Psychose

C’était un asile à l’ancienne, mal chauffé, tout en courants d’air, que cette sombre soirée d’hiver rendait d’autant plus lugubre. Emmitouflée dans son manteau, interne en psychiatrie depuis peu, elle ne comprenait pas comment le jeune schizophrène* qui lui faisait face, simplement vêtu d’une chemisette, dépoitraillé, pouvait rester là, indifférent au climat glacial. Se touchant la poitrine, elle lui demanda : « Vous n’avez pas mal, là ? » Il la regarda longuement… Regarder n’est pas le mot juste qui suppose une réflexion, nul échange entre eux deux, elle se sentit plutôt traversée, comme si ses pupilles n’avaient pas le pouvoir, celui d’un miroir, de renvoyer ce qui lui était ainsi « adressé ». Puis il tendit le bras, posa sa main là où elle avait mis la sienne, sur sa poitrine à elle… « Non, je n’ai pas mal, là. »

« Je est un autre », la formule ne suffit plus, un autre est je convient davantage pour dire l’aliénation de la psychose, quand on ne sait plus où commence dedans, où finit dehors. Si l’on demande à cette mère pourquoi elle ne nourrit pas son bébé, alors qu’il crie et que c’est l’heure du biberon, elle dit : « Je n’ai pas faim. » Le moi* est un être de frontières, nul mieux que le psychotique ne le laisse percevoir quand le tracé est perdu, qui distingue les réalités extérieure et psychique. Le monde dans lequel évolue le psychotique est fait d’objets bizarres, comme « le mobilier d’un rêve » (Bion). Toute la difficulté du psychanalyste, quand il se confronte à l’expérience de la psychose, est de pouvoir rejoindre ce lieu étrange d’où Psychè refait le monde, un point de vue que l’on n’aurait jamais imaginé mais que les rêves*, les plus hallucinés d’entre eux, peuvent nous présenter.

Si l’on demande, à l’enfant névrotique : « Avec quoi tu vois ? », il répond : « Avec les yeux. » « Avec le soleil », répond l’enfant psychotique. « Avec quoi tu entends ? » « Avec les oreilles », dit l’un ; « avec la musique », dit l’autre.