Contre-transfert

Son petit frère venait de naître, on l’avait aussitôt envoyée chez une tante à la campagne. Sur l’écran du souvenir, elle revoyait le verger en fleurs et le plaisir de jouer librement. Un très bon souvenir… La séance suivant cette évocation, elle eut la surprise de trouver porte close, son analyste n’était pas là ! Quand ce dernier s’aperçut de son acte manqué*, il en fut à la fois confus et perplexe. Comment expliquer pareil oubli ? Certes il s’agissait d’un horaire déplacé et inhabituel, mais ce sont là de pauvres raisons. Incapable de parvenir par lui-même à bout de la difficulté, il chercha une oreille (« Pour être psychanalyste, il faut deux choses, un patient et un collègue » (Perrier)). Ce qui crevait les yeux devint enfin visible : ses parents lui avaient fait le même coup, expédié chez la tante de Bretagne à la naissance de celle qui allait lui voler sa place. Derrière l’écran champêtre du souvenir, la patiente refoulait la violence du sentiment d’abandon alors éprouvé. L’acte de l’analyste agissait un fantasme d’abandon refoulé par les deux protagonistes : « Pas abandonnée ? On va voir ! »

Le contre-transfert, comme son nom l’indique, n’est pas le premier venu, il est une réponse, celle de l’inconscient du psychanalyste à un transfert* qui touche chez lui un point sensible, une tache aveugle. Il prend volontiers la forme d’une pointe d’angoisse, d’un rêve après séance, d’un mouvement d’humeur, d’un sentiment de fatigue, plus rarement d’un acte sur le mode de la saynète évoquée. Freud a principalement vu dans le contre-transfert un obstacle : un inconscient suffit à la difficulté de la psychanalyse, pas la peine d’y ajouter les méfaits d’un second. Mais il a en même temps ouvert ce qui allait devenir la piste la plus féconde : « Tout être humain possède dans son propre inconscient un instrument avec lequel il est en mesure d’interpréter les expressions de l’inconscient chez l’autre. » D’obstacle, l’inconscient de l’analyste est devenu un outil indispensable. C’est d’autant plus vrai que le patient est « difficile », que la régression est profonde, et que la violence de Psychè se donne libre cours. Le patient borderline est « l’analyste sauvage de l’analyste » (Fédida). La deuxième règle fondamentale* de la psychanalyse, la nécessaire « analyse approfondie de l’analyste » (Ferenczi), découle directement de l’attention obligée portée au contre-transfert.