Crime passionnel

Cette expression est aussi bien un oxymore qu’une évidence. Oxymore, car comment la passion pourrait-elle être un crime ? Évidence, car tout crime est le résultat d’une passion : amour, argent, pouvoir en sont les raisons et les déraisons les plus fréquentes. Mais le crime passionnel, celui que la justice a retenu, ne fait référence qu’à la passion amoureuse. Seule la folie de l’amour peut atténuer la peine infligée, même si c’est aujourd’hui moins vrai qu’hier. Quant à la passion du lucre, la passion du pouvoir, elles constituent des circonstances plus aggravantes qu’atténuantes. Le traitement spécifique du crime par amour tient sans doute à ce que l’union de la passion amoureuse et du crime remonte aux amours les plus anciennes, celles d’Œdipe, et avec lui de tous ceux pour qui Papa et Maman veulent dire quelque chose.

« Vas donc mourir à la guerre ! », lance un fils à son père, « ainsi, je pourrai me marier avec Maman. ». « Tu ne peux pas imaginer à quel point je hais cette femme », glisse à mi-voix une petite fille à sa meilleure amie en voyant sa mère entrer dans la pièce. Les enfants agissent rarement leurs pensées criminelles. Ils n’ont pas la « chance » d’Œdipe, élevé par des parents adoptifs dans l’ignorance de ses origines, tuant un vieil homme au carrefour des trois routes sans reconnaître son père, couchant avec Jocaste sans reconnaître sa mère. Les êtres humains n’ont d’autre choix que de renoncer, sinon aux fantasmes*, du moins à leur réalisation. Et ces fantasmes, encore faut-il les déformer suffisamment pour que la conscience morale ne les reconnaisse pas, faute de quoi ils sont rejetés dans l’oubli.

Certains n’y parviennent pas. Ils aiment passionnément, comme des enfants, et quand la déception survient, ils la vivent tragiquement, comme des enfants. Cela devient une affaire de vie et de mort, le fantasme ressurgit sans déformation. Il devient pensée, projet, acte. C’est le meurtre ou le suicide, souvent les deux. Othello tue Desdémone, se tue, Golaud tue Pelleas, accule Mélisande à la mort et prévoit son trépas prochain. Et combien d’autres ?