Masturbation

Jules est un jeune homme, il envisage pour la première fois une vie de couple et se prépare à emménager avec sa compagne. Le bouleversement prévisible l’inquiète : fini de dîner à pas d’heure, d’engouffrer la pizza devant la télé, de tout laisser traîner, de reporter au lendemain ce que l’on peut éviter de faire le jour même, de rejoindre le groupe des copains à l’improviste…

(Le psychanalyste) Finie la vie d’ado ?

… Moi j’ai pensé : « finie la branlette » !

Manus strupatio… l’étymologie conjugue la main et la souillure*, l’histoire du mot « masturbation » est une histoire de pollution. Curieusement, c’est à l’heure des Lumières, entre les XVIIIe et XIXe siècles, que la passion haineuse pour la masturbation atteindra les sommets de l’obscurantisme. Le crime, le péché le cède à la maladie et le confesseur au médecin. La condamnation de « l’abus de soi » était religieuse et morale, elle devient « scientifique ». Le masturbateur est un suicidaire qui s’ignore, dépensant sans compter son « liquide vital ». C’est à y perdre le souffle, la tuberculose menace. Mais de tous les risques, c’est celui de l’idiotie ou de la folie qui est le plus encouru. La masturbation épuise l’intelligence et les sens, elle vide l’être de sa substance. La chanson de Du-tronc ne dit rien d’autre : « Si tu tires trop sur le jonc, t’auras plus rien dans le citron. » Il n’est d’ailleurs pas rare aujourd’hui, encore et toujours, notamment chez l’adolescent inquiété par sa pratique compulsive, de deviner la même angoisse qui associe depuis la nuit des temps le sexe et la mort.

Les temps ont changé, l’éloge n’est pas loin de s’être substitué à la condamnation : se masturber « c’est faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime » (Woody Allen). La liberté y a manifestement gagné – l’industrie aussi, la pornographie* doit à peu près tout à la masturbation – si ce n’est que : « Tu jouiras ! » est devenu aussi oppressant que « Tu n’y toucheras pas ! »

Devant la masturbation, les sexes sont-ils à égalité ? L’érection est pour le garçon une évidence à laquelle il lui est difficile de ne pas se rendre. Pour la fille, l’invisible ajoute à l’inconnu et le combat entre l’excitation et l’angoisse n’est pas gagné d’avance.