Corps

Sur le divan*, Aline prend plus que ses aises, elle évoque avec un rien de gêne la façon dont au fil de la séance et des choses dites l’excitation gagne plusieurs points du corps, jusqu’à rendre impératif l’apaisement par la démangeaison. À l’opposé, le névrosé obsessionnel* – partisan résolu d’une exclusion réciproque de l’âme (psychè) et du corps – se plaint que la psychanalyse se réduise à un exercice « intellectuel ». Sa tension, son immobilité contrainte sur le divan « disent » pourtant l’inverse : la nécessité de tenir sur ses gardes, sans relâche, un corps menacé d’être touché à chaque instant par les mots.

Nul ne s’émancipe aisément de vingt-cinq siècles d’une conviction dualiste qui, depuis Platon, oppose radicalement l’âme et le corps et formate à notre insu nos catégories de langue et de pensée. Tout de l’expérience psychanalytique pourtant, celle de ce « corps étranger interne » (Freud) qu’est l’inconscient, contribue à brouiller des distinctions trop claires : le moi se constitue par identification*, mais celle-ci se confond d’abord avec les processus d’ingestion-incorporation ; la première possession, la première propriété, emprunte son modèle à la « chose anale » ; la constitution du dedans et du dehors, leur différenciation, trouve dans l’opposition du féminin et du masculin un précieux étayage, etc. Il n’est de processus dit « psychique » qui, à l’image de l’angoisse* ou du plaisir, ne dispose de son trajet somatique. Les deux exemples « simples » de l’anorexie* et de la constipation obsessionnelle* témoignent d’une vie psychique qui est indissociablement une vie (un désordre) organique. La douce excitation, celle qui accompagne le surgissement du fantasme et esquisse sur le corps une géographie érogène inattendue – le périnée qui se pince, la nuque qui frémit, la chair de poule qui hérisse l’avant-bras, un frisson qui parcourt le corps des pieds à la tête… –, la douce excitation dessine le corps de Psychè.