Narcissisme

Il y a au moins deux façons de regarder une jolie femme que l’on croise dans la rue : la regarder ou guetter dans ses yeux si elle vous regarde. Pour Narcisse, l’autre est d’abord un miroir où il se réfléchit.

Le narcissisme, l’amour que le moi* porte à lui-même, n’est jamais absent d’un choix d’objet* amoureux, il profite le plus souvent de la circonstance pour engranger quelques bénéfices. Mais il arrive aussi qu’il prenne toute la place, que l’autre ne soit qu’un double, à l’image de ce que l’on est, de ce que l’on a été ou de ce que l’on voudrait être. « Bientôt, mon amour, nous ne ferons plus qu’Un… Moi » (Woody Allen). Paradoxalement, c’est au cœur de la passion, quand le moi paraît absolument s’effacer devant l’objet idéalisé, que Narcisse règne sans partage. Un signe… que cesse l’investissement passionnel, que la libido se retire, et c’est comme si le sable ne conservait aucune trace de l’ancien amour fou. Swann se souvient d’Odette : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était même pas mon genre. »

L’enjeu narcissique est d’abord vital. Les lèvres tendues du nourrisson rencontrent le téton du sein qui arrive juste à point. Heureuse conjonction qui permet au moi du bébé d’avoir l’illusion de créer ce qu’il trouve, de se prendre pour le monde et de transformer en amour de soi celui dont il est d’abord l’objet (Winnicott). La construction du moi* et l’instauration du narcissisme sont deux mouvements psychiques indissociables. « Le moi n’existe pas d’emblée comme unité » (Freud), le tracé de ses frontières, le sentiment de son identité ont l’assise narcissique pour condition. Le paradoxe du narcissisme est cependant qu’il divise autant qu’il unifie, s’aimer soi-même, cela fait deux – trace de l’intersubjectivité originaire. Avant tout clivage* pathologique, le narcissisme clive le moi de façon commune. On peut lever dix fois le bras droit devant la glace, celui d’en face s’arrange pour être désagréable et lever toujours le gauche. Cette division peut devenir douloureuse dès lors que l’illusion de l’identité ne tient plus, quand on ne peut plus parler sans s’entendre parler, agir sans se regarder faire… Le narcissisme a son négatif, quand l’amour se transforme en détestation de soi.

Le moi est aussi un objet libidinal, ce que narcissisme veut dire, mais ce n’est pas un objet* comme un autre ; à la différence de l’objet du fantasme, ou de l’objet extérieur, il n’est pas substituable. C’est d’autant plus vrai que le moi est blessé, il mobilise alors toute la libido à son seul usage, portant atteinte à la plasticité* de celle-ci. Il est des vies tout entières occupées à dresser des barrages contre le Pacifique.