18. Compléments

Les configurations du Moi-peau que je viens d’étudier ne sont ni exhaustives (leur liste est à compléter), ni fixes (elles sont plus ou moins stables selon les personnes et les circonstances), ni toujours présentes à l’état pur (j’ai cherché à distinguer des formes topographiquement simples, mais celles-ci sont susceptibles d’emboîtements complexes et variés).

La principale configuration que je n’ai pas traitée de façon séparée et approfondie est l’enveloppe visuelle, ainsi que sa variante ou plutôt son complément, l’enveloppe chromatique. Faute d’avoir eu l’occasion d’analyser des peintres, je ne me suis pas senti qualifié pour parler de cette dernière. Quant à l’enveloppe visuelle, présente en filigrane dans plusieurs de mes observations, sa théorie me semble être déjà bien élaborée par Sami-Ali, dans Corps réel, Corps imaginaire (1977), qui traite des étapes de sa construction, et dans Le Visuel et le Tactile. Essai sur l’allergie et la psychose (1984), qui analyse l’instauration de l’univers visuel par la rupture avec l’enveloppe tactile (voir aussi l’ouvrage de G. Bonnet, 1981, Voir-Être vu, sur les investissements inconscients du visuel).

L’enveloppe sonore à laquelle j’ai consacré un chapitre, demanderait des compléments. La peau de mots, par exemple, n’a pas la même structure dans la peau sonore propre à la poésie (ainsi qu’au poème en prose ou à la prose poétique) et dans le roman où prédomine la peau de ce que j’ai appelé « le corps de l’œuvre » (D. Anzieu, 1981, p. 118-121). L’enveloppe sonore spécifique de la musique a commencé d’être étudiée par Michel Imberty, dans Les Écritures du temps (1981, p. 114-224).

Le rôle des sensations cœnesthésiques et vestibulaires dans la constitution du Moi-peau demanderait à être précisé51.

Configurations mixtes

Chez la même personne, une partie du Soi peut fonctionner selon une configuration particulière du Moi-peau en même temps qu’une autre partie du Soi fonctionne selon une autre configuration. Voici un exemple d’une telle configuration mixte.

Observation de Stéphane

Stéphane rêve beaucoup depuis qu’il s’allonge pour ses séances et il déploie de grands efforts pour comprendre ses rêves, car il a développé avec moi, après des débuts d’analyse difficiles en face-à-face, une solide alliance de travail. Peu à peu nous arrivons à cerner les points sur lesquels sa compréhension finit régulièrement par buter : quand il se dit que cette alliance ne pourra pas durer éternellement et qu’il risque d’avoir à éprouver et à exprimer des sentiments hostiles envers moi ; et aussi car la violence verbale et parfois physique de son père a été telle tout au long de son enfance et de son adolescence qu’il a été privé de la liberté de vivre à son tour des émois agressifs envers ce père.

Un phénomène nouveau apparaît pendant les séances, de plus en plus souvent, de plus en plus fort : Stéphane a le ventre qui gargouille. Il est d’autant plus furieux et mortifié que cela ne lui arrive pas ailleurs. La séance que je rapporte est envahie par ce gargouillement, dont le sens échappe à Stéphane. De mon côté, je manque d’hypothèses, je m’incite à y réfléchir et j’aperçois un rapport avec la problématique des séances précédentes.

Moi : Ce qui gargouille en vous, c’est l’agressivité et vous ne savez pas si c’est la vôtre ou celle de votre père.

Stéphane confirme : Il a eu ces jours-ci l’image de coups de couteau dans le ventre.

À ce moment, mon ventre est à son tour gagné par le gargouillement. Je fais un effort sur moi-même pour ne pas m’en culpabiliser et ne pas chercher à le cacher, mais pour le comprendre comme un effet sur moi du transfert de Stéphane. Je lui propose l’interprétation suivante :

Moi : Votre père déposait en vous l’agressivité qui lui était désagréable pour s’en débarrasser ; de même, vous me communiquez ce gargouillement qui vous est désagréable pour qu’il devienne le mien et cesse d’être le vôtre.

Stéphane : J’en suis désolé, je le reprends.

Effectivement, mon ventre ne gargouille plus et le sien recommence. Mon Moi psychique qui n’est plus envahi par son Moi corporel retrouve sa liberté de pensée et je me fais en silence la remarque qu’il est insuffisant d’interpréter la pulsion sous-jacente (l’agressivité) et le mécanisme de défense (l’identification projective) si je ne cherche pas aussi le sens spécifique inhérent au lieu du corps affecté par ce symptôme (perspective topographique).

Moi : Ce gargouillement se produit dans le ventre. La mère et son bébé se communiquent directement leurs émotions par le ventre.

Cette interprétation de caractère général et exploratoire fournit à Stéphane le cadre qui lui permet de formuler enfin la configuration hybride de son Moi-peau (mi Moi-peau crustacé, mi Moi-peau passoire) : Stéphane : Je suis comme les tortues. J’ai une carapace sur le dos et le ventre mou. Si je me renverse, mon ventre, plein de trous, est envahi par l’agressivité des autres et je ne peux plus me retourner en position active.

Dans la situation analytique où il est maintenant allongé sur le dos devant moi, c’est en effet son ventre qui se trouve fantasmatiquement exposé. C’est donc bien dans le transfert qu’a pu avoir lieu la prise de conscience par Stéphane de la configuration particulière de son Moi-peau.

Les enveloppes psychiques dans l’autisme52

« L’enveloppe d’agitation » a été décrite dans l’autisme secondaire à carapace, qui apparaît entre 6 et 18 mois et où, par opposition à l’autisme primaire, l’excitation prend la place de l’inhibition.

Ces enfants autistes secondaires ont une armure, une peau épaisse (à rapprocher de la seconde peau musculaire d’E. Bick, 1968), un Moi-crustacé, donc un pare-excitation tourné vers l’extérieur, mais ils n’ont pas une peau interne. L’enveloppe corporelle et relationnelle est cherchée par eux dans l’agitation psycho-motrice : ils marchent, courent, vocalisent sans arrêt, introduisent du désordre dans les objets rangés par les adultes, s’imposent à leur mère de façon parasitaire en hurlant dès qu’elle fait mine de s’éloigner, tournoient sur eux-mêmes, dilacèrent leurs vêtements ; ils refusent la communication, indifférents aux regards, aux paroles. L’angoisse apparaît quand cette défense psychomotrice est empêchée par les neuroleptiques ou quand on les attache au lit. L’angoisse se manifeste par des auto-mutilations : ils se scalpent, se fracturent le crâne, se déchirent la peau : la peau comme organe d’inscriptions et d’échanges possible des signes est arrachée.

L’enfant autiste secondaire s’aménage une aire de sécurité en projetant au-dehors de lui une barrière d’agitation infranchissable. Il a acquis la distinction animé/inanimé, dedans/dehors. Il a une barrière protectrice mais non une surface enveloppante, ni une interface. Il fonctionne selon la position paranoïde-schizoïde mais avec des mécanismes de défense qui restent corporels et qui ne sont pas encore ceux, psychiques, du clivage, de la projection, du déni, etc. Le Moi-peau tactile est refusé. C’est par l’instauration d’une enveloppe sonore qu’on peut entrer en contact avec l’enfant : par la voix chantée, par la musique, par le renvoi en écho de leurs cris (fussent-ils perforants, et perturbants) et de leurs vocalisations.

Dans l’autisme secondaire régressif, l’enfant a acquis une peau psychique et fine : d’où une hypersensibilité qu’il cache sous la confusion et le désordre.

Dans la schizophrénie infantile, mère et enfant sont enveloppés l’un dans l’autre selon une relation d’inclusion réciproque : il y a là enfin une enveloppe psychique, mais construite sur le modèle d’un fantasme intra-utérin et qui n’est pas encore cette interface commune, séparant et reliant la mère et l’enfant.

Venons-en à la pathologie la plus grave et la plus archaïque (les manifestations en sont toutes antérieures à l’âge de six mois). Dans l’autisme primaire anormal, le corps est mou, flasque, amiboïde, hypotonique. Il s’ensuit un Moi-poulpe. Ni la peau, ni le Moi ne remplissent la fonction de maintenance ou de soutènement. L’enfant est calme, immobile pendant des heures, indifférent, passif, absent ; il fuit les échanges du regard, il observe néanmoins « du coin de l’œil » sans avoir l’air de regarder. Si on le sollicite trop, ou s’il y a un léger changement du cadre et des habitudes, il réagit par la fureur ou par l’angoisse panique. Assis, il se balance pendant des heures d’avant en arrière sur un rythme lent. Il ne réagit pas aux signaux sonores. Il est indifférent aux manipulations corporelles et à la douleur. Mais un bruit léger, inattendu, un simple effleurement tactile peut provoquer des réactions d’agitation et de hurlement.

Il n’a ni enveloppe tactile, ni enveloppe sonore. L’enveloppe visuelle est ébauchée. Le pare-excitation est trouvé dans l’isolement et le retrait. l’autobalancement rythmique fournit peut-être une enveloppe posturale auto-érotique. Ces enfants conservent la position fœtale ; ils sont immobiles et requièrent l’immuabilité de l’environnement ; leur corps semble s’enfoncer dans le giron maternel. C’est tout le corps (et tout le psychisme) qui est replié sur lui-même pour faire peau et proroger l’enveloppe intra-utérine. Le soignant est englobé dans cet univers, se sent transparent, manipulé comme un objet inanimé, plongé dans l’ivresse des profondeurs. La séparation du soignant entraîne l’effondrement de l’enfant.

Le désespoir de ce dernier est profond. Il se manifeste par la fureur, l’automutilation, qui porte sur la tête, les yeux, la peau : tout ce sur quoi pourrait s’étayer un Moi-peau est attaqué.

L’absence de Moi-peau entraîne des troubles de toutes les fonctions : propreté, alimentation (parfois absence de recherche du mamelon), sommeil. La distinction animé-inanimé n’est pas acquise. Les autistes primaires « jouent » de façon stéréotypée, mais sans doute par plaisir autoérotique, avec leurs mains, pieds, vêtements, avec des ficelles ou brindilles, des morceaux de tissus rêches, ils sucent leur langue, la paroi des joues, retiennent leurs selles, font des bulles avec la salive, manipulent l’eau, la boue, le sable, écoutent interminablement le même disque. Ils n’accèdent pas à l’objet transitionnel, ni à la distinction extérieur-intérieur. Ils touchent leurs organes sexuels et ceux de l’entourage.

En résumé, il s’agit pour eux de :

  • proroger artificiellement l’enveloppe intra-utérine et donc de nier la naissance ;
  • refuser toutes les enveloppes fournies par la mère et l’environnement (tactile, visuelle, sonore, kinesthésique) ;
  • ne pas exercer les fonctions de la peau et des organes des sens et ne pas acquérir la figuration d’une interface ;
  • laisser le corps indifférencié des objets et morcelé en éléments séparés, dotés d’une valeur auto-érotique ;
  • trouver le pare-excitation dans l’isolement, l’immobilité du corps, l’immuabilité de l’environnement, l’inhibition des fonctions.

L’autisme est-il toujours pathologique ou y aurait-il, dans les premières semaines de la vie, des phénomènes autistiques « normaux » (selon F. Tustin et D. Meltzer) correspondant à une « position autistique » (D. Marcelli, 1983) antérieure à la position paranoïde-schizoïde ? Faute d’expérience clinique dans ce domaine, je ne prendrai pas position. Concernant cette question, je relèverai une des rares notations kleiniennes concernant la pathologie de l’enveloppe psychique, la description d’un fantasme autistique du corps maternel vide et noir : « Dick se retrancha de la réalité et mit sa vie fantasmatique à l’arrêt en se réfugiant dans le fantasme du corps maternel vide et noir. Il avait réussi de cette manière à retirer son attention des divers objets du monde extérieur et qui représentaient les contenus du corps maternel : le pénis du père, les fèces, les enfants. » Ces contenus dans lesquels Dick projetait son sadisme étaient dangereux ; d’où sa forte angoisse inconsciente et son inhibition de la symbolisation (Essais de psychanalyse, 1948, tr. fr., p. 272, L’importance de la Formation du Symbole dans le Développement du Moi, 1930). Cette description kleinienne me semble anticiper la notion de claustrum proposée par Meltzer. F. Tustin a précisé que l’enveloppe autistique normale comporte des boutons (qui correspondent sans doute aux excroissances sensibles de la peau et aux organes des sens) ; tandis que l’enveloppe autistique pathologique est « démantelée » (pour reprendre l’expression de Meltzer) et présente des « trous noirs » (qui correspondent à l’angoisse de se vider de sa substance vitale interne et au vertige d’être aspiré par le vide, la fonction première de soutènement n’étant pas remplie, faute d’un Moi-peau). La fascination de l’autiste par les mouvements circulaires ou tourbillonnaires se produisant dans le monde extérieur, ses propres mouvements giratoires stéréotypés évoquent le risque de s’engloutir dans ces trous noirs et une tentative désespérée de se retenir (D. Houzel, 1985 b).

D. Marcelli caractérise la « position autistique » par une pensée par contiguïté non symbolique (métonymique), par l’objet partiel situé dans un plan bidimensionnel, par une relation d’objet autistique (dans les cas pathologiques) et narcissique (dans les cas normaux), par l’étayage du Moi sur la peau et les organes sensoriels proximaux (toucher, odorat, goût). Les deux mécanismes de défense sont :

  • l’identification adhésive : D. Marcelli en décrit une nouvelle forme : « prendre la main de l’adulte pour s’en servir comme d’un prolongement de leur propre membre supérieur », c’est-à-dire inclure l’autre dans un Moi sans limites ; « prendre la main de l’adulte ou se coller corps à corps contre lui (…) revient à utiliser le sens du toucher dans un rapport de contiguïté où nulle limite n’existe » ; le même processus se retrouve avec le flairage et le goût (les sens proximaux) ; les sens distaux sont d’ailleurs utilisés en annulant tout écart entre Moi et le non-Moi : l’autiste « entend » la musique de la phrase et en reproduit, exagérée, la mélopée ; de même il « accroche » l’objet du regard ;
  • le démantèlement : il empêche la constitution de l’intersensorialité et de la peau comme cuntinuum reliant les organes des sens : « ils démantèlent leur Moi en capacités perceptives séparées » (Meltzer), ils réduisent l’objet de type « sens commun » à une « multiplicité d’événements unisensoriels dans lesquels animé et inanimé deviennent indiscernables ».

L’autiste refuse la communication par le regard et par la parole, car il refuse la séparation du corps de la mère, la limite : sinon, c’est la panique, et la violence. L’enfant normal, par contre, utilise le « pointing » (Vigotski) : il tend la main pour saisir l’objet désiré ; la main reste en l’air si l’objet est trop loin, ce geste acquiert une valeur sémiotique pour l’entourage, et en retour l’enfant l’utilise pour communiquer (cf. « l’illusion anticipatrice » selon Diatkine).

Le Moi-peau est une enveloppe qui émet et reçoit des signaux en interaction avec l’environnement, elle « vibre » en résonance ; elle est animée, vivante à l’intérieur, claire et lumineuse. L’autiste a la notion ̶ sans doute génétiquement préprogrammée ̶ d’une telle enveloppe, mais celle-ci, faute d’expériences concrètes l’actualisant, reste vide, noire, inanimée, muette. Les enveloppes autistiques fournissent ainsi une vérification par la négative de la structure et des fonctions du Moi-peau.

De la peau à la pensée

J’ai exposé dans cet ouvrage comment les qualités sensibles s’organisent en un espace interne, celui du Soi, délimité par une interface avec les objets extérieurs qui constituent le Moi (puis par d’autres interfaces : entre Moi psychique et Moi corporel, entre Moi et Surmoi, entre les divers objets internes, etc.). À son tour, la différenciation topographique de l’espace psychique entraîne des transformations des qualités sensibles en éléments de fantasmes, de symboles, de pensées. Je n’ai pu que laisser entrevoir ce qui initie ces transformations : les étudier en détail relèverait d’un autre livre. Divers auteurs, d’ailleurs, ont proposé des théories concernant les étapes de ces transformations : Winnicott, Hanna Segal (1957) avec l’« équation symbolique », Bion avec les huit niveaux de sa « grille » jusqu’à la pensée abstraite formalisée, etc. Pour ma part, j’envisage de montrer un jour comment chacune des neuf fonctions du Moi-peau fournit un des cadres ou un des processus de la pensée.

Pour finir

La parole de l’autre, si elle est opportune, vivante et vraie, permet au destinataire de reconstituer son enveloppe psychique contenante, et elle le permet dans la mesure où les mots entendus tissent une peau symbolique qui soit un équivalent sur les plans phonologique et sémantique des échotactilismes originaires entre le tout-petit et son environnement maternel et familial. Cela fonctionne ainsi dans l’amitié, dans la cure psychanalytique, dans la lecture littéraire. L’écriture également peut être une parole à soi-même et pour soi seul, qui remplisse dès l’adolescence cette même fonction reconstituante, après une vive émotion, une tension dans les rapports avec l’entourage, une crise intérieure. C’est vrai non seulement de beaucoup d’écrivains (encore que ce besoin de rétablir un Moi-peau provisoirement défaillant reste souvent méconnu de l’intéressé et caché sous des motifs plus banals : se faire plaisir, se protéger de la mort, rivaliser avec la fécondité féminine, etc.), mais c’est encore plus vrai de la plupart des écrivants (ceux qui écrivent sans recherche esthétique et sans souci d’un public). Micheline Enriquez (1984) a décrit sous l’expression d’« écriture représentative » une activité où le patient assure sa présence au monde et à lui-même (c’est-à-dire maintient son Moi dans la position que j’ai qualifié d’interface) en notant mot à mot sur le papier le cadre temporo-spatial où il se trouve, ses perceptions actuelles, les gestes matériels qu’il vient d’accomplir. Tel est le cas de sa patiente Fanchon (dont l’observation a été rapportée plus haut, p. 1, supra). Fanchon commente ainsi cet épisode qui a été une étape importante de sa guérison : « C’est comme si cette écriture m’avait permis la récupération d’une peau » (ibid., p. 213). Tel est aussi le cas de Doris Lessing qui, dans le Carnet d’or (1962), signale son recours au carnet bleu pour lutter contre la dépression53 :

« Je me trouve en un point où la forme, l’expression disparaissent ; alors je ne suis plus rien, mon intelligence est en train de s’évanouir, je suis de plus en plus terrifiée… (…) « C’est alors que j’ai décidé d’employer le carnet bleu, celui-ci uniquement pour noter des faits. Je m’asseyais chaque soir sur mon tabouret à musique et je notais ma journée comme si moi, Anna, je clouais Anna sur la page…

« Chaque jour, je modelais Anna, je disais : aujourd’hui. Je me suis levée à sept heures. J’ai préparé le petit déjeuner de Janet, je l’ai envoyé à l’école, etc., et j’avais l’impression d’avoir sauvé ma journée du chaos… »

Cette auto-observation d’une femme-écrivain met en évidence le tronc commun à partir duquel se différencient l’écriture de l’intellectuel (essayiste, critique, etc.) et celle du créateur d’une œuvre de fiction. Dans Pour un portrait psychanalytique de l’intellectuel (Anzieu D., 1984), j’ai décrit une configuration du Moi-peau particulière à l’intellectuel, où la peau est la surface du cerveau projetée au contact des choses, selon un processus réciproque où les choses (le vu, l’entendu, le touché, le senti, le goûté) sont transposées directement en idées, qui, à leur tour, filtrent la perception des choses.

La parole orale et encore plus écrite a un pouvoir de peau. Mes patients m’en ont convaincu. La fréquentation de quelques grandes œuvres littéraires me l’a confirmé. Ce fut d’abord d’une intuition personnelle, qu’il m’a fallu du temps pour transformer en idée. Si j’ai écrit ce livre, c’est aussi pour défendre par l’écriture mon Moi-peau. Sur cet acte de reconnaissance, je peux considérer le présent ouvrage comme terminé.