Haine

La haine a des certitudes que l’amour* n’a pas. La haine sait, son objet elle ne le connaît que trop (celui de l’amour est inconnu) ; ce qui l’attache à lui est capable d’une permanence dans l’être, parfois une vie conjugale entière, que le lien d’amour manifeste plus rarement. On associe volontiers la haine à la destruction, on oublie qu’elle est aussi « un tonique, elle fait vivre » (Balzac). La haine que l’on porte, ou celle que l’on reçoit… Strindberg écrivait à Gauguin : « Vous me semblez surtout fortifié par la haine des autres. »

Haine et amour sont susceptibles de se retourner l’un dans l’autre, cela n’en fait pas pour autant de simples symétriques. La haine menace l’existence de l’objet, mais plus fondamentalement elle trace les frontières du moi, conjuguant ses forces avec celle du narcissisme*, avec l’amour du moi pour lui-même. Que l’écart entre moi et l’autre tende à s’abolir à force d’être trop ténu (entre un Serbe et un Croate, un Hutu et un Tutsi…), que le narcissisme en soit réduit aux « petites différences », et le danger est grand de voir la haine creuser violemment ce que la réalité risque de confondre. Pureté (de la race), purge, épuration (ethnique)… le moi*, le pur et la haine habitent le même territoire.

Avant d’être destructrice, la haine est séparatrice. On lui doit la première distinction entre le dedans et le dehors : ce que l’enfant veut, il l’avale ; ce qu’il refuse, il le crache. Le moi, suivant son seul plaisir, introjecte le bon, jette au loin le mauvais. « Le haï, l’étranger au moi, le dehors sont tout d’abord identiques » (Freud). La haine crée l’objet*, elle l’objecte, son paradoxe est qu’elle pose, qu’elle affirme et reconnaît au moins autant qu’elle cherche à nier, celui qu’elle vise.