Désirer

Jeanne est une belle femme d’une cinquantaine d’années. Elle raconte un rêve où elle se sent attirée sexuellement – Ô surprise ! – par un homme, rencontré dans le luxueux club où elle joue aux cartes, qu’elle exècre tout particulièrement. Ce rêve la surprend, car il lui fait découvrir un mouvement intime et puissant d’attraction pour quelqu’un dont elle raconte régulièrement avoir « peur », de sorte qu’à chaque fois qu’elle joue contre lui, elle multiplie les « bêtises », les « fautes », et passe pour « nulle » et « débutante ». Et bien sûr, « à chaque coup », il lui « prend tout »… Curieuse situation pour cette bonne joueuse classée que de défaillir « à chaque coup » devant cet homme. Ce rêve étrange, fort mal accueilli, lui révèle l’existence d’un désir surgi du plus profond d’elle-même, si éloigné de sa perception consciente !

Désirer pose des problèmes d’une autre nature que ceux imposés par les besoins : la souffrance liée au manque ressenti face à l’objet du désir ne laisse jamais tranquille et le but visé ne saurait satisfaire totalement, même quand il semble atteint. Désirer implique l’absence de ce qui est souhaité et la quête de son apparition. Précaire, capricieux, sujet à révocation, puissant ou obsédant, le désir expose l’être au risque de l’autre, radicalement étranger. Chez Jeanne, il désorganise les capacités cognitives et sidère la pensée, elle est terrorisée dès qu’elle sait qu’elle va jouer « contre lui » (tout contre ?). L’étymologie ne dit pas autre chose : de siderare (de sidus-eris), desiderum : l’envie et le regret de ne pouvoir que contempler l’astre idéal, celui qui nous sidère et nous échappe. Folle tension vers, ou bien aversion manifeste, le désir a ses ruses et ses déguisements. Il ne sait pas ce qu’il veut, c’est même ce qui le définit. Guettant l’apparition en soupirant, le désir est inséparable du fantasme*, lequel s’exerce à rendre présent en pensée ce qui manque dans la réalité. « Ses baisers laissaient à désirer… son corps tout entier » (Woody Allen).