Introduction : Imaginaire groupal, structure topique et organisation fantasmatique des groupes

Un groupe est une enveloppe qui fait tenir ensemble des individus. Tant que cette enveloppe n’est pas constituée, il peut se trouver un agrégat humain, il n’y a pas de groupe. Quelle est la nature de cette enveloppe ? Les sociologues qui ont étudié des groupes, les administrateurs qui en ont gérés, les fondateurs qui en ont créés mettent l’accent sur le réseau de règlements implicites ou explicites, de coutumes établies, de rites, d’actes et de faits ayant valeur de jurisprudence, sur les assignations de places à l’intérieur du groupe, sur les particularités du langage parlé entre les, membres et connues d’eux seuls. Ce réseau, qui enserre les pensées, les paroles, les actions, permet au groupe de se constituer un espace interne (qui procure un sentiment de liberté dans l’efficacité et qui garantit le maintien des échanges intra-groupe) et une temporalité propre (comprenant un passé d’où il tire son origine, et un avenir où il projette d’accomplir des buts). Réduite à sa trame, l’enveloppe groupale est un système de règles, celui qui opère par exemple en tout séminaire, religieux ou psychosociologique. De ce point de vue toute vie de groupe est prise dans une trame symbolique : c’est elle qui le fait durer. C’est là toutefois une condition nécessaire, mais non suffisante. Un groupe où la vie psychique est morte peut ainsi se survivre. De son enveloppe, la chair vivante a disparu, il ne reste plus que la trame.

Une enveloppe vivante, comme la peau qui se régénère autour du corps, comme le Moi qui s’efforce d’englober le psychisme, est une membrane à double face. L’une est tournée vers la réalité extérieure, physique et sociale, notamment vers d’autres groupes, semblables, différents ou antithétiques quant au système de leurs règles et que le groupe va considérer comme des alliés, des concurrents ou des neutres. Par cette face, l’enveloppe groupale édifie une barrière protectrice contre l’extérieur. S’il y a lieu, elle fonctionne aussi comme filtre des énergies à accueillir et des informations à recevoir. L’autre face est tournée vers la réalité intérieure des membres du groupe. Il n’y a de réalité intérieure inconsciente qu’individuelle, mais l’enveloppe groupale se constitue dans le mouvement même de la projection que les individus font sur elle de leurs fantasmes, de leurs imagos, de leur topique subjective (c’est-à-dire de la façon dont s’articule, dans les appareils psychiques individuels, le fonctionnement des sous-systèmes de celui-ci : Ça, Moi, Moi idéal, Surmoi, Idéal du Moi). Par sa face interne, l’enveloppe groupale permet l’établissement d’un état psychique transindividuel que je propose d’appeler un Soi de groupe : le groupe a un Soi propre. Mieux encore il est Soi. Ce Soi est imaginaire. Il fonde la réalité imaginaire des groupes. Il est le contenant à l’intérieur duquel une circulation fantasmatique et identificatoire va s’activer entre les personnes. C’est lui qui rend le groupé vivant. J’évoquais tout à l’heure une trame sans chair (les groupes purement formels, institutionnalisés, ou commémoratifs) ; il convient d’esquisser ici le tableau d’une chair sans trame : les groupes purement fusionnels, intemporels, consommateurs d’illusion.

Dès 1964, dans des circonstances que j’évoque plus loin (cf. le préambule du chapitre 2 et les observations n° 3 et n° 4), j’ai parlé de la réalité imaginaire des groupes. Cette notion, qui n’était encore qu’une intuition approximative, s’est avérée féconde. Elle a été la matrice de plusieurs découvertes, l’enveloppe intellectuelle dynamique qui a stimulé et coordonné, tout d’abord au sein de l’équipe du CEFFRAP, puis plus largement, des avancées théoriques et des progrès cliniques et techniques en matière de psychanalyse groupale. Je rappellerai le constat de Béjarano selon lequel les angoisses persécutive et dépressive et le clivage du transfert sont d’autant plus mobilisés que le groupe est large et non directif ; les apports de Pontalis sur les rêves nocturnes des participants d’un groupe de formation ; ceux de Missenard sur la prévention des décompensations et sur la valeur structurante pour les participants du « phantasme » du moniteur dans ces mêmes groupes ; ma propre découverte de l’illusion groupale. C’est surtout René Kaës qui a développé et systématisé dans ses implications et ses conséquences l’intuition primitive. En 1966, il rédige un projet de livre sur « l’imaginaire et le groupe » et il commence d’étudier, dans la peinture, le roman, la publicité, les représentations collectives du groupe. Dans un document écrit dont j’ai discuté avec lui en 1970, il introduit, simultanément avec A. Missenard, la notion d’organisateur, en se référant d’une part à Spitz qui l’avait transposée de l’embryologie à la psychologie génétique et appliquée aux crises du développement dans la première enfance, d’autre part à Lacan dans son travail sur les complexes familiaux et sur la rivalité œdipienne comme organisateur dè la famille, et enfin à la théorie des systèmes et des organisations. Kaës précise que ces organisateurs sont de deux sortes, psychologiques et sociaux, et qu’ils organisent non seulement des représentations de groupe, mais aussi le processus groupai.

Dans sa contribution au livre collectif que j’ai dirigé en 1972 (Le travail psychanalytique dans les groupes, tome \), Kaës articule organisateur et protogroupe. Simultanément, il étudie l’idéologie (1971 b) comme une production, sur le mode des formations de compromis, de l’imaginaire dans les groupes ; il esquisse le concept d’Appareil psychique groupai (qui donnera son titre au livre qu’il fera paraître en 1976, avec un sous-titre significatif : Constructions du groupe), et il travaille sur l’article de Laplanche et Pontalis qui propose une approche structurale des fantasmes originaires. En 1972-73, il rédige ses « Quatre études sur la fantasmatique de la formation et le désir de former » (Kaës, 1973 b), suivie d’une cinquième étude sur « Désir de toute-puissance, culpabilité et épreuves dans la formation » (1976 a), des travaux sur la résonance fantasmatique du mot « Séminaire » (1974 a), sur le corps imaginaire comme organisateur du groupe large (1974 b), sur le fantasme du groupe embroché (1974 c), « l’Archigroupe » (1974 d), « la Geste du groupe héroïque » (1974 e), et « On (dé)forme un enfant » (1975). Dans un texte sur « le groupe large, l’espace et le corps », René Kaës montre la réversibilité des représentations du corps et du groupe et lie explicitement 1’ « organisation » de l’espace imaginaire du groupe à des métaphores ou à des métonymies du corps propre. « L’espace-support nécessaire à la réunion du groupe – écrit-il –, son siège, n’est pas un espace suffisant pour sa localisation. Il lui faut aussi – sans doute d’abord – buter contre ses limites et ses contraintes, donner une âme, animer cet espace qui est espace du désir. Peut-être est-ce là, dans ce fait que le désir est espace – espace imaginaire qui tend à devenir réel (…) –, que réside la cause de ce que l’espace reste la dimension cachée. (…) Le drame de l’espace, pour le groupe comme pour l’individu, est dans cette possibilité fragile d’établir un lien entre l’espace imaginaire et l’espace réel, entre l’espace vécu – qui est le corps de l’homme – et son image dans l’espace réel. Ce lien est la construction de l’espace symbolique.

« Tout groupe ne s’organise que comme métaphore ou/et métonymie du corps, ou de parties du corps. Le destin d’un groupe et de ses sujets constituants se définit dans le rapport qui s’établit entre l’espace vécu (le corps) et la représentation de cet espace, entre cette représentation et l’espace réel qui est son support dans la scène de l’histoire. L’étude des représentations du groupe (…) assure de cette référence centrale à l’espace vécu du corps ; mais aussi, certaines représentations du corps sont des représentations de groupe (tableaux de N. de St Phalle, de J. Van den Bussche ; cf. R. Kaës, 1974 a), comme si une correspondance fondamentale liait, peut-être en leur origine même, l’espace du corps et celui du groupe, comme le terme même d’organisation le suggère » (R. Kaës, 1974 b).

Revenons au présent ouvrage. J’y confirme et renforce l’idée directrice qui était esquissée en 1975 dans sa première édition : tout groupe humain résulte d’une topique subjective, projetée sur lui par les personnes qui le composent. Cette découverte spécifique résulte de l’approche psychanalytique et complète cette autre idée psychanalytique antérieure, émise par

J.P. Pontalis (1963), selon laquelle un groupe est un objet d’investissement pulsionnel. Mais cette idée antérieure était restée insuffisamment utilisable en théorie comme en pratique jusqu’à es qu’elle trouve, dans l’énoncé nouveau que je propose, le complément indispensable à son opérativité. L’appareil psychique individuel se protège et se sert des stimulations externes et des pulsions internes en s’organisant un espace mental différencié en zones. Celles-ci sont respectivement le siège des diverses instances que Freud a inventoriées, le Ça, le Moi idéal, le Surmoi, l’Idéal du Moi, le Moi, lui-même divisé en système perception-conscience et en mécanismes de défense inconscients. Chacune ou presque de ces instances tend à être, non pas tant, comme voudrait le faire croire une vue anthropomorphique, le centre qui commanderait au fonctionnement de tout l’appareil, que l’enveloppe qui lui assure son unité, son intégrité et ses échanges avec le monde extérieur, avec le corps et avec les autres instances. Ainsi le Ça inconscient se fait-il l’enveloppe du corps biologique, le Moi se fait-il l’enveloppe de l’appareil psychique dominé par les processus inconscients, le système perception-conscience se fait-il l’enveloppe du Moi, tout ceci constituant une série limitée d’emboîtements de « noyaux » et d’« écorces » – termes que j’emprunte à Nicolas Abraham (1978). Certains noyaux peuvent se localiser, par rapport à telle ou telle de ces écorces, à l’intérieur, ou encore à l’extérieur (tels sont les cas des instances idéales ou répressives) ou à la périphérie (tel est le cas du vrai Soi caché).

Un groupe ne peut se protéger et se servir des stimulations d’origine externe et des pulsions investies sur lui par ses membres que s’il se construit ce que Kaës a appelé un appareil psychique groupai, construction qui s’opère par un double étayage, d’une part sur les appareils psychiques individuels composants, d’autre part sur la culture environnante et les représentations collectives du groupe que celle-ci fournit. R. Kaës a surtout étudié les relations d’isomorphie et d’homomorphie entre appareil groupai et appareil individuel et il a mis en évidence un conflit intrasystémique propre à l’appareil psychique groupai, conflit entre une tendance à réaliser l’identité du groupai et de l’individuel (isomorphie) et une tendance du psychisme groupai à se différencier du psychisme individuel tout en établissant avec lui certaines analogies (homomorphie). Quant à moi, j’ajoute que l’appareil psychique groupai a besoin, pour être, de se constituer une enveloppe et qu’afin d’y parvenir, il fait appel à une instance qui soit commune aux appareils individuels composants. Selon l’instance qui servira d’enveloppe au psychisme groupai, le fonctionnement psychique inconscient et conscient du groupe sera différent, avec des incidences sur la conduite du groupe par rapport à ses objectifs et par rapport à la réalité externe.

S. Freud, le fondateur de la psychanalyse, a eu le premier l’idée qu’une de ces instances, l’Idéal du Moi, pourrait assurer l’unité et la cohésion d’une collectivité. Il a également montré le rôle organisateur (ou désorganisateur) de l’imago dans les foules et dans la société globale. K. Lewin, l’inventeur de la dynamique des groupes – qui n’était pas psychanalyste – a, par ses expérimentations et ses conceptualisations, mis en évidence la nécessité pour les membres du groupe, surtout s’ils veulent assurer entre eux un fonctionnement démocratique, de substituer aux Moi individuels ce qu’on pourrait appeler un Moi de groupe conscient, siège de processus psychiques secondaires communs. J’ai moi-même ensuite montré qu’un groupe pouvait trouver son enveloppe psychique dans un Moi idéal commun : c’est le phénomène de l’illusion groupale. A partir de là, j’ai été amené à systématiser. Un Moi défensif inconscient commun, au service d’un Surmoi de groupe, peut évidemment s’organiser autour du groupe ou le groupe s’organiser contre un tel Surmoi. Le groupe peut également se chercher, au travers de mécanismes de défense partagés, un Ça commun comme enveloppe : selon la nature de la pulsion dominante ou selon son stade d’évolution, des phénomènes collectifs variés peuvent prendre place. Je donnerai pour exemples, dans les pages qui suivent, la fantasmatique du groupe comme sein-bouche, ou comme sein-toilettes, les fantasmes de casse, le fantasme du groupe-machine, la résistance paradoxale ; ces fantasmes sont des expressions de pulsions respectivement libidinales, agressives ou auto-destructrices, plus ou moins régressives et plus ou moins unies entre elles ou clivées. C’est en effet essentiellement sous forme d’une circulation fantasmatique entre les membres du groupe que se manifeste l’agencement topique venu structurer de façon plus ou moins stable l’appareil groupai. Le fantasme est un produit, et un produit pour une bonne part défensif ; il résulte d’une double structuration économique et topique, qu’il représente, déforme et masque. Par ailleurs, il est, à son tour, producteur d’effets particuliers sur les pensées, les affects, les conduites des membres du groupe.

Je me suis centré sur la vie fantasmatique des groupes en raison de ce statut métapsychologique intermédiaire. L’étude de la fantasmatisation groupale est une excellente voie d’accès à la structuration économico-topique de l’appareil psychique groupai. En même temps cette étude apporte des repères utiles pour comprendre à un niveau empirique ce qui se passe (ou ce qui ne se passe pas) dans un groupe, et éventuellement pour agir en groupe. Cela me conduit à la distinction de deux niveaux, celui de la structure, celui de l’organisation : une instance psychique commune aux appareils individuels structure un appareil groupai ; cette structure rend possible à son tour plusieurs organisations fantasmatiques. Dans le chapitre théorique terminal, je tenterai de montrer qu’il y a cinq grandes formes d’organisation fantasmatique inconsciente dans les groupes, selon que celle-ci se fait autour d’un fantasme individuel, autour d’un fantasme originaire, autour d’une imago parentale, autour de l’image du corps propre, et enfin, question controversée, autour du complexe d’Œdipe.

Deux problèmes inhérents aux diverses études que je développerai à partir de là seront ceux de l’articulation et de l’interaction de la vie fantasmatique dans les petits groupes humains avec l’inconscient individuel d’une part, avec l’inconscient social d’autre part. Ceux qui ont l’expérience de groupes multiples comme psychothérapeutes, comme animateurs, comme observateurs, comme dirigeants ou comme participants savent combien sont variés, et pour une bonne part imprévisibles, les destins des groupes, en raison du rôle, souvent décisif, des personnalités individuelles. C’est là un constat empirique, dont la théorie que je propose donne une explication : ces personnalités qui se trouvent composer un groupe et qui ont à le construire peuvent-elles trouver entre elles, étant donné ce qu’elles sont, d’abord une instance psychique commune, et ensuite un organisateur fantasmatique ou imagoïque inconscient ? Cette instance et cet organisateur seront-ils appropriés pour leur permettre (ou pour les empêcher) de réaliser les buts qui leur sont assignés ou qu’ils se sont choisis ? La réponse sera variable selon la composition du groupe, selon la culture qu’il a héritée, selon le niveau auquel ses membres entrent en contact. Mais le destin d’un groupe dépend également des attitudes des autres groupes, du contexte social global, et d’événements historiques locaux ou généraux venant fonctionner après coup comme marques et comme repères ; toutefois, la méthodologie exposée au début de l’ouvrage ne convient plus à cet aspect du problème, puisqu’elle le met précisément entre parenthèse. J’avancerai toutefois, dans la dernière section du chapitre terminal, quelques hypothèses concernant, d’une part, l’influence des représentations collectives sur le fonctionnement des groupes, d’autre part, la multiplication de groupes spontanés dans les situations de crise affectant la mentalité collective. Ces dernières considérations amorcent la notion d’analyse transitionnelle que R. Kaës a énoncée vers 1976, comme démarche appropriée à l’élaboration des crises individuelles et groupales1.