Harcèlement sexuel

« Harcèlement sexuel » a connu une fortune exceptionnelle. Sans doute parce que la formule désigne parfaitement une chose de tout temps connue, mais non encore nommée. Cette lacune demandait à être comblée, et le mot évoque bien la chose : le libidineux qui caresse chaque jour les fesses de sa collègue de travail, le chef, grand ou petit, qui fait miroiter des avantages contre les faveurs sur canapé.

Mais un tel succès planétaire ne s’explique peut-être pas seulement par la rencontre d’une heureuse formulation avec un phénomène aussi pénible pour les victimes que difficile à décrire dans toutes ses conséquences affectives. L’évolution extrêmement rapide du concept, en particulier aux États-Unis, où les collègues de bureau font attention de ne pas se regarder avec trop d’insistance de peur de tomber sous le coup d’une telle accusation, l’avènement presque immédiat du concept voisin de harcèlement moral, ou psychologique, d’une figuration déjà beaucoup plus malaisée, laissent penser qu’un puissant motif affectif a concouru au succès de l’appellation.

Ce motif n’est-il pas encore et toujours la haine des humains pour le sexuel ? Un sexuel qui depuis la petite enfance les harcèle : ressentir si tôt des désirs impossibles à satisfaire pour des gens avec qui cela ne serait de toutes façons pas permis ; avoir si tôt des craintes sur la pérennité de son sexe, toujours en passe d’être coupé ; être assailli si tôt par des angoisses sur la solidité du sentiment d’amour qui vous est porté mais pourrait à tout instant être retiré ; devoir pendant toutes ces années d’impuissance assister au spectacle plus ou moins clair des adultes qui peuvent se satisfaire entre eux, érotiquement ou dans leurs incessants combats ; et devoir enfin supporter ces fantasmes sexuels infantiles sa vie durant, car ils ne changent pas, ne s’atténuent pas, ni avec le temps, ni avec la maturité sexuelle. N’est-ce pas là le premier et le plus implacable des harcèlements sexuels ?