Anorexie (boulimie)

On peut être un bébé, n’avoir que quelques mois et refuser toute nourriture, toute ingestion, toute ingérence. Comme s’il devenait plus dangereux de se nourrir que de ne rien incorporer. Tout se passe comme si le bébé anorexique prenait la théorie psychanalytique au pied de la lettre ! Comme elle, il soupçonne que ce sein, ce lait véhicule tout autre chose qu’un bienfait alimentaire : une passion, une haine*, une angoisse*… À ce régime-là, il devient paradoxalement vital de ne plus rien avaler. À cette heure précoce, quand les psychés de l’enfant et de l’adulte sont encore mal distinguées, la guérison peut se produire « miraculeusement » : qu’une oreille entende les angoisses maternelles et le circuit nourricier spontanément se rétablit.

L’anorexie du nourrisson n’épargne pas le garçon, notamment à l’heure du sevrage ; mais celle de l’adolescence ou de l’âge adulte est presque toujours féminine. Cela fait partie de son énigme. « Anorexies » au pluriel serait plus juste, tant le syndrome figure dans des tableaux pathologiques très divers, depuis la névrose hystérique jusqu’aux formes psychotiques les plus graves. On meurt parfois d’anorexie.

L’air du temps incrimine la mode et son exigence de minceur, mais cela fait des siècles que l’anorexie est décrite (par exemple, par Avicenne au XIe siècle) alors même que l’image féminine valorisée était tout en rondeurs. La forme hystérique est la moins dangereuse, elle est inséparable de représentations sexuelles inacceptables qui ont migré du bas vers le haut, d’un dégoût qui s’est déplacé de la zone génitale à l’oralité. La forme la plus redoutable anticipe la puberté, la retarde, l’empêche : croissance stoppée, aménorrhée, maigreur diaphane… Tout cela accompagné d’un déni de la maladie, d’une fierté de la minceur, d’un défi à l’entourage. Les allers-retours anorexie-boulimie sont fréquents comme les pratiques qu’ils entraînent : vomissements, laxatifs… Les anorexiques ont leur sainte, Catherine de Sienne, qui poursuivit son combat contre le corps* jusqu’à la mort. Difficile de trouver un plus fort exemple de la violence du psychique, de son extrémisme.

« Je fais mon anorexie avec ma mère », dit l’une d’elles. Les angoisses d’intrusion, de séparation liées aux relations mère/fille* les plus précoces dominent le tableau, même si le fantasme incestueux associe bien souvent le père au symptôme*. Reste l’énigme de la féminité. Angoisse* narcissique d’intrusion qui menace les frontières du moi*, angoisse libidinale de pénétration qui fait de l’autre un violeur, les registres se confondent, comme si, chez l’anorexique, la féminité était demeurée primitive, à l’image d’une effraction. Il faut garder fermées toutes les entrées.