Souvenir-écran

« Tous nos souvenirs, en particulier ceux qui nous sont le plus chers, ceux auxquels nous tenons le plus, qu’ils soient de bonheur ou de souffrance, blessures ou merveilles, qu’ils entretiennent notre nostalgie ou notre amertume – nous n’y tenons que parce qu’ils nous tiennent et assurent notre sentiment de continuité et d’identité personnelle –, tous sont des écrans. Non qu’ils en cachent d’autres, antérieurs, mais parce que dans leur statut de petite scène, de tableau appelant l’évocation, ils contiennent et dissimulent, servent d’écran et d’écrin à des traces » (Pontalis). Le bleu d’une robe, une odeur de cuisine, un petit pan de mur jaune… autant de détails sensibles, aussi vivaces qu’« insignifiants », qui condensent à notre insu l’essentiel d’une enfance, à la façon dont un détail dans la peinture d’un maître peut en constituer la signature la plus intime. L’écran cache ce qu’il montre, à l’image du refoulé* qui est, de notre mémoire, la part à la fois inaccessible et la plus vivante. Nos souvenirs sont moins d’enfance que sur l’enfance, en eux le fantasme* se mêle aux indices de réalité, « ils se sont formés pour toute une série de motifs dont la vérité historique est le dernier des soucis » (Freud).