Migraine

« J’ai la migraine ». L’annonce du mal impose silence et respect. Fermez – doucement, de grâce ! – la porte et les persiennes, arrêtez le balancement de la pendule. Le mari est sommé de se retirer sur la pointe des pieds. Congédié, le désir masculin risquerait-il un baroud d’honneur ? Casquée de son impénétrable migraine, la femme oppose aux ardeurs importunes sa souveraine indisposition. Tête prise, elle est imprenable. La migraine est le « bouclier sur lequel viennent expirer tous les désirs maritaux » (Balzac, Physiologie du mariage, 1829).

Au XIXe siècle, la migraine passe pour « l’impôt » que le mari paie au mariage. Même à ce prix-là, l’homme n’est plus certain de posséder sa moitié. Il doute : malheur d’être femme ou tyrannie de la faiblesse ? Car la migraine prend à Madame quand elle veut, où elle veut, autant qu’elle veut. Madame a sa migraine. Et Monsieur perd la boule ! Pour craindre de tomber en quenouille, la suprématie virile n’a pas besoin de subir l’assaut de la femme castratrice ; il suffit qu’elle se refuse.

L’homme et la femme d’aujourd’hui se donnent pour des « partenaires » associés par la promesse du plaisir mutuel. Instruit des ruses féminines, le mal de la bourgeoise mal mariée est moins pour son compagnon un objet de ressentiment que matière à rire :

Elle : « pas ce soir chéri, j’ai mal à la tête »,

Lui : « ce n’est pas grave ma douce, ce n’est pas là que ça se passe ! ».

Finie la fallacieuse comédie féminine ? Dans la fameuse scène du film américain des années quatre-vingt, Quand Harry rencontre Sally, le garçon se targue de savoir ce qu’il en est de la jouissance des femmes par ses soins comblées. Il sait parce qu’il voit, bien que… Et la fille de lui rappeler la contribution du féminin à l’art du trompe-l’œil. Devant la moue incrédule du vantard, elle se livre, entre deux coups de dents dans son sandwich, à une démonstration de l’orgasme simulé. La femme peut-elle feindre de désirer et de jouir, comme elle pouvait feindre de souffrir ? D’hier à aujourd’hui, le tourment de l’homme s’est juste déplacé de haut en bas.