Hétéro/Homo/Bi

La première vague de la libération sexuelle* a d’abord concerné la femme, la dissociation entre sexualité et reproduction, entre femme et mère ; la désuétude du tabou de la virginité en est le plus clair symbole. La seconde vague a concerné le choix sexuel. La liberté de s’orienter selon le désir a succédé à la soumission contrainte à l’ordre sexuel établi. Celui-ci s’est toujours plus ou moins accommodé de ce qu’il a pu faire semblant d’ignorer, mais il a vécu comme un défi inacceptable, voire un délit, une homosexualité ou une bisexualité déclarée. François Mauriac est l’un de ces exemples, célèbres parmi d’autres, à s’être refusé à franchir le pas par crainte de… de quoi ? Gide, qui n’avait pas les mêmes pudeurs, s’offrit un éclat de rire posthume en adressant à Mauriac un télégramme qu’il fit poster le lendemain de sa mort : « L’enfer n’existe pas, vous ne risquez rien ! »

La liberté de choix est récente, mais l’amorce de son progrès ne date pas d’hier. La chose a-t-elle l’âge des mots et de la reconnaissance que ceux-ci supposent ? C’est l’Angleterre d’Oscar Wilde qui met en vogue pour la première fois le mot homosexuality – « hétérosexualité » suivra vingt ans plus tard. Quant à « bisexualité », il s’installe véritablement dans la langue à partir du dialogue entre Fliess et Freud, lesquels constatent à la fois la présence des deux identités sexuelles chez chacun d’entre nous et l’impossibilité de se fier à l’anatomie pour déterminer le sexe psychique prévalent. Certes, la loi sociale mettra du temps à suivre, mais le ver est dans le fruit ; le partage sexuel entre le permis et l’interdit, la nature et la « contre-nature » était chrétien, il va devenir laïque et démocratique. On peut être aujourd’hui homosexuel et ministre sans que s’effondre le corps social.

L’homosexualité is coming out* of the closet, ce qui donne lieu à des scènes conjugales inédites : tel homme ou femme dans la quarante-cinquantaine quitte épouse ou mari, et enfants, pour aller vivre une seconde vie conforme au désir avec le compagnon, la compagne de son choix et de son sexe. La psychanalyse se charge comme toujours de gâter le plaisir : rien n’est plus enraciné dans l’histoire singulière, dans l’inconscient et son redoutable déterminisme que le « choix » d’objet sexuel. Liberté idéologique, politique, n’est pas liberté psychique.