Rabaissement (de la femme)

C’est un écueil propre à la sexualité masculine, et si tout homme ne s’y heurte pas, il n’en est pas moins très général : la difficulté consiste à pouvoir conjuguer tendresse* et sensualité à l’endroit d’une seule et même femme. « Là où ils aiment ils ne désirent pas, là où ils désirent ils ne peuvent aimer » (Freud). À ce classique de la vie amoureuse répond une solution sociale tout aussi traditionnelle : en termes légèrement désuets, cela donne l’épouse, d’un côté, la maîtresse, de l’autre. Avec l’une, tendrement aimée, surestimée, trop respectée, la vie sexuelle est capricieuse, facilement perturbée, pauvre en jouissance – bref : menacée par l’impuissance. Avec l’autre, une Nana, rabaissée, voire bestialisée, la vie libidinale est aussi peu « raffinée » que riche en satisfactions.

Freud n’a guère de difficulté à montrer que, derrière cette division – à l’une la tendresse, à l’autre la sensualité –, c’est l’objet* du fantasme lui-même qui est clivé. D’un côté, la Madone, mère de tendresse, cher objet des amours enfantines ; de l’autre, celle qui s’enferme chaque nuit avec un (autre) homme… le père. L’inconscient ne fait pas le détail, la nuance n’est pas son fort, la Madone et la putain sont les deux faces d’une même médaille. L’enfant lui-même n’est-il pas né de la trahison maternelle, une « nuit sexuelle » ?

Plus que l’usure du désir*, alibi ordinairement invoqué, c’est la proximité avec l’objet incestueux du fantasme* qui impose à l’homme une distance respectueuse. Dans un film récent, le gangster (De Niro), héros déprimé, répond à son « psy » qui lui demande pourquoi il ne se permet pas tel geste préliminaire avec sa femme : « Vous n’y pensez pas, la bouche qui embrasse mes enfants tous les matins ! »

La « solution » proposée par Freud afin d’échapper à ce déchirement a conservé quelque chose de son odeur de soufre : il n’est, pour l’homme, de vie amoureuse vraiment libre et heureuse qui n’ait « surmonté le respect pour la femme » et ne se soit « familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ».