Don juan

Parce qu’il est l’homme que tous les hommes rêvent d’être et celui que toutes les femmes rêvent d’avoir, le personnage de Don Juan continue, cinq siècles après sa création, de bénéficier d’une aura prodigieuse. Incarnation d’une séduction triomphante et d’une sexualité inlassable, son cas a fait école, et le donjuanisme est devenu le qualificatif, aussi valorisant qu’infamant, des hommes à femmes qui accumulent les conquêtes. Les Don Juan ont toutefois mauvaise presse. On démasque leur homosexualité latente derrière leur (trop) patente hétérosexualité ; s’ils avouent : « Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter » (Molière), c’est qu’ils ont peur de la fusion amoureuse avec les femmes. On dénonce leur hystérie : s’ils en sont déjà à « mille e tre » (Mozart/Da Ponte) et qu’ils continuent pourtant leur quête, c’est qu’ils ne peuvent renoncer à aucune femme, et surtout pas à celle qui demeure interdite entre toutes, la mère. On fustige leur perversion : s’ils savent si bien manier la parole pour arriver à leurs fins, et s’ils sont « le châtiment des femmes » (Tirso de Molina), c’est qu’ils utilisent la séduction puis l’abandon pour défier un père dont ils refusent la prééminence.

Tout cela est juste, sans doute, mais si Don Juan continue de tant fasciner, c’est qu’il déborde les catégories aussi aisément qu’il échappe à ses poursuivants. Célébrant un présent sans passé ni futur, il est l’envers et l’enfer du mythe œdipien. Parce qu’il a pris au pied de la lettre l’injonction : « toutes les femmes sauf une », il entreprend une collection dont il devient finalement l’esclave. Parce qu’il ne peut réaliser le parricide, il brave jusqu’à la mort toute forme d’autorité. Valmont et Casanova sont ses frères de libertinage, mais seul Don Juan personnifie la démesure, la folie et l’héroïsme paradoxal d’un désir* qui, parce qu’il rejette toute culpabilité et tout assujettissement aux lois en vigueur, met tellement en danger la cohésion sociale qu’il faut l’intervention de Dieu pour rétablir l’ordre.