Cunnilingus

Le cunnilingus met l’homme à genoux… et c’est en latin que la messe est dite. Cette humilité, ce moment de faiblesse, a fortement pesé sur le destin de cette pratique. La Rome antique qui, comme de nombreuses autres cultures, ne régulait la sexualité qu’en fonction de l’homme libre – ni l’esclave ni la femme n’avaient voix au chapitre –, ne laissait à celui-ci d’autre alternative que d’exercer sa domination. Exclu donc d’être passif, impensable de se mettre au service du plaisir d’une femme… Mais à Rome comme ailleurs, rien de tel que l’interdit pour attiser le désir, quitte à courir le risque de l’infamie. Le plus célèbre de tous les cunnilingues est empereur, il se nomme Tibère. Du promontoire de sa villa de Capri, il avait sur la mer une vue imprenable. Cela suffit-il à expliquer cette étrangeté, que c’est en latin que le cunnilingus a franchi les siècles ? Sa traduction littérale, « lèche-con », est restée hors d’usage, argot compris. Ne peut-on s’approcher de l’origine du monde qu’en s’écartant de la langue maternelle, qu’en adoptant une langue qui est à la fois celle de l’érudition (ici synonyme de refoulement) et du sacré ? Alors qu’il évoque un souvenir d’enfance, un voyage en wagon-lit avec sa mère quand il avait 3 ans, Freud raconte que ce fut l’occasion pour sa libido* de se « tourner vers matrem », et que sûrement, alors, « il la vit nuda ».

Le cunnilingus, comme son symétrique la fellation*, fait partie des passages obligés de la vie sexuelle d’aujourd’hui, preuve irréfutable des progrès récents de la parité. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps le cunnilingus n’était guère que « l’artifice le plus communément adopté par les “messieurs fortunés” que leurs forces commencent à abandonner » (Lacan). C’est qu’il n’est pas si simple pour un homme, toujours plus ou moins inquiet de sa puissance, de s’apercevoir que pour déclencher l’orage de la jouissance féminine la taille de l’appendice ne fait rien à l’affaire. De là à ce que la pratique soit réservée à un entre-femmes… Capri n’est pas le seul site historique du cunnilingus, il y a une autre île : Lesbos (on change de langue, on passe au grec). Son nom est éponyme de l’homosexualité féminine, en ancien grec lesbiazein signifie « lécher ».