16. L’enveloppe de souffrance

La psychanalyse et la douleur48

La douleur physique retient ici mon attention pour deux raisons. La première a été pointée par Freud dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895). Comme chacun de nous a pu le vivre, une douleur intense et durable désorganise l’appareil psychique, menace l’intégration du psychisme dans le corps, affecte la capacité de désirer et l’activité de penser. La douleur n’est pas le contraire ou l’inverse du plaisir : leur relation est asymétrique. La satisfaction est une « expérience », la souffrance est une « épreuve ». Le plaisir signe la délivrance d’une tension, le rétablissement de l’équilibre économique. La douleur force le réseau des barrières de contact, détruit les frayages qui canalisent la circulation de l’excitation, court-circuite les relais qui transforment la quantité en qualité, suspend les différenciations, abaisse les dénivellations entre les sous-systèmes psychiques et tend à diffuser dans toutes les directions. Le plaisir dénote un processus économique qui laisse le Moi à la fois intact dans ses fonctions et agrandi dans ses limites par fusion avec l’objet : ̶ j’ai du plaisir, et j’en ai d’autant plus que je t’en donne. La douleur provoque une perturbation topique et, par une réaction circulaire, la conscience d’un effacement des distinctions fondatrices et structurantes entre Moi psychique et Moi corporel, entre Ça, Moi, Surmoi, rend l’état plus douloureux encore. La douleur ne se partage pas, sauf à être érotisée dans une relation sado-masochiste. Chacun est seul en face d’elle. Elle prend toute la place et je n’existe plus en tant que Je : la douleur est. Le plaisir est l’expérience de la complémentarité des différences, une expérience régie par le principe de constance, qui vise au maintien d’un niveau énergétique stable par des oscillations autour de ce niveau. La douleur est l’épreuve de la dédifférenciation : elle mobilise le principe de Nirvâna, de réduction des tensions ̶ et des différences – au niveau zéro : plutôt mourir que continuer de souffrir. S’abandonner au plaisir suppose la sécurité d’une enveloppe narcissique, l’acquisition préalable d’un Moi-peau. La douleur, si on échoue à la soigner et/ou à l’érotiser, menace de détruire la structure même du Moi-peau, c’est-à-dire l’écart entre sa face externe et sa face interne, aussi bien que la différence entre sa fonction de pare-excitation et celle d’inscription des traces signifiantes.

Ma seconde raison d’intérêt est que, sauf dans le cas de mères mentalement malades ou répétant un destin généalogique de plusieurs enfants morts de génération en génération49 ̶ auquel cas l’enfant a peu de chances de survivre –, c’est au moins la souffrance physique du tout-petit qui est le plus généralement et le plus exactement perçue par la mère, même si celle-ci est inattentive ou fautive dans le repérage et le déchiffrement des signes des autres qualités sensibles. Non seulement la mère prend l’initiative des soins pratiques appropriés : coucher le bébé, appeler le médecin, donner des calmants, panser les blessures, mais elle prend dans ses bras l’enfant qui crie, qui pleure, qui perd la respiration, elle le serre contre son corps, le réchauffe, le berce, lui parle, lui sourit, le rassure ; bref, elle satisfait chez lui le besoin d’attachement, de protection, d’agrippement ; elle maximise les fonctions de peau maintenante et contenante, pour que l’enfant la réintrojecte suffisamment comme objet support, rétablisse son Moi-peau, renforce son pare-excitation, tolère la douleur ramenée à un degré supportable et garde espoir en la possibilité de guérison. Ce qui est partageable, ce n’est pas la douleur, c’est la défense contre celle-ci : l’exemple de la douleur chez les grands brûlés va l’illustrer. Si la mère, par indifférence, par ignorance, par dépression, ne communique habituellement pas avec l’enfant, la douleur peut être le va-tout que joue celui-ci pour obtenir son attention, pour être enveloppé de ses soins, des manifestations de son amour. Tels ces patients qui, aussitôt allongés sur notre divan, égrènent une litanie de plaintes hypocondriaques ou se mettent à ressentir avec une grande acuité toute une série de maux corporels. À la limite s’infliger à soi-même une enveloppe réelle de souffrance est une tentative de restituer la fonction de peau contenante non exercée par la mère ou l’entourage, ce que nous allons voir également : je souffre donc je suis. Dans ce cas, comme le note Piera Aulagnier (1979), le corps s’adjoint par la souffrance son indice d’objet réel.

Les grands brûlés

Les grands brûlés présentent une atteinte grave de la peau ; si plus du septième de sa superficie est détruit, le risque mortel est considérable et celui-ci subsiste pendant trois semaines à un mois, l’arrêt de la fonction immunologique pouvant ouvrir la voie à une septicémie. Avec le progrès actuel des soins, il arrive que des blessés graves survivent, mais l’évolution de toute brûlure est complexe, imprévisible et peut réserver de pénibles surprises. Les soins sont douloureux, pénibles à donner et à recevoir. Une fois tous les deux jours ̶ chaque jour à certains moments délicats et dans les services les mieux entraînés –, le blessé est plongé nu dans un bain fortement javellisé, où l’on procède à la désinfection de la plaie. Ce bain provoque un état de choc, surtout s’il est fait sous une anesthésie partielle qui peut s’avérer nécessaire. Les soignants arrachent les lambeaux détériorés de peau afin de permettre à celle-ci une régénération complète, rééditant inconsciemment le cycle du mythe grec de Marsyas. Ils doivent, chaque fois qu’ils rentrent dans les salles de soins surchauffées, même s’ils ne sont sortis que pour quelques minutes, se déshabiller, se changer et revêtir une tenue stérile sous laquelle ils sont eux-mêmes généralement quasi-nus. La régression du malade à la nudité sans défense du nouveau-né, à l’exposition aux agressions du monde extérieur et à la violence éventuelle des grandes personnes est difficile à supporter non seulement par les brûlés mais par les soignants dont un mécanisme de défense consiste à érotiser par leurs propos les relations qu’ils ont entre eux, un autre mécanisme étant le refus de s’identifier à des malades privés d’à peu près toute possibilité de plaisir.

La brûlure réalise un équivalent de situation expérimentale où certaines fonctions de la peau sont suspendues ou altérées et où il est possible d’observer les répercussions correspondantes sur certaines fonctions psychiques. Le Moi-peau, privé de son étayage corporel, présente alors un certain nombre de défaillances, auxquelles il est toutefois possible de remédier en partie par des moyens psychiques.

Une de mes étudiantes de doctorat de troisième cycle, Emmanuelle Moutin, a réussi à se faire admettre pendant un certain temps comme psychologue clinicienne dans un tel service. Qu’est-ce qu’une psychologue peut bien avoir à faire, lui objectait-on, là où il s’agit de maux et de soins purement physiques ? Elle faisait l’objet d’une dévalorisation systématique de la part du personnel médical et infirmier, qui cristallisait sur elle une agressivité latente envers les malades et qui réagissait persécutivement au fait de voir le fonctionnement du service observé par un étranger. Par contre elle bénéficiait d’une liberté totale quant aux contacts psychologiques avec les blessés. Elle a pu avoir des entretiens suivis, longs et éventuellement répétés avec plusieurs grands brûlés et aider des agonisants. L’interdit qui lui était signifié concernait ses contacts avec le personnel soignant qu’il ne fallait pas « perturber » dans ses activités : les soins « psychiques » devaient s’effacer devant la priorité à donner aux soins physiques. Interdit difficile à respecter, car les tensions dramatiques qui affectaient les malades et mettaient en danger la bonne marche de leur traitement naissaient toujours au cours de ces soins physiques en raison d’une relation psychologique inappropriée du médecin ou de l’infirmier au malade.

Voici une première observation que je remercie Emmanuelle Moutin d’avoir mise à ma disposition :

Observation d’Armand

« Je me rendis un jour dans la chambre d’un malade avec lequel j’avais une relation suivie et de bonne qualité. Cet homme en pleine maturité était un détenu qui avait fait une tentative d’autolyse par le feu. Moyennement brûlé, sa vie n’était plus en danger, mais il traversait alors une phase douloureuse. Lorsque je le vis, il ne put que se plaindre de ses vives souffrances physiques qui ne lui laissaient guère de répit. Il appela l’infirmière et la supplia de lui donner une dose supplémentaire de calmants, l’effet des précédents ayant cessé. Ce malade ne se plaignant pas sans raisons, elle accepta, mais occupée par une urgence, elle ne revint qu’au bout d’une demi-heure. Pendant ce temps j’étais restée auprès de lui et l’entretien spontané et chaleureux que nous eûmes porta sur sa vie passée et sur des problèmes personnels qui lui tenaient à cœur. Lorsqu’enfin l’infirmière revint avec les antalgiques, il les refusa en disant avec un grand sourire : “Ce n’est plus la peine, je n’ai plus mal.” Il en était lui-même étonné. L’entretien continua ; après quoi il s’endormit paisiblement et sans aide médicamenteuse. »

La présence à ses côtés d’une jeune femme qui n’en voulait pas à son corps mais qui s’occupait uniquement de ses besoins psychiques, le dialogue vivant et d’assez longue durée qui s’instaura entre elle et lui, le rétablissement de la capacité de communiquer avec un autre (et par là avec soi-même) permirent à ce malade de reconstituer un Moi-peau suffisant pour que sa peau, malgré l’atteinte physique, puisse exercer ses fonctions de pare-excitation à l’égard des agressions extérieures et de conteneur des affects douloureux. Le Moi-peau avait perdu son étayage biologique sur la peau. À la place il avait, par la conversation, par la parole intérieure et les symbolisations consécutives, trouvé un autre étayage, de type socio-culturel (le Moi-peau fonctionne en effet par étayage multiple). La peau de mots trouve son origine dans un bain de paroles du tout-petit à qui son entourage parle ou pour qui il chantonne. Puis, avec le développement de la pensée verbale, elle fournit des équivalents symboliques de la douceur, de la souplesse et de la pertinence du contact, là où il a fallu renoncer au toucher, devenu impossible, ou interdit, ou douloureux.

L’établissement d’une peau de mots apte à calmer la douleur d’un grand brûlé est indépendante de l’âge et du sexe du malade. Voici une seconde observation, toujours due à Emmanuelle Moutin et qui concerne cette fois-ci une jeune fille.

Observation de Paulette

« J’assistais au bain d’une adolescente, peu atteinte mais très sensible. Le bain, qui était douloureux, se déroulait dans une ambiance apaisante. Nous n’étions que trois, la malade, l’infirmière et moi-même. L’attitude de l’infirmière, énergique mais sécurisante et affectueuse, aurait dû normalement faciliter les soins. Soucieuse de ne pas la déranger dans son travail et confiante dans cette soignante que j’estimais particulièrement, j’intervenais peu. Cependant, Paulette réagissait mal, amplifiant sa douleur par une grande nervosité. Soudain, elle me lança, presque agressivement : “Tu ne vois pas que j’ai mal ! Dis n’importe quoi, mais je t’en supplie, parle, parle !” Je connaissais déjà par expérience le rapport entre un bain de paroles et la cessation de la douleur. Imposant silence à l’infirmière par un geste discret, je m’attachais donc à faire parler d’elle la jeune fille, l’entraînant vers ce qui pouvait la réconforter : sa famille, son environnement, bref ses étayages affectifs. Cet effort un peu tardif ne réussit que partiellement mais il permit au moins que le bain se déroulât sans problèmes et presque sans douleur. »

Un service de grands brûlés ne peut psychologiquement fonctionner que si s’instaurent des mécanismes de défense collectifs contre le fantasme de la peau écorchée que la situation évoque inévitablement chez chacun. La marge est fragile en effet entre arracher des lambeaux de peau morte à quelqu’un pour son bien et l’écorcher vivant par pure cruauté. Le surinvestissement sexualisé des relations entre soignants vise à maintenir pour le personnel la distinction entre le fantasme et la réalité, une réalité dangereuse car elle ressemble trop au fantasme. Quant aux malades, c’est par l’écoute de leur histoire, de leurs problèmes, c’est par un dialogue vivant avec eux que peut être garanti l’écart entre le fantasme d’un écorchage infligé avec une intention cruelle et la représentation d’un arrachage thérapeutique de la peau. Le fantasme qu’on veut les faire souffrir surcharge leur douleur physique, déjà si importante, d’une souffrance psychique, le résultat de l’addition étant d’autant plus insupportable que la fonction de contenant psychique des affects ne trouve plus à s’étayer sur la fonction contenante d’une peau intacte. Néanmoins, la peau de mots qui se tisse entre le blessé et un interlocuteur compréhensif peut rétablir symboliquement une peau psychique contenante, apte à rendre plus tolérable la douleur d’une atteinte de la peau réelle.

Du corps en souffrance au corps de souffrance

Les deux principales caractéristiques de l’enveloppe masochiste ont été précisées par Micheline Enriquez50 à qui j’emprunte l’expression d’enveloppe de souffrance :

  1. L’échec identificatoire : faute d’un plaisir identificatoire suffisant trouvé aux échanges précoces avec la mère, l’affect qui maintient vivant le psychisme du bébé est une « expérience de souffrance » : son corps ne peut être au mieux que corps « de souffrance ».
  2. L’insuffisance de la peau commune : « Faute de l’investissement d’un minimum de repères confirmés et valorisés par un autre, dans une langue commune, aucun sujet ne peut vivre. Il pourra au mieux survivre, végéter, et rester en souffrance. Il ne pourra pas s’investir lui-même, et il se trouvera en suspens de propriétaire. » Son corps est un corps « en souffrance, inapte au plaisir et à l’activité représentative, désaffecté, inhabité, dont le sens pour l’autre (le plus souvent la mère ou son substitut) lui sera demeuré (…) plus qu’énigmatique ». D’où le flottement incessant de ses processus identificatoires ; d’où le recours à des procédés initiatiques singuliers, dont la souffrance du corps (op. cit., p. 179).

Le corps en souffrance apparaît dans la cure de certains états limites. Le corps envahit tout l’espace, il n’a pas de propriétaire : au psychanalyste, si possible, de lui donner vie et de le rendre au patient. La cure met en évidence une mère qui s’est occupée de lui par besoin, non par plaisir. Le corps est désaffecté, réduit à un fonctionnement mécanique qui se suffit à lui-même, sans apporter de satisfaction. L’autre est pourvoyeur de pouvoir et d’abus, jamais de plaisir. Le patient n’est qu’un corps de besoin, et d’un besoin malmené. Conséquence : le fonctionnement corporel n’est pas approprié comme sien, c’est-à-dire comme objet possible de connaissance et de jouissance ; la distinction entre ce qui est mien et ce qui relève de l’environnement n’est pas acquise ; il ne peut y avoir qu’une plainte, même pas une accusation visant une cause, un responsable, dénonçant un persécuteur ; le patient, sous peine d’affronter un conflit identificatoire insurmontable, ne peut se livrer à aucune activité représentative et fantasmatique de désirs et de plaisirs qui lui soient propres.

En même temps, le patient quête chez l’autre le moindre signe de reconnaissance, quitte à emprunter pour l’obtenir les voies de la violence et de l’esclavage : d’où des scénarios pervers masochistes dans sa vie sexuelle. Les marques des violences exercées sur son corps lui procurent non seulement une jouissance certaine, mais le sentiment d’une appropriation de soi-même ; il ne peut posséder la maîtrise de son corps qu’en la masquant derrière une position de victime apparemment privée de ses moyens de défense. Le masochisme secondaire lui permet de réaffecter son corps par l’expérience d’une souffrance propre dont il peut jouir et faire jouir un partenaire, c’est-à-dire d’investir son corps douloureux en libido d’objet. Mais le masochisme primaire sous-jacent subsiste : accidents, maladies graves, opérations chirurgicales pratiquées en catastrophe laissent des séquelles handicapantes et douloureuses et des cicatrices visibles. Le patient s’approprie cette douleur et ces marques avec avidité pour s’en faire un emblème narcissique. Ici l’investissement du corps douloureux consiste en libido narcissique.

Pour comprendre le passage du corps en souffrance au corps de souffrance, il convient, précise Micheline Enriquez, de souligner que le corps en perdition d’affection et d’identité est soumis non pas à des lois (celles du désir et du plaisir) mais à l’arbitraire du pouvoir d’un autre à son égard. Ce corps en souffrance porte en lui deux potentialités :

  • une « potentialité persécutive » (P. Aulagnier) de nature paradoxale : l’investissement d’un objet persécuteur, sa présence et le lien qui les unit sont nécessaires au sujet pour qu’il se perçoive vivant ; en même temps, le sujet lui attribue un pouvoir et un vouloir de mort à son égard ;
  • une aptitude excessive à la mise en acte, à la figuration et à l’incarnation de la souffrance. Cette incarnation est un calvaire, un sacrifice, une Passion. Mais c’est aussi vivre cette expérience en son nom propre.

Observation de Fanchon

Je résume la longue observation de ce cas publiée par Micheline Enriquez.

Abandonnée à la naissance, élevée par des parents adoptifs, Fanchon est soumise au récit répété d’un roman familial grandiose et inquiétant sur ses origines et aux soins corporels passionnels et exclusifs de sa mère adoptive : le corps idéal doit toujours être propre, d’où des rituels de lavage et de purification qui laissent peu de place au plaisir (et, ajouté-je, à la sécurité d’avoir enfin sa peau propre et sa propre peau). Cet espace maternel clos (que je rapproche du claustrum décrit par Meltzer) n’ouvrait guère de possibilité au fantasme, hormis la voie tracée par le roman des origines. Fanchon restait ainsi en souffrance de corps et d’identité et y restait sans en souffrir : sa passivité, son inertie, lui épargnant les conflits et les angoisses de mort et de séparation, à l’exception de quelques accès de rage destructrice. La puberté la fait basculer dans la psychose, avec des symptômes douloureux qui la transforment en sujet d’une grande souffrance et qui brisent le rapport confortable d’aliénation à sa mère : troubles alimentaires avec variations de poids qui la rendent méconnaissable mais qui ébauchent la maîtrise du corps et le plaisir oral ; mutilation du sein ; hallucinations auditives qui la traitent de « salope », « sortie du ruisseau ».

Puis (comme dans la légende de Marsyas) elle donne corps à un mythe de renaissance. Elle se rebaptise d’un nouveau prénom (je rapproche cet acte du travail du créateur qui donne corps au code organisateur de l’œuvre et qui vit la création de son œuvre comme la re-création de lui-même par autogenèse). Fanchon met au point un rituel de lavage de tout objet ou linge qui a été au contact souillant de sa peau, afin d’effacer la souillure de son origine et la faute originelle de sa mère naturelle. Elle se lave et se frotte à s’en arracher la peau jusqu’au sang ; elle abîme ses cheveux en les frictionnant de lotions et shampooings et en les arrachant.

Vers 16-17 ans, le rituel de l’écriture représentative la sauve. Chaque matin au réveil, pour lutter contre le délire et le suicide, elle alterne sur le papier des phrases fixes, relatant des faits concrets concernant l’exercice actuel de ses fonctions corporelles (nourriture, propreté…) et des phrases mobiles, du genre journal intime, contenant des jugements, des interprétations, des significations. « Mais ce dernier (ce journal intime) ne pouvait se soutenir et se réaliser que grâce à l’ossature du corps immuable du texte qui ordonnait l’espace et le temps, cernait une limite entre le Soi et le hors-Soi. » Ainsi est délimité un lieu pour l’activité représentative et la pensée, « par la création de traces écrites s’ordonnant autour d’un corps de texte » (je continue mon rapprochement : le corps du texte vient souvent apporter au créateur un substitut du corps propre qui lui fait défaut). Ces « phrases » constituent l’antidote qu’elle peut opposer à ses voix persécutives. (Je précise que de tels énoncés corporels affirment l’existence d’un Moi-peau et confirment sa continuité, sa stabilité, sa constance ; c’est sur fond de ce Moi-peau corporel limité à la sensorialité primaire qu’un Moi psychique peut émerger comme sujet disant « je » et mettant en œuvre des fonctions mentales : il faut qu’il habite ce corps et sa continuité pour qu’il puisse se trouver, se reconnaître une identité.)

En ce qui concerne les soins excessifs de purification de la peau, j’ajouterai : 1) une remarque qualitative : leur excès dans le sens de la destruction répète en sens inverse, c’est-à-dire annule, contrebalance l’excès des soins reçus qui allait dans le sens de la passion maternelle ; 2) une remarque qualitative : Fanchon porte sur elle une peau qui n’est pas sienne, la peau d’une autre, peau idéale voulue, donnée, imposée par sa seconde mère ; il faut frotter jusqu’à arrachage complet cette tunique, cadeau empoisonné d’une mère adoptive abusive qui l’enserre et l’aliène. À la place, elle peut trouver une peau de souffrance, de laideur, d’ignominie, qui est une peau commune avec sa première mère et qui, seule, peut être à l’origine d’un Moi-peau propre à Fanchon.

La cure psychanalytique en face à face, telle que la rapporte Micheline Enriquez, passe par la dramatisation et la répétition dans le transfert de l’épisode psychotique de l’adolescente : en une nuit, Fanchon s’arrache la moitié des cheveux et développe sur le visage une maladie de la peau avec boutons purulents qu’elle gratte et qui la défigurent ; ses voix la reprennent et lui disent : « Sa méchanceté est si profonde qu’elle se lit sur son visage. Elle a la lèpre (…). On va venir la chercher pour l’isoler et l’enfermer… Fanchon n’appartient pas à l’espèce humaine. Elle est un monstre, il faut la détruire. »

Fanchon met cependant sa psychanalyste, catastrophée par l’événement, sur la voie ; elle est en train d’expier la faute de sa première mère qui n’a pu être que méprisable et haïssable, une femme de rien, un monstre non humain, caché derrière la fiction avancée par les parents adoptifs, qui en faisaient un être supérieur. Au lieu d’attendre son retour comme dans un conte de fées (belle, intelligente, brillante, elle ramènerait un jour Fanchon dans son milieu d’origine), Fanchon peut donner corps et vie à cette première mère, lui inventer une histoire possible avec plusieurs versions vraisemblables, et imaginer que cette mère ait pu souffrir de la conception, de la naissance, de l’abandon de l’enfant.

Au fur et à mesure que cette nouvelle première mère prend forme, Fanchon reprend tournure, sachant choisir d’une part un coiffeur qui remet de l’ordre dans sa chevelure et lui conseille une perruque seyante ; et d’autre part, un dermatologue discret et affectueux qui panse ses plaies avec simplicité. Fanchon s’accroche toute une année à un travail psychanalytique douloureux. Ayant retrouvé un visage humain, elle fait l’été suivant un voyage à l’étranger pour revoir des amis d’enfance. Elle revient, ayant fait littéralement peau neuve, « la peau de son visage ayant totalement desquamé et laissé place à une peau lisse et fraîche comme celle d’un enfant. » Elle conclut qu’elle a fini d’expier la faute de sa première mère, qu’elle peut porter sur celle-ci son propre jugement et accepter d’en faire le deuil. Elle se sent redevenue « normale ».

Le travail psychanalytique a porté, selon Micheline Enriquez, autour de trois thèmes : 1) l’abandon de la théorie sexuelle délirante primaire proposée par le discours des parents adoptifs et l’accession aux fantasmes originaires communs ; 2) la résistance à l’effraction de la voix maternelle, discordante au niveau du sens et du son, disqualifiante des sensations et des désirs de l’enfant, ne nommant pas les affects, inapte à créer ce que j’appelle l’enveloppe sonore du Soi ; 3) l’élaboration d’un Moi-peau, d’abord par des essais de maîtrise dérisoire du corps et de ses contenus (activités de vidage-remplissage : anorexie, boulimie, constipation, diarrhée : c’est-à-dire élaboration de ce que j’appelle un Moi-peau sac, une peau contenante) ; puis par l’inscription de sa souffrance sur son enveloppe corporelle (le Moi-peau acquérant ainsi la fonction que j’ai décrite comme surface d’inscription des qualités sensibles).

Cette souffrance exhibée au regard et sollicitant d’autrui fascination et horreur, lui permet de se détacher de l’emprise maternelle, de se constituer une enveloppe intouchable, d’acquérir un sentiment de sécurité de base dans sa propre peau. Celle-ci peut alors être investie auto-érotiquement et connaître les plaisirs du toucher. Fanchon va à la piscine et nage avec plaisir ; elle s’achète des vêtements et les sort d’un grand sac pour les montrer à la psychanalyste ; elle touche, avant de s’y installer, le fauteuil, les objets du bureau ; elle respire les fleurs, fait des remarques à la psychanalyste sur ses vêtements et ses parfums ; elle pleure : « sentir les larmes chaudes et salées couler sur mon visage, c’est doux… » ; (tout cela confirme que le Moi se constitue bien par un étayage tactile). Ce Moi-peau permet à Fanchon de donner et recevoir une information sensorielle (favorisée par le face-à-face), sous le double signe de l’activité de connaissance et de l’expérience de satisfaction.

Le passage du corps en souffrance au corps de souffrance, conclut Micheline Enriquez, est le « prix à payer pour être pour un autre et avoir à soi » : c’est la première position identifïcatoire, sur la polarité inclusion-exclusion et qui conditionne les identifications ultérieures (spéculaire, narcissique, œdipienne). En rapportant un peu plus loin l’observation de Zénobie (p. 1, infra), je montrerai en quoi la pellicule de rêves peut constituer une porte de sortie à l’enveloppe de souffrance.