Odeurs

« Dans la chambre régnait une atmosphère pleine d’odeurs mêlées, exhalées par les corps des servantes, c’était la véritable odor di femina : le parfum qui fait bander » (Guillaume Apollinaire, Les Exploits d’un jeune Don Juan, 1911). Odeurs de peau, de corps, de sexe, autant de composés volatiles qui saturent l’atmosphère. L’inhalation d’un parfum suffit à affoler le désir : « Lui, penché sur elle, buvait la légère odeur de verveine qui montait de son peignoir » (Émile Zola, Une page d’amour, 1878).

Au cours de l’évolution, il est probable que le primate devenu homme, en se redressant, a perdu une partie de son odorat – les odeurs étant reléguées dans les parties « basses ». Celui-ci n’a pourtant pas perdu toute vigueur animale : dès la naissance, le nourrisson affamé est guidé par l’odeur du sein maternel.

Est-ce parce qu’elles renvoient l’homme à sa bestialité que les odeurs corporelles sont si fortement combattues ? Dès le XVIIIe siècle débute en Europe une entreprise massive de désodorisation. Aux miasmes de la civilisation urbaine, on préfère la pureté des grands espaces, et à la puanteur des pauvres, les douces fragrances végétales (Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille, 1982). L’actuel culte de la propreté masque notre animalité : la sophistication des parfums n’a d’égale que la puissance des désirs éveillés par les exhalaisons corporelles.

Parfums d’intérieur, eaux de toilettes, déodorants, anti transpirants, sprays pour l’haleine, la traque aux odeurs est devenue une mission quotidienne et sans relâche. Pourtant, l’enfant ne rougit pas du plaisir qu’il a à humer des odeurs jugées « répugnantes », à commencer par celle de ses excréments. Chacun d’entre nous est né inter urinas et faeces. Dans la majorité des cas, ces inclinations sont refoulées au profit du règne des « bonnes » odeurs. Aujourd’hui, un homme peut menacer sa compagne en ces termes : « Une douche, sinon rien ! ». Une mise en garde bien éloignée des recommandations du roi Henri IV à sa maîtresse Gabrielle d’Estrées : « Ne vous lavez plus, j’arrive ! »