Sortir avec

« Sortir avec » pourrait être le vocable adolescent par excellence. Enjeu primordial et ultime de la puberté*, « sortir avec » est d’abord un but en soi, un exploit que tout un chacun se doit d’accomplir au plus vite, au point de reléguer au second plan celui ou celle qui en permettra la réalisation. Pour accomplir la prouesse, toutes les stratégies sont possibles, des plus inventives aux plus prosaïques : « Mon copain voudrait sortir avec toi. Qu’est-ce que je lui dis ? »

C’est fait, mais qu’est-ce qui est fait ? Il serait incongru, voire honteux de le demander. « Sortir avec » rend compte de la manière dont le sexuel utilise la langue la plus commune pour se dissimuler. Sa définition est si précise et pourtant si ambiguë qu’elle ne s’énonce pas. Ça va sans dire, et seuls les novices, les niais, n’y comprennent rien. C’est un secret d’initiés, sans doute faut-il le « faire » pour savoir exactement de quoi il retourne. Les adolescents, ces francs-maçons de l’amour, sont jaloux de leurs mystères et le mot leur appartient. Il appartient en revanche aux adultes de chercher à percer l’énigme, et de déterminer s’il s’agit d’aller au cinéma, d’embrasser, d’embrasser avec la langue, de coucher, ou encore d’être en couple. De toutes ces distinctions, le mot se joue : blason de l’érotisme, il est le signifiant-maître d’une sexualité naissante dont la créativité emprunte plus à l’infantile qu’à la seule libido génitale. Peut-être l’expression témoigne-t-elle d’un certain refoulement de cette sexualité adulte pour laquelle il s’agit davantage de pénétrer, d’entrer, plutôt que de sortir.

Si l’adolescence est le moment où « l’individu humain doit se consacrer à la grande tâche de se détacher de ses parents » (Freud), « sortir avec » montre qu’on ne peut sortir (de la famille, de l’enfance) qu’accompagné d’un ou d’une autre, nouvel élu qui nous tracte hors des sentiers battus de nos premières amours. À l’adolescence, la grande affaire c’est bien de sortir : mais à côté de sortir avec les copains, de sortir en bande, ou de sortir le soir, « sortir avec » a un autre statut, une autre classe. « Je sors avec elle/avec lui » est le signe d’une dignité nouvelle, récemment acquise et dont on ne peut déchoir, celle d’une rencontre amoureuse accomplie, qui ouvre sur la plénitude.