Désirs d’enfant

« Seule la naissance d’un fils apporte à la mère une satisfaction sans restriction. Sur le fils, la mère peut transférer l’ambition qu’elle a dû réprimer chez elle » de son envie du pénis* (Freud). Parole d’un fils préféré ou d’un théoricien avisé ? Sans doute les deux. C’est évidemment troublant de constater que la théorie freudienne est en tout point homogène au fantasme* qui sous-tend le très masculin fétichisme*. Autant prêter à la femme/mère la pensée inconsciente suivante : je sais bien que je n’ai pas de pénis, mais quand même… j’ai un enfant, un garçon, qui ne manque de rien ! Fétichisme de Freud ou pas, chaque analyste, quel que soit son sexe, a maintes occasions de vérifier l’équation inconsciente de l’enfant et du phallus. Il est bien des vies (pas seulement de garçon, on peut être fille et « phallus de sa mère ») consacrées à la mise en œuvre du programme phallique maternel. Des vies de campio, de champion, vouées à la cause de la Dame.

La critique de la théorie freudienne est aussi nécessaire que relative, ce n’est pas le désir d’enfant que Freud théorise, mais une de ses figures fantasmatiques parmi de multiples autres possibles. Au gré des variations de la sexualité infantile*, il arrive que l’enfant dans le ventre soit l’héritier d’un érotisme plus archaïque, plus anal* que phallique : de la « chose la plus sale » à son contraire le plus précieux, la mère met au monde un enfant en or. Celui-ci ne deviendra pas le sceptre de celle qui l’engendre, mais sa possession – au risque ambivalent de l’expulsion.

Il n’est pas rare que le désir d’un enfant soit aujourd’hui ce qui pousse une femme à engager une psychanalyse. La « révolution » des mœurs a accordé aux femmes une liberté qui n’était pas, jusque-là, la caractéristique première de leur vie sexuelle. Par contrecoup, c’est l’« automaticité » de l’enfant qui s’en trouve atteinte. Le destin conjugal et maternel d’une femme était tracé, il ne l’est plus. La liberté politique est réjouissante, la liberté psychique est angoissante. L’entreprise est d’autant plus incertaine que l’on souhaite que ce désir soit partagé ; par un homme ou par une femme, l’ouverture des possibles est une complication supplémentaire.

Il y a autant de désirs d’enfant que de fantasmes qui les soutiennent : l’une souhaite avant tout être enceinte, désir d’une plénitude où percent les accents mélancoliques. L’autre ne veut pas un enfant mais un bébé – certains, surtout les hommes, en portent la trace indélébile. Une troisième désire une « petite fille », à l’image de celle qu’elle a rêvé d’être, une autre encore veut un « nourrisson », pour pouvoir jouir de l’allaitement, etc.

La procréation médicale assistée révèle parfois des entraves inattendues. Le don d’ovocyte a ainsi le « mérite » pour certaines femmes de rompre la filiation biologique : faire un enfant devient possible parce qu’il ne sera pas le « petit-enfant » de sa propre mère. L’inverse existe aussi, le fantasme d’un monde de mères et de filles réalisé par clonage. Enfin débarrassé des hommes… L’inconscient rêve, il remonte l’Amazone.