Mélancolie

Une tête trop lourde à porter reposant dans le creux d’une main qui a bien du mal à la soutenir, le motif de la melankholia (bile, kholê ; noire, mêlas) accompagne toute l’histoire de la peinture ; et de la poésie, de la « langueur monotone » (Verlaine) au « bonheur d’être triste » (Hugo). Quand la mélancolie n’est pas simple nostalgie, elle se fait plus que de la bile, elle broie du noir, cultive le plus sombre des pessimismes et refroidit le soleil lui-même – voir les Sunlights d’Edward Hopper. L’endeuillé sait qui il a perdu, le mélancolique l’ignore. La mélancolie est contre le travail de deuil*, contre toute résolution de la perte, contre toute distinction entre les vivants et les morts. L’objet (d’amour) est perdu, au point que se perd l’objet en tant que tel, pour ne laisser que « perdu ».

Au tableau de la dépression*, la mélancolie ajoute « un dégoût universel sans espérance qui tient beaucoup de la haine » (Vauvenargues). Et d’abord le dégoût de soi-même. Le mélancolique ne comprend pas que l’on puisse s’intéresser à un être aussi abject, il pousse l’autoreproche jusqu’au délire de petitesse. Sans vergogne, il étale les faiblesses de son être, par ailleurs convaincu que les autres ne valent guère mieux : « Traitez chaque homme selon son dû, qui échappera au fouet ? » (Hamlet). « Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même » (Freud). Peut-être pas si vide que cela, l’objet que l’on croyait perdu recouvre le moi* de son ombre, se confond avec lui. La haine de soi masque la haine d’un(e) autre qui fait ressembler la mélancolie à une paranoïa intérieure. La paranoïa* est dangereuse pour les autres, jusqu’au meurtre. Le mélancolique est dangereux pour lui-même, jusqu’au suicide.