Démon de midi

Aux origines du « démon de midi », nul destin physio-logique ni société dépravée, mais une erreur de lecture des Septantes, les traducteurs de la Torah en grec : le « fléau qui ravage (yashüd) en plein midi », opposé dans le texte biblique à la terreur de la nuit, devient un « démon », shêd (Psaumes, 91, 6). Pendant vingt siècles de christianisme, en passant par le roman éponyme du catholique Paul Bourget (1914), le lapsus biblique dit et rend démoniaque ce coup de foudre* hors d’âge, qui à mi-vie fait partir un homme (plus souvent qu’une femme) avec une jeunesse.

Avec ce démon-là, les désirs refoulés incestueux, infantiles, surgissent en pleine lumière – tout est possible, vivre c’est jouir et jouir c’est vivre. L’idéale beauté à son bras ou sur son yacht, le captif du démon de midi proclame sa puissance et en exhibe la preuve. Manière de braver la mort au moment où, entre deux âges comme entre deux eaux, un brin mélancolique, la pensée de la mort s’impose – il n’a qu’une vie, et c’est l’heure ou jamais de la vivre. C’est que les jeunes meurent moins à l’heure sans ombre de midi : dans La Bien-Aimée, de Thomas Hardy, le héros aime successivement trois générations de jeunes filles, toujours en fleurs : la mère, la fille, puis la petite fille.

Narcisse ne saurait prendre une ride, ni son image : le corps lisse et frais du ou de la bien-aimé(e) est miroir, et assurance que la mort ne l’y prendra pas, qu’il restera ce qu’il a été, comme Dorian Gray devant le portrait qui le représente jeune et beau à jamais. Entre ces deux tentations, la Mort qui, bras ouverts, console et promet l’éternelle sérénité, et la Luxure qui avec ses seins offre la satisfaction et le bonheur inépuisables, le saint Antoine de Flaubert reconnaît le Diable sous son double aspect, et choisit de ne pas choisir, désirant l’impossible retour à l’immobilité d’avant la vie (La Tentation de saint Antoine, 1849).

« Au milieu du chemin de notre vie/Je me retrouvai par une forêt obscure », ainsi commence L’Enfer que Dante explore. Le démon de midi éclaire-t-il la forêt obscure, ou l’arbre qui la cache ?