mère et fille, jusqu’au double éventuellement, n’a guère d’équivalent masculin. Sur l’une de ses faces cette solidarité narcissique re-présente l’amour-identification des premiers temps, sur l’autre face elle est une façon de se fermer à la pénétration-effraction du sexuel (des hommes). Le rapport de la mère à la jeune fille peut bien entendu être autrement conflictuel, notamment lorsque l’accès à la maturité sexuelle de l’une est interprétée par l’autre comme le vol du désir dont elle était jusqu’à présent l’objet.

Nous évoquions en introduction la naïveté qu’il y aurait à traduire ladite « libération sexuelle » en liberté psychique. Plus encore que la femme adulte, l’adolescente en témoigne : « La précocité et la “naturalisation” culturelle des pratiques sexuelles, écrit B. Brusset, entraînent souvent, outre la déception, voire le dégoût, une certaine banalisation et une fréquente dissociation d’avec les sentiments. »112. L’actuel déplacement de l’objet vers la pulsion dans le champ de la sexualité (cf. supra, p. 8) est sans doute encore plus difficile à négocier par la fille que par le garçon. En effet, la chute de l’objet d’amour au rang de partenaire échangeable coïncide avec les formes primitives de l’angoisse féminine, avec l’angoisse de perte d’amour de l’objet.

La puberté est l’heure des « premiers » : premier soutien-gorge, premier maquillage, première cigarette, premier baiser, etc., et bien sûr, les premières règles.

« Quand une femme éprouvera un flux, son flux étant du sang qui est dans son corps, elle sera sept jours dans sa souillure et quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir » (Lévithique XV, 19). L’horreur du sang menstruel est une donnée quasiment universelle dont Durkheim avait, il y a déjà longtemps, dressé l’inventaire113. Le Moyen Âge a cru qu’un homme pouvait attraper la lèpre en s’accouplant avec une femme en période de menstrues. Notre époque a perdu les anciennes symbolisations qui faisaient se rencontrer l’impur et le sacré – le sang des règles entrait dans la composition des potions guérissant les écrouelles. Ce qui ne signifie pas que l’horreur ait disparu : les publicités télévisées pour les tampons hygiéniques en attestent sur le mode du refoulement, par leur dimension printanière et cristalline. Le traitement social contemporain du phénomène des premières règles recèle les mêmes ambiguïtés que la « révolution sexuelle ». À l’irruption du « sale » qu’il faut taire et cacher a souvent succédé un discours familial « libéré », et combien séducteur, qui fait de la survenue des règles le dernier sujet dont on parle. Qui peut dire, de ces deux attitudes, laquelle est pour la jeune fille la plus difficile psychiquement à négocier ? Les mots changent, le trauma demeure. La séduction-intrusion adulte peut faire un pas de plus, telle cette mère insistant pour montrer à sa fille comment on s’introduit un tampon – la mère anale ne renonce pas aisément à son emprise sur les fonctions corporelles. On peut encore y ajouter la plaque de pilules glissée dans le sac des premières vacances après l’arrivée des règles.

L’expérience des premières règles est aussi un moment structurant. Bettelheim avait noté sa valeur de rituel d’initiation spontané – sans équivalent chez le garçon. Il est banal qu’une fille s’invente des règles qu’elle n’a pas encore, afin d’avoir le droit de faire partie du « groupe des grandes ».

Sur le plan des représentations psychiques, on ne peut donner à l’événement des premières règles un sens univoque. La fierté chez l’une le dispute à la honte chez l’autre. Au regard de la féminité inconsciente et de ses conflits, l’interprétation psychanalytique épouse deux directions correspondant aux deux grands axes théoriques déjà exposés. Dans une perspective freudienne, centrée autour de la problématique de la castration, le trauma des premières règles est mis au compte d’une équivalence inconsciente entre « sanglante » et « châtrée ». Dans une autre voie, Jones souligne que « coupure » n’est qu’un des équivalents possibles de « blessure ». Peut-être l’assimilation du sang des règles et celui de la castration n’est-elle qu’une symbolisation secondaire, masquant la blessure-ouverture du psychosoma ? La puberté pour une fille, c’est le corps qui s’ouvre (ou se réouvre), à en saigner, convoquant de façon particulièrement vive les défenses narcissiques contre la brèche ainsi faite. C’est au dedans, à son inconnu et aux angoisses archaïques qu’il engendre, que la puberté confronte la psyché féminine, grevant le fantasme d’un trop de réalité. Anorexie et boulimie, si caractéristiques l’une et l’autre de l’adolescence, constituent deux réponses pathologiques solidaires (que rien ne rentre/remplir le grand trou) à l’angoisse devant le vide interne, un vide que la représentation du vagin a bien du mal à circonscrire.

Sur la masturbation.

Alors que la masturbation joue un rôle essentiel pour le garçon dans la progression vers la maturité adulte normale, « elle ne semble pas jouer ce même rôle dans le développement sexuel de la jeune fille », écrit Egle Laufer114, exprimant ainsi un sentiment largement partagé. La masturbation ne fait pratiquement jamais défaut chez l’adolescent ; celle de l’adolescente serait soumise à variation singulière. Le conditionnel est néanmoins prudent. Prolongeant une remarque de Freud, M. Gribinski remarque : « On dit à la fillette : ne pense pas ; au garçon : ne touche pas. »115. Le silence (relatif) des jeunes filles (des femmes), concernant la masturbation signifie-t-il l’inexistence du fait, ou celle des mots pour le penser – au-delà même de la difficulté de l’aveu ?

Si l’on admet toutefois comme probable un refoulement plus fort de la masturbation – celle qui requiert l’usage de la main – chez l’adolescente que chez l’adolescent, comment l’interpréter ? Dans l’axe de la théorie freudienne, on y verra la réactivation de la dépression post-castration : faute d’un clitoris à la taille du pénis, ce sera rien. Les auteurs contemporains font valoir d’autres sources conflictuelles possibles, en insistant sur la valeur symbolique de la main.

Tandis que le nourrisson fait progressivement l’expérience de son corps comme séparé de celui de la mère, remarque E. Laufer, l’activité du pouce vis-à-vis de la bouche et plus tard de la main, vis-à-vis du corps et des organes génitaux, sert de base à l’identification à l’activité de la mère vis-à-vis du corps de l’enfant. L’équivalence main-mère est à la source de l’impossibilité à se masturber de la jeune fille, soit parce qu’elle évoque un rapprochement homosexuel insupportable, soit parce que clivée comme l’objet premier, la main hériterait des visées de frustration et de destruction de la « mauvaise » mère. Le choix d’autres moyens de masturbation, échappant plus ou moins à la conscience (serrement des cuisses), est d’abord une manière d’éviter la main et le péril pulsionnel qu’elle représente.

Joyce McDougall ouvre une autre piste. Si la main est bien destinée à colmater la première brèche créée par le retrait du sein dans l’intégrité narcissique, elle « ne peut manquer plus tard de remplacer le sexe qui manque à l’enfant dans une relation sexuelle imaginaire »116. À prolonger cette remarque, c’est une main-pénis que l’adolescente tient à l’écart de son propre sexe. Où se retrouve toute la difficulté pour la psyché à assumer la position génitale féminine (être pénétrée), et ce qu’elle met dangereusement en jeu des limites du dehors et du dedans.

La diversité de ces psychogenèses est à la mesure de l’équivocité du symptôme, voire de sa surdétermination, et met en garde contre la prétention à vouloir ramener à une source unique la question de la masturbation féminine et de son refoulement.

V. L’homosexualité féminine

« Je m’habitue à considérer chaque acte sexuel comme un événement impliquant quatre personnes. » Cette remarque, faite par Freud en 1899, trouvera plus tard son fondement théorique dans l’idée que le complexe d’Œdipe, dans sa forme complète, positive et inversée, conjugue amour, rivalité et identification pour un parent comme pour l’autre. Pour chacun d’entre nous, le premier amour homosexuel est vécu dans l’enfance avec le parent de même sexe.

La bisexualité psychique est héritière de l’équivocité de la sexualité infantile et des désirs qui la composent. Elle joue également un rôle apaisant vis-à-vis de l’angoisse en estompant l’altérité du sexe que l’on n’a pas et les craintes associées à cette exclusion. Deux sexes plutôt qu’un !

Les destins de la bisexualité sont multiples117. Elle peut organiser dans la réalité la vie sexuelle du sujet, pour qui alterneront les relations avec l’un ou l’autre sexe. Plus couramment, elle se retrouvera dans le couple : choix d’objet hétérosexuel/homosexualité inconsciente. C’est dans un texte consacré à la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, que Freud souligne le plus nettement la permanence des investissements bisexuels : « Notre libido à tous hésite normalement la vie durant entre l’objet masculin et l’objet féminin (…) il faut un certain temps pour que la décision portant sur le sexe de l’objet d’amour s’impose définitivement. »118. L’adolescence, où les hésitations de la sexualité infantile sont ravivées par l’irruption pulsionnelle, témoigne à l’évidence de ce balancement libidinal : « Transports homosexuels et amitiés excessivement fortes teintées de sensualité sont choses tout à fait ordinaires chez l’un et l’autre sexe dans les premières années qui suivent la puberté. »

On l’a déjà signalé : au regard de l’homosexualité inconsciente, hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne. En simplifiant, c’est principalement sous les auspices du lien social que se vit l’homosexualité inconsciente masculine. La sensualité, celle qui rapproche les corps, est par contre soigneusement maintenue à distance. Ce n’est pas un hasard si le vestiaire des sportifs est un lieu où se tiennent des propos d’une virilité affichée, dans la haine de l’homosexualité (à travers l’insulte). Les femmes, au contraire, vivent généralement avec aisance le partage de l’intimité corporelle, alors que l’intensité des rivalités menace régulièrement l’existence des groupes sociaux féminins. Les modalités différentes de l’angoisse chez l’homme et chez la femme expliquent au moins en partie cet écart. Toute proximité sensuelle avec un homme rapproche le sujet masculin de la féminité (assimilée dans l’inconscient à la castration). Par contre, les retrouvailles féminines dans l’intimité apaisent l’angoisse de perte d’amour de l’objet – une angoisse que la pluralité du groupe ne peut que remobiliser.

Qu’en est-il maintenant de l’homosexualité, plus précisément féminine, quand une femme constitue le choix d’objet amoureux pour une autre femme ? Le point de vue, aujourd’hui largement partagé, est qu’il y a bien des façons d’aboutir à un choix d’objet homosexuel, que l’on ne saurait ramener celui-ci à une seule psychogenèse, encore moins à un fantasme unique. L’un des paramètres de cette pluralité dépend du contexte dans lequel s’inscrit l’homosexualité : elle n’a pas le même sens dans la névrose, la psychose ou la perversion. Par ailleurs, la diversité psychique n’est pas simplement entre les homosexuelles, elle est interne à chacune. Si l’on s’en tient au cas de la jeune fille exposé par Freud, on s’aperçoit que son choix d’objet condense investissements et identifications (dérivant des liens au père, à la mère, au frère), satisfaction pulsionnelle et défense contre l’angoisse.

Cette diversité condamne-t-elle tout discours psychanalytique sur l’homosexualité féminine à manquer son objet ? La description de l’érotique homosexuelle permet sans doute d’établir un premier niveau de généralité :

« J’écoutais dans ses doigts ce que lui chantaient mes doigts. Nous apprenions, nous retenions que les fesses sont des sensitives. Nos mains étaient si légères que je suivais la courbe du duvet d’Isabelle sur mon bras, la courbe de mon duvet sur son bras. Nous descendions, nous remontions avec nos ongles effacer la rainure de nos cuisses refermées, nous provoquions, nous supprimions les frissons. Notre peau entraînait notre main et son double. Nous emmenions les pluies de velours, les flots de mousseline depuis l’aine jusqu’au cou-de-pied, nous revenions en arrière, nous prolongions un grondement de douceur de l’épaule jusqu’au talon (…) La chair me proposait des perles partout. »119.

Thérèse et Isabelle, roman autobiographique de Violette Leduc, est à l’image de l’érotique dans l’homosexualité féminine : un livre de caresses, de tendresse et d’exploration du corps, « de l’épaule jusqu’au talon ». Granoff et Perrier notent l’accent mis par les homosexuelles sur le « caractère extrême des plaisirs qu’elles se donnent. Il est rare que la séduction sexuelle chez les femmes ne s’accompagne de la promesse de jouissances ignorées »120. À l’Un phallique, l’homosexualité féminine oppose la plasticité d’un sexe dont l’invisibilité autorise toutes les métamorphoses : « Corps, seins, pubis, clitoris, lèvres, vulve, vagin, col utérin, matrice… »121. L’érotique du toucher s’étend au corps tout entier, appelant une temporalité qui ne soit pas celle, phallique, de l’acte (sexuel).

Il existe relativement peu de textes psychanalytiques sur l’homosexualité féminine – bien que la femme homosexuelle soit souvent familière de l’analyse. En dehors de l’article inaugural de Freud, les plus souvent cités sont ceux de Jones : « Le développement précoce de la sexualité féminine » et celui de Joyce McDougall : « De l’homosexualité féminine. » Quelles que soient les différences d’accent entre ces deux derniers textes, ils s’organisent principalement autour d’une même figure : celle d’une femme qui n’aime que les femmes, chez qui l’inversion constitue donc toute la vie sexuelle. Elle aime les femmes féminines et recherche une féminité dont elle se sent elle-même dépourvue. Ce qu’elle prouve : en négligeant son apparence vestimentaire, et plus généralement son allure, jusqu’à jouer parfois les « souillons ».

Pour ce versant de l’homosexualité le plus caractérisé, la répétition des mêmes processus permet de construire une psychogenèse.

Deux grands courants mêlent leurs effets : l’un s’inscrit dans la continuité libidinale de l’amour avec la mère, dans la suite de « l’homosexualité primaire »122, l’autre se défend contre la position féminine, contre l’intrusion-effraction d’un pénis violeur. Cette première formulation est elle-même très simplificatrice, chacun de ces deux aspects étant à facettes multiples. Voyons d’abord la représentation du pénis et la référence au père. L’image de celui-ci est (fortement) négative, quelles que soient les représentations sollicitées. Fruste, brutal, ne se préoccupant que de gagner de l’argent… tout concourt à son dénigrement. Une note domine : l’analité du personnage (que sanctionne un éventuel : « Les hommes, tous des cochons ») qui tranche avec la distinction maternelle. Si la dénonciation est bruyante, l’identification au père est par contre secrète, le plus souvent profondément inconsciente. Elle tient au choix d’objet : aimer une femme arborant les insignes de la féminité (comme le père aime la mère). Elle se retrouve également dans l’image que la femme a d’elle-même : moche, peu féminine, négligée, etc. Il y a aussi ce que cette identification au père doit à la transformation d’un ancien investissement pour lui. Lorsque l’analité est présente dans l’érotique, elle est le support d’une violence fantasmatique héritée de l’attaque par le pénis paternel : « Le doigt serait toujours importun dans le fourreau avaricieux (…) Le doigt furieux frappait et refrappait. J’avais contre mes parois une anguille affolée qui précipitait sa mort. Mes yeux entendaient, mes oreilles voyaient : Isabelle m’inoculait sa brutalité. »123. D’une façon générale, ce sont les rôles joués par la langue et le doigt qui témoignent de l’identification au pénis. La femme, écrit J. McDougall, « cherche inconsciemment à maintenir une relation intime avec l’imago paternelle ou avec le phallus intériorisé, le père étant lui-même désinvesti en tant qu’objet libidinal mais possédé comme repère par identification à lui »124.

La scène psychique de l’homosexuelle inclut le pénis, le père. Il reste que c’est bien le versant maternel qui constitue le noyau le plus inconscient. On peut noter à ce sujet la similitude avec l’homosexualité masculine, tout au moins avec la forme de celle-ci isolée par Freud à partir de l’étude de Léonard de Vinci. Cette communauté maternelle des homosexualités, qui souligne encore l’asymétrie des développements psychosexuels de la fille et du garçon, explique peut-être la capacité des uns à exprimer le vécu des autres. On connaît les belles pages de Proust et de Marguerite Yourcenar, le premier évoquant Mlle de Vinteuil, la seconde les amours d’Hadrien.

La mère est aussi idéalisée par l’homosexuelle que le père est dévalué. C’est elle que la femme s’efforce de retrouver dans sa partenaire. Cependant, il faut tout de suite compliquer le tableau, à commencer par ce singulier : « la » mère, qui n’est que la synthèse tardive d’une diversité de représentations inconscientes. La mère, comme personne totale, est en effet un personnage que l’enfant construit progressivement. Avant, il y a le sein, le corps maternel et ses contenus divers, pénis y compris. Il semble bien que ce soit à cet ensemble hétéroclite, à cette « mère » primitive, que se rapporte l’inconscient dans l’homosexualité. L’idéalisation dont elle fait l’objet protège contre l’ambivalence à son endroit. L’érotique, tout en caresses, répète ce qui n’a pas eu lieu, ce que la mère a toujours refusé à sa fille. La figure maternelle est aussi distante qu’idéale, plus dans la maîtrise que dans la tendresse. C’est sur fond d’un excès de la perte plus que d’une continuité de l’amour, que se constitue le choix d’objet. La virulence de la jalousie, rarement absente dans l’homosexualité féminine, en porte la trace. Il arrive ainsi, sur la scène du fantasme, que la destructivité maternelle mêle ses effets redoutés à ceux provoqués par l’effraction du pénis. Une patiente se souviendra de ses premières associations (informulables sur le moment), en entrant dans le cabinet de l’analyste : l’impression de se retrouver dans un lieu illégal, tenant à la fois de l’officine d’avortement clandestin et de la salle obscure d’un commissariat de police, l’analyste supportant la double identification à l’avorteuse et au « flic » violeur. La femme aimée dans la relation homosexuelle est une « mère » multiple : image idéalisée de la féminité à laquelle toute identification est impossible ; mère orale dévorante, mère anale exigeant la soumission ; mère à qui on a dérobé le pénis, dont on a endommagé l’intérieur et qu’il s’agit de réparer par les caresses – M. Klein tendrait à faire de ce dernier fantasme la clé de l’homosexualité féminine. Encore cette énumération n’est-elle que partielle, qui néglige, par exemple, le rôle de double que peut jouer la sœur dans l’histoire.

L’archaïsme du lien à la mère se repère dans l’érotique à travers les sentiments de confusion : « La main d’Isabelle qui me troublait autour de ma hanche c’était la mienne, ma main sur le flanc d’Isabelle, c’était la sienne. Elle me reflétait, je la reflétais : deux miroirs s’aimaient. »125. J. McDougall a particulièrement insisté sur ce qui, dans l’économie psychique de l’homosexualité féminine, est « une tentative de sauvegarder un équilibre narcissique face à un besoin constant d’échapper à la dangereuse relation symbiotique réclamée par l’imago maternelle, tout en maintenant une identification inconsciente au père – élément essentiel dans cette structure fragile ». Les expériences de dépersonnalisation ne sont pas rares dans un tel contexte : « J’avais peur que ma langue ne devienne trop grande pour ma bouche », dit une patiente, faisant écho à l’expérience mystique de Béatrice d’Ormaciaux.

Les représentations phalliques dans l’homosexualité féminines peuvent être globalement rapportées au versant structurant, à ce qui permet de maintenir l’écart avec l’archaïque maternel. La possession imaginaire d’un pénis, le désir de satisfaire une femme comme le ferait un homme, s’inscrit dans un refus-refoulement par le sujet de sa propre féminité, trop évocatrice des destructions du dedans. Cela peut aller de pair avec l’oubli de sa propre satisfaction dans la relation sexuelle, ou son obtention par le seul moyen de l’onanisme. À l’identification au pénis correspondent également des représentations liées au complexe de castration féminin : « Nous étions à la merci du doigt trop petit. »126.

Il reste que dans l’homosexualité féminine, les représentations phalliques elles-mêmes s’enracinent dans une sexualité d’avant l’organisation œdipienne, orale notamment. Jones suggère ainsi que le fantasme de la fellation-morsure du pénis dérobé à la mère joue un rôle essentiel dans la constitution d’un tel choix d’objet.

Parmi les questions que la modification de la représentation sociale de l’homosexualité induit, il en est une qui mériterait une attention particulière : celle de l’enfant. Avoir un enfant est aujourd’hui un but que bien des couples homosexuels (hommes ou femmes) réalisent. Sans doute est-il par contre un peu tôt pour prendre la mesure des remaniements psychiques par là engendrés.