Fellation

« Ceci n’est pas une pipe ». Tel le tableau de Magritte qui offre une pipe au regard tout en la dérobant à la langue, la fellatio se présente drapée de son auguste voile latin. Il faut ranimer la langue morte pour en retrouver la saveur. Fellare signifie : téter, sucer. Mot de tous les jours, mot des premiers jours, bu avec le lait et gorgé des plaisirs de la petite enfance, si ce n’est que les rôles sont inversés : l’homme « donne » le pénis comme la mère donnait le sein. Innocent dans la bouche qui se nourrit, sucer devient inconvenant dans la bouche désirante. Tendre et obscène, le plaisir oral a le goût des « contacts intimes déplacés » (Clinton et Monica Lewinsky), comme les « sucettes » de Gainsbourg susurrées par France Gall, opportunément candide : « Lorsque le sucre d’orge/Parfumé à l’anis/Coule dans la gorge d’Annie/Elle est au paradis. »

Le Code romain de la sexualité disait « irrumation » et non « fellation » (mot récent, il date de la fin du XIXe siècle), mettre le phallus dans la bouche d’une femme ou d’un esclave (irrumare), et non sucer. Pas de nom à Rome pour le versant passif et infâme de la pratique, seulement une dénonciation : « Le vagin d’Octavie est plus propre que ta bouche », c’est le reproche fait à Néron alors qu’il cherche à calomnier sa femme en l’accusant d’adultère (Tacite).

De l’irrumation à la fellation, le glissement de la langue a cependant laissé intacte l’image d’une libido masculine dominandi : « à genoux Femme… » Avec des nuances, voire un peu d’inquiétude : « OK, quand on les suce, on est à genoux. Mais en même temps, on les tient par les couilles », dit une héroïne du feuilleton Sex and the City. La fellation fait passer le fantasme de la vagina dentata de l’imaginaire au bord de la réalité. Le pouvoir, soudain, tient à bien peu de choses, une chute croquée par les humoristes : Clinton, « l’homme le plus puissant du monde », le pantalon sur les chevilles.