Missionnaire, levrette, 69

Réunis autour de Breton et d’Éluard, le groupe des surréalistes se livra à un « jeu de la vérité » sur les goûts sexuels de chacun, et d’abord sur la position préférée. Réponse « poétique », à la presque unanimité : le 69 ! On ne saurait mieux signifier ce qui est en jeu dans la multiplication des positions possibles : le coït, l’acte sexuel au sens premier, menace l’humaine sexualité d’être « bêtement » rabattue sur la nature (celle de l’instinct) et sa fonction. La chorégraphie des positions en détourne l’usage, de la reproduction vers la quête du plaisir. Le 69 est au coït ce que la métaphore est au sens propre, un détournement, tout un poème.

L’Église tenta de mettre bon ordre à cette coupable fantaisie en imposant une position, et une seule, l’homme et la femme face à face, la meilleure façon de ne pas trop voir et savoir ce qui se passe en bas, en enfer. Ses vicaires portèrent la bonne parole jusque dans les contrées les plus lointaines, afin de soumettre la vie sexuelle des « sauvages ». On doit probablement à l’un de ces « primitifs », amusé par tant de naïveté, le mot de « missionnaire »…

L’aigle, le bateau ivre, la brouette, les cuillères… une vie d’amour suffit à peine pour apprendre toute la gymnastique. Limitons-nous à quelques grandes figures. Là où le français dit « levrette », l’italien dit alla picorina (en brebis) et le Kama-Sutra, qui a le sens du sacré, dit Dhenuka (l’union de la vache). Le latin fait la synthèse : coitus more ferarum, selon les mœurs des bêtes sauvages.

Mulier super virum, la femme super – au-dessus – menace de mettre sens dessus dessous l’ordre patriarcal du monde ; la position est condamnée par bien des cultures. Sauf par les anciens Romains, les fresques en témoignent, qui ne percevaient là nulle menace de domination, bien au contraire… les patriciens étaient couchés pour manger, et parce qu’un plaisir en appelle un autre, l’equus eroticus (la jument assise) était comme la cerise sur le gâteau.