Cruauté

La cruauté ne fait pas bon ménage avec la sexualité. Elle reste trop près du cru dont elle est issue. Froide, elle s’allie mal à la chaleur de la sexualité, et leur rapprochement produit une monstruosité. Gilles de Rais, violeur et meurtrier de dizaines d’enfants, dont la mémoire glace d’épouvante, en fut un exemple longtemps célèbre. Avec Sade, son langage raffiné et ses atours philosophiques, on peut encore frissonner de plaisir, mais les affaires Dutroux ou Fourniret rappellent que le plaisir sadique n’a pas grand-chose à voir avec cette glaciation de la pulsion qu’est la cruauté. Pour les cruels, l’autre n’est pas un semblable mais un morceau de chair crue qu’aucune libido* ne peut réchauffer ni transformer en un être humain dont la souffrance serait source de volupté. L’épouvante que suscitent ces criminels paralyse la pensée, il est alors tentant de les rejeter comme inhumains, c’est-à-dire de les traiter comme ils traitent leurs victimes.

La cruauté de la marquise de Merteuil, la belle héroïne des Liaisons dangereuses de Laclos (1782), est tout aussi radicale dans cette même froideur qui signe la déliaison d’avec le désir mais, parce qu’elle n’est pas sanglante, elle terrorise moins et se laisse mieux comprendre. En rompant les liens avec la conscience coupable, la belle marquise retrouve ce plaisir cruel des enfants qui leur permet de faire souffrir les animaux sans culpabilité, seulement avec curiosité. De ce plaisir, elle fait l’art érotique le plus prisé, bien supérieur à l’érotisme des corps, car délié de la pulsion sexuelle qui transformerait cette cruauté en sadisme. Elle s’efforce de demeurer cruelle et perfide : « Ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir, il est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille d’une femme ». La perfidie n’amène pas à la volupté orgastique par la souffrance de l’autre, elle est un jeu de masques : ce qui pourrait apparaître comme plaisir sadique est au service du pouvoir, du pouvoir suprême, celui de tuer : « Ah ! Croyez-moi Vicomte, quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable. »