Chevelure

« Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !/ Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! » Dans la « forêt aromatique » de Baudelaire, les hommes se perdent (« La chevelure », 1857). Éperdu d’amour pour une natte blonde découverte dans un vieux meuble, le héros de la nouvelle « La chevelure » de Maupassant deviendra fou à force de « tremper ses doigts dans ce ruisseau charmant de cheveux morts ».

Judith évoque sa mère qui, lasse de faire chaque matin les longues tresses de sa fille de treize ans, les fit couper. Judith n’a jamais pu oublier : « soudain, plus rien ». Certes ils repoussèrent, mais… Samson, aussi, perdit sa force quand Dalila la traîtresse lui coupa les cheveux. Enfants à dompter, vaincus à raser, femmes à tondre ou à voiler : la domination passe par la chevelure.

Ce rien, ses nattes l’avaient-elles jusqu’alors masqué à la fillette ? Freud en fit l’hypothèse, risquée : tressage et tissage, autrefois activités privilégiées des femmes, auraient d’abord visé à masquer leur manque du pénis. Paradoxe salvateur de cette théorie sexuelle échevelée de petit garçon : les cheveux-serpents de la tête de Méduse au regard pétrifiant figureraient à la fois l’effroi du garçon devant le sexe maternel – rien « entouré d’une chevelure de poils » – et la rigidité (pétrifiée, mais rigide quand même) de son pénis.

Marie-Madeleine essuie les pieds du Christ avec ses longs cheveux dénoués. D’après Daniel Arasse, en condensant Ève la tentatrice et Marie la mère vierge, Marie-Madeleine articule l’impure* à la pure, l’amour sensuel à l’amour spirituel, et promet le passage possible de l’un à l’autre. Ses cheveux, ses attributs, indiquent ses péchés anciens. Sa pénitence actuelle dans le désert en conserve la trace : rien ne parvient à recouvrir entièrement, à endiguer l’impudeur du corps, nu* sous la tignasse qui ne cesse de pousser. Ce que cache et montre en même temps (comme le font les images du rêve) la chevelure de Marie-Madeleine, ce sont les poils, la toison pubienne, interdite de caresse*, de pinceau (penicillus en latin, petit pénis), interdite au regard qui dévoilerait. Quand elle lui a lavé les pieds, Jésus a converti sa toison de putain en chevelure de sainte.