4. L’illusion groupale : un Moi idéal commun6

Aux trois grandes formes sociales de l’illusion décrites par Freud dès Totem et tabou (1912-1913) et approfondies ensuite par lui dans ses travaux de psychanalyse appliquée à la culture : l’illusion religieuse, l’illusion artistique et l’illusion que j’aime mieux appeler idéologique que philosophique, je propose d’ajouter une quatrième : l’illusion groupale.

L’analogie énoncée ci-dessus entre le groupe et le rêve me semble maintenant pouvoir être poussée plus loin. Premier point : le rêve, qui est l’illusion individuelle par excellence, se produit dans l’état de sommeil, c’est-à-dire de désinvestissement maximum de la réalité extérieure. Or les séminaires de formation ne se déroulent-ils pas en situation d’isolement culturel, en un lieu retiré de la vie sociale et professionnelle et pour une durée qui constitue une pause par rapport aux activités habituelles ? La réalité extérieure s’y trouve suspendue, mise entre parenthèses. A ce désinvestissement objectai correspond, en termes économiques, un surinvestissement du groupe, c’est-à-dire un report de la libido ainsi libérée sur la seule réalité présente ici et maintenant. Le groupe devient ainsi objet libidinal. L’observation des groupes réels confirme que chez eux aussi fonctionne le même équilibre économique que celui découvert par Freud pour l’appareil psychique individuel (cf. Pour introduire le narcissisme, 1914) entre la libido d’objet et la libido du Moi : il existe une corrélation inverse entre l’investissement groupai de la réalité et l’investissement narcissique du groupe.

Deuxième point. Dans le groupe comme dans le rêve, l’appareil psychique subit une triple régression ; chronologique, topique, formelle. La situation de groupe produit en effet une régression chronologique non seulement au narcissisme secondaire, mais même, c’est ici une de mes thèses, au narcissisme primaire. Pour me limiter à l’exemple du narcissisme secondaire, la confrontation aux autres est vécue comme une menace angoissante de perte de l’identité du Moi. A cette menace, répond le contre-investissement narcissique, dont tout le monde connaît bien les difficultés de communication et de cohésion qu’il entraîne dans la vie ou le travail en groupe. La situation groupale avive, chez les membres, la blessure narcissique. Certains réagissent par un repli protecteur sur eux-mêmes, d’autres, par l’affirmation, obstinée ou revendiquante, de leur Moi.

Le groupe comme le rêve produit également une régression topique. Ni le Moi ni le Surmoi ne peuvent plus contrôler suffisamment les représentants-représentations de la pulsion. Les deux instances maîtresses de l’appareil psychique se trouvent être alors le Ça et, mal différencié de lui, le Moi idéal, lequel, on le sait, cherche à réaliser la fusion avec le sein, source de tous les plaisirs, et la restauration introjective de ce premier objet – partiel – d’amour perdu. Le groupe devient pour les membres le substitut de cet objet perdu.

La troisième forme de régression, la régression formelle, s’observe dans le recours à des modes d’expressions archaïques plus proches du processus primaire, comme la pensée figurative, le discours mytho-poétique, les jeux de mots, les interjections, voire les onomatopées, les borborygmes, ou encore les signes infralinguistiques, gestes, regards, sourires, postures, mimiques, empruntés à l’expression des émotions ou aux premiers simulacres symboliques découverts par l’enfant dans ses jeux avec sa mère et avec son entourage. De là provient la difficulté, fréquente dans les classes scolaires ou dans les sociétés savantes, de maintenir les échanges entre les membres au niveau du processus secondaire.

La régression de l’appareil psychique dans la situation de groupe ou de sommeil se manifeste encore par d’autres caractéristiques relevant du domaine spatio-temporel. Nos observations ont amené les collègues avec qui je travaille et moi-même à constater que l’espace imaginaire du groupe est la projection du corps fantasmé de la mère, avec ses organes internes, y compris le phallus et les enfants-fèces. Le temps subit également la régression : il n’est plus chronologique ; son irréversibilité est abolie, laissant la place tantôt à la répétition et à l’éternel retour, tantôt à la fantasmatisation du retour aux origines et d’un recommencement.

Un lieu hors de l’espace, c’est une utopie ; une durée hors du temps, c’est une uchronie. Les êtres humains viennent aux groupes comme à une utopie et à une uchronie. La catégorie spatio-temporelle propre au groupe vécu se trouve être celle de Tailleurs. L’inconscient, s’il est vrai qu’il soit universel, éternel, et indestructible, est aussi pour l’homme l’altérité par excellence. Il est un toujours là que chacun de nous situe toujours ailleurs. Aux individus qu’il réunit, le groupe se propose fantasmatiquement comme ce lieu hors du temps, comme cet autre côté du miroir où leur inconscient se trouverait enfin représenté et réalisé en tant qu’il serait ce qu’ils ont en commun. On se rassemble en ce qu’on se ressemble.

L’ailleurs du groupe, par exemple l’utopie collective qu’il élabore, sert à chaque individu-membre de mécanisme de défense contre son inconscient individuel ; l’inconscient est en effet saisi dans les groupes comme une réalité non plus intra – mais inter – et trans-individuelle. Toutefois, de ce fait il peut être inséré dans un code commun par lequel, comme je l’ai montré dans mon travail sur « Freud et la mythologie » (D. Anzieu, 1970 b), chaque secteur du monde prend sens à partir d’un fantasme et réciproquement chaque processus inconscient reçoit une dénomination comme métaphore ou comme métonymie d’un phénomène naturel. Ainsi, en même temps qu’un rôle de défense, les productions psychiques groupales remplissent un rôle de transition entre la réalité psychique interne et la réalité naturelle et sociale extérieure.

*

Je viens d’établir que la production de l’illusion peut être aussi bien groupale qu’individuelle. Il convient maintenant de préciser la forme spécifique prise par l’illusion en groupe. J’appelle « illusion groupale » un état psychique particulier qui s’observe aussi bien dans les groupes naturels que thérapeutiques ou formatifs et qui est spontanément verbalisé par les membres sous la forme suivante : « Nous sommes bien ensemble ; nous constituons un bon groupe ; notre chef ou notre moniteur est un bon chef, un bon moniteur. » Je procéderai à l’étude de ce phénomène de groupe en présentant trois observations. Ces trois observations ont chronologiquement jalonné les progrès de ma réflexion et ma pratique sur les conditions auxquelles peut s’effectuer un travail véritablement psychanalytique dans les groupes de formation.

Observation ri' 4 (suite).

Il s’agit d’un groupe de diagnostic7 qui s’est déroulé dans le Midi de la France en douze séances d’une heure et demie réparties sur quatre jours. J’étais le moniteur. Je suis redevable à un des deux observateurs non participants, René Kaës, d’en avoir rédigé un protocole détaillé. La réflexion sur le déroulement de ce groupe m’a pour la première fois permis d’entrevoir l’existence de l’illusion groupale.

Les treize participants, six femmes et sept hommes, étaient tous, pour reprendre un terme créé par William James, ensuite oublié et depuis réinventé par André Berge, des « psychistes », c’est-à-dire des gens qui, psychologues, psychiatres, éducateurs, travailleurs sociaux, travaillent sur la réalité psychique, non sur la réalité extérieure.

La première séance a lieu le premier jour dans l’après-midi. Elle commence par la contestation du rôle des observateurs ; elle continue par un tour de table où chacun précise ses attentes et où apparaît à plusieurs reprises l’idée que la connaissance d’autrui qu’on espère acquérir ici devrait permettre d’ « égaliser les rapports, de niveler les différences », la seule différence explicitement mentionnée se trouvant être entre le moniteur et les autres membres. Un des participants, Nicolas, en voulant jouer au psychanalyste, cristallise sur lui l’agressivité restée latente. La séance se termine par un aveu, impressionnant pour le groupe, d’une participante, Léonore, qui a déjà retenu l’attention de tous les hommes au cours du tour de table en se présentant comme femme-orchestre et comme femme-médecin : elle déclare qu’elle est spécialiste du planning familial et qu’elle a antérieurement participé à un groupe d’assistantes sociales : ce groupe a poursuivi pendant longtemps ses réunions (« nous ne voulions pas mourir », dit-elle) et chacune des participantes y a éprouvé de vives satisfactions (« nous étions très bien ensemble »).

Le destin que va connaître ce groupe pendant et après la session se noue là : le transfert négatif qui n’osait pas se porter sur le moniteur s’est déplacé sur Nicolas. Celui-ci gardera jusqu’à la fin cette fonction. Léonore, en se présentant comme spécialiste du planning familial, est perçue inconsciemment par la plupart comme celle qui connaît et maîtrise les secrets de la vie, de la naissance et du sexe. J’interpréterai par la suite sa fonction de bonne mère du groupe, mais cette interprétation sera inefficace parce qu’insuffisante : il m’apparaît en effet maintenant que le groupe n’a plus rien espéré de moi à partir du moment où il a attendu de Léonore le savoir, c’est-à-dire la révélation de ces mystères de la séduction, de la scène primitive et de la différence des sexes. Le groupe le dira en clair à travers un dessin collectif fait au tableau entre les deux dernières séances, mais je l’entendrai, par un contre-transfert narcissique, comme se rapportant à moi, alors que ce dessin exprimait la relation du groupe à Léonore, relation dont j’étais le tiers exclu. Dans ces conditions, l’utopie du bon groupe, où tout le monde s’aime et où on n’arrive pas à se séparer, et que Léonore propose, ne pourra qu’être adoptée par lui : nous aussi nous allons être ce bon groupe qui répondra au désir de Léonore et dont Léonore deviendra la bonne monitrice En fait, après la fin de la session, ce groupe se réunira, régulièrement et longtemps, sans le moniteur ni les observateurs, tous les trois masculins, qui lui avaient été affectés au départ.

Les séances suivantes, le soir du premier jour et le matin du second, tournent autour de la neutralité silencieuse et frustrante du moniteur, neutralité qu’adopte également pour un temps Léonore. Elle s’en explique en faisant une nouvelle révélation impressionnante : elle a fait une psychanalyse. Les autres psychistes parlent de leur impuissance professionnelle dans leur métier. Puis ils décrivent le présent groupe comme une sphère sans ouverture, où chacun suffoque, isolé et exposé aux dangers d’un combat interne se déroulant en dehors de toute règle. Ils rêvent, à l’inverse, d’un groupe qui vivrait en internat et où moniteur et observateurs se mêleraient étroitement à eux. Ils forcent le moniteur à parler, puis se divisent pour ou contre l’interprétation de celui-ci sur leur crainte de l’effraction. Ensuite, les participants, que rapprochent des affinités naissantes, commencent à constituer des paires mais entre hommes ou entre femmes. Seule

Léonore jette son dévolu sur un partenaire de l’autre sexe. La présence de deux barbus dans le groupe (Nicolas et Raoul) fait se poser dans l’angoisse la question : qui porte la barbe, ou la culotte, ici ?

L’illusion groupale fait son apparition, comme c’est souvent le cas, au cours du déjeuner pris, le second jour, en commun par les participants, sans le moniteur ni les observateurs, après la quatrième séance. Au début de la cinquième séance, les participants, conformément à la règle de restitution, rapportent que, pour la première fois, ils ont à ce repas ressenti avec plaisir une cohésion de leur groupe ; ils ont également été unanimes à dire leur insatisfaction du moniteur ; certains ont proposé de l’exclure, en lui conservant toutefois sa rétribution.

Le moniteur interprète la dépendance et l’ambivalence envers lui que manifestent ces propos. Certains entendent l’interprétation comme venant d’un père redoutable et à éliminer. D’autres se déclarent satisfaits du ton et du contenu. L’agressivité collective se reporte aussitôt sur le substitut désigné depuis la première séance : après un simulacre de vote, le cahier sur lequel Nicolas consigne ses observations lui est retiré (le moniteur également prend des notes au fur et à mesure mais personne ne fait le rapprochement). On somme également Nicolas de s’exprimer sur ses relations antérieures avec le moniteur, dont il a été l’étudiant. De là, on fait le tour de tous ceux qui, eux aussi, anciens étudiants ou lecteurs de ses écrits, connaissaient auparavant le moniteur. Léonore déclare avoir au contraire fait depuis le début l’« économie du moniteur » : elle l’ignorait avant la session, elle continue de l’ignorer depuis. La fantaisie groupale d’exclusion du moniteur apparaît alors à plusieurs comme la réalisation par le groupe du désir de Léonore, ce qu’elle nie. Le moniteur interprète le désir du groupe d’avoir une bonne mère à la place d’un pouvoir mâle contesté. Interprétation exacte, mais, je l’ai dit, incomplète et qui ne suffira pas à faire saisir et dépasser par le groupe la fascination dans laquelle il s’installe devant la perspective d’une fusion narcissique collective avec l’image d’une mère toute-puissante. Ainsi se termine l’après-midi du second jour.

A la septième séance, au matin du troisième jour, une discussion s’instaure sur les effets perturbateurs pour les enfants des conflits entre les parents, allusion inconsciente à la lutte pour le pouvoir que le groupe ressent entre Léonore et le moniteur. Brusquement resurgit le thème de l’égalité qui avait conclu le tour de table de la première séance : « Que les creux et les bosses soient ici nivelés, les chefs rabotés, chacun réduit au commun dénominateur. » A l’exclusion du moniteur et des observateurs qui introduisent la distance, le jugement et la différence, tout le monde doit rentrer dans le rang, personne ne doit se distinguer des autres : à cette condition, chacun est sympathique à chacun. Des hommes disent à Léonore combien elle leur paraît séduisante. Ceci lui attire l’agressivité jalouse de plusieurs femmes du groupe. Elle en est si décontenancée que plusieurs, à la pause, s’efforcent à lui remonter le moral.

La huitième séance est marquée par une recrudescence de l’illusion groupale : dans un élan de bonté, le groupe « récupère », en s’intéressant à leur angoisse, les membres le plus éprouvés par la session : Nicolas, hier ; Léonore, tout à l’heure ; et jusqu’au moniteur, qualifié de < membre capital ».

Le déjeuner, juste après, est marqué par un agir qui vient contredire cet élan. Les participants vont ensemble, comme la veille, au restaurant universitaire ; il est tard ; la serveuse veut les disperser parmi les places libres, au lieu de mettre en service pour eux deux tables déjà nettoyées. Un des membres du groupe, Raoul, la rabroue si vertement qu’elle pleure, cède, et prépare les tables réclamées. Le reste des participants a laissé faire. Ainsi le groupe, qui se réclame du pur amour et d’une stricte égalité entre les humains, se fait complice, pour préserver son festin unitaire, c’est-à-dire son illusion groupale, d’une action tyrannique exercée sur une employée subalterne. Ce n’est par un hasard si ce second repas en commun est marqué du sceau de la position dépressive : tous avouent vivre la session avec un sentiment d’échec et de marasme.

Le moniteur, quand cette déception se trouve rapportée par bribes à la séance suivante, en profite pour souligner l’évitement par le groupe de tout ce qui risquerait de lui faire perdre l’unité et l’égalité, que ce soit en admettant l’existence d’affinités susceptibles de conduire à des couplages hétérosexuels ou celle d’antagonismes internes.

Raoul évoque alors une anecdote, qui va faire florès : il possède un bateau en copropriété avec Nicolas ; avec ce bateau, cela se passe entre eux à l’image de fonctionnement du groupe ; chacun a l’impression de supporter plus de charges que les avantages. L’anecdote déclenche une intense activité de fomentation fantasmatique. On est, dit-on, embarqué sur le même bateau, on est solidaire dans le plaisir et la peine. Puis le groupe devient une galère où chacun rame à son rythme et qui avance à l’aveuglette, ignorante de son cap. On lutte ensuite sur une mer déchaînée. Une question se pose enfin : les pestiférés peuvent-ils être admis ? Oui,1a peste est à bord… C’est seulement à ce moment que l’incident du restaurant avec la serveuse est rapporté, d’une façon d’ailleurs brève et purement factuelle.

Durant la pause, au milieu de l’après-midi, entre cette séance et la dixième quelques participants dessinent au tableau une galère d’où sortent douze rames égales ; au mât flotte le drapeau jaune de la quarantaine ; il est frappé d’un cœur. Le commentaire en est aussitôt donné à la reprise : l’amour, c’est la peste. A l’avant, la figure de proue est celle d’une femme aux seins nus et généreux. Deux poissons-observateurs émergent de l’eau. Le groupe se livre à partir de là à des associations d’idées collectives : le moniteur tient le gouvernail ; le bateau pourrait être celui des Croisés battant pavillon du Sacré-Cœur et allant reconquérir la Terre sainte ; ou encore celui d’amoureux embarquant pour Cythère.

Le moniteur rapproche l’épisode du dessin de celui du restaurant : il y a dans le groupe un désir de faire l’unité en surface pour colmater les contradictions entre les principes énoncés et les attitudes pratiquées. Un débat tendu éclate alors sur l’incident du restaurant. Léonore adresse à Raoul des reproches véhéments, différés jusque-là, pour avoir bafoué la servante à laquelle elle reconnaît s’être identifiée. La femme est-elle la servante de l’homme ? Tout à coup, on s’aperçoit que cette domination abhorrée fonctionne ici et maintenant : la plus jeune et si, j’ose dire, la plus célibataire des participantes a exprimé clairement, à propos du dessin, son refus de ramer avec les autres ; personne n’y a prêté attention et depuis elle ne participe plus aux échanges. On découvre, sur l’intervention du moniteur, que dans le groupe les femmes ont moins droit à la parole que les hommes et les célibataires moins que les mariés. Le moniteur souligne également l’importance de la rivalité des sexes. Un des deux barbus, Raoul, rapporte qu’un jour une femme a tiré si fort sur sa barbe qu’elle lui a décollé la peau du visage. L’angoisse envahit les participants à la question de savoir qui est un homme, qui est une femme et ce qui fait la différence.

Les deux dernières séances ont lieu le matin du quatrième jour. La onzième commence par la phrase : « A midi nous nous séparerons » ; elle continue en alternant l’expression de l’angoisse de mort et l’élaboration de l’expérience vécue pendant les trois jours précédents. Les participants reconnaissent n’avoir accepté de se voir vivre qu’à travers l’image idéale d’un phalanstère, bateau ou île, où l’amour et l’ordre, rendus compatibles, auraient permis à chacùn la satisfaction de ses désirs.

Pendant la pause, avant la dernière séance, nouveau dessin au tableau. C’est l’île du Paradis édénique, but supposé atteint par ce groupe-croisière : une femme et un homme sont debout et nus sous un palmier ; ils se tiennent de part et d’autre de l’Arbre de la Connaissance, qui donc les sépare, et dans lequel erre, on le dit à mi-voix lors de la reprise, le serpent-moniteur. On explique aussi avec difficulté, après un long silence que la femme, peut-être Léonore ?, est amputée de ses bras < pour ne pas se défendre contre les entreprises amoureuses de l’homme » et, après un autre silence, que tous deux sont purs, naïfs et innocents.

L’angoisse de la fin du groupe revient en force ; le dessin est oublié et le bilan de la session est repris et poursuivi. Les interventions du moniteur ne sont plus entendues. Un autre thème s’impose, celui de la prophétie d’une survie : « Le groupe meurt, mais il va porter ses fruits… » ; « Quand j’étais croyante, le corps mystique était pour moi une idée-force… » ; « Il est nécessaire de sentir qu’il y a un prolongement au-delà de la mort… » On élabore des projets de réunions futures. On affirme que cette session aidera à mieux vivre, que l’on a progressé ; on espère que « le monde dans lequel maintenant nous allons

retourner est un monde changé, à cause de l’expérience du bateau ».

On découvre que Nicolas ne participe pas à cette euphorie ; il est isolé, silencieux, exclu : « Depuis qu’on lui a coupé la langue, il se tait. » Le groupe, ajoute-t-on, n’a commencé d’exister qu’en le condamnant parce qu’il n’avait pas consenti à la loi du groupe. Il a fallu « lui infliger la castration de son petit cahier » ; ce qu’on a condamné en lui, dit-on encore, c’est son identification au moniteur.

Cette réactivation de la question de la différence déclenche un jugement collectif agressif et dépréciatif à l’égard de la session ; artificialité de l’expérience, inégalité introduite par la présence du moniteur, croyance que des groupes existent ailleurs, où les rapports interindividuels peuvent être satisfaisants à la fois en groupe et en couple. Le projet, émis par Léonore, d’une réunion dans l’égalité sans moniteur ni observateurs est repris par la plupart.

Le moniteur annonce l’heure de la fin, mais les participants demandent à demeurer autour de la table, requièrent des observateurs de les y rejoindre et, avec l’assentiment (bien difficile à refuser) du moniteur, instituent une treizième séance supplémentaire, dotée d’un ordre du jour comportant trois questions.

La première concerne les observateurs : comment ont-ils vécu ces trois jours ? Leur réponse dissipe la crainte qu’ils n’aient rempli un rôle d’espion au détriment des participants. Ceci prouve que l’angoisse persécutive a, sans que sur le moment je m’en sois clairement aperçu, été présente dans le groupe tout au long de la session et qu’elle va de pair avec l’illusion groupale.

La seconde question s’adresse au moniteur : quelle comparaison a-t-il faite entre ce groupe et les autres groupes déjà animés par lui ? Je réponds en reprenant une intervention antérieure : dans ce groupe on a surtout cherché à se connaître les uns les autres ; d’où le fait que les tensions surgies en son sein ont été, non pas analysées en tant que processus groupaux, mais traitées en terme de conflits de personnes. Là aussi, en rédigeant maintenant cette observation d’après les notes de l’époque, je mesure ma méconnaissance du caractère transférentiel de cette seconde question, dont le sens latent devait être : avons-nous été le bon groupe aimé d’un bon moniteur, ou le mauvais groupe non-né, indéfiniment gardé dans son ventre par un moniteur indifférent et sans désir pour nous ? Parmi les autres enfants-groupes du moniteur, sommes-nous enfant préféré ou un avorton rejeté ?

Enfin, la dernière question : les participants n’ont-ils rien appris sur le groupe ? A cette époque, je travaillais avec le modèle théorique lacanien de l’imaginaire, du symbolique et du réel, et je répondis en proposant une interprétation de l’imaginaire du groupe que le dessin collectif aurait exprimé à travers la métaphore du Paradis : seul le moniteur pourrait avoir la connaissance, qui resterait interdite aux participants ordinaires ; la femme aurait été dessinée sans bras, non pas pour qu’elle ne puisse résister à l’homme comme le groupe l’avait prétendu, mars pour qu’elle ne puisse saisir la pomme d’un savoir coupable et la proposer à l’homme. J’ajoute, dans l’espoir, qui s’avérera vain, de faire passer les participants du registre imaginaire au registre symbolique, que seul le groupe dans sa totalité peut se connaître par la mise en commun des évaluations de chacun sur ce qu’il ressent et retire du groupe, que la connaissance du groupe par lui-même est une démarche « laïque », ne comportant nul savoir coupable ou réservé et que le moniteur n’est ni un serpent ni la haute stature d’un dieu. Tel est le dernier mot de la session.

Par la suite, on sut par des indiscrétions que les participants s’étaient réunis à plusieurs reprises. Au bout de deux mois, René Kaës, un des observateurs, reçut une carte postale qui comportait pour tout texte une signature : « le groupe », sous le dessin d’un drapeau blanc frappé d’un cœur rouge. La photographie, au recto de la carte, représentait un paysan, fourche à la main, surprenant derrière une haie un homme et une femme nus, avec la légende suivante : « Eh la petite mignonne, fallait point vous déranger pour moi, j’faisons que regarder. »

Ceci m’a conduit, dans mon article de 1966, en partie inspiré par l’expérience de cette session, et reproduit plus haut dans le chapitre Analogie du groupe et du rêve, à expliquer ainsi le refus de ces psychistes de comprendre les processus psychiques qui s’établissent entre les membres d’un groupe :

« Cythère, c’est le rêve de relations humaines exclusivement libidinales. Mais Cythère s’est transformé brusquement en Paradis où Adam et Eve honteux de leur nudité, se tiennent sous l’Arbre de la Connaissance du bien et du mal : ils connaissent que l’amour désiré est interdit et ils sont séparés. La fantasmatique qui fondait la résistance dans le groupe était celui-ci : se connaître les uns les autres, connaître les phénomènes de groupe, c’est goûter aux fruits de l’Arbre de la Connaissance du bien et du mal, c’est connaître le secret de la naissance, le mystère de la procréation ; c’est pour l’enfant assister à la scène primitive, c’est-à-dire à l’acte par lequel ses parents l’ont conçu. Le sentiment de culpabilité était là si massif qu’il a rendu inacceptable la curiosité de savoir. Les participants ont vécu comme secret inaccessible, comme mystère interdit, la connaissance psychologique qu’ils étaient venus chercher. »

Ce que j’ai manqué dans ce groupe, chose que son second dessin, sa troisième question, puis sa carte postale donnent à comprendre, c’est l’interprétation de l’angoisse devant le fantasme de la scène primitive. Le refus d’aborder la question des couplages dans le groupe, le refus de Léonore de se poser en partenaire du moniteur, le refus d’admettre que l’existence de ce groupe reposait sur une initiative conjointe du moniteur et de l’observateur principal, l’affirmation réitérée d’une absolue égalité de tous les membres, c’est-à-dire la dénégation de la différence des sexes, deviennent alors compréhensibles. De ce point de vue, l’illusion groupale dans laquelle ce groupe s’est entretenu lui a servi de défense contre le fantasme de la scène primitive, c’est-à-dire de défense contre l’explication de l’origine des êtres humains par l’union sexuelle d’un homme et d’une femme. L’illusion groupale traduit l’affirmation inconsciente selon laquelle les groupes ne naîtraient pas de la même façon que les individus, qu’ils seraient des productions parthénogéniques, vivant à l’intérieur du corps d’une mère féconde et toute-puissante. Ceci rend compte du désir inconscient qui pousse tant de nos contemporains, comme on dit, à « faire du groupe », désir qui s’avère en fait être celui de guérir ses propres blessures narcissiques et de se mettre à l’abri de leur répétition éventuelle par une identification projective au bon sein.

Observation n° 5 :

La seconde observation porte sur un groupe de diagnostic de trois jours, dans l’Est de la France, composé de huit participants (quatre hommes, quatre femmes) et tenu, avec l’accord de ceux-ci, dans un studio d’enregistrement. Je comptais procéder à la publication, accompagnée d’un commentaire, de la transcription intégrale des bandes. De ce matériel considérable, je ne retiendrai ici que les circonstances dans lesquelles l’illusion groupale est apparue. Le groupe évolue assez régulièrement de séance en séance jusqu’à la dixième. Un blocage apparaît à la onzième, marquée par des silences, par un climat lourd, par l’absence d’une thématique commune dans le discours explicite. Ce blocage est aussi le mien : j’ai perdu le fil. Mû par le désir de donner quand même aux participants quelque chose de ce qu’ils sont venus chercher, je me lance,'à la douzième et dernière séance, dans une fuite en avant, sous forme de plusieurs longues interventions dont aucune ne réussit à constituer une interprétation correcte et efficace.

Que s’est-il donc passé ? A la dixième séance, les conditions de l’illusion groupale, que le groupe du Midi nous a laissé pressentir, sont réunies dans ce groupe de l’Est.

La première tient en ce qu’un des participants, Daniel, éducateur spécialisé, Alsacien affirmé, catholique à la charité militante, est devenu le bouc émissaire du groupe, comme Nicolas, manifestement juif, barbu et charitable, l’avait été précédemment. Tous deux irritent car on' pressent un certain masochisme derrière leurs bons sentiments. Mais surtout, admirateurs déclarés du moniteur, ils facilitent le déplacement violent sur eux de l’agressivité collective latente envers lui. La croyance qu’ils professent est celle que Freud a décrite dans Psychologie collective et analyse du Moi (1921) : un groupe, c’est l’identification de tous à un chef, à un Idéal du Moi. Or cette conception est honnie des autres participants, venus à la session pour vivre un groupe qui s’organise autour non pas d’un personnage central mais du groupe lui-même. La première condition de l’illusion groupale est donc le clivage du transfert. Pour que le groupe puisse devenir le bon sein introjecté, il faut qu’il trouve un mauvais objet sur lequel le transfert négatif clivé soit projeté.

La seconde condition réside dans une idéologie égalitariste. Le groupe du Midi l’avait exprimée dans son désir de niveler les différences, dans son premier dessin de la galère aux douze rameurs. A l’exception de Daniel, le groupe de l’Est est composé de professeurs, de formateurs, de psychologues, tous français « de l’intérieur » ou alsaciens si parfaitement assimilés que leur origine ne se remarque plus, laïques militants ou protestants discrets, prêts à rallumer la guerre religieuse. Ils développent une croyance jacobine en la liberté, l’égalité et la fraternité démocratiques dans le groupe, avec menace de Terreur à l’égard des suspects, et affirmation du pouvoir central sur les particularismes régionaux, notamment sur le particularisme alsacien. Leur intention explicite est de vivre le groupe de diagnostic comme une expérience de philosophie politique, non de psychanalyse. Les neuvième et dixième séances sont consacrées à mûrir un projet utopique, équivalent de l’Eden dessiné par le groupe du Midi, et qui est d’organiser le groupe en Cité autogérée. Pourquoi la seconde condition de l’illusion groupale est-elle la production d’une idéologie égalitaire ? La régression provoquée par la situation de groupe ou de foule va souvent bien en deçà de l’organisation œdipienne à laquelle Freud s’est tenu dans ses écrits de psychanalyse appliquée à la culture. Les disciples anglais de Mélanie Klein ont justement vu et dit les premiers que cette situation mobilise les angoisses archaïques, persécutive et dépressive, liées à la relation duelle avec la mère. Or, l’illusion groupale est, dans cette situation régressive, la contrepartie de ces angoisses archaïques, comme la fusion avec la bonne mère est, pour le nourrisson, dans le cadre de la relation duelle, la contrepartie des fantasmes visant le mauvais sein ou le1 mauvais objet : t Nous sommes tous de bons objets dans le sein de la bonne mère et nous nous aimons les uns les autres en elle comme elle-même nous aime en nous concevant, nourrissant et soignant. » Il s’agit donc ici d’une égalité des enfants-pénis dans leur relation au sein comme objet partiel. Une telle égalité est très différente de celle décrite par Freud dans les organisations sociales dotées d’un règlement et d’une, hiérarchie, où le chef est supposé aimer ses subordonnés d’un amour égal et où ceux-ci, fils symboliques du même père, se sentent fraternellement solidaires : ce qui joue entre eux sont des identifications secondaires et symboliques. Avec l’illusion groupale, nous avons par contre à faire à des identifications primaires ou narcissiques : l’égalité exigée de chacun par chacun des membres du groupe est une égalité d’être qui ne peut être obtenue que par la participation fusionnelle au sein tout-puissant et autosuffisant de la mère vécue comme objet partiel.

Un troisième trait commun au groupe du Midi et à celui de l’Est, est le refus de prendre en considération la différence des sexes, le refus du couplage, le refus des explications de type psychanalytique, c’est-à-dire le refus d’un savoir supposé sur la sexualité. Dans le groupe de l’Est, cela s’est manifesté à la dixième séance par la constatation que le projet d’autogestion était l’apanage

des hommes, les femmes du groupe se demandant s’il y avait une place pour elles dans une Cité où il était si peu question d’amour. Cela nous met sur la voie d’une autre condition : l’illusion groupale est dénégation de l’existence des fantasmes originaires. On sait, grâce à l’analyse structurale faite par J. Laplanche et J.-B. Pontalis (1964), que les fantasmes originaires se rapportent aux trois phases du cycle de la sexualité : fantasmes de séduction, qui expliquent l’éveil du désir et l’attente du plaisir ; fantasmes de castration, qui expliquent la différence des sexes ; fantasmes de scène dite primitive ou originaire, qui expliquent l’origine des enfants. Dans les deux observations de groupes que je rapporte, l’idéologie égalitariste sert de défense contre l’angoisse de la castration en tant que celle-ci introduit entre les êtres la différence par excellence. Le refus du couplage est une défense contre les fantasmes de scène primitive. Le refus de l’interprétation psychanalytique est une défense contre le fantasme d’une séduction que le groupe pourrait exercer sur le moniteur ou le moniteur sur le groupe.

Néanmoins, l’illusion groupale est, elle aussi, un fantasme : « Nous avons été conçu par parthénogénèse, nous subsistons dans le ventre maternel par conception continue8, nous sommes conçus mais non encore nés, notre naissance est indéfiniment reportée, le désir de notre mère étant de nous garder et notre désir étant de rester ainsi, tous bien ensemble et tous bien en elle. » Il s’agit là d’un autre type de fantasme des origines qui appelle une révision de la classification de J. Laplanche et J.-B. Pontalis. Par rapport aux trois autres types, il s’agit d’un contre-fantasme originaire ou mieux encore d’un fantasme contra-originaire. L’accent mis dans les deux groupes du Midi et de l’Est sur l’indifférence du moniteur envers le groupe ou du groupe envers le moniteur, le refus d’admettre celui-ci comme fondateur de celui-là, prennent là leur sens : « Nous sommes nés non pas d’un père, mais de notre propre groupe ; nous ne tirons pas notre origine d’un être ou d’une réalité extérieurs ; nous sommes un groupe-matrice qui s’engendre lui-même. » Descartes, discutant des preuves de l’existence de Dieu, reformule l’argument ontologique en disant que Dieu est, car il est cause de lui-même. Ainsi, dans l’illusion groupale, le groupe est et il est causa sui. Cycle qui se reproduit lui-même, temps circulaire de la fusion indéfiniment répétée, phénix qui se nourrit de ses entrailles et ressuscite de ses cendres. Des deux grandes métaphores que l’analyse sémantique a mises en évidence à propos du terme de groupe, et qui sont le lien (ou nœud) et le cercle (ou table ronde), c’est la seconde qui ne manque pas de surgir alors dans le discours collectif. L’attraction que les méthodes de groupe exercent à l’heure actuelle sur tant de gens provient pour une bonne part de la « philosophie » implicite attribuée ces méthodes : ici il est interdit de s’identifier au moniteur, à un chef quelconque ; c’est au groupe que chacun a à s’identifier.

Une différence toutefois est à noter entre le groupe du Midi et celui de l’Est. Le premier m’a considéré comme étranger à sa barque et à son île du début à la fin, tandis que le second a souhaité qu’une fois rentré dans le rang, je sois réintégré à sa Cité. Bien qu’ils ne l’aient pas évoqué très explicitement, je restais perçu par plusieurs de ces jacobins centralisateurs comme le professeur parisien qui avait enseigné pendant plusieurs années à l’Université de Strasbourg, donc comme un des leurs. Le microphone central dressé sur un long pied depuis le sol, au centre du losange que formaient les tables autour desquelles nous étions assis, était volontiers désigné avec un certain humour comme phallus ou oreille me symbolisant. Une participante avait exprimé involontairement la position du groupe à mon égard en déclarant qu’il faudrait envoyer < tous les vieux de quarante-cinq ans qui sont dans les entreprises se recycler », âge qui n’était pas loin d’être le mien cette année-là. Dans la session du Midi, l’illusion groupale avait été suscitée par Léonore et ne pouvait être maintenue que si 'e groupe me la dissimulait. Pour le groupe de l’Est, où l’initiative en revenait aux hommes, elle ne pouvait exister que si j’en étais le témoin plus bienveillant que neutre. Dans le premier cas, le transfert sur le moniteur a été minimisé ; le transfert sur le groupe comme objet libidinal, maximisé. Dans le second cas, me faire entrer dans le groupe, dans son utopie et dans son illusion a représenté une tentative pour fondre en un seul les deux transferts, celui sur le groupe et celui sur le moniteur. Un autre groupe que j’ai animé par la suite a trouvé dans un lapsus une formule heureuse pour désigner cette confusion des transferts : alors qu’il voulait dire : « Pour moi, le groupe est la mère et Anzieu le père », un participant déclara : « Pour moi, le groupe est le mère et Anzieu la père. »

Ainsi se trouvaient remplies dans le groupe de l’Est les trois conditions principales de l’illusion groupale. Venons-en à l’événement qui en est résulté.

Le second soir, à la fin de la huitième séance, Daniel invite tout le monde à venir prendre le café chez lui et essuie un refus. Le troisième et dernier jour, entre la dixième et onzième séances, à l’heure de midi, dans l’escalier, le groupe laisse partir Daniel, décide de déjeuner ensemble, me cueille au passage et m’invite, ainsi que le technicien et la secrétaire chargés respectivement de l’enregistrement et de la transcription. Pourquoi ai-je accepté ? Autrement dit, pourquoi ai-je consenti à l’illusion groupale ? Une raison en partie consciente a joué : j’avais pris en enregistrant ce groupe deux risques, celui que le groupe ne décide, à un moment donné de son évolution, de mettre fin à l’enregistrement (ce qu’il avait la liberté de faire), et le risque inverse qu’il ne laisse fonctionner le magnétophone jusqu’au bout mais en restant fasciné et paralysé par sa présence et sans arriver de ce fait à évoluer. Or, la session touchait à sa fin. Le groupe avait très vite oublié la présence du microphone, et, derrière la vitre de la cabine, celle de l’électronicien affairé à ses appareils. Il avait régulièrement évolué. A l’inquiétude succédait en moi une satisfaction narcissique : quoi qu’il se passe dans les deux dernières séances, j’étais assuré de détenir et peut-être de pouvoir publier, chose qui n’a pas encore été faite, non seulement le texte intégral d’un groupe de diagnostic, mais, qui plus est, celui d’un « bon » groupe.

Quand un moniteur prend son groupe pour un « bon » groupe et que ce groupe prend réciproquement son moniteur pour un « bon » moniteur, tout est mûr pour l’illusion groupale. C’est là un bel exemple de complémentarité du transfert et du contre-transfert. Seule l’élaboration de ce contre-transfert aurait pu me mettre sur la voie de l’interprétation correcte ; mais en acceptant l’invitation à ce repas collectif, je me privais du moment de recueillement intérieur nécessaire pour une telle élaboration. Une rationalisation a enfin surdéterminé mon consentement à l’illusion groupale : la pensée que ce banquet partagé ne saurait être de ma part une erreur si sa signification pour le groupe était analysée aussitôt après : je mis en effet la question sur le tapis dès la reprise de la séance, au début de l’après-midi ; un long silence fut la seule réponse du groupe dont le blocage commença là : moi-même, je ne savais pas encore bien ce qu’était l’illusion groupale et je me tus. Ainsi tourna court l’analyse collective sur laquelle j’avais à tort compté pour se substituer à mon auto-analyse défaillante.

Nous voilà donc attablés tous les dix dans un restaurant typiquement alsacien, au milieu de la gaieté des buveurs de bière ou de vin du Rhin. Nous célébrons une version mi-jacobine et mi-alsacienne de la Sainte Cène autour d’une monumentale choucroute renforcée de plusieurs jambonneaux chauds et complétée pour les uns d’un munster onctueux, puissant et poudré de cumin, pour les autres d’un vacherin glacé et montagneux dans un habit de crème chantilly, – pour moi, de l’un et de l’autre. Au bout de la table où je suis assis, les histoires drôles fusent dont je paie de bon cœur ma quote-part. Chacun mange sa part de ce bon groupe, on ne s’est jamais si bien senti ensemble. A l’autre bout, autour du jeune « couple » formé par le garçon de laboratoire et la secrétaire – oreilles accueillantes mais bouches muettes –, on parle sérieusement de choses qui n’ont jamais été dites pendant les séances et que les deux auditeurs « involontaires », ayant inconsciemment saisi qu’elles s’adressaient à moi par leur truchement, me rapporteront à leur tour dès qu’ils le pourront – ce sera une fois la session terminée –, me permettant ainsi de comprendre juste un temps trop tard.

Déjà à la pause de 10 h 30 le matin, j’ai accepté de me retrouver au même café que les participants et Fernand, un professeur, y a pour la première fois parlé de l’expérience de pédagogie institutionnelle qu’il tente avec ses élèves et dont les difficultés techniques l’ont conduit à s’inscrire à l’actuel groupe de diagnostic. Au déjeuner, à l’autre bout de la table d’où je ne l’entends pas, c’est d’une autre difficulté de cette expérience qu’il parle : sa classe est mixte ; l’autogestion qu’il y a instituée l’a conduit à entrer dans des rapports moins hiérarchiques, plus spontanés avec ses élèves, notamment avec les filles ; d’où une conséquence qui l’embarrasse beaucoup : il éprouve du désir pour une de ses élèves et le non-directivisme rogérien laisse la place entre elle et lui à des jeux de mots ou de mains dont il lui devient manifeste qu’ils n’ont plus guère à voir avec une stricte pédagogie. Fernand cite un incident de ce genre : une fois la jeune fille lui a lancé une pelote de laine qui a commencé de se dérouler et qu’il a renvoyée ; d’autres élèves l’ont attrapée et jetée jusqu’à ce que le fil soit complètement dévidé ; à la fin toute la classe était prise dans les entrecroisements d’un même écheveau.

A la reprise de l’après-midi, lors de la onzième séance, une allusion est faite par quelques participants à l’écheveau comme symbole du lien que les communications ont tissé entre les membres du présent groupe, mais nulle référence n’est faite au récit de Fernand. Pour la première fois, est transgressée la règle de restitution au groupe de ce qui s’est dit entre des participants en dehors des séances. La transgression de cette règle par le groupe constituait un renvoi immédiat en miroir de ma propre transgression, accomplie en déjeunant avec eux, de la règle d’abstinence. Mais ce jeu échappe à l’Œdipe aveugle que je suis devenu depuis que j’ai baigné dans l’illusion groupale. Cet écheveau qui est lancé vers moi, je le laisse filer sous mon nez sans m’en saisir. Je laisse faire par le groupe cette transgression par omission que je n’ai même pas remarquée et qui, surtout, en symbolise une autre, restée latente dans les pensées de plusieurs membres du groupe, à savoir les tentations et les dangers d’une transgression de 1’ « inceste » par les professeurs, les formateurs, les moniteurs avec les « enfants » ou les sujets confiés à eux. Une autre restitution tue par le groupe va dans le même sens : elle concerne certaines suppositions de couloir sur le couple que seraient censés former tantôt le jeune technicien et la jeune secrétaire perçus comme étant mes deux « protégés » (couple frère-sœur), tantôt celle-ci et moi-même (couple père-fille), parce qu’à la pause nous allons tous les trois ou tous les deux au café à part du groupe (la présence d’un interlocuteur, observateur non-participant, représente une aide irremplaçable pour permettre au moniteur de verbaliser son contre-transfert sur le groupe). Je n’avais pas non plus prêté une attention suffisamment analytique à ces propos quand ils m’étaient revenus aux oreilles hors séance. Le phénomène de bouc émissaire allait également dans le même sens. La règle d’abstinence interdit en effet aux participants d’un groupe de diagnostic d’entretenir avec le moniteur, en dehors des séances, des rapports personnels autres que de politesse ou de nécessité. Or, dans les deux groupes du Midi et de l’Est, cette règle a été entendue comme s’appliquant aussi aux rapports fantasmatiques que les participants seraient tentés d’avoir en séance avec le moniteur. Précisément, c’est là le crime dont ont été accusés Nicolas et Daniel : en se conduisant par leurs interventions comme le moniteur, ils sont suspects de s’être identifiés à lui, c’est-à-dire d’avoir voulu établir avec lui une relation privilégiée par excellence, d’avoir tenté, en l’incorporant, de l’avoir tout entier à eux.

Une des interprétations exactes que j’avais données – mon pouvoir supposé m’a été retiré pour être transféré au groupe – a favorisé l’illusion groupale parce qu’elle était incomplète. L’interprétation qu’il m’a manqué de trouver eût été que, dépouillé de mon pouvoir, je restais le sujet ou l’objet supposé d’un désir interdit. Seule une interprétation de ce type aurait eu quelque chance d’amener à verbalisation en séance des fantaisies de scène originaire entre les deux observateurs, entre la secrétaire et moi-même, entre le groupe et moi, et des fantaisies de séduction et de couplage entre les hommes, relativement jeunes, et les femmes du groupe, en moyenne plus âgées. Le groupe serait peut-être alors parvenu à vivre un fonctionnement groupai de niveau œdipien et non plus prégénital. A mon sens, un tel fonctionnement requiert une triple reconnaissance, celle du tabou de l’inceste (c’est-à-dire de la loi commune), celle des différences entre les humains (qui cessent d’être attribués à la castration), celle enfin d’une relation « procréatrice » du moniteur à son groupe ou du fondateur à la Cité : autrement dit les participants, ne se sentant plus exclus de cette relation et n’éprouvant plus le besoin de la détruire par « envie » – au sens kleinien du terme –, peuvent entretenir des rapports psychiques vivants et féconds, faits d’ambivalence et d’identification, à la fois avec l’un et avec l’autre des deux termes, le moniteur (ou, dans les groupes sociaux naturels, le chef) et le groupe.

Observation n° 6 :

Comment est-il possible de traiter psychanalytiquement l’illusion groupale ? Une première remarque est à faire : l’illusion groupale est une phase inévitable dans la vie des groupes, naturels ou de formation ; il arrive que des moyens coercitifs soient utilisés à son encontre ; une démarche psychanalytique ne saurait en assurer – au nom de quoi, d’ailleurs ? – la prévention. Une seconde remarque s’impose tout autant : le travail de dégagement par rapport à une illusion requiert le passage par la désillusion, ce que Georges Favez (1971) a bien montré pour la cure psychanalytique.

Comment aménager les expériences de groupe pour donner quelque chance à un tel travail de dégagement de s’effectuer ? Un dispositif que mes collègues de travail et moi-même avons mis au point au fil des années est réalisable dans les situations de séminaire : les participants font partie pendant toute la durée de la session à la fois d’un petit groupe, qui fonctionne tantôt en groupe de diagnostic, tantôt en psychodrame, et d’un groupe large formé de tous les participants, moniteurs et observateurs des divers petits groupes et qui fonctionne en associations libres collectives. L’obligation de changer de méthode (passage du groupe de diagnostic au psychodrame) et de dimension (passage du petit groupe au groupe large) facilite le dégagement. L’observation n° 6 porte précisément sur un séminaire de ce type. Ce séminaire a été animé par des enseignants de Nanterre dont moi-même pour nos propres étudiants du certificat de psychologie clinique de la maîtrise de psychologie.

Plusieurs des variables habituelles aux séminaires de formation se trouvaient là modifiées. Les participants étaient certes volontaires, mais ils se connaissaient tous à l’avance. Ils travaillaient depuis deux mois avec moi en petits groupes de psychodrame, lesquels s’étaient librement constitués sur la base d’affinités antérieures parfois anciennes. Les groupes de psychodrame avaient à se réunir trois fois encore après le séminaire, ce qui fut fait pour deux d’entre eux. Le séminaire, d’une durée de quatre jours (chaque journée comportait une réunion plénière et trois séances de groupe de diagnostic), se déroulait dans les locaux de l’Université. Les moniteurs étaient certains des professeurs habituels de ces étudiants. Enfin, si j’entretenais avec ces collègues des relations régulières dans le cadre de l’organisation du travail universitaire et dans celui de la recherche sur les petits groupes, c’était la première fois que chacun de nous œuvrait avec les trois autres à la réalisation conjointe d’une session de formation de ce type. Les modifications de variables mineures n’ont d’ailleurs rien changé quant à l’essentiel des processus psychiques inconscients propres à la situation de séminaire, notamment au clivage du transfert, à la production d’idéologie ou de mythe, au refus des fantasmes originaires, à l’illusion groupale.

Cette expérience a permis une découverte complémentaire concernant l’illusion groupale. Le quatrième jour, lors de la réunion quotidienne du matin entre moniteurs et observateurs, avant la dernière séance plénière, la comparaison entre le matériel des trois groupes de diagnostic animés par mes collègues et du matériel des réunions plénières animées par moi-même avec leur collaboration nous met devant une évidence. Il n’y a pas seulement ce qui était prévu, désinvestissement du groupe large et surinvestissement du petit groupe. Il y a plus : pour les participants, le petit groupe de psychodrame, très investi depuis deux mois, transformé pour quatre jours en groupe de diagnostic, et appelé à redevenir pour quelques semaines groupe de psychodrame, ce petit groupe remplissait une fonction défensive sur deux fronts : défense contre la réalité psychique intérieure, c’est-à-dire le redoutable inconscient individuel, auquel ces futurs psychologues cliniciens attendaient d’être, tout en le repoussant, sensibilisés par le séminaire ; défense contre la dure réalité socio-professionnelle extérieure, en tant qu’elle symbolise la fin des études, l’engagement dans le métier et dans les responsabilités de la vie adulte. On sait que, depuis 1968, le petit groupe plus ou moins non directif est devenu une formule pédagogique courante dans l’Université. Pour les participants, le séminaire, loin de les affronter à une méthodologie nouvelle, les a maintenus dans un domaine connu. L’illusion groupale leur est déjà familière dans les petits groupes spontanés, où, mêlant le travail et les affinités, ils se rassemblent d’eux-mêmes entre camarades de même âge, de même expérience, de même orientation, de même mentalité. Depuis cette réforme pédagogique, ils se sentent heureux – ils l’ont dit et répété au séminaire – au sein de l’Aima mater, Université nourricière, avec ses locaux accueillants, avec ses maîtres libéraux et compréhensifs, qui vont jusqu’à leur faire vivre des expériences psychologiques intéressantes sans que les étudiants aient à en payer le prix. Le prix que leur coûterait l’inscription à un tel séminaire en dehors de l’Université s’ils étaient des professionnels, et dont ils font l’économie ici, est d’ailleurs cité par plusieurs comme une des causes de leur attitude passive dans les séances plénières. Le prix en question est en fait celui du sevrage, plus exactement de la perte de l’objet, première forme de la castration (cf. p. 101, le chapitre n° 6 sur les fantasmes de casse).

Les interprétations données le dernier jour en groupe large et en petit groupe pointent ces divers éléments, mais sans les rassembler en des formulations systématiques, afin de permettre aux participants d’effectuer eux-mêmes le travail préalable à toute prise de conscience. Un des trois groupes parvient à celle-ci au cours de la séance de psychodrame qui suit le séminaire, et où un thème est retenu unanimement après plusieurs propositions : faut-il dire la vérité à un consultant chez qui on découvre une maladie mortelle ? Le jeu entre une malade et son médecin puis entre elle et sa mère atteint une intensité et un dépouillement dramatiques que certains des spectateurs supportent mal. L’analyse collective est, pour cette raison, reportée à la semaine suivante. Elle débute par une question : « Qui a-t-on voulu faire mourir ? – le moniteur ? le groupe ? » Elle aboutit finalement à découvrir que la vérité si redoutée de tous ici était qu’il allait falloir mourir à la mère de l’enfance, mourir à l’adolescence, mourir à la vie d’étudiant poursuivie dans le vase clos et chaud de l’Université. C’est ainsi que ce groupe a pu amorcer son passage à la réalité sociale en verbalisant son expérience de la désillusion.

Un second groupe refuse de revenir au jeu psychodramatique après le séminaire et consacre les réunions restantes à analyser les effets personnels très importants du groupe de diagnostic sur ses membres. Alors que le premier groupe prend conscience de s’être surtout servi de l’illusion groupale comme défense contre les « ténèbres extérieures », ce second groupe s’aperçoit qu’elle lui a servi surtout de défense contre la mobilisation et la reconnaissance de l’inconscient individuel.

Quant au troisième groupe, qui se trouve comprendre plusieurs couples préexistants, dont un marié, et qui a vécu l’expérience du groupe de diagnostic sur un mode assez défensif, les ultimes séances de psychodrame lui permettent de saisir que le couplage a fonctionné chez lui comme défense contre la régression collective ; au lieu de l’illusion groupale, c’est un fantasme de scène originaire qui, en raison de la prédominance des couples dans le groupe, a surgi brusquement dès la seconde séance de psychodrame, provoquant le blocage constaté consécutivement. Ce blocage s’était traduit dans plusieurs jeux (par exemple : les routiers en grève bloquent les autoroutes) sans que sa signification n’ait pu être élucidée plus tôt.

Explication psychanalytique

Il reste, pour terminer, à compléter et à systématiser les références théoriques éparses dans le commentaire de ces trois observations. Expliquer, en psychanalyse, c’est rendre compte d’un processus inconscient selon quatre perspectives : dynamique, économique, topique, génétique. Appliquons-les ici.

Du point de vue dynamique, la situation de groupe entraîne une menace de perte de l’identité du moi. La présence d’une pluralité d’inconnus matérialise les risques de morcellement. L’illusion groupale répond à un désir de sécurité, de préservation de l’unité moïque menacée ; pour cela, elle remplace l’identité de l’individu par une identité de groupe : à la menace visant le narcissisme individuel, elle répond en instaurant un narcissisme groupai. Le groupe trouve ainsi son identité en même temps que les individus s’y affirment tous identiques. Le langage courant confirme que le conflit en jeu est bien la lutte contre l’angoisse de morcellement puisqu’il dote les groupes solidaires d’un « esprit de corps » et qu’il appelle « membres » les individus composant ce « corps ». Ceci prolonge la constatation faite par Pontalis dès 1963 dans son article sur « Le petit groupe comme objet » : le groupe peut devenir un objet libidinal ou plus généralement pulsionnel, au sens psychanalytique du terme « objet ».

Le point de vue économique requiert ici la prise en considération de conceptions kleiniennes. La situation de groupe éveille un fantasme qui a surtout été décrit jusqu’ici dans les psychanalyses d’enfants : le fantasme de la destruction mutuelle des enfants-fèces dans le ventre maternel. Les autres sont à la fois des rivaux à éliminer et des éliminateurs potentiels. Les participants d’un groupe élaborent diverses défenses individuelles contre cette position persécutive, par exemple en gardant un silence obstiné ou en tentant de prendre le leadership ou encore de constituer des sous-groupes. L’illusion groupale représente une défense collective contre l’angoisse persécutive commune. A. Béjarano m’a fait justement remarquer que c’est une défense hypomaniaque. L’euphorie, la fête, que les participants connaissent alors, en est une preuve. La pulsion de mort ayant été « projetée » (sur un bouc émissaire, sur le groupe large, sur les ténèbres extérieures), les participants peuvent jouir d’éprouver entre eux un lien purement libidinal. Le groupe devient l’objet perdu ou détruit avec lequel ils célèbrent, dans l’exaltation, les retrouvailles.

Du point de vue topique, l’illusion groupale illustre le fonctionnement, dans les groupes, du Moi idéal. Cette notion, qui n’est pas admise par tous les psychanalystes mais qui s’impose à tous ceux qui travaillent sur des groupes, désigne non pas tant une nouvelle instance de l’appareil psychique qu’un état archaïque du Moi, héritier du narcissisme primaire. Freud, on le sait, abandonnant la première topique (conscient, préconscient, inconscient) a parlé d’abord d’idéal du Moi puis, à la place, du Surmoi. Certains de ses successeurs, H. Nunberg et D. Lagache notamment, ont conservé ces deux notions pour désigner les deux pôles opposés (celui de l’interdit, celui du modèle à réaliser), internes à l’instance du Surmoi. Ils ont de plus différencié l’Idéal du Moi et le Moi idéal. Le premier, l’Idéal du Moi, qui se constitue avec l’organisation œdipienne, a essentiellement une fonction de représentation : il propose au Moi des projets, il le guide dans ce qu’il a à faire (tandis que le Surmoi l’empêche de faire). Le second, le Moi idéal, est précoce ; il se constitue en même temps que les premières relations d’objet de l’enfant à sa mère devenue distincte de lui ; sa fonction est beaucoup plus affective que représentative ; l’exaltation des retrouvailles avec l’objet partiel, premier dispensateur du plaisir (le sein et ses substituts), en est le principal effet. La prise en considération des conflits intrasystémiques (entre le Surmoi et l’Idéal du Moi, entre le Surmoi et le Moi idéal, entre l’Idéal du Moi et le Moi idéal) est capitale pour la compréhension des syndromes psychopathologiques (cf. D. Lagache, 1965). Revenons au Moi idéal. Il est constitué par l’intériorisation de la relation duelle de l’enfant à la mère dont il est dépendant et par laquelle il est protégé. C’est l’image exaltante de la toute-puissance narcissique, image archaïque avec laquelle le sujet cherche à.entretenir une relation sur le mode fusionnel de l’identification primaire. L’illusion groupale provient de la substitution, au Moi idéal de chacun, d’un Moi idéal commun. D’où l’accent mis alors sur le caractère chaleureux des relations entre les membres, sur la réciprocité de la fusion i„s uns avec les autres, sur la protection que le groupe apporte aux siens, sur le sentiment d’y participer d’un pouvoir souverain. L’illusion groupale s’accompagne souvent d’un repas de groupe9 figuration symbolique d’une introjection collective du sein en tant qu’objet partiel, et qui est différent du festin totémique où le père, objet total, collectivement mis à mort, est incorporé et intériorisé sous une forme qui donne naissance au couple Surmoi-Idéal du Moi. Lagache a souligné les implications sado-masochistes de l’instance du Moi idéal : à ceci correspond bien l’incident de la servante humiliée survenue au second repas du groupe du Midi, ainsi que, plus généralement, l’assujettissement tyrannique des individus au groupe qui s’observe à ce moment-là : les déviants, comme Nicolas pu Daniel, en font à leurs frais la pénible expérience. Lacan, rattachant le Moi idéal au stade du miroir, l’a situé dans le registre de l’imaginaire. L’observation des groupes le confirme également : l’illusion groupale est la forme particulière que prend en groupe le stade du miroir. Un miroir qui comporterait autant de faces que de participants, comme ce salon polygonal entièrement tapissé de glaces, dans le film la Dame de Shangai d’Orson Welles, où un poursuivant et une poursuivie, qui s’y trouvent finalement enfermés et qui s’y entrebattent, se piègent aux leurres de leurs images répercutées à l’infini. Je pense, pour en terminer avec le point de vue topique, que la psychanalyse appliquée à la vie groupale n’effectuera des progrès décisifs que par le recours systématique à la seconde topique freudienne, notamment par la mise en place exacte des divers types et niveaux d’identification en jeu dans les principaux phénomènes de groupe. Freud a donné l’exemple en analysant le rôle de l’Idéal du Moi dans les groupes mais, au lieu de poursuivre dans la voie ainsi ouverte, on ne s’est que trop cantonné à la prise en considération de cette seule instance.

Du point de vue génétique classique, la situation de groupe provoque une régression de la position œdipienne au stade oral. La peur de voir révéler aux autres, dans les groupes, sa propre castration conduit les participants à l’évitement de ce fantasme par une régression orale, qui possède un caractère de défense névrotique provisoire et réversible. J’ai suffisamment décrit le clivage qui s’ensuit de l’incorporation passive et du sadisme oral pour ne pas y revenir. L’étude génétique ne saurait toutefois se limiter au point de vue classique. L’apport de D. W. Winnicott est, sur un sujet pareil, particulièrement éclairant : il fournit un maillon théorique jusqu’ici manquant. Le désinvestissement de la réalité extérieure, la mise hors circuit du couple Surmoi-Idéal du moi, la suspension de l’épreuve de réalité, ramènent l’appareil psychique des participants à cette étape intermédiaire entre la pure fusion fantasmatique au sein et la reconnaissance de l’existence de la réalité comme telle, étape que Winnicott a caractérisée par les phénomènes transitionnels. Dans l’illusion groupale, les participants se donnent un objet transitionnel commun, le groupe, qui est pour chacun à la fois réalité extérieure et substitut ou, mieux, simulacre du sein. Winnicott insiste sur le fait que, tout en constituant un passage vers la relation d’objet proprement dite, le phénomène transitionnel apporte à l’individu quelque chose qui reste important dans toute la suite de son développement, à savoir la présence d’un champ neutre entre la réalité extérieure et la réalité intérieure qu’il appelle le champ de l’illusion. Celui-ci se trouve ré-expérimenté par chacun de nous de façon intense dans l’art ou la religion ou l’imagination ou la création scientifique. Ce que par mon travail j’espère avoir ajouté à Winnicott, c’est qu’à côté de l’illusion individuelle et des productions culturelles qu’elle alimente et dont elle se nourrit, il existe une illusion groupale, régression protectrice, transition vers la réalité inconsciente intérieure ou vers la réalité sociale extérieure. Les êtes humains en se plongeant dans la vie de groupe parfois y retrouvent leur pouvoir créateur, parfois y partagent une illusion enchanteresse ou autodestructrice10. Dans ce dernier cas la pulsion de mort, clivée, inébranlable et sourde, est projetée non pas à l’extérieur mais sur le groupe lui-même. Pour terminer sur une idée plus générale, nous aimerions, du groupe, dire, avec le poète auquel nous venons de faire allusion, qu’il est cette

Amère, sombre et sonore citerne

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur.

(Paul Valéry, le Cimetière marin.)

5. Le groupe est une bouche une fantasmatique orale en groupe11

Le groupe est une bouche. De cette vérité alimentaire et élémentaire, qui explique à la fois le succès actuel et les difficultés des méthodes de formation par le groupe, nous avons maintenant à notre disposition des preuves abondantes et variées. En ces temps où la psychanalyse, se vulgarisant et s’intellectualisant, tend à devenir pour l’imaginaire collectif une nourrice sèche, le groupe, pour beaucoup, fait figure de bouche nourricière.

Pourquoi ce besoin croissant de remplacer, dans les sociétés savantes, dans les débats télévisés, l’exposé par la table ronde ? Pourquoi cette croyance, désormais établie chez les participants des sessions de formation, que la non-directivité va de pair avec la circularité, autrement dit que des échanges verbaux requièrent, pour être vraiment libres et donc fructueux, une disposition spatiale des participants en cercle ? Tout une mythologie pseudo psychanalytique s’est constituée pour rendre compte de ces faits en termes sexuels. Le groupe serait par essence féminin et maternel. Dans ce ventre grouillant d’enfants possibles, les interprétations formulées par le moniteur introduiraient le principe mâle, le pénis du père, l’organe de sa parole. Les plaisanteries fusent volontiers sur ce thème pendant les séances et dans les couloirs. De telles « explications » pseudo-œdipiennes sont défensives. La situation de groupe en général, de groupe libre en particulier, provoque une régression au sadisme oral, une angoisse corrélative de perte de l’identité personnelle et une recherche compensatoire de fusion avec l’imago de la bonne mère. Comme c’est souvent le cas également dans la cure individuelle, la mise en avant, dans le discours collectif, de la sexualité génitale vise à imposer silence à une sexualité prégénitale de plus en plus pressante. Il s’agit là d’une défense de type hystérique : pendant que l’utérus circule explicitement dans les métaphores groupales, le contenu latent tourne autour d’un fantasme de fellation, d’une théorie sexuelle sur l’origine buccale des enfants, d’un rêve d’une égale bisexualité pour tous les êtres humains.

L’enfant qui tète le sein regarde en même temps la bouche de sa mère qui lui parle, et qui lui parle, si elle n’est pas gravement inhibée ou prépsychotique, de son amour pour lui. Le groupe nourricier rêvé par les participants des sessions de formation représente cette bouche-sein que l’enfant dévore des yeux. Mais le clivage de l’objet est inhérent à ce stade du développement : pendant que sa bouche expérimente la succion, l’enfant imagine la morsure et la déchiqueture.

La situation de groupe est souvent pour les participants un miroir qui leur renvoie l’image de ce fantasme enfantin, c’est-à-dire l’image de leur propre corps morcelé. Une des représentations groupales inconscientes parmi les plus agissantes ou, à dire mieux, les plus paralysantes est celle de l’Hydre : le groupe est vécu comme un corps unique doté d’une dizaine de bras porteurs d’une tête et d’une bouche, chacune fonctionnant indépendamment des autres – image de l’anarchie des pulsions partielles libérées –, à l’affût incessant d’une proie que la bête aura enserrée et étouffée de ses multiples tentacules avant d’y appliquer ses ventouses, ces gueules étant prêtes, le cas échéant, à se retourner les unes contre les autres et à s’entre-dévorer. A l’inverse, les moments de grand soulagement sont ceux où, chaque membre cessant de parler pour soi contre les autres, le groupe parvient à tenir un discours cohérent à voix multiple, moments où l’imago de la bouche maternelle unifiante et bonne vient apporter, pour chacun, la plénitude et, pour tous, un ordre symbolique commun.

Observation n° 7 :

« Avez-vous encore des cannibales dans votre tribu ? interroge le jeune ethnologue enquêtant sur l’anthropophagie en Afrique. – Non, répond le chef, il n’y en a plus, nous avons mangé le dernier hier. »

Cette plaisanterie a constitué un moment tournant dans un séminaire de formation d’une durée d’une semaine, utilisant les méthodes de groupe, où j’étais moniteur et où mes coéquipiers et moi-même essayions de travailler en nous inspirant de la théorie et de la technique psychanalytiques. Dans ce type de séminaire, une réunion plénière rassemble chaque jour la totalité des moniteurs, observateurs et stagiaires. La consigne de ce « groupe large » invite chacun à y formuler au fur et à mesure ce qu’il ressent ici et maintenant. Le mutisme, la passivité, la paralysie y constituent des réactions courantes pendant les premières séances. Ces réactions sont mal acceptées des personnes présentes – participant aussi bien que moniteurs –, chacune de ces deux catégories se plaignant que le groupe large, par opposition au groupe restreint, « ne marche pas » par la faute de l’autre catégorie. Les moniteurs, disent les participants, nous imposent, sans nous fournir aucune aide, une méthode bien trop difficile. Les participants, constatent les moniteurs, en n’apportant pas le matériel associatif qu’on sollicite d’eux, nous mettent dans l’impossibilité de fonctionner en psychanalystes.

L’historiette du dernier des cannibales condense ces deux plaintes. Les « sauvages » ont trouvé la parade à l’inquiétante curiosité de 1’ « ethnologue » en prenant leurs dispositions pour que celui-ci n’ait rien à se mettre sous la dent. L’ethnologue – c’est-à-dire le moniteur psychanalyste – demande aux primitifs – c’est-à-dire aux stagiaires – de laisser tomber leur vernis civilisé, de sortir de leur réserve, de montrer les dents, de manger le morceau.

L’anecdote, narrée par un moniteur en guise d’interprétation indirecte du vécu collectif, fit florès et fut plusieurs fois citée ensuite par l’un ou l’autre des participants, à des niveaux divers de signification implicite : naïveté attribuée aux moniteurs et à leurs interventions ; sentiments de culpabilité des stagiaires qui se sentent en situation d’interrogatoire et de jugement ; ruse de ceux-ci en réponse à la ruse supposée de ceux-là ; allusion aux participants qui n’ouvrent pas la bouche ou aux moniteurs qui ne leur apportent aucune nourriture ; règle de restitution ressentie comme l’obligation de confesser ses péchés, etc. « L’angoisse devant la libération de la pulsion sadique-orale était évidemment sous-jacente », écrivions-nous dans une publication antérieure (Anzieu D., 1972, p. 212) en y rapportant pour la première fois cette observation.

Il s’agit bien là d’une interprétation, avec les particularités que présente celle-ci en groupe. L’interprétation est donnée dans le transfert, mais le transfert n’est plus celui d’un patient seul sur un psychanalyste seul, il est celui d’une pluralité de participants sur un groupe de moniteurs ; d’où l’allusion à la € tribu ». Le style de l’interprétation s’apparente par ailleurs au mécanisme du mot d’esprit. De tels mots, rares dans la bouche dçs patients en cure individuelle, fleurissent à certains moments dans les situations de groupe : défense hypomaniaque assurément le plus souvent, mais aussi, parfois, effort pour amener à figuration symbolique des angoisses et des fantasmes archaïques en court-circuitant le passage paT le préconscient. En y recourant d’une façon qui doit rester occasionnelle, le moniteur psychanalyste facilite le dégagement du groupe large par rapport à l’angoisse dépressive et l’établissement d’un processus de symbolisation. Dans l’exemple en question, la détente apportée par cette interprétation indirecte déguisée en plaisanterie s’est manifestée par l’abondance et l’aisance croissante des stagiaires à verbaliser leur angoisse d’être détruits par les moniteurs et par leurs méthodes très particulières de formation, leur angoisse également de devenir, une fois formés, destructeurs en utilisant à leur tour ces méthodes. C’est ce que nous appelons (cf. le chapitre suivant) les « fantasmes de casse », version groupale des angoisses individuelles de castration orale.

Le matériel régulièrement recueilli dans les sessions de formation à visée partiellement psychothérapique nous conduit à constater qu’un modèle oral du groupe fonctionne inconsciemment chez les participants. Ce matériel comprend trois catégories de faits – des comportements individuels en groupe, des comportements collectifs, un discours collectif – dont nous allons successivement présenter des exemples.

Quand elle est fréquente chez un ou deux membres du groupe seulement, la pulsion sadique-orale s’exprime non en paroles mais par le silence. La situation groupale, nous l’avons dit en commençant, éveille souvent la représentation fantasmatique d’une hydre à têtes multiples et à bouches suçantes ou dévorantes. Quand un sujet est envahi par ces représentations, il est saisi d’une peur inconsciente d’être mangé par les autres s’il ouvre la bouche, c’est-à-dire qu’il projette sur eux, sous forme de crainte d’une rétorsion, sa propre pulsion réprimée à détruire l’objet d’amour en l’avalant. Il vit la loi du talion sous la forme archaïque suivante : « Les autres, qui n’arrêtent pas de parler depuis le début, me manifestent, en ouvrant sans cesse la bouche, qu’ils seraient prêts à me dévorer si moi-même, en ouvrant la bouche apparemment pour parler, je me faisais soupçonner de vouloir les dévorer. »

Une enquête de psychologie sociale clinique sur ce thème a été effectuée par Jeanne Souchère-Gélin, sous la direction de Jean Maisonneuve, qui nous en a obligeamment communiqué les résultats. Elle a consisté en entretiens individuels, après des sessions de formation, avec les stagiaires restés silencieux pendant la plus grande partie des séances et a confirmé cette explication. Autant ces sujets se montrent inhibés dans le face-à-face pluriel, autant ils sont à l’aise et coopérants dans une situation à deux. Ils verbalisent alors assez spontanément leur représentation de la bouche comme organe de l’engloutissement plutôt que de la parole et la terreur où les avait mis de ce fait la discussion collective non dirigée. Les silencieux dans les groupes se taisent car ils ont peur d’être dévorés.

Voici quelques extraits de deux des entretiens. Une participante, qui avait peu parlé si ce n’est pour dire qu’elle se cantonnait dans une position d’observatrice, qui présentait des réactions vasomotrices violentes et qui avait quitté la session avant la fin, explique que l’autre est si dangereux qu’avant de lui adresser la parole, il faut examiner si cette parole lui est bien appropriée. Pour arriver à parler aux autres, elle a besoin d’abord de bien les connaître, de savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils sont, et ensuite de ressentir de l’agressivité envers eux, car l’agressivité la « lance ». La parole est pour elle comme une arme qui permet d’attaquer autrui : « J’ai remarqué que l’agressivité, c’était toujours latent et que l’on s’exprimait beaucoup plus facilement lorsqu’on était agressif ; quelque chose qui choque, ça provoque tout de suite une réaction. » La situation de groupe non directif lui paraissait particulièrement pénible ; on ne la rencontre pas dans la vie courante, où l’on peut, avec les gens qu’on connaît, dire des bêtises. Ici, où le contact avec des inconnus est constant, elle a sans cesse peur d’être jugée et que « tout soit disséqué ». Ainsi par la parole elle peut disséquer les autres ; par la parole, ils peuvent la disséquer. Elle ressent les autres comme des êtres dévorants qui vont se jeter sur sa parole et elle risque de ne plus se retrouver elle-même. La psychologue qui a conduit cet entretien commente à ce moment : « Elle semble avoir le sentiment que, si elle livre une parole, les autres vont se jeter dessus comme sur un enfant sorti de sa bouche – en tant que zone érogène pouvant enfanter des paroles… Perdant son “enfant”, son “œuvre”, elle ne se retrouvera plus elle-même… La parole a vraisemblablement reçu chez elle un grand investissement à la fois oral, anal et vraisemblablement accompagné de fantasmes de castration12. » Dans ce contexte elle ne réagit à l’autre que de la façon dont elle le ressent : il faut dévorer si on ne veut pas être dévorée. Mais cette réaction se trouve culpabilisée, à leur tour ses sentiments de culpabilité la font projeter sur les autres son propre désir dévorateur et cette relation en cercle vicieux accroît son angoisse. D’où son opposition passive au groupe, signe d’une grande dépendance vis-à-vis de lui. Elle attend qu’en parlant à sa place le groupe la prenne entièrement en charge. Elle n’a pu rester jusqu’au bout, car assister à la mort du groupe, auquel elle s’identifiait totalement, eût été vivre sa propre mort.

Passons au second entretien. Il s’agit d’un jeune homme, participant du même groupe, où il s’est montré le plus souvent totalement indifférent à ce qui l’entourait et quelquefois syntone. Par contre il accueille la psychologue enquêtrice comme une amie venue bavarder avec lui, l’aidant même à mettre le magnétophone en marche, se montrant très coopérant – et une fois ou deux agressif – pendant tout l’entretien. Son silence dans le groupe apparaît avoir été en rapport avec la frustration intense et répétée qu’il a vécue : frustration devant la circulaire de convocation, ressentie comme manipulation, frustration devant la situation, frustration devant la non-directivité de l’animateur : « Quand je me suis retrouvé devant ce truc, balancé avec d’autres personnes que je ne connaissais pas, ça m’a dégoûté. » Il a mis deux jours (la session en durait trois) à se faire à l’idée du groupe ; c’est le moment où les participants ont souhaité tenir une réunion commune avec l’autre groupe qui se déroulait simultanément : il s’y est refusé. Il vit le groupe comme un giron maternel et l’animateur comme un père castrateur. Il refuse de vivre le groupe comme groupe car il a peur de le vivre en symbiose. Cela lui rappelle d’autres groupes, de vacances notamment, où il n’a jamais réussi à s’intégrer, car il ne veut avoir de relations qu’avec certaines personnes de son choix, non avec tous : « Je n’ai jamais réussi à accepter le groupe comme tel, vraiment comme un bloc, j’ai toujours choisi les gens qui m’intéressaient, sans tenir compte des autres, ni de ce que les autres pouvaient penser de moi, ça ne m’intéressait pas, il n’y avait que les gens que j’avais choisis qui m’intéressaient, ceux que je n’avais pas choisis, ça m’était égal. » Dans un groupe, il se laisse complètement absorber par une relation à deux. Si la relation est positive, il parle ; si elle est négative, il se tait. C’est surtout avec les personnes du même sexe qu’il établit des relations négatives, agressives : l’autre garçon du groupe, l’animateur de ce groupe, l’animateur de l’autre groupe. Il attribue son mutisme à une volonté de « conserver son intégrité », d’être logique avec lui-même, de ne pas baisser la tête : « Je ne voulais pas commencer, il me semblait que si c’était moi qui prenais la parole, par ce biais-là, ç’aurait pu être une façon de m’intégrer dans le groupe, et ça ne m’intéressait pas. » Il a néanmoins accepté, au troisième jour, la situation, les « règles du jeu », la parole… et la rivalité avec les autres hommes.

La comparaison des deux observations est instructive : la première témoigne d’une angoisse de dévoration intense et peu élaborée ; la seconde montre comment l’angoisse de castration orale, en subsistant, vient majorer l’angoisse de castration phallique.

Comment rendre compte de ces données ? Il semble que se joue dans le silence un véritable symptôme d’anorexie groupale. L’expérience d’être celui auquel quelqu’un adresse la parole est vécue dans le clivage : ou bien elle est ressentie comme une menace, si ce quelqu’un est anonyme, indifférencié, protéiforme (ce que favorise la situation de groupe de formation où, en principe, les participants ne se connaissent pas à l’avance) ; ou bien elle est vécue comme une marque stimulante d’estime, de confiance et d’amour de la part d’un interlocuteur avec lequel on peut établir une relation privilégiée (ce qui est le cas de l’entretien individuel). Quelles dynamiques psychiques sous-tendent ces deux réactions ? Dans le premier cas, la crainte de libération de la destructivité est projetée sur des étrangers inconnus : s’ils se laissent librement aller à leurs pulsions (la consigne de liberté de tout dire est entendue en ce sens) et si elles sont toutes-puissantes (à ce niveau oral, l’autre est l’héritier de l’imago maternelle archaïque), alors ces étrangers inconnus, dont le nombre multiplie les périls, utiliseront leur toute-puissance à me détruire. Dans le second cas, l’interlocuteur unique et privilégié permet de revivre la relation duelle à la mère nourricière et parlante, celle qui chantonne ou murmure quand on la tète, celle qui apprend à lire sur ses lèvres les premiers mots et à les répéter.

On comprend du même coup pourquoi les sujets silencieux dans les groupes sont encore plus mal à l’aise quand d’autres participants, s’inquiétant ou s’irritant de leur silence, trouvent en eux des boucs émissaires tout indiqués pour être rendus responsables de la progression insatisfaisante du groupe. Ils les sollicitent de parler, les harcèlent pour qu’ils participent, les accusent de paralysie contagieuse pour tous. La réalité apporte alors son crédit au fantasme : les silencieux deviennent réellement menacés et ils se fixent davantage dans leur position contre-sadique-orale. La seule façon de les mobiliser dans un sens évolutif est le dialogue duel : ce qui arrive si un membre du groupe et un seul leur parle de façon encourageante et compréhensive et entre avec eux dans une assez longue conversation particulière, que les autres stagiaires prennent soin de ne pas interrompre. Mais la complexité de la situation provient de ce que les taciturnes ne sont pas interpellés tant qu’ils ne gênent pas le groupe, c’est-à-dire tant que leur recours à des défenses archaïques contre une pulsion elle-même archaïque reste leur problème propre, mais qu’ils sont mis sur la sellette précisément quand une fantasmatique orale gagne la plupart des membres. Les groupes ont en effet un génie naturel pour détecter à chaque moment dans leur sein celui de leurs membres qui, par ses particularités psychopathologiques, est le plus représentatif de la problématique générale et se centrer alors sur lui, à la fois pour déplacer sur un seul un problème général, et aussi pour aborder ce problème de cette manière indirecte qui est propre au travail groupai de symbolisation et de perlaboration. L’accusation adressée aux silencieux d’une paralysie dangereuse de leur part en ce qu’elle fait tache d’huile est en un sens fondée (il peut suffire qu’un participant devienne par trop anxieux pour que des défenses collectives contre une fantasmatique commune soient ébranlées) et en un autre sens injuste (les silencieux sont les révélateurs du problème de tous, ils n’en sont pas la cause). Cette paralysie de certains participants par l’angoisse de dévoration est plus répandue encore dans le groupe large. Turquet (1974) a montré qu’en raison de l’anonymat plus durable de la situation et de la dimension plus grande du groupe, les parties mauvaises de chacun, clivées et expulsées par le moi, sont plus difficilement projetées à l’extérieur, car le groupe se confond avec l’extérieur. Elles sont alors projetées sur l’espace central, sur l’intérieur du cercle formé par les participants, cet espace circulaire interne étant alors verbalisé comme « crachoir », c’est-à-dire comme mauvaise bouche et comme source dangereuse de contagion.

Une remarque encore concernant ce type de phénomène. L’équivalence du regard et de la bouche est ici fréquente. L’ethnologue et psychanalyste Géza Roheim l’avait déjà signalée chez les peuples dits primitifs, où abondent les rites pour se protéger du « mauvais œil ». Notre langage courant la véhicule dans des expressions comme « dévorer des yeux ». Les rêves d’angoisse de patients en psychanalyse associent volontiers des gueules menaçantes à des yeux rouges. André Missenard (1972, p. 228) a souligné l’importance de cette équivalence dans les groupes : les échanges de regards sont redoutés ; certains croisent ostensiblement les regards ; d’autres les fuient ; la plupart s’interrogent avec inquiétude : « Que me veulent-ils ? » « Au moment où je regarde les uns, d’autres me voient dont je ne sais rien et qui, d’une certaine façon, ont prise sur moi. » Selon nous, ce lien entre l’expression du regard et celle de la bouche s’établit au cours de l’expérience originaire à tonalité positive évoquée plus haut où l’enfant dont la bouche tète regarde avec intensité alternativement le regard de sa mère et les mouvements de sa bouche. Le lien se trouve renforcé au cours d’expériences ultérieures à tonalité négative où la mère en colère gronde de la voix et foudroie du regard l’enfant qui l’a irritée. Nous avons montré (Anzieu D., 1970 a, pp. 805-819) comment cette double expérience fondait l’accès à l’interprétation en psychanalyse individuelle.

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Quand la fantasmatique orale s’est généralisée à la plupart des membres du groupe et que les défenses à son encontre se sont atténuées, il arrive qu’elle fournisse le thème d’un discours partagé, sorte de rêverie éveillée commune qui conjure l’angoisse en jouant avec les représentants-représentations de la pulsion dévoratrice. Les associations libres collectives énumèrent alors des séries sémantiques d’animaux – murènes, requins, piranhas, fourmis brésiliennes, rats, vautours, etc. – ou de références culturelles – le radeau de la Méduse, Huis clos de Sartre, les chiens dévorants du songe d’Athalie, les sacrifices d’enfants au dieu Moloch, L’Ange exterminateur de Buñuel, la Porcherie ou Médée de Pasolini, etc. – qui sont signifiantes. Nous gardons le souvenir très vif d’un groupe de diagnostic (observation n° 3, p. 61) à Aix en 1965 et dont les membres ont consacré une séance à écouter avec une passion émerveillée le récit d’une des leurs, contant sa vie quotidienne dans sa résidence de Camargue au milieu des animaux en liberté, de leurs combats, de leur capture, de leur dressage, toute une jungle avec sa loi, ses mœurs, ses rites, ses sacrifices. C’était, d’une façon tout à fait involontaire et inconsciente de la part de la narratrice, le portrait allégorique de la vie du groupe, de ses tensions, de son organisation, de ses ébats, du rêve, que beaucoup avaient cherché à y réaliser, d’une vie naturelle, libre, sauvage, et, en contrepartie, de l’angoisse de la morsure, de la peur de s’entre-déchirer qui avaient plané, muettes jusque-là Cette sorte de rhapsodie produisit un effet cathartique marqué par des rires, des cris d’admiration, des exclamations ponctuant son cours, un dégel des postures, une plus grande spontanéité des verbalisations, bref la première émotion profonde commune à tous les membres – exceptée la narratrice que le résultat produit par son récit laissa interloquée. Cette décharge pulsionnelle, complémentaire d’une absence d’interprétation correcte de ma part (j’ignorais à cette époque-là l’importance et le rôle de la fantasmatique orale dans les situations formatives groupâtes), satisfit sur le moment les stagiaires mais les démotiva pour la suite du travail et le groupe eut du mal à poursuivre son évolution. Pour une raison à notre avis analogue, le groupe de la baleine, longuement rapporté par Max Pagès (1968), s’est complu dans l’allégorie, c’est-à-dire dans une fantaisie consciente, et les participants se sont cantonnés dans une certaine immobilité défensive contre le risque de remaniements de leurs investissements pulsionnels inconscients.

Plus rares sont, dans notre expérience de ces méthodes, les références verbales au grand mythe chrétien de la Cène et de la communion. Est-ce dû, chez les participants, à une pudeur, une réserve, restes d’une éducation religieuse même quand on la dit jetée aux orties ? Est-ce, de la part des moniteurs, une défense contre une tentation qu’ils évoquent parfois en privé, celle d’abuser du pouvoir que le transfert leur donne et de répondre à la demande collective inconsciente qui veut faire prendre aux méthodes de groupe le relais de la foi religieuse vacillante, bref de se lever et de dire : « Prenez mes frères et mangez-en tous ; ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang » ? Le contre-transfert d’ailleurs est, à ce moment révélateur de ce qui circule dans ces situations : à savoir, non pas (nous avons dénoncé cette supposition au début du présent chapitre) le désir incestueux, de la part du groupe femelle, d’une union œdipienne avec le père-moniteur, mais le désir, prégénital et ambivalent, des participants-enfants de manger la mère-moniteur pour se l’incorporer, pour, s’identifiant à lui-elle, devenir à leur tour de bons moniteurs, pour la détruire aussi bien. Antérieurement au tabou de l’inceste (et du parricide), fonctionne le tabou de manger la mère, dont la transgression est sanctionnée par le sevrage. La clinique des groupes de formation le confirme. Plus exactement, se partager le corps de la mère est la forme la plus archaïque de l’inceste, un inceste indistinct d’un matricide, et à forme collective. Pour ces deux raisons, parce qu’elle est régressive et parce qu’elle est collective, la situation groupale non directive favorise la fomentation fantasmatique autour d’un tel inceste et mobilise avec force l’interdit le plus ancien dans l’histoire de l’enfant, celui qui réprouve précisément cet inceste : on n’ouvre pas la bouche librement, car elle déchiquetterait l’objet même dont on a soif et faim. Le passage à la position œdipienne requiert d’une part la différenciation de la libido et de la destructivité en tant que tournées vers deux êtres réels distincts, d’autre part l’individualisation du sujet qui n’est plus seulement un enfant-fèces ou un enfant-pénis parmi des semblables-rivaux mais qui devient le généré d’un couple et qui cherche à s’identifier à l’un des acteurs du coït générateur. Ainsi, avant la phase œdipienne, différenciatrice et individualisante, existe un proto-groupe, fantasmatique, indifférencié et réversible, celui des enfants dans le ventre de la mère, celui de la mère dans le ventre des enfants, matrice originaire d’où émergent les sujets individuels, et à laquelle les groupes, si on les laisse en liberté, cherchent à revenir (et ont peur de revenir).

Le fantasme du groupe-Cène, s’il figure peu dans les verbalisations des participants, est agi, par contre, comme tout fantasme tu, dans le comportement, c’est-à-dire dans le scénario d’une transgression. La compulsion des stagiaires à prendre leur repas ensemble est chose bien connue. S’ils participent à un séminaire en internat, où tout le monde se retrouve au réfectoire, chaque groupe de diagnostic tend à se reconstituer autour de la table de repas et si, le soir, les membres d’un même groupe sortent, c’est généralement pour aller dîner ou boire, tous ensemble, au-dehors. Celui qui s’en excepte est mal vu. Les moniteurs sont sollicités et il leur arrivait souvent, jusqu’à ce que la rigueur psychanalytique leur fasse respecter la règle d’abstinence, de se mêler aux agapes de cette communion laïque dans laquelle culmine, comme nous l’avons montré dans le chapitre précédent, l’illusion groupale. Pourquoi ces repas collectifs se déroulent-ils – pas toujours cependant – dans une atmosphère de « fête », c’est-à-dire pourquoi sont-ils, au sens rigoureusement étymologique, un festin et une festivité ? Les participants mangent littéralement le groupe, dont ils n’arrêtent pas de parler pendant qu’ils engloutissent boissons et victuailles. Ils ne se sentent plus paralysés ou sérieux, comme pendant les séances. Ils parlent d’eux plus librement. Ils blaguent, ils flirtent, ils extériorisent une bonne part des affects qu’ils avaient jusque-là gardés pour eux. Un interdit est comme levé, l’interdit de mordre la mère, l’interdit d’absorber qui vous aime et dont on aimerait ingérer le pouvoir, le savoir et l’immortalité. L’illusion formative, dont nous avons étudié la forme à notre avis la plus « pure » dans la fantasmatique de la formation psychanalytique (Anzieu D., 1973), vise précisément à obtenir ces trois attributs par l’identification projective à la mère fantasmée toute-puissante.

Le mythe freudien exposé dans Totem et Tabou, celui de la horde primitive, puis du meurtre du père par les frères unis, las de son despotisme et de son refus de partager les femmes, et enfin du repas où le corps est en commun dépecé et dévoré et où, du même coup, la loi se trouve intériorisée, ce mythe peut ici nous éclairer au prix de quelques aménagements. Il n’est guère de groupes dans lesquels on ne le retrouve à un moment ou à un autre sous diverses variantes. Béjarano (1972, p. 132) a formulé l’hypothèse que ce mythe correspond à un fantasme qui serait spécifique et fondamental des situations groupales ; nous-même l’avons mis en évidence au cours d’une intervention sur un groupe réel (cf. le chapitre 9 A sur le fantasme du meurtre du père). Mais Freud avait tiré ce mythe du côté œdipien, afin de montrer que le complexe d’Œdipe était tout autant le noyau de la culture que de l’éducation et de la névrose. Nous pensons que le mythe freudien est une restructuration effectuée après coup, lors de la phase œdipienne, d’un fantasme de la phase orale. Le proto-groupe est bien une horde, non pas réelle, mais composée fantasmatiquement de la mère (ou des parents combinés) et de ses enfants nés et en gestation.

Certaines colonies d’insectes pourraient en fournir des métaphores. La mère est ici un objet partiel, avec lequel l’enfant entretient une relation fusionnelle. Le proto-groupe se développe le long de la série des équivalences : sein = pénis = enfant = excréments. Nous pensons étudier dans un travail ultérieur le fantasme qui est au terme de cette évolution, celui du groupe-sein-dépotoir (en nous inspirant de la notion de sein-toilettes introduite par Meltzer, 1967). Pour revenir au proto-groupe-sein-horde, nous avons constaté que, pour les groupes chez qui domine cette fantasmatique, le moniteur a peu d’importance et qu’il est facilement tenu à l’écart s’il ne cède pas à la sommation de s’intégrer comme participant ordinaire. Par contre, le groupe y devient l’objet pulsionnel par excellence, il est tout, il peut tout, il homogénéise, il uniformise : tantôt nouvelle déssse-mère à adorer, dont le culte se célèbre par des banquets, tantôt nouvelle Médée prête à dépecer ses petits frères si l’on se met en travers de son absolue volonté. Le vécu des participants peut se résumer d’ailleurs à ce moment-là en deux formules inverses et complémentaires : « le groupe nous nourrit », « le groupe nous mange ».

Tout autre est la fantasmatique œdipienne dans les groupes. Le moniteur, auquel s’oppose un leader, porte-parole de la résistance, apparaît comme le personnage central. Son autorité, ses règles, ses interprétations sont contestées. Le transfert central devient plus important que le transfert sur l’objet-groupe. La transgression est moins recherchée dans un repas en commun avec ou sans lui que dans des duos amoureux qui se développent sous son nez. La séduction, la provocation, l’exhibitionnisme occupent le devant de la scène. La table, si table il y a encore, n’est plus une fin en soi, mais entre dans la catégorie des plaisirs préliminaires. Le meurtre symbolique du père, la société fraternelle et juridiciante, la différenciation des sexes et des rôles, tout cela s’observe bien alors dans les groupes – mais sans plus aucune dévoration.

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Les considérations qui précèdent concernant certaines particularités de la fantasmatique groupale chez des sujets en formation auraient à être complétées par une évaluation du rôle de la fantasmatique orale chez les formateurs eux-mêmes. Un tel travail a été mené à bien par René Kaës (1973 a), dans la seconde de ses quatre Etudes sur la fantasmatique de la formation et le désir de former, lorsqu’il traite du « formateur-sein », du « fantasme du pélican » et de la formation « envieuse ». L’alternative dégagée par Mélanie Klein entre l’envie et la gratitude lui apparaît être une clef pour comprendre la problématique propre du formateur. « Identifié à la mère nourrice, le formateur répète dans le scénario fantasmatique de la formation le plaisir et l’angoisse liés au rapport au sein et au sevrage. En échange de la nourriture qu’il peut, comme sa propre mère l’a pu faire, donner ou refuser, le formateur entend recevoir de ses “nourrissons” amour et gratitude, à moins qu’il n’exerce sur eux le plaisir sadique de les en priver ou de les en gaver… » (Ibid., p. 29-30).

Cette alternative nous semble assez heureusement rendre compte des deux « déviations » les plus couramment rencontrées dans la pratique formative, le psychosociologisme et le psychanalysme. C’est chez certains formateurs d’orientation psychosociologique que la première tendance – nourrir abondamment les autres afin de s’assurer leur gratitude – est la plus visible. Ils prolongent volontiers les réunions au-delà des horaires annoncés. Ils multiplient les explications, les commentaires, voire les exhortations, non seulement en séance mais, auprès des participants les moins convaincus, dans les coulisses. Ils terminent les sessions par un apologue, par une exhortation nourrie de mythologie, par un résumé de l’évolution supposée du groupe, par une projection des graphiques établis à partir des moyennes des notes de satisfaction que les stagiaires ont été éventuellement invités à émettre par écrit après chaque séance. Ils leur remettent en partant un document comportant le compte rendu de ce qui s’est passé, le texte des conférences ou des tables rondes par lesquelles il a pu être jugé nécessaire d’occuper les soirées, une bibliographie sur les problèmes de la formation et de la dynamique des groupes, enfin la liste des noms et adresses des participants pour que ceux-ci puissent se retrouver et, en le commémorant, continuer de consommer ensemble le « bon » groupe qu’ils ont eu. Ces diverses attitudes obéissent à un même mobile : en donner toujours plus. A l’avidité infinie des stagiaires espérant combler la faille sans fond de leur manque fondamental (ou, pour dire les choses avec plus de rigueur psychanalytique, espérant annuler les marques de cette première castration qu’est la séparation de la mère) répond le dévouement sans borne, l’oblativité de Danaïde chère à ce type de formateur et dont le but dernier est de lier définitivement à soi par une dette de reconnaissance ceux à qui il a été tant donné. La demande d’amour de niveau oral nous semble être une composante normale et importante de la vocation du formateur. Mais quand elle devient excessive, quand l’activité de celui-ci est constamment subordonnée à la recherche à tout prix d’une satisfaction de cette demande, le formateur est alors captif de ce que Kaës a dénommé le fantasme du pélican, nourrissant ses petits de sa propre chair, heureux de s’offrir à être, jusqu’à épuisement, dévoré. Les maîtres de l’enseignement scolaire, eux aussi, ne se déclarent-ils pas volontiers, surtout à l’époque actuelle, « vidés » par la « demande orale épuisante » de leurs élèves-suçons, ne clament-ils pas, non moins avidement, leur besoin de « recharger leurs batteries », en se nourrissant… de formation permanente ! Epuisés en fait par leur propre fantasme, venu répondre à la lettre au fantasme de leurs petits, d’être des nourriciers détruits par le nourrissage (Ibid., p. 30-31). De même, les formateurs d’adultes appartenant à cette tendance aiment-ils terminer un séminaire dans un état de grande fatigue physique et psychique et boire, quand les stagiaires prennent congé, le petit lait de leurs louanges et de leurs chaleureux remerciements. L’opportunité de la recherche d’un « good bye effect » a d’ailleurs été discutée et contestée depuis assez longtemps aux Etats-Unis par des disciples mêmes de Kurt Lewin.

A l’autre extrême, le psychanalysme – qui n’est pas l’apanage des seuls psychanalystes mais que l’on trouve chez des moniteurs désireux de jouer au psychanalyste sans en avoir la formation ni la pratique – induit, chez le moniteur, sous la raison de la neutralité et de l’abstinence, une indifférence que les participants ressentent comme rejetante. De même, l’enseignant, qu’il profère, comme c’est à la mode depuis 1968, un « je ne sais rien » ou qu’il renonce à communiquer son savoir afin d’amener les enseignés à sortir de leur passivité et à apprendre par eux-mêmes, ne peut, s’il n’a pas au préalable amené les échanges entre participants de son groupe au niveau d’une relation d’objet œdipienne, que développer, chez ceux à qui il ne donne rien de ce qu’il est destiné à apporter, l’envie destructrice. C’est ce que Kaës appelle la formation « envieuse » (Ibid., p. 31-33). Dans les séminaires de formation, beaucoup de moniteurs tirent de grandes satisfactions de leur pratique et du travail avec leurs coéquipiers, surtout quand cette pratique, ce travail sont éclairés et rendus plus assurés par la théorie, la clinique et la technique psychanalytiques. La fantasmatique collective qui se trouve alors réveillée chez les participants est celle de la mère qui retient en elle l’objet de sa jouissance, réservant celle-ci pour elle ou pour de ? partenaires privilégiés (mari, amants), jugeant ses « petits » indignes ou incapables de la partager. Que soit déchirée cette mère gardant enfermé dans son ventre ce qu’il y a de bon et de fort, que ce bon et ce fort soient anéantis plutôt que quelqu’un d’autre les consomme et point nous : tel est le contenu latent qui trouve alors généralement chez les stagiaires son expression sous forme d’un fantasme de casse. Un formateur qui se veut sans désir pour ceux qu’il forme est en fait mû par un désir muet – à l’instar de la pulsion de mort dont ce désir relève et dont Freud a noté combien elle aime opérer en silence –, le désir de garder en gestation, à l’état de non nés, ceux à qui il est supposé permettre, précisément, une seconde naissance.

Cette problématique interne du formateur cesse de faire obstacle à son travail s’il en prend conscience, à quoi contribue le travail d’interanalyse entre collègues à l’occasion des séminaires réalisés en commun. Elle peut alors devenir un instrument de compréhension des modèles fantasmatiques sous-jacents aux groupes de formation. Une telle expérience a d’ailleurs conduit ceux qui l’ont pratiquée à voir dans ces modèles des dérivations groupales des théories sexuelles infantiles décrites pour la première fois par Freud (1908) : c’est à cette conclusion qu’aboutissent René Kaës (1973 a) dans la dernière de ses Quatre études sur la fantasmatique de la formation et le désir de former, Roland Gori (1973 b) dans ses Théories sexuelles spiritualistes et nous-mêmes à propos de la Fantasmatique de la formation psychanalytique (Anzieu D., 1973). Pouvait-il, d’ailleurs, en être, dans ce domaine, autrement13 ?

6. Les fantasmes de « casse »

Présentation de l’observation n° 8

L’existence, dans les groupes de formation, de fantasmes de casse a été découverte dès septembre 1967. Que ces fantasmes représentent la forme spécifique sous laquelle l’angoisse de castration – ou mieux de destruction – se manifeste dans les situations groupales a bien été saisi sur-le-champ mais leur fonction n’a pu être comprise que plus tard, quand nous avons été enfin en possession d’un corps de concepts permettant de rendre compte des processus psychiques inconscients groupaux.

Cette observation concerne un séminaire de perfectionnement de formateurs, d’une durée d’une semaine, en internat, où je remplissais le rôle de coordinateur général. Le séminaire comprenait une dizaine de moniteurs et observateurs et une trentaine de participants. Ces derniers étaient à peu près tous soit formateurs de métier, dans l’industrie, l’éducation spécialisée, l’hygiène mentale et sociale, soit amenés par leur profession ou leur vocation à assumer, entre autres, des tâches de formation. Pendant toute la durée du séminaire, ils étaient répartis en trois petits groupes d’une dizaine de personnes. Au cours d’une même journée, chaque groupe avait alternativement des activités de discussion non directive, dénommées groupe de diagnostic (deux fois par jour) et des exercices de psychodrame (une fois par jour). Le moniteur et l’observateur de chaque groupe n’étaient pas les mêmes pour ces deux types d’activités. Au début de chaque après-midi les moniteurs et observateurs des groupes de diagnostic et de psychodrame se réunissaient sous ma direction pour se communiquer l’essentiel de ce qui s’était passé depuis vingt-quatre heures dans leurs groupes et pour mettre l’équipe organisatrice en état de pouvoir tenter de « saisir le séminaire dans sa totalité », car tel était le but explicitement fixé. A chaque fin

d’après-midi, une réunion générale, dite à l’époque séance de régulation et que nous appelons depuis réunion plénière, rassemblait tout le monde, participants, moniteurs et observateurs. Destinées à faire le point du séminaire et à aborder en commun l’étude des problèmes communs, ces séances furent en fait, pour la première fois, menées délibérément par moi-même comme un groupe de diagnostic élargi à quarante personnes. Ce fut là l’origine du « groupe large » psychanalytiquement conduit (Anzieu, 1974 c).

L’observation, qui va être reproduite ci-dessous in extenso, a été écrite par moi-même dans les jours suivants le séminaire, à partir de notes prises au fur et à mesure et de résumés, rédigés chaque matin, des deux réunions de la veille dont j’avais la responsabilité, la réunion générale de régulation et la réunion de l’équipe des moniteurs. L’interrelation entre un groupe large (réunion générale de régulation) et un groupe restreint présent en son sein (équipe de moniteurs) se trouve ainsi constituer un des champs, non prévu au départ, de cette observation.

Deux des concepts avec lesquels je travaillais plus particulièrement à l’époque étaient celui de résistance au changement et celui du petit groupe comme moteur du changement social. Ces concepts, empruntés à Kurt Lewin, étaient alors appliqués à la cure psychanalytique individuelle par Daniel Lagache (1967), qui venait de publier son article « Pour une étude sur le changement individuel au cours du processus psychanalytique », et par Daniel Widlöcher, qui commençait la rédaction de son travail sur Freud et le problème du changement (1970). Primitivement destinée à un recueil, qui ne vit pas le jour, sur Psychanalyse et Changement, mon observation visait alors à « montrer comment et combien la théorie, la technique, ia clinique psychanalytiques sont bien plus éclairantes et efficientes [que la perspective lewinienne] en ce qui concerne la compréhension et le maniement des processus de changement dans les groupes, c’est-à-dire qu’elles en fondent l’interprétation ».

Par ailleurs, la conduite des réunions générales dans les séminaires posait à l’époque plus de problèmes que maintenant. Contemporaines de l’introduction en France, dès 1956, des premiers séminaires de formation par les méthodes de groupe, les séances collectives non directives, dites de régulation, étaient une plaie pour les organisateurs et les participants. Loin de « réguler » quoi que ce soit, elles suscitaient désarroi, colère, ou fuites massives. Elles furent rapidement supprimées ou transformées, comme la présente observation en montrera la survivance, en exposés-débats, en réunions sur thème conduites dans le style « panel » ou « Phillips 66 », en table ronde avec la participation d’invités extérieurs, en séances de ciné-club. Ma proposition de les conduire comme un groupe de diagnostic avait soulevé des résistances importantes chez la plupart de mes coéquipiers. La responsabilité m’en avait été confiée pour me faire plaisir, mais avec une réticence inquiète et Réprobatrice. On avait maintenu le principe d’un thème général à assigner au séminaire et donc à ces réunions. Celui qui avait été retenu restait heureusement assez vague : « la formation ». Mon attitude tout au long des réunions de régulation fut un compromis entre une direction assez classique de la discussion selon le style « coopératif » et une conduite psychanalytique, sur un mode exclusivement interprétatif. Un des résultats de ce séminaire fut d’ailleurs l’adoption définitive de ce dernier mode pour la conduite des réunions générales, qui perdirent désormais leur nom de « séances de régulation » au profit de celui de « réunions plénières ».

Voici donc le texte de 1967. Je n’y ai apporté aucune modification de fond, j’ai seulement amélioré parfois le style. Dans ce texte, je dis « je » quand je rapporte ce que j’ai dit ou fait au même moment pendant le séminaire ; je dis « nous » quand j’expose mon point de vue après coup de commentateur sur ce qui s’est passé pendant le séminaire.

Texte de l’observation n° 8

La première journée

La première journée s’achève, non par une séance de régulation, jugée prématurée à ce moment-là, mais, à titre de transition, et d’anticipation des problèmes, par une conférence, prononcée par moi-même, sur quelques points concernant l’historique et la problématique de la formation. La conférence est suivie d’un débat, auquel la participation reste faible mais où commencent de s’entrevoir les thèmes qui préoccupent les participants et les motifs qui les ont incités à s’inscrire au séminaire. La conférence est d’ailleurs présentée par moi comme n’ayant pas d’intérêt en elle-même et lue sur un ton lent et terne, ce qui provoque chez les participants une frustration, source de régression fantasmatique, et, chez mes coéquipiers, qui attendaient beaucoup plus de mes talents de conférencier, une déception.

La seconde journée

a. La seconde journée comporte deux réunions générales. Avant le dîner a lieu la première séance de régulation proprement dite. Nous allons exposer le contenu manifeste de cette séance, avant de nous interroger sur son contenu latent. Invités par moi à parler des problèmes qu’ils se posent, les participants commencent par adresser des questions aux organisateurs : Quelles règles ont présidé à la répartition des participants entre les trois groupes de diagnostic ? Selon quels critères les inscriptions ont-elles été acceptées au séminaire ? A-t-on refusé des candidats ? Peut-on évaluer les résultats d’une telle formation ? Les groupes composés en majorité de psychologues ne sont-ils pas différents des groupes « naïfs » ? Pourquoi les gens viennent-ils à de tels séminaires ? Par quels canaux de recrutement ?

Y a-t-il des stades d’évolution des groupes de diagnostic ? Y a-t-il des différences d’évolution entre les trois groupes de diagnostic du séminaire ?

Sur chacune de ces questions s’ébauche un échange de vues, d’abord avec le régulateur seul (moi-même), ce qui prolonge la situation de la veille (exposé-débat), puis avec d’autres organisateurs et participants. Plusieurs font remarquer que la discussion reste « scolaire » (on interroge le maître pour essayer d’obtenir son savoir) et qu’on ne parle pas de l’expérience du séminaire en tant que telle.

Une discussion s’engage alors sur la comparaison entre le groupe de diagnostic et le psychodrame, entre leurs animateurs, entre leurs déroulements ; et aussi sur les avantages et inconvénients de maintenir la même composition du groupe pour ces deux types d’activités. Ce point constitue en effet une des originalités du séminaire par rapport aux réalisations habituelles de ce type. Les participants en demandent la justification d’avance (au lieu de faire l’expérience pour en tirer une opinion fondée) et comme cette justification ne leur est évidemment pas fournie, ils s’apprêtent à la contestation.

La possibilité pour les participants de changer éventuellement quelque chose dans le programme du séminaire est évoquée. La formule du séminaire leur laisse toute liberté à l’intérieur d’un cadre donné : mais ont-ils la liberté de changer ce cadre ? Le « staff » (c’est-à-dire, dans le jargon employé par certains moniteurs et aussitôt repris par les stagiaires, 1’ « équipe des organisateurs »), si tolérant en apparence, le leur permettrait-il vraiment ? Quelles raisons pourraient amener les participants à formuler cette demande ? Quelles raisons pourraient amener le « staff » à la refuser ? La résistance au changement ne serait-elle pas la plus forte chez le « staff » s’il était question de toucher à ce qu’il a conçu ? L’usage du mot anglais « staff » est critiqué par des puristes. Un participant militaire propose de s’en tenir au terme français : « état-major ». Des associations libres collectives fusent sur « staff » et sur « état-major » et la séance s’achève dans un brouhaha joyeux.

Le contenu latent, dont ce contenu manifeste est la transposition par condensation, nous est apparu après coup, c’est-à-dire au fur et à mesure que le séminaire avançait, comme étant vraisemblablement le suivant. Nous, les participants, serons-nous capables de changer ? Les organisateurs seront-ils capables de nous faire changer ? N’a-t-on accepté que des gens capables de changer ? Les incapables seront-ils fichus à la porte ? A-t-on composé les groupes de telle façon que, du heurt des personnalités, sortent les plus grands changements ? A la fin, aurons-nous la preuve objective, scientifique que nous aurons changé ? Les psychologues, déjà avertis des méthodes du séminaire, n’ont-ils pas encore plus de mal que les autres à changer ? Les trois groupes vont-ils changer pareillement ? Et d’abord vient-on pour changer ou simplement pour savoir ? Mais, ce qu’ils savent, les organisateurs consentiront-ils à nous le dire ? Ceci sous-tend la première phase de la discussion.

La seconde phase correspond à un infléchissement de la préoccupation collective inconsciente : qu’est-ce qui change dans ce séminaire par rapport à d’autres séminaires antérieurs de ce type ?

La troisième phase est constituée par le renversement en miroir de la première série de questions : les organisateurs accepteraient-ils d’être changés par nous ? La résistance au changement n’est-elle pas plus forte chez l’expérimentateur que chez le cobaye ?

Ainsi la fantasmatique probable du groupe à ce moment-là est en rapport avec la peur de changer. Sa structure est bi-valente. « Sommes-nous libres de changer ? a pour revers : « sommes-nous condamnés à changer ? » Un premier volet du diptyque est constitué par la peur d’être incapable de changer ? » a pour revers : « Sommes-nous condamnés à changer ? » teurs. Le second volet est représenté par la peur d’être capable de changer, c’est-à-dire la peur d’être métamorphosé en un autre être, analogue à la peur enfantine d’être changé en animal, thème dont les contes et légendes se font volontiers l’écho. Cette double peur est projetée sur le « staff ». Le premier affect reste conscient : « le” staff” nous laisse-t-il libres de changer » devient « sommes-nous libres de changer le programme du staff » ? Le second affect, qui est l’angoisse de morcellement, reste inconscient, c’est-à-dire informulé. Il sera verbalisé seulement le cinquième jour, mais toujours sous forme d’une projection : « le “staff” est miné par des désaccords internes, c’est lui qui est morcelé, c’est son morcellement qui nous gagne ».

b. Après le dîner a lieu une nouvelle réunion générale. On projette le court-métrage de Reichenbach Les Marines, consacré aux méthodes de formation des fusiliers marins américains. Reichenbach évoque un épisode contemporain du tournage : un sergent de cette école militaire, en imposant imprudemment une marche de nuit, a fait noyer plusieurs élèves. Le cinéaste termine en apostrophant le spectateur : si vous aviez fait partie du jury qui a eu à connaître de la responsabilité de ce sergent, quel eût été votre verdict ?

Le film est suivi d’une discussion de style ciné-club, animée par l’observateur général du séminaire. Cette discussion s’appesantit sur le problème de savoir si, quand on veut former des tueurs, la méthode la plus efficace n’est pas celle qu’illustre le film : dépouiller les candidats de leur personnalité, leur apprendre à faire peur pour ne plus avoir peur eux-mêmes ? Toute formation n’est-elle pas une initiation, c’est-à-dire d’abord un dépouillement du vieil homme, ou mieux, le nécessaire dépouillement de l’enfance pour devenir moi-même un adulte ? Toute formation n’est-elle pas une dé-formation par un modèle imposé de l’extérieur, une aliénation de l’individu ? Bien que prônant des méthodes inverses des « Marines », la formation aux relations humaines ne tente-t-elle pas de modeler un certain type d’homme, un certain type de relations humaines, définis à l’avance ?

Le reflet des problèmes du séminaire est ici si transparent qu’il n’est pas la peine de traduire.

Un fait beaucoup plus significatif est que le débat a porté sur tout, sauf sur la question posée par Reichenbach : quand on fait de la formation, ne risque-t-on pas une certaine « casse » ? Quelle est la responsabilité des formateurs dans cette affaire ? Cette omission est le signe qu’une fantasmatique commune est à l’œuvre. Mais les organisateurs ne se rendent compte de cette omission que le lendemain matin et ne soupçonnent la nature de cette fantasmatique que le lendemain soir : de quels « accidents » prend-on le risque quand on s’expose à « subir » une formation ? Il est en effet difficile pour des moniteurs de groupe, même psychanalystes comme le sont la plupart d’entre nous dans ce séminaire, d’identifier tout de suite l’angoisse de castration lorsqu’elle est à l’œuvre collectivement. Nous verrons qu’ils ont dû partager eux-mêmes cette angoisse pour pouvoir la reconnaître et la faire reconnaître.

La troisième journée

a. La troisième journée comporte la réunion générale de régulation avant le dîner et une longue réunion du « staff » après le dîner.

La séance de régulation se déroule dans le style de la veille. Un participant demande quelle est l’incidence de la présence ou de l’absence d’une table sur les séances de groupe de diagnostic. Moniteurs et participants familiers de ces deux expériences ont un bref échange de vues sur ce problème. Comme toujours dans une discussion non directive, un problème général discuté dans un groupe n’est évoqué que parce qu’il est la transposition du problème particulier que ce groupe vit concrètement ici et maintenant. Mais le groupe ne peut pas en parler d’une façon concrète, c’est-à-dire comme était là son problème actuel : il se défend en le transformant en problème général et abstrait. Quel est donc ici le problème concret sous-jacent ? C’est un fait que les séances de groupe de diagnostic se tiennent autour d’une table et que les séances de régulation ont lieu sans table (les participants sont en effet disposés en deux anneaux concentriques autour d’un espace vide). Le problème du groupe est clair : quelle différence y a-t-il, s’il y en a une, entre le groupe de diagnostic restreint et cette forme de groupe de diagnostic généralisée à quarante personnes ? Sommes-nous toujours en groupe de diagnostic ? C’est-à-dire sommes-nous toujours libres de ce que nous voulons mais en même temps condamnés à nous exprimer par la parole ?

Revenons à la suite du contenu manifeste. La discussion aborde un thème, qui implique environ une moitié des participants et des organisateurs : que peuvent faire dans leurs entreprises, dans leurs organismes professionnels, les gens qui ont reçu une formation, s’ils se heurtent à un milieu, à une structure, qui leur interdisent de développer les effets de cette formation ? Cette question correspond à un problème réel dans leur vie professionnelle pour plusieurs formateurs de métier. Elle est aussi la généralisation du problème « hic et nunc » du séminaire : pourquoi les participants n’arrivent-ils pas à transposer dans la séance générale de régulation ce qu’ils ont acquis dans les séances restreintes de groupe de diagnostic et de psychodrame ? Ce que nous apprenons ici bien péniblement, à quoi bon l’acquérir – demandent les stagiaires – si, revenus dans notre lieu de travail, nous rencontrons des conditions adverses qui nous empêchent d’exercer ce que nous avons appris ? La formation ne risque-t-elle pas de nous laisser déchirés, impuissants et malheureux ? Il y a une contradiction fondamentale entre la formation reçue ici, qui nous oblige à changer nous-mêmes, et le cadre organisationnel de notre métier, qu’il nous est impassible de changer aussi bien « formés » soyons-nous. Le renversement en miroir qui avait clos la première séance de régulation s’éclaire mieux. L’alternative bien connue : « se changer soi-même » ou « changer l’ordre du monde », se fige en un dilemme : « Si je me change d’abord moi-même, cela ne me sert ensuite de rien, car l’ordre du monde est inamovible. Si l’on changeait d’abord l’ordre du monde, cela me dispenserait d’avoir à changer moi-même. De toute façon, ne changeons pas. » Le tout transmué dans une projection : c’est au « staff » de changer son organisation et ses méthodes, ce n’est pas à nous de changer nos habitudes et notre manière d’être.

Le débat sur ce thème au cours de la séance de régulation est arrêté par la remarque d’un participant dont la position est ambiguë, mi-participant, mi-moniteur : il est en effet dans la vie professionnelle le collègue de plusieurs organisateurs et il a été invité par eux à venir à ce séminaire pour faire l’expérience d’être participant. Sa déclaration reflète cette position ambiguë : il donne une ébauche d’interprétation comme s’il était déjà moniteur de groupe de diagnostic, ce qu’il se prépare à devenir ; mais il la donne incomplète et sans doute inopportune. Selon lui, et c’est vrai, la présente discussion sur les difficultés générales du formateur est une fuite par rapport à la situation ici et maintenant ; ce que l’on a à faire en séance de régulation, c’est à parler, entre participants des trois groupes de diagnostic d’une part, entre participants et organisateurs du séminaire d’autre part, de l’expérience que l’on est en train de vivre. Cette déclaration rencontre l’approbation générale mais son application se heurte à d’insurmontables difficultés. Ce qu’on voudrait faire (à savoir : dire ce qui se passe), on ne sait comment le faire et on n’arrive pas à le faire. Diverses solutions pratiques sont vainement tentées : faire parler les moniteurs de chaque groupe de diagnostic (mais la règle est rappelée qui veut que chaque activité ait lieu en son ordre, que l’on parle du groupe de diagnostic dans les séances de groupe de diagnostic, et que, dans les séances générales de régulation, on parle des questions qui relèvent du séminaire dans son ensemble) ; comparer ces moniteurs (l’angoisse de morcellement entre pour la première fois dans le discours du groupe) ; demander à un participant de chaque groupe de faire le récit de son groupe (la curiosité infantile de savoir ce qui se passe dans la chambre voisine apparaît également pour la première fois).

L’échec du groupe large à remplir son programme rend les participants amers. C’est un cri général : les séances de régulation ne marchent pas ; il faut y changer quelque chose. Y changer quoi ? La structure. C’est la structure qui nous empêche de fonctionner comme elle empêche celui qu’a été formé d’appliquer dans son entreprise la formation reçue. Cette disposition informelle, un si grand nombre de gens assis en rond sans table entre eux, voilà qui ne peut pas durer. Il faut structurer tout cela, mettre une table au milieu, y déléguer des représentants, hiérarchiser la discussion. Plusieurs formateurs de métier se proposent pour donner des conseils au staff sur l’organisation des réunions, pour l’inciter à revenir aux bonnes méthodes classiques du « panel », du « Phillips 66 ». Mais il y a plus. Pourquoi ces réunions de régulation ne marchent-elles pas ? Parce que le régulateur ne fait pas son travail. Peut-être même parce qu’il ne le connaît pas. Un torrent d’effroi déboule sur tout le séminaire, organisateurs y compris. Si Anzieu perdait les pédales ? Si le superformateur de qui nous sommes venus humblement et avidement recevoir la leçon, s’il en savait encore moins que nous ? S’il jouait les apprentis sorciers, en instaurant ces séances de régulation qu’on n’a jamais vu marcher dans un séminaire, qu’il a présentées comme étant l’originalité de celui-ci, et qu’il ne sait pas plus faire marcher qu’un autre ? Un des participants les plus fins et qui désormais va être au plus près de comprendre la dynamique profonde des choses, amène à énonciation ce nouveau renversement en symétrie, qui mobilise l’agressivité diffuse du groupe en la concentrant sur un bouc émissaire : « Si ça ne va pas, c’est de la faute d’Anzieu. » C’est l’heure d’arrêter la séance ; c’est aussi un bon moment pour la ponctuer. Je l’arrête donc.

Passons au contenu latent dont le contenu manifeste est cette fois-ci non plus la condensation mais le déplacement. Le plus intéressant n’est pas de constater le mécanisme, si souvent décrit et qui saute aux yeux ici, du général rendu responsable de la défaite, du prophète traîné dans les orties, c’est-à-dire une des innombrables variantes d’un « mythe » constituant de tout groupe, le mythe du meurtre du père. Encore qu’il convienne de remarquer que ce qu’on a à recevoir de quelqu’un (en quoi consiste la formation), on ne se l’approprie pleinement qu’après avoir rompu la dépendance envers lui, qu’après avoir tué symboliquement l’autorité de son image en même temps que l’image de son autorité. De remarquer aussi que la possibilité de mutation du « sacré » en « grotesque » est une des caractéristiques des processus de l’imaginaire collectif. L’échec de cette séance de régulation requiert une explication plus spécifique. La fantasmatique qui paralyse le groupe est maintenant certaine et la vraie cause de l’échec de cette séance est que cette fantasmatique est demeurée présente mais silencieuse. Dans un groupe qui ne marche pas, il y a toujours un fantasme tu. L’angoisse est toujours une parole rentrée ou manquée. Quelle était donc la chose à dire en séance de régulation, chose relative à l’expérience vécue du séminaire, objet déjà de conversations de couloir aussi bien entre participants qu’entre animateurs, mais dont nul n’a pu ou su se faire le porte-parole en réunion générale (malgré la règle rappelée de « restituer » au groupe plénier les conversations particulières ayant pour objet ce groupe) ? C’est une série de questions réprimées : peut-il y avoir formation sans qu’il y ait de la « casse » ? Quel est le pourcentage de « casse » habituellement obtenu et toléré par l’équipe organisatrice ? A quel taux de « casse » faut-il s’attendre dans ce séminaire-ci ? Les questions sont restées sur le bout de la langue. La crainte de subir la casse en même temps qu’on subit la formation s’est alors inversée et complétée en crainte d’être mû par le désir de la casse quand on agit comme formateur. Cette complémentarité de la crainte et du désir de la casse est facilitée, pour le groupe, par l’identification des participants, formateurs de métier, aux « super-formateurs » que représentent par eux les organisateurs du séminaire… C’est seulement maintenant que le mécanisme du bouc émissaire trouve son explication complète : la crainte de subir la « casse » est restée muette (d’où l’importance que va prendre le thème du « sourd-muet » dans un groupe de psychodrame, puis dans tout le séminaire) ; c’est seulement la crainte complémentaire et symétrique de désirer infliger la « casse » qui a pu venir à la parole : « Anzieu le fait exprès si la régulation marche mal ; il désire la casse ; c’est ce qu’il appelle la formation ; et, ô horreur, nous, ainsi formés par lui, allons à notre tour, redevenus formateurs, être emportés par notre désir de casser ceux que nous avons à former ! ». Tel est sans doute le contenu latent de la phrase explicite : « Si ça ne va pas, c’est la faute d’Anzieu. »

b. Après le dîner, le « staff » se réunit dans la salle de régulation. Quelques participants viennent jeter un coup d’œil par la fente des portes ; d’autres – ils le rapporteront le lendemain en séance plénière – parlent plaisamment de percer un trou dans le mur pour épier ce qui se passe quand les organisateurs s’enferment ensemble ; finalement, ils bloquent de l’extérieur les taquets des portes de la salle : puisque les organisateurs veulent être enfermés en tête à tête, eh bien, qu’ils le soient réellement. Ceux-ci ne s’en apercevront qu’en sortant.

La discussion au sein du « staff » est tendue. Le vertige de l’échec possible du séminaire a atteint quelques.moniteurs, et aussi la crainte que je ne tienne pas le coup. Très vite le fantasme de casse est reconnu, ainsi que l’urgence de le dire. Mais par similitude avec ce qui vient de se passer dans la réunion générale, peut-être même par contagion, quelque chose va rester sous-entendu dans la réunion du « staff », quelque chose que ma position de président de séance m’empêche d’écouter à travers les phrases et que mes camarades me « restitueront » seulement le séminaire une fois terminé : la crainte fantasmatique du « staff » que le « patron » ne soit fatigué, démotivé, dans ses « mauvais » jours, qu’il ne cherche inconsciemment à saborder et le séminaire et l’équipe (le problème de savoir jusqu’où on voulait travailler en équipe avait été explicitement posé au cours de nos réunions préparatoires), en un mot qu’il ne veuille inconsciemment la casse.

Devant ce reproche implicite (qui est aussi celui, explicite, des participants), le « staff » reste muet et je reste sourd. Je réfrène un reproche complémentaire et symétrique que je me contente d’adresser, moi aussi seulement dans mon for intérieur, à mes coéquipiers : celui de parler trop abstraitement au cours des réunions de régulation, de ne pas faire état devant les participants des données concrètes tirées des groupes restreints qu’ils animent alors qu’ils le font d’une façon très éclairante au cours des réunions de moniteurs à chaque début d’après-midi, bref le reproche de ne pas être assez aidé.

Deux tendances se font jour au sein de l’équipe. Leur affrontement est l’écho indirect de l’antagonisme de ces deux reproches, le biais que ceux-ci trouvent pour se manifester. Comme toujours aussi dans les groupes, les positions antagonistes à l’égard de la fantasmatique actuelle du groupe, si elles demeurent inconscientes c’est-à-dire non verbalisées, s’incarnent dans des antagonismes de personnes et d’idées. Un des moniteurs plaide pour le maintien de la « pureté » méthodologique du séminaire ; l’équipe organisatrice, depuis qu’elle réalise des séminaires, a en effet peu à peu éliminé de leurs programmes toutes les « scories » inutiles : conférences, travaux pratiques, invocations mythologiques, études de cas, exercices de conduite des réunions, etc., pour ne conserver que les trois activités jugées essentielles à une formation en groupe : le groupe de diagnostic, le psychodrame, les séances plénières de régulation. Un autre moniteur oppose, à la « pureté » qui peut conduire au suicide, l’ « efficacité » : ce qui compte selon lui, c’cst avant tout que le séminaire réussisse ; il faut que les participants, dont certains ont payé cher pour s’inscrire, partent satisfaits ; ils demandent que nous organisions les débats, que nous instituions un panel, que nous donnions des sujets de discussion ; eh bien, faisons-le ; il faut effacer la mauvaise impression produite par ces séances de régulation qui s’effilochent à tous vents ; préservons à tout prix notre réputation. Une altercation éclate entre ces deux moniteurs ; ils s’opposent sur les principes, sur la méthode, sur l’esprit ; ils s’opposent aussi pour des raisons de caractère qui les ont déjà faits se heurter à une occasion antérieure. Ceci a laissé subsister entre eux un contentieux non liquidé. Il s’en aperçoivent au cours de la discussion, l’arrêtent, et ils iront régler en tête à tête après la réunion ces séquelles du passé.

Je sors alors de mon rôle de président de séance où je m’étais confiné et j’expose à mes coéquipiers ma pensée en ce qui concerne la conduite des séances de régulation. Premièrement, quelles que soient les critiques dont je fasse l’objet, je maintiens contre vents et marées, c’est-à-dire contre l’assaut de l’imaginaire des participants, ces séances de régulation et j’en reste le régulateur. Deuxièmement, les critiques, comme tout ce qui se passe dans ces séances, sont des phénomènes transférentiels et demandent à être écoutés comme tels. Troisièmement si les participants n’arrivent pas, au cours de ces séances, à dire ce qu’ils ont à dire, les moniteurs pourraient au contraire s’engager davantage dans ce qu’ils disent publiquement, serrer de plus près

L’hic et nunc des séances dans leurs interventions, afin d’enclencher dans le groupe l’émergence, toujours plus ou moins dramatique, de la parole vraie. Enfin, quatrièmement, je propose, formule que j’ai déjà d’autres fois appliquée avec bonheur, un psychodrame entre deux ou trois moniteurs (dont nous-mêmes) devant les participants, où l’on jouerait à la fois les discussions du « staff » et les problèmes du séminaire. Naturellement, je dis tout cela d’une façon plus confuse et plus compliquée que cela ne nous vient maintenant sous la plume.

Mes deux premiers points sont acceptés. Les deux autres ne sont pas retenus. Mon troisième point soulève des objections de la part des moniteurs de groupe de diagnostic. Au nom de la « pureté » technique, ils pensent que ce serait fausser les règles du jeu du groupe de diagnostic s’ils sortaient en réunion plénière de la neutralité requise par leur rôle dans le groupe restreint. L’un d’eux – le plus « puriste » en la matière – aurait même préféré ne pas être présent du tout aux réunions de régulation ; il a accepté, par solidarité, d’être là, mais il lui semble nécessaire de s’en tenir à une présence « effacée ». Ma quatrième proposition est écartée au nom de l’ « efficacité ». Il n’est pas utile, disent les uns, de se mettre à « déballer » devant les participants d’éventuels conflits entre membres du « staff » (notons là la complémentarité des craintes fantasmatiques du groupe large et du « staff » : au moment même où le groupe large renonce à épier les secrets du « staff », le « staff » renonce à la transparence de ses réunions pour le groupe large). On fait faire tous les jours du psychodrame aux participants, disent les autres ; montrons-leur autre chose qui puisse leur servir, par exemple un panel comme ils le réclament (sous-entendu : montrons-leur que nous savons faire marcher un panel, à défaut de savoir faire marcher les séances de régulation).

Cette réfutation de mes deux dernières propositions me désole. J’essaie d’argumenter mais en vain. J’éprouve le sentiment de prêcher dans le désert. Une fantasmatique informulée est en effet un désert qui rend vaines toutes déclarations ou propositions (autres que l’interprétation correcte de celle-ci) et qui donne à tout ce qu’on dit une couleur désagréable de prédication. Nous avons compris après coup ce qui sous-tendait la résistance de nos coéquipiers à notre proposition : gagnés par l’angoisse collective de la castration imaginaire, ils s’étaient mis à se défier de nous et à nous fantasmer impuissants. Nous étions d’ailleurs « branchés » à notre façon sur cette même fantasmatique, puisque nous les jugions timorés et faiblissants dans la tâche commune, à laquelle eux et moi étions attelés, de nous exposer ensemble à l’imaginaire du groupe pour qu’il se dépose en nous et pour que nous l’amenions à décantation dans notre discours.

Le lecteur peut douter de l’intérêt qu’il y a à voir rapportés tous ces détails. Précisons donc la nature de l’opération en cours à travers cette réunion du « staff ». Dans une cure individuelle, le psychanalyste débusque seul les fantasmes de son patient. Dans un groupe non directif restreint (groupe de diagnostic), le moniteur peut arriver à élucider seul les fantasmes des membres s’il y a une étroite collaboration entre le groupe et lui, mais il est plus sûr que lui soit adjoint un observateur non participant avec lequel il puisse dialoguer entre les séances ; la référence à un tiers aide le moniteur de groupe à se dégager des difficultés particulières qu’il y a à s’exposer à des fantasmes en groupe, soit que trop rigide, il s’en défende par l’intellectualisation, la mise à distance, l’imperméabilité, soit que, trop < poreux », il ne se trouve envahi et aveuglé par eux. S’il s’agit d’un groupe large, l’intervention d’une équipe est nécessaire pour parvenir à l’interprétation de la fantasmatique collective. D’une part, les membres de l’équipe exercent chacun une action diversifiée (par exemple dans le séminaire, ils animent des groupes restreints différents) ; cette action de fragmentation assouplit la massification du groupe et son infiltration par un fantasme figé ; elle permet à celui-ci de « bouger ». D’autre part, par déplacement et par condensation, la fantasmatique du groupe devient celle de l’équipe d’intervention : il reste à l’équipe de l’en dégager par la discussion, – travail d’accouchement de la vérité qui ne va pas sans approximations ni retouches, sans tension ni crise. Le « staff » peut à partir de là déclencher une maïeutique de tout le groupe large, c’est-à-dire apprendre aux stagiaires à entendre parler des fantasmes qui circulent entre eux et à pouvoir en parler eux-mêmes.

Une des caractéristiques des fantasmes en groupe est leur bivalence. Ils se développent selon un versant positif et selon un versant négatif. L’interaction des deux versants se produit selon des combinaisons diverses. Le passage brusque d’un pôle à l’autre en est une : par exemple, à la fin de sa deuxième séance de régulation, le fantasme de la toute-puissance d’Anzieu est passé dans le groupe du pôle positif (Anzieu sait, mieux que quiconque, ce qu’est la formation et il va nous l’enseigner) au pôle négatif (Anzieu ne sait pas et tout va mal à cause de son incapacité).

Dans la présente réunion du « staff », les deux versants sont simultanément présents et développent un couple de forces opposées. Ceci amène nécessairement la réunion vers un compromis, reflet de l’équilibre des positions du « staff » par rapport à sa peur fantasmatique, abordée obliquement mais non élucidée. Ces positions pourraient être résumées, pour parler en termes structuralistes, sous forme d’oppositions pertinentes : opposition de la transparence et du secret (la fantasmatique sous-jacente ici ne sera comprise de nous que les jours suivants), opposition de la liberté et des structures (les moniteurs qui, dans les discussions collectives, se faisaient les plus fermes défenseurs de la liberté du formateur par rapport aux structures de l’entreprise, étaient, au sein du « staff », les plus fermes partisans de structurer davantage les réunions de régulation afin de réduire la marge de liberté si angoissante pour les participants) ; opposition de l’omniscience et de l’impuissance (se reposer sur Anzieu pour la tâche de dévoilement de la fantasmatique du groupe large et le mettre par sa solitude hors d’état d’y réussir ; ou encore, dit autrement : « C’est à lui de le faire, mais il n’y arrivera pas ; ici, personne ne peut se targuer de détenir plus de pouvoir ou de savoir que les autres »).

Le compromis auquel aboutit la réunion du « staff » consiste à : 1° à me déléguer pour restituer en séance plénière l’essentiel de ce qui a été dit pendant cette réunion du « staff », notamment pour que j’interprète les fantasmes de casse et de peur de changer ; 2° offrir aux stagiaires un panel composé pour moitié de participants et pour moitié de membres du « staff » (pris les uns et les autres dans des groupes restreints différents) ; 3° proposer à ce panel de discuter du thème suivant : « à la lumière de l’expérience vécue dans le séminaire, comment s’éclaire notre responsabilité de formateur » ?

La désignation, pour présider ce panel, d’un membre du « staff » qui se trouve être le seul du sexe féminin met le signe final, comme le seing qui officialise un document, au meurtre de l’imago paternelle et à l’instauration de la république égalitaire des frères.

La quatrième journée

a.  A la fin de la quatrième journée se tient la troisième séance de régulation. Je prends la parole comme prévu et donne le compte rendu de la réunion du « staff » et de ses conclusions. Mais je parle trop longuement (45’) et sur un ton doctoral, où s’affirme, avec la résurgence d’habitudes professorales, la protestation de mon inconscient contre le « lâchage » de mes coéquipiers et contre ce que je ressens comme une condamnation à l’impuissance.

Cet exposé a lassé les participants ; ils le disent clairement. Ils acceptent néanmoins l’idée du panel. Cinq volontaires se présentent, qui se réunissent avec les trois moniteurs de psychodrame. Le panel aborde successivement deux thèmes : les risques de « casse », pour un individu et pour son entreprise, dans un séminaire de formation en profondeur ; la discordance entre les buts visés par la formation (une plus grande liberté de l’individu) et les buts imposés par l’entreprise à ses membres (le rendement). Une fois le panel terminé, la discussion se prolonge pendant quelques instants dans l’assemblée. A la sortie, stagiaires et moniteurs n’ont qu’un mot à la bouche : ils sont épuisés de fatigue.

b.  Le « staff » tient une courte réunion en dînant dans une salle séparée. Il est satisfait que le groupe large soit arrivé à traiter du fantasme de « casse ». Il décide de continuer les réunions de régulation comme prévu, c’est-à-dire de répondre par la fermeté à la demande piège des participants de changer le programme du séminaire. Il persiste à refuser ma proposition de provoquer la « catharsis » des fantasmes du séminaire par un psychodrame entre moniteurs. Il maintient la méthode du panel, mais assouplie : participants et moniteurs pourront s’y rendre et s’en retirer spontanément tout au long de la réunion de régulation ; le thème proposé sera très libre : dire ce qu’on a à dire au point où le séminaire en est arrivé (ce qui est tout simplement revenir au groupe de diagnostic élargi, dont le principe avait été contesté vingt-quatre heures auparavant). Mais l’impression fâcheuse laissée par le style de mon exposé n’est ni dissipée, ni abordée. Ainsi est réprimée la crainte fantasmatique, interne au « staff », d’un « échec » du séminaire.

Je rentre chez moi (un nombre insuffisant de chambres empêchait trois moniteurs de coucher sur place) avec un sentiment intense de fatigue et de solitude, avec la conscience aiguë de l’impossibilité de faire fonctionner un groupe de diagnostic de quarante personnes, c’est-à-dire de déchirer les voiles de l’imaginaire qui obscurcissent, compliquent et paralysent une si vaste situation et de provoquer son épiphanie dans le dialogue. Une nuit d’un mauvais sommeil entrecoupé d’insomnies amène en moi un changement de disposition : je consens à cette impossibilité, je renonce à vouloir faire marcher le séminaire. C’est-à-dire, nous le comprendrons après coup, que nous accordons enfin, dans notre for intérieur, aux stagiaires cette liberté totale d’évoluer comme ils l’entendent, liberté que nous leur avions accordé au départ seulement en paroles. Mais pour le moment je me sens « cassé >.

La cinquième journée

a. Nous voici au terme de l’avant-dernier jour (cinquième journée). L’évolution des groupes de diagnostic et de psychodrame, dont le « staff » a fait le point comme d’habitude au début de l’après-midi, nous a tous rassurés : l’imaginaire collectif bouge ; les problèmes ont mûri pendant la nuit chez les autres comme ils l’ont fait chez moi. La fatigue n’est-elle pas souvent d’ailleurs le prix dont se paie le refus de laisser au fantasme le temps de mûrir jusqu’à la parole ?

Il est intéressant de voir comment la subdivision en groupes restreints distincts peut servir à ce mûrissement. Un des trois groupes a consacré cette cinquième matinée aux thèmes suivants : l’homme est un loup pour l’homme (cf. la crainte du formateur de devenir une bête féroce qui casse tout dans l’entreprise) ; quelle voiture choisir quand on veut en changer (cf. la résistance au changement) ; le « staff » est-il en stuc ou en granit (la crainte d’une inconsistance du « staff », de son incohérence, de ses dissentiments, est là sous-jacente : si les organisateurs travaillent entre eux dans la « casse » et la haine, le séminaire qui en sort est un avorton, un enfant difforme et raté).

Un second groupe, s’inspirant d’un grand scénario mythique chrétien (Dieu chassant Adam et Eve du paradis), a joué en psychodrame une scène où « Anzieu » passe à la porte du séminaire deux « participants », un homme et une femme. Le jeu est un prétexte de la part des « participants » à contester la décision d’ « Anzieu » et à exprimer de violentes attaques contre le « staff ». Mais le participant qui tient le rôle d’« Anzieu » énonce deux chefs d’accusation à l’égard des exclus : 1° vous ne faites pas de différences entre la réalité et l’imaginaire, ce qui est contraire à l’esprit du séminaire ; 2° vous avez couché ensemble au cours du séminaire, transgression de la consigne fondamentale qui requiert qu’ici les choses se passent seulement en parole et non en acte. Le couple accusé fait alors appel au « peuple » et cherche à « couper la parole » à « Anzieu » (allusion à mon trop long discours que personne n’avait osé, je l’avais fait remarquer, interrompre). Un des membres du groupe tire la conclusion : le procès fait à Anzieu, c’est notre propre procès en tant que formateur.

Le troisième groupe a choisi comme idée directrice les méfaits d’une éducation libérale : une jeune fille enceinte annonce à sa mère son état (« c’est de ta faute, tu m’as mal élevée ») ; un jeune homme vient dire à son père qu’il a fait un enfant à la seule fille avec laquelle celui-ci, par ailleurs si tolérant, ne voulait pas qu’il ait de relations. Les associations libres collectives qui déroulent leur chaîne à partir de là commentent le sens de ces scénarios : le « staff » a fait exprès d’accumuler les gaffes pédagogiques ; on n’accepte d’avoir des enfants qu’en « baisant » ses propres parents ; des parents trop compréhensifs laissent à leurs enfants une seule possibilité pour se débarrasser de leur influence : faire des bêtises.

Le rapprochement entre les fantasmagories des trois groupes permet de saisir le contenu latent dans l’inconscient des stagiaires : les super-formateurs, les demi-dieux du « staff », veulent élever leurs enfants dans la liberté la plus radicale (ils proposent un séminaire « pur », où l’expérience de la liberté soit poussée à son extrême) ; si les stagiaires veulent devenir à leur tour des formateurs (des « parents »), quelle liberté leur reste-t-il sinon d’utiliser contre les premiers la liberté à laquelle ceux-ci les vouent ? Le fantasme d’un échec possible du séminaire se trouve ainsi ramené au désir qui le véhicule, et du même coup décomposé ; c’est un désir de rétorsion. Par ses méthodes, le « staff » veut former des formateurs aptes à manier une situation de liberté pure : ceux-ci lui en démontrent le danger (qui est de devenir des « loups » « cassant » tout dans leurs entreprises), en cassant en premier lieu le séminaire lui-même. Le « staff » est vécu comme un conglomérat de parents désaccordés, vindicatifs et ignares du métier de parents, s’enfermant en secret pour laver leur linge sale ; le séminaire qu’ils « conçoivent » dans de telles réunions, ce séminaire, fruit de leurs relations, ne peut être qu’un enfant monstrueux, au sexe indifférencié et qui casse tout.

b. La réunion de régulation se trouve, dans ces conditions, facilitée. De plus, à la pause, au milieu de l’après-midi, chaque groupe restreint reste réuni et prépare ce qu’il a à dire à cette réunion, comme l’équipe des moniteurs vient de s’y préparer. Plusieurs participants me font savoir dans les couloirs qu’il y a « un abcès à vider », information que je restitue au groupe plénier en ouvrant la séance.

Le panel fonctionne effectivement sur le mode « assoupli » qui a été envisagé. Il traite du problème des intentions, des méthodes et des attitudes du « staff » et en particulier de D. Anzieu. L’écoute est dense ; la discussion est tendue, librement disciplinée. La tentation imaginaire de mettre en procès le « staff » cède la place à un échange de vues avec le « staff » sur ce qu’est la formation en s’appuyant sur l’expérience en cours. La plupart des membres du « staff » d’abord, moi-même ensuite entrons librement dans cet échange de vues qui nous permet de communiquer, sur un pied d’égalité et d’une façon naturelle, nos interprétations sur la dynamique fantasmatique sous-jacente du séminaire. Là réside en effet une différence fondamentale de style, dans la technique de l’intervention, entre la conduite d’une psychanalyse individuelle et la conduite psychanalytique d’un groupe.

Cet échange de vues permet de préciser que, pour le « staff », le groupe de régulation fonctionne comme un groupe de diagnostic élargi. Le régulateur est un objet de transfert qui concentre sur lui 1’ « imaginaire » latent dans le séminaire, imaginaire qu’il peut ainsi, au prix d’un travail psychique, amener à formulation. L’ambiguïté d’un « modèle » du formateur, modèle que la plupart des participants sont venus chercher dans ce séminaire, est analysée en commun. Le « staff » et plus spécialement Anzieu, on s’en aperçoit maintenant, ont été perçus comme modèles à imiter en même temps que comme parents dont il faut se débarrasser pour devenir de vrais formateurs autonomes, capables à leur tour de former des gens à l’autonomie. Le fantasme du « sabotage » du séminaire est expliqué à la lumière des psychodrames (auxquels nous nous référons pour la première fois en séance plénière) comme désir de prendre en défaut le système d’éducation que les parents-formateurs donnent à leurs enfants-stagiaires, – prendre en défaut et aussi en prendre les défauts.

J’évoque le procès d’Anzieu, qu’un groupe restreint a, comme nous venons de le dire, joué le matin. Je l’analyse comme transcription symbolique du procès du formateur. Les participants sont venus à ce séminaire en craignant et en désirant qu’on y fasse le procès de leur pratique de formateurs. De même, ils se sentent, dans les entreprises où ils travaillent, mis en procès par la direction d’une part, par leurs propres stagiaires d’autre part. Le « mythe » kafkaien de l’accusé imaginaire qui accumule par sa conduite tant de preuves objectives de sa culpabilité qu’il finit par provoquer sa mise en jugement et sa propre condamnation, ce « mythe » apparaît être une des lignes de force du séminaire. D’où l’hypersensibilité au problème de la « casse ».

Une fois la séance levée, les discussions se prolongent dans les couloirs en petits comités spontanés qui mêlent indifféremment participants et organisateurs.

c. Le programme appelle, pour l’après-dîner, une « table ronde », qui réunit une spécialiste de mythologie, un chercheur attelé aux problèmes de la formation des éducateurs de jeunes délinquants et nous-même. Les deux invités ont assisté à la séance de régulation précédente, afin de se mettre dans le < bain » du séminaire. La femme raconte un mythe irlandais archaïque, le mythe du héros agressif et guerrier, et elle dégage du récit les constantes structurales qu’on retrouve dans les types du chevalier, du hors-la-loi sympathique et du saint belliqueux au Moyen Age chrétien, et dans des héros contemporains comme Saint-Exupéry ou James Bond. Le second invité évoque la formation, elle aussi initiatique, de l’éducateur spécialisé ; initiation par l’épreuve, stimulante ou déstructurante pour lui, du contact avec le groupe de délinquants ; si l’épreuve est réussie (si le héros a triomphé du monstre), l’éducateur peut être un modèle structurant pour le jeune inadapté perturbé par une imago paternelle terrifiante ou inconsistante mais excessive.

D’innombrables résonances en rapport avec le séminaire surgissent tout au long de la soirée : certaines sont soulignées par des participants ou par moi ; d’autres, restées latentes, alimenteront le travail intérieur, collectif et individuel, pendant la nuit suivante et pendant les jours consécutifs au stage. Citons celles qui ont été explicitées : l’alternative d’une autorité écrasante ou inconsistante ; la tendance à projeter 1’ « inconsistance » sur un « staff » qui utilise systématiquement la méthode non directive ; le double visage du héros mythologique, terrifiant d’un côté, grotesque de l’autre ; l’alternative entre le héros guerrier, tueur pour défendre la société mais voué à mourir jeune, et le héros de la culture, qui n’a pour toute arme que la parole mais qui se sert de celle-ci à double tranchant, avec vérité et avec ruse ; le rôle régulateur et cathartique de la comédie d’Aristophane qui venait, après la trilogie tragique, clore le cycle de la représentation théâtrale ;, etc.

La sixième journée

Le sixième jour, en fin de matinée, se tient la cinquième et dernière séance de régulation, qui marque l’achèvement du séminaire. Il n’est plus besoin d’une disposition spatiale particulière, ni d’un ordre du jour prémédité. Chacun parle de sa place autour de 1’ « anneau ». Le moniteur-femme et moi-même remplissons spontanément, quand il y a lieu, le rôle de distributeur de parole : ceci matérialise la réconciliation des enfants avec le couple parental (cette signification nous avait échappé jusqu’au moment d’écrire le présent paragraphe). La séance déborde d’une demi-heure sur l’horaire prévu mais l’essentiel de ce que le séminaire a encore à dire sur le « staff » et le « staff » sur le séminaire y sera, semble-t-il, dit.

Dans le programme officiel du séminaire, cette réunion terminale avait été prévue sous la forme d’une table ronde sur les présupposés de la formation. Le « staff » a, au cours d’une brève réunion à la pause au milieu de la matinée, jugé nécessaire, tout en maintenant cette formule, d’élargir ensuite la discussion en une nouvelle et ultime séance de régulation. Je l’annonce en ouvrant la réunion.

La table ronde rassemble cinq moniteurs, dont moi-même. Nos échanges mettent l’accent sur le lien entre la formation et le changement. Former, c’est changer les connaissances et les attitudes. Pourquoi former ? Pour préparer les membres d’une organisation aux changements que celle-ci, et eux avec elle, doivent affronter. En ce sens, le formateur est l’agent du changement dans le groupe. Un des postulats de la formation est que l’homme est, sinon perfectible, du moins modifiable, et qu’il l’est en ce sens qu’il peut être amené à effectuer certaines prises de conscience. Un autre est que de telles modifications sont bonnes à la fois pour l’individu et pour la société. La formation du formateur vise à provoquer ces prises de conscience en premier lieu chez le formateur : on ne donne en effet que ce qu’on a soi-même éprouvé. Mais les organisateurs d’un séminaire de formation de formateurs ne sont pas des super-moniteurs qui n’auraient plus à effectuer pour eux-mêmes de telles prises de conscience : le formateur continue de se former lui-même en formant les autres. Tel est le sens de la formation continue. Chacun ici est formateur pour l’autre. On a besoin de l’autre pour se former, comme l’autre a besoin de nous pour être formé. L’individu formé devient plus autonome, plus responsable, mais aussi plus seul. On évoque un psychodrame où le thème de la solitude a été particulièrement intense : un volontaire avait une porte à franchir ; la porte était gardée par le génie du bien et par le génie du mal, qui exigeaient qu’il donne ses raisons de la franchir avant de le laisser passer et qui lui annonçaient qu’une fois la porte franchie, le retour en arrière devenait impossible. Cette porte, point de non-retour, symbolise l’opération même du changement. On peut faire faire beaucoup de choses par les autres, on peut même souhaiter que ce soient eux qui changent plutôt que nous. Mais quand on a à changer soi-même, vient le moment où l’on est seul pour accomplir le changement, où l’on a à l’accomplir pour soi seul.

La solitude du formateur entraîne son silence. Le formateur garde le silence jusqu’à ce qu’une parole vraie de sa part soit possible et souhaitable. Il entre alors peu à peu avec les autres dans un langage primordial qui leur permet de s’engager dans le changement et qui lui permet de sortir de sa solitude. Un séminaire comme celui qui s’achève apprend à parler et à entendre ce langage primordial, à en connaître et à en manier les caractéristiques. Par exemple (exemple emprunté à Michel Foucault), les mots ont plusieurs sens et les sens ont plusieurs mots. Cette dimension du langage est à l’opposé de son rôle de simple signe auquel le réduisent les moniteurs des « Marines » : les seuls mots qu’ils exigent et permettent de leurs élèves-fusiliers sont le signe de l’obéissance inconditionnelle : « Yes, sir »…

A partir de là, la discussion devient générale et j’y introduis fréquemment mes remarques. J’attire d’abord l’attention sur le lien entre la nature des problèmes discutés pendant le séminaire et la nature des situations concrètes qui s’y trouvent vécues. Par exemple, dans le contenu manifeste, l’antinomie entre les buts de la formation (accroître l’autonomie de la personne) et les buts de l’entreprise (augmenter le rendement) a été majorée à un point où il a été nécessaire de donner tort à l’entreprise et raison à la formation. Or, dans le contenu latent, l’inverse se produisait : on se plaignait ici et maintenant que les réunions de régulation n’aient pas de rendement ; cette insuffisance de rendement paraissait grave tandis que la surabondance de liberté donnée aux participants par la méthode même du séminaire n’était guère appréciée d’eux. L’expérience vécue ensemble montre la solution de l’antinomie. Nos réunions ont eu un meilleur rendement dans la mesure où les gens s’y sont sentis plus libres, libérés de leurs craintes fantasmatiques et libres de parler. Plusieurs participants font d’ailleurs remarquer à ce moment que les entreprises modernes de pointe, celles qui doivent et peuvent changer rapidement, visent nécessairement les deux buts, une plus grande liberté individuelle favorisant un plus grand rendement, un rendement accru apportant à l’entreprise les ressources supplémentaires permettant de donner à ses membres, par sa formation, par la culture, par les loisirs, un surcroît de liberté.

Une autre de mes remarques tente de mettre en formule la dialectique interne du changement, on opposant l’attachement et l’arrachement. L’attachement admiratif des stagiaires pour l’équipe des organisateurs a été le motif de la plupart des inscriptions au séminaire. Cet attachement visait à faire remplir par le « staff » le rôle, dont Freud a montré l’importance en psychologie collective, de l’Idéal du moi. Le « staff » a déçu parce qu’il ne se montrait pas à la hauteur de cet Idéal, et surtout parce qu’il ne voulait point jouer ce rôle. Mais l’arrachement des participants à cette image idéale a été, comme tout arrachement, difficile et déchirant. Le déplacement de l’agressivité sur Anzieu bouc émissaire, la tentative de « baiser » les parents, le meurtre fantasmé d’un père à la fois dangereux et inconsistant en scandent les étapes. Je confie aux stagiaires qu’au moment où achevait chez eux de s’accomplir cet arrachement, opérait en nous l’expérience complémentaire du renoncement : j’ai renoncé à vouloir que le séminaire change, c’est-à-dire que j’ai renoncé à détenir le pouvoir de le faire changer. Le renoncement a été ce moment hégelien de la négativité, qui donne à l’autre sa pleine liberté, et donc la liberté de changer.

La question m’est enfin adressée, qui véhicule une dernière fantasmatique collective, jusqu’ici réprimée, mais dont nous avons signalé plus haut quelques repères : y a-t-il eu des désaccords au sein du « staff » pendant le séminaire ? J’essaie de répondre à cette question comme il convient à un psychanalyste de le faire. D’une part, je donne une réponse (le psychanalyste se tait aux questions qui sont des subterfuges de l’inconscient ; mais aux questions vraies, il répond en dévoilant le fantasme). D’autre part, je change l’énoncé de la question, pour pouvoir remonter du contenu manifeste au contenu latent. J’annonce que la question à laquelle je compte répondre est : « Qu’est-ce que représente cette question pour le séminaire ? » Ce que je tente de faire ensuite, s’appellerait, en termes psychanalytiques, donner l’interprétation de l’angoisse devant la scène primitive. Mais je cherche à la donner dans un langage où la notion psychanalytique soit seulement sous-enten-due (mon intervention va user en fait de cette notion comme d’une métaphore), dans ce langage « primordial » où le groupe large peut reconnaître, formulée, sa propre expérience qui lui restait, avant qu’elle ne soit dite, incompréhensible. Je traduis la question à peu près comme ceci : « Est-ce que les parents sont en accord ou en désaccord ? S’ils sont en désaccord, c’est une catastrophe pour leur enfant. L’enfant que les animateurs conçoivent dans leurs réunions secrètes et épiées, c’est le séminaire. Si les animateurs ont des dissentiments, cet enfant ne peut pas grandir, ce séminaire ne peut pas évoluer. La question a déjà été posée dans une séance de groupe de diagnostic en d’autres termes : le « staff » est-il en stuc ou en granit ? Ceci veut dire, s’il est en granit, qu’il est monolithique, qu’il se résume à un seul être, Anzieu, que les autres moniteurs en sont des doubles interchangeables et moins puissants, des sous-Anzieu, que chacun ici peut tout au plus espérer devenir un sous-Anzieu, et, s’il est en stuc, que ses dissentiments le rendent, inconsistant et qu’à son image le séminaire dans son ensemble et chaque participant dans son métier de formateur sont condamnés à l’inconsistance. » (Nous rattachons donc implicitement l’angoisse de morcellement notée au début du séminaire à l’angoisse devant la scène primitive qui se manifeste plus tard ; mais nous ne communiquons pas cette précision au groupe.) Cette interprétation produit une détente considérable dans le séminaire et apporte une série d’associations libres collectives qui la confirment. Je peux dire alors la vérité que tous peuvent maintenant entendre et qu’ils ont d’ailleurs toujours sue, à savoir que le « staff » est composé de personnalités autonomes et différentes, qui s’opposent parfois sur des points de théorie et de technique, voire pour des traits de caractère, mais qui, outre un réseau interne d’affinités électives (ou pour p 1er plus sobrement, outre l’amitié qui les lie les uns aux autres), ont en cc nun une attitude qui leur fait privilégier comme méthodes le groupe de nostic et le psychodrame et comme but la mise à jour de la fantasmatique latente dans les groupes.

Une chose reste, pour moi, à dire encore, et je la dis sous forme d’une antithèse, celle de la transparence et de l’apparence. Le désir du « staff » est, ici et dans ses autres entreprises, de fonctionner comme une maison de verre ; le « staff » a pour principe de refuser tout agenda secret, toute manœuvre occulte ; il pense que le travail de formation peut se faire « au clair », qu’il ne comporte pas de mystère, que les opérations en sont connais-sables et transmissibles. Réciproquement, le désir des participants a été, dès le départ, de « voir » fonctionner un tel « staff ». Le désir commun ici est donc bien celui de la transparence. Mais un jeu de glace s’est inévitablement produit. Cette vitre transparente entre le « staff » et le séminaire a fonctionné comme un miroir réfléchissant, renvoyant au séminaire l’image réelle de ses propres problèmes. Le « staff », en se proposant comme transparent, s’est offert comme une surface projective sur laquelle le séminaire a déposé ses apparences. La vitre a d’abord été uns glace sans tain : le « staff » pouvait voir, à travers elle, fonctionner le séminaire, mais les participants du séminaire, incapable de voir au travers, en recevaient seulement une image en miroir. Le travail des stagiaires a été de découvrir, pour leur compte, une leçon philosophique éternelle, à savoir que les apparences sont trompeuses, que la réalité est infiltrée par le fantasme, que les apparences empêchent la transparence, c’est-à-dire, l’apparition de la vérité.

Des associations libres collectives fusent sur l’image symbolique de la maison de verre.

Sur un signe de tête échangé le moniteur-femme qui codirige la séance avec moi, nous nous levons. La session est terminée. Chacun, en se séparant, assume en silence la mort du séminaire.

Commentaires

Cette observation rédigée en 1967 appelle quelques remarques. Notre théorie et notre technique n’étaient alors évidemment pas ce qu’elles sont devenues depuis. D’où l’accent mis sur la relation entre le contenu manifeste et le contenu latent (nous appliquions alors au groupe seulement la première topique freudienne, et pas encore la seconde, et nous travaillions sur l’hypothèse de l’analogie du groupe et du rêve). D’où la notion d’une fantasmatique commune qui serait sous-jacente à la vie imaginaire du groupe (nous distinguons maintenant la dimension imaginaire – ou encore narcissique ou spéculaire – des groupes de leur dimension proprement fantasmatique et nous rendons au fantasme son statut individuel et subjectif, la vie du groupe s’organisant selon nous, dans un premier temps, autour du fantasme individuel de celui ou de ceux des membres qui sont suivis par les autres dans leurs initiatives). D’où, dans le travail des moniteurs, des interventions faites dans le style habituel des animateurs et des conducteurs de réunions et mêlées à des interprétations de type psychanalytique (nous ne pratiquons plus que ces dernières). D’où la méconnaissance d’un processus fondamental (qui a été identifié par la suite) à l’œuvre dans ce mécontentement général des stagiaires et des moniteurs envers le groupe large (séances de régulation) et qui contrastait singulièrement avec la satisfaction non moins générale des uns et des autres à l’égard de « leurs » petits groupes de diagnostic et de psychodrame (il s’agit du clivage du transfert qui fait que tout le négatif est projeté sur yn même lieu et tout le positif concentré, jusqu’à idéalisation et illusion, sur un autre lieu).

En ce qui concerne les fantasmes de casse, la présente observation en donne la description mais non l’explication. Elle fournit aussi l’évidence que ces fantasmes de casse constituent : 1° la forme spécifiquement groupale de l’angoisse de castration ; 2° l’intrication d’angoisses individuelles relevant des noyaux psychotique, narcissique et névrotique de la personne.

La vie psychique dans les situations de groupe tente d’abord de s’organiser autour d’un fantasme individuel, celui d’un membre privilégié ou promoteur, par rapport auquel les fantasmes d’un certain nombre d’autres membres entrent en résonance. Le groupe s’organise et progresse tant que ce fantasme initial continue de susciter chez un nombre suffisant de membres cet effet de résonance et que les membres restants, ceux qui ne se sentent pas concernés par la fantasmatique collective en train de se développer, se cantonnent dans une position passive et périphérique. Le groupe peut trouver un équilibre plus ou moins durable en fonctionnant ainsi autour d’une personne centrale. Les conflits intragroupe sont dus soit à la mobilisation violente, chez plusieurs membres, de mécanismes de défense contre ce fantasme initial et son halo dans le groupe, soit à l’émergence antagoniste d’un autre fantasme individuel dominant autour duquel une fraction minoritaire, qui se sent en complémentarité avec lui, se regroupe.

Or, les conflits intragroupe sont mal supportés. De plus, à la limite, le fantasme individuel de chacun cherche à se proposer sinon à s’imposer aux autres comme fantasme dominant. Dans ce cas, les membres du groupe préfèrent, à cause des luttes destructrices que cela entraîne, renoncer à trouver leur unité autour d’un fantasme individuel. Vers quelle autre réalité psychique peuvent-ils se tourner, étant donné que cette réalité ne saurait être, comme dans toutes les activités humaines, que d’ordre fantasmatique ? Les fantasmes originaires (cf. Laplanche J., Pontalis J. B., 1964) répondent à cette double condition : ce sont des fantasmes et ils sont communs à tous les humains. Dans les groupes de formation, sinon dans les groupes tout court, vient un moment vécu comme unifiant, qui est celui du fantasme originaire. Tantôt il s’agit du fantasme de la scène primitive : ceci correspond peut-être au présupposé de base du couplage, décrit, mais non expliqué, par Bion (1961) ; ou encore les participants se vivent comme un groupe femelle possédé par le moniteur mâle ; ou bien, comme l’observation ci-dessus le montre à la séance III b, ils imaginent le coït de groupe des moniteurs entre eux au cours de leurs réunions internes. Tantôt il s’agit d’un fantasme de vie intra-utérine et le groupe développe une sorte de voyage mythique à l’intérieur d’un corps qui est la figuration du corps de la mère, avec des découvertes extasiées entrecoupées d’affrontements à des monstres. Tantôt il s’agit d’un fantasme de séduction, avec l’activation libidinale consécutive chez plusieurs membres du groupe, les déclarations publiques d’amour, les propos exhibitionnistes destinés à éveiller l’attrait du plaisir chez ceux qu’ils touchent, la complicité voyeuriste de certains, etc. Tantôt c’est l’angoisse devant la castration fantasmée comme cause de la différence des sexes et le groupe s’interroge sur la partage en son sein entre hommes et femmes, ou encore il développe les fantasmes de casse que nous venons d’illustrer. Tantôt le même groupe explore successivement plusieurs fantasmes originaires, comme pour établir l’inventaire de toutes les possibilités communes à ses membres. Tantôt il se constitue autour de ce que nous avons appelé (D. Anzieu, 1971) un contre-fantasme originaire et c’est l’illusion groupale : les différences entre les membres sont niées et la fusion renarcissisante de tous dans le bon sein du groupe, affirmée.

L’angoisse inhérente aux fantasmes de casse se situe à plusieurs niveaux.

Au niveau prégénital, elle est angoisse de séparation. L’enfant qui grandit en veut à sa mère de sa dépendance envers elle, il projette sur elle son désir d’élimination ; il la fantasme mauvaise mère, désireuse de rejeter ses enfants, devenus pour elle de mauvais objets, ou les laissant s’entre-tuer. La casse est ici la cassure entre l’enfant et sa mère à laquelle il avait été jusque-là uni symbiotiquement. Se former, c’est se sentir exposé à la répétition de cette cassure, que les épreuves traditionnelles de l’initiation dans les sociétés dites primitives cherchent d’ailleurs assez explicitement à faire revivre aux novices. La casse est aussi fantasmée être celle des enfants-bêtes sauvages, qui, libérés par le climat trop permissif des groupes de formation, iraient désormais s’entre-déchirer sans fin. La dimension groupale des expériences de formation favorise évidemment davantage cet aspect de la « casse », tandis que la psychanalyse individuelle mobilise plus la crainte de la cassure avec la mère (ce qu’on appelle encore la « castration » orale).

Au niveau phallique, la « casse » est la découverte par l’enfant de son impuissance biologique à atteindre la jouissance sexuelle que ses parents ont en secret partagé : il s’explique cette impuissance par une raison morale : le parent de même sexe, pour le punir de ses désirs incestueux et coupables, l’a privé, s’il est fille, ou menacé de le priver, s’il est garçon, des organes virils que l’un comme l’autre se représentent être les seuls organes possibles du plaisir. C’est là l’angoisse de castration proprement dite, ou encore de castration phallique. Se former, c’est dans cette perspective avoir son jouet cassé, en même temps qu’oser transgresser en pensée l’interdit : condition pour que l’être humain en devenir porte ses désirs sexuels au dehors du cercle de la famille ou du groupe et pour que, par opposition au rêve enfantin de toute-puissance, il s’accepte limité dans ses possibilités et du même coup sache exploiter au mieux celles-ci, soit seul soit en s’articulant avec autrui. Aux blessures symboliques que les initiateurs des sociétés dites primitives infligent aux novices correspond la crainte équivalente mais' plus moderne de la décompensation psychopathologique.

Mais les fantasmes de casse ne condensent pas seulement les angoisses de castration orale et phallique. Ils possèdent la propriété, qui explique sans doute leur fréquence et leur intensité dans les sessions non directives de formation, d’accueillir et d’intégrer tous les niveaux de l’angoisse et de leur donner un mode d’expression. On y trouve, intriquées, l’angoisse paranoïde de dévoration et de persécution destructrice, l’angoisse schizoïde de morcellement du corps et du moi, l’angoisse dépressive de séparation de la mère et l’angoisse de castration au sens strictement phallique du terme. Les fantasmes de casse remplissent donc une fonction unifiante : ils proposent aux membres d’un groupe un dénominateur commun pour des angoisses personnelles de nature différente.

Cette fantasmatique ne se manifeste que dans un contexte transférentiel.

Elle surgit quand les participants se sentent privés de la toute-puissance que leur désir infantile inconscient – sous-jacent à leur désir conscient de se former – visait à acquérir. Ils se sentent alors dépossédés au profit des moniteurs, des chefs, des leaders, et la toute-puissance attribuée à ces personnages, ils la fantasment comme pouvant être une toute-puissance non seulement libidinale mais aussi destructrice. Ainsi nous retrouvons à propos des fantasmes de casse les deux fonctions fondamentales mises en évidence à propos de l’illusion groupale : fonction unificatrice du groupe ; mobilisation, dans le transfert, du désir de toute-puissance. Mais les affects et les pulsions mis en jeu sont dans les deux cas différents (angoisse, pulsion de mort ici ; euphorie, établissement du lien, pulsion libidinale là). Le couple antagoniste illusion groupale – fantasmes de casse constitue le ressort dialectique fondamental de la vie inconsciente des groupes.

Les fantasmes de « casse », avec l’enchevêtrement de leurs niveaux, ne sauraient, l’observation l’a bien fait apparaître, être, dans un séminaire, le lot des seuls stagiaires. Tous y sont exposés, moniteurs y compris. Le chemin de leur élucidation, d’ailleurs, le requiert et nécessite le recours, au sein de l’équipe des moniteurs, à l’analyse intertransférentielle. Il n’est guère de séminaires où nous ne les ayons rencontrés et toute stratégie visant à en faire faire l’économie aux intéressés, moniteurs ou stagiaires, constituerait une grave erreur. Le groupe plus spécialement le groupe de formation, tend, on le sait, à être investi comme objet libidinal, comme lieu de réalisation imaginaire de la demande d’amour mutuel. Il est vrai qu’un groupe, naturel ou occasionnel, ne saurait pleinement réussir dans ses entreprises ni satisfaire ses membres sans un certain climat de compréhension et de sympathie entre ceux-ci. Mais une formation qui se contenterait de ce seul but – les pulsions destructrices étant éliminées par clivage et par projection sur un bouc émissaire ou sur l’extérieur – serait fallacieuse. C’est en lui-même que chacun de nous a à reconnaître l’existence, la force, la permanence des pulsions de mort, agressives et autodestructrices : les fantasmes de « casse » sont l’incitation brutale, comme est brutale la pulsion correspondante, à entendre cette vérité mal commode. Au niveau le plus élaboré, ils expriment l’ambivalence par laquelle la haine est unie à l’amour, haine-amour entre parents et enfants, entre formateurs et sujets se formant. A leur racine pulsionnelle archaïque, ils témoignent de l’envie jalouse du sein donnant à un autre la jouissance, envie destructrice, dans ce sein, de son pouvoir créateur (comme l’a bien montré M. Klein). Trouver dans la vie, du plaisir, trouver, chez les autres et chez soi-même, à comprendre, créer, en fabriquant des choses ou en formant des gens, à partir des ressources intérieures dont on dispose, requiert que la « casse » ait été assumée et dépassée. L’observation que nous avons rapportée montre comment, malgré les incertitudes cliniques et les maladresses techniques des moniteurs, a pu s’effectuer le passage de l’envie à la gratitude.