5. Psychogenèse du Moi-peau

Le double feed-back dans le système dyadique mère-enfant

Depuis les années 70, un intérêt scientifique considérable s’est porté sur les nouveau-nés. Notamment les recherches du pédiatre Berry Brazelton (1981), qui se sont déroulées en Angleterre puis aux États-Unis, parallèlement à mes propres réflexions sur le Moi-peau et indépendamment d’elles, apportent une intéressante confirmation et des précisions complémentaires. Afin d’étudier le plus précocement et le plus systématiquement possible la dyade nourrisson-entourage (que je préfère appeler maternant plutôt que maternel pour ne pas limiter l’entourage à la mère biologique), Brazelton a mis au point en 1973 une Échelle d’évaluation du comportement du nouveau-né, largement appliquée ensuite aux États-Unis. Il en a tiré les résultats suivants :

1. À la naissance et dans les jours qui suivent, l’enfant présente une ébauche du Moi, en raison des expériences sensorielles déjà faites vers la fin de sa vie intra-utérine, en raison sans doute aussi du code génétique qui prédéterminerait son développement en ce sens. Pour survivre le nouveau-né a besoin non seulement de recevoir les soins répétés et ajustés d’un entourage maternant, mais aussi a) d’émettre à l’égard de cet entourage des signaux susceptibles de déclencher et d’affiner ces soins ; b) d’explorer l’environnement physique à la recherche des stimulations nécessaires pour exercer ses potentialités et activer son développement sensori-moteur.

2. Le bébé dans la situation de dyade est un partenaire non pas passif, mais actif (cf. M. Pinol-Douriez, 1984) ; il est en interaction constante avec l’environnement en général, avec l’entourage maternant en particulier, dès que celui-ci est présent ; le bébé développant vite des techniques pour rendre cet entourage présent quand il en éprouve le besoin.

3. Le bébé sollicite les adultes qui l’entourent (et en premier lieu sa mère) autant que l’adulte sollicite le bébé. Cette sollicitation double (qui correspondrait à des déterminismes épigénétiques eux-mêmes prévus ou préparés par le code génétique) se déroule selon un enchaînement que Brazelton compare au phénomène physique du feed-back c’est-à-dire, en cybernétique, à la boucle d’autorégulation propre aux systèmes assistés. La sollicitation mutuelle permet au bébé d’agir sur l’entourage humain (et par son intermédiaire sur l’environnement physique), d’acquérir la distinction fondamentale de l’animé et de l’inanimé, d’imiter les imitations de certains de ses gestes que lui renvoient les adultes et de se préparer ainsi à l’acquisition de la parole. Cela présuppose ce que je discuterai plus loin de considérer la dyade mère-nourrisson comme un seul système formé d’éléments interdépendants se communiquant des informations entre eux et dans lequel le feed-back fonctionne dans les deux sens, de la mère vers le bébé et du bébé vers la mère.

4. Si l’entourage maternant n’entre pas dans ce jeu de la sollicitation réciproque et n’alimente pas ce double feed-back ou si un déficit du système nerveux prive le bébé de la capacité de prendre des initiatives sensori-motrices à l’égard de son entourage et/ou de répondre aux signaux émis à son intention, le bébé présente des réactions de retrait et/ou de colère, qui sont passagères si la froideur, l’indifférence, l’absence de l’entourage maternant sont elles-mêmes passagères (comme Brazelton l’a expérimentalement observé en demandant à des mères habituellement communicatives de maintenir un visage impassible et de s’abstenir volontairement pendant plusieurs minutes de quelque manifestation que ce soit à l’égard de leur bébé). Ces réactions tendent à devenir durables, intenses et pathologiques si la non-réponse de l’entourage maternant persiste.

5. Les parents sensibles au feed-back renvoyé par le bébé se guident sur lui pour agir, pour changer éventuellement d’attitude, pour se sentir assurés dans l’exercice de leur fonction parentale. Un bébé passif et indifférent (par suite d’un traumatisme intra-utérin ou d’un raté du code génétique) plonge dans l’incertitude et le désarroi ceux qui s’occupent de lui ; il arrive même, comme l’a noté M. Soulé (1978), qu’il rende sa mère folle, alors que celle-ci n’a eu aucun problème de cet ordre avec ses autres enfants.

6. Des modèles de comportement psycho-moteur se constituent précocement chez le bébé à l’occasion de ces interactions ; s’ils sont réussis, répétés et appris, ils deviennent des comportements préférés et des précurseurs des modèles cognitifs ultérieurs. Ils assurent le développement d’un style et d’un tempérament propres au nourrisson, lesquels fournissent à leur tour une grille qui devient pour l’entourage un moyen de prévoir les réactions du bébé (par exemple ses cycles de nourriture, de sommeil, d’activité de tel type) et qui détermine le niveau d’attente de ceux qui le maternent (cf. Ajuriaguerra : l’enfant est « créateur de mère »). Les membres de l’entourage commencent alors à le considérer comme une personne, c’est-à-dire comme ayant un Moi individuel. Ils l’entourent de ce que Brazelton appelle une « enveloppe de maternage » constituée par un ensemble de réactions adaptées à sa personnalité singulière. Brazelton parle aussi d’une « enveloppe de contrôle », réciproque de la précédente : les réactions du bébé entourent d’une enveloppe de contrôle son entourage humain qu’il oblige à tenir compte de ses réactions. Brazelton parle également du système de double feed-back comme d’une « enveloppe » qui englobe la mère et le nourrisson (ce qui correspond à ce que j’appelle le Moi-peau).

7. L’étude expérimentale des nourrissons a précisé la nature de quelques-unes des boucles de feed-back spécifiques rendues possibles par les étapes successives de la maturation nerveuse et dont le bébé fait l’expérience si l’entourage lui en offre l’occasion :

  • Le regard prolongé du bébé fixant le regard de la mère, « yeux dans les yeux », entre 6 semaines et 4 mois environ (avant 3-4 mois le bébé attire l’attention de l’adulte par le regard ; après 3-4 mois, par les contacts corporels puis les vocalises).
  • L’identification précoce par le bébé (de quelques jours ou de quelques semaines) de la mélodie habituelle de la voix maternelle, avec des effets d’apaisement de l’agitation et de stimulation de certaines activités.
  • Les mêmes effets lors de la présentation au bébé d’une étoffe imprégnée de l’odeur maternelle.
  • La distinction réflexe par le bébé, six heures après la naissance, d’une saveur bonne (sucrée), d’une saveur neutre (l’eau insipide) et d’une saveur mauvaise (avec trois degrés croissants, le salé, l’acide, l’amer) ; et les modulations progressives de ces distinctions réflexes au cours des mois qui suivent, selon les encouragements, les interdits, les exhortations de l’entourage maternant, le bébé apprenant à lire sur la mimique de la mère ce qu’elle considère comme bon ou comme mauvais pour lui et qui ne correspond pas toujours exactement (voire pas du tout) au schéma réflexe originaire du bébé (Chiva, 1984).
  • La perception des sons verbaux comme distincts des autres sons, et leur différenciation d’après les mêmes catégories que les adultes dès deux mois.

8. La réussite du bébé à mener à bien, en interaction avec l’entourage maternant, telle et telle de ces boucles de feed-back successifs, ajoute à ses capacités de discrimination sensorielle, d’effectuation motrice et d’émission signifiante, une force qui le pousse à expérimenter d’autres boucles, à tenter de nouveaux apprentissages. Le bébé acquiert un pouvoir de maîtrise endogène qui va d’un sentiment de confiance dans ses entreprises à un sentiment euphorisant de toute-puissance illimitée ; à mesure que chaque pas est maîtrisé, l’énergie, loin de se dissiper par décharge dans l’action, est au contraire accrue par la réussite (phénomène de recharge libidinale, selon la psychanalyse) et investie dans l’anticipation de l’étape suivante ; ce sentiment d’une force intérieure est indispensable au bébé pour accomplir les réorganisations de ses schèmes sensori-moteurs et affectifs rendues nécessaires par sa maturation et par ses expériences.

La réussite du bébé dans ses entreprises sur l’environnement physique et sur l’entourage humain suscite de la part de celui-ci non seulement une approbation mais des marques annexes gratifiantes dont le bébé cherche à provoquer le retour pour son plaisir : à la force du désir de se lancer dans des entreprises nouvelles s’ajoute la force du désir d’aller au-devant des attentes des grandes personnes.

Divergences entre les points de vue cognitif et psychanalytique

Il y a accord entre la psychologie expérimentale et la psychanalyse en ce qui concerne l’existence chez le nouveau-né d’un pré-Moi corporel, doté d’un élan intégrateur des diverses données sensorielles, d’une tendance à aller à la rencontre des objets, à mettre en œuvre à leur égard des stratégies, à établir avec les personnes de l’entourage maternant des relations d’objet (dont l’attachement est un cas particulier), doté d’une capacité de réglage par l’expérience des fonctions corporelles et psychiques que le code génétique et le développement intra-utérin ont mises à sa disposition, parmi elles, celle de discerner des bruits et des sons non verbaux et de reconnaître, à l’intérieur de ceux-ci, les distinctions phonologiques pertinentes dans la langue parlée autour de lui, doté de la capacité d’émettre des signaux à l’intention de l’entourage (mimique et cri d’abord, et peut-être émission d’odeurs, puis regard et posture, puis gestes et vocalises). Ce pré-Moi corporel est un précurseur du sentiment de l’identité personnelle et du sens de la réalité, qui caractérisent le Moi psychique proprement dit. Il rend compte de deux faits objectivement autant que subjectivement constatables : d’une part, assez vite après la naissance, l’être humain est un individu, possédant son style particulier et vraisemblablement le sentiment d’être un Soi unique ; d’autre part, sa réussite dans les expériences ci-dessus énumérées remplit son pré-Moi d’un dynamisme qui le pousse à entreprendre de nouvelles expériences et qui s’accompagne d’un sentiment vraisemblable de jubilation.

Il n’en subsiste pas moins des différences importantes entre une théorie de type cognitiviste et une théorie de type psychanalytique. La première accentue la symétrie entre l’entourage maternant et le nourrisson, dont elle fait un couple tendant vers un système homéostatique. Il ne m’étonne pas que l’étude des bébés mobilise chez l’observateur des illusions à travers le verre déformant desquels il effectue ses observations. S’avère maintenant périmée l’illusion d’un bébé passif, au psychisme table rase ou cire molle. Elle est remplacée par l’illusion d’un bébé compétent, dynamique, partenaire quasi à égalité dans l’interaction, formant avec sa mère, si elle-même est une partenaire compétente et dynamique, un couple parfaitement adapté et heureux, plus proche de la paire de jumeaux que de la dyade complémentaire mais dissymétrique composée d’un adulte au développement supposé achevé et d’un être, sinon prématuré, du moins inachevé. La même illusion gémellaire est également ravivée chez l’adulte par l’énamoration : Berenstein et Puget (1984) ont montré qu’elle fonde le couple amoureux. Or, il ne peut y avoir de symétrie que par rapport à un plan (ou à un axe). Je constate que ce plan est fourni par un fantasme ̶ méconnu des expérimentalistes –, celui d’une peau commune à la mère et à l’enfant ; ce fantasme a une structure d’interface ; il s’agit d’une interface particulière, qui sépare deux régions de l’espace ayant même régime et entre lesquelles il instaure donc une symétrie (si les régimes sont différents, ou s’ils sont plus de deux, la structure de l’interface se modifie, elle s’enrichit par exemple de poches ou de points de fractures).

Les psychanalystes insistent (cf. notamment Piera Aulagnier, 1979) sur la dissymétrie entre le patient et le psychanalyste, entre le nourrisson et son entourage, sur la dépendance première et la détresse originaire (nommée comme telle par Freud, 1895) auxquelles, sous l’effet du processus psychanalytique, le patient régresse. Winnicott a constaté qu’à côté d’états d’intégration du Moi physique et du Moi corporel, le bébé expérimente des états de non-intégration qui ne sont pas nécessairement douloureux et qui peuvent s’accompagner du sentiment euphorique d’être en Soi psychique illimité ; ou encore qu’il peut désirer ne pas communiquer, parce qu’il se trouve trop bien ou trop mal. Le tout-petit acquiert peu à peu une ébauche de compréhension du langage humain mais qui se limite à la seconde articulation et sans en avoir lui-même la possibilité de s’en servir pour émettre des messages ; la première articulation lui échappe ; il ressent ce mystère sonore et son impuissance sémiotique entre douleur et colère, comme une violence psychique fondamentale exercée sur lui ce que Piera Castoriadis-Aulagnier (1975) a appelé la « violence de l’interprétation », sans compter la brutalité des agressions physiques et chimiques auxquelles son corps est exposé, sans parler de la « violence fondamentale » (Bergeret, 1984) de la haine, du rejet, de l’indifférence, des mauvais soins et des coups en provenance de l’entourage humain. Cette dépendance de plus en plus mal supportée à une mère qui est le « porte-parole » (Piera Castoriadis-Aulagnier, 1975) nécessaire à ses besoins, cette violence actualisent dans son Moi psychique naissant l’imago de la mère persécutrice qui suscite des fantasmes effrayants et l’oblige à mobiliser des mécanismes de défense inconscients qui vont freiner, arrêter ou détruire l’heureux développement esquissé plus haut : le démantèlement stoppe le dynamisme intégrateur des sensations ; l’identification projective empêche le feed-back de se constituer en boucle ; le clivage multiple éparpille dans un espace nébuleux qui n’est ni interne ni externe des agglomérats de parties du Soi et de parties de l’objet ; une ceinture de rigidité musculaire ou d’agitation motrice ou de souffrance physique vient constituer une seconde peau psychotique ou une carapace autistique, ou une enveloppe masochique qui suppléent en le masquant au Moi-peau défaillant.

Une seconde divergence découle du fait que Brazelton travaille sur des comportements, et selon le schéma stimulus-réponse, alors que le psychanalyste travaille sur des fantasmes, eux-mêmes corrélés à des conflits inconscients et à des organisations particulières de l’espace psychique. Brazelton va jusqu’à considérer, à juste titre, que les multiples feed-back ponctuels qui interviennent dans la relation nourrisson-entourage maternant, constituent un système dynamique, voire économique, et créent une réalité psychique nouvelle de nature topographique qu’il appelle « enveloppe », sans plus préciser de quoi il s’agit. Enveloppe est une notion abstraite qui exprime le point de vue d’un observateur minutieux mais extérieur. Or le bébé a de cette enveloppe une représentation concrète, qui lui est fournie par ce dont il fait l’expérience sensorielle fréquente, à savoir la peau, une expérience sensorielle infiltrée de fantasmes. Ce sont ces fantasmes cutanés qui habillent son Moi naissant d’une figuration, imaginaire certes, mais qui mobilise, pour reprendre une expression de Paul Valéry10, ce qu’il y a de plus profond en nous et qui est notre surface. Ce sont eux qui jalonnent les niveaux de structuration du Moi et qui en traduisent les ratés. Le développement des autres sens est rapporté à la peau, surface fantasmée « originaire » (au sens où P. Castoriadis-Aulagnier, 1975, entend l’originaire, comme précurseur et fondement du fonctionnement psychique primaire).

Je rencontre là, en tant que psychanalyste, une troisième divergence dans l’interprétation des résultats expérimentaux. Selon les psychologues cognitivistes, le sens tactile ne serait pas parmi les tout premiers à se développer. Les sensibilités gustative, olfactive, auditive, dont l’existence est prouvée dès la naissance, permettraient au bébé l’identification de sa mère (et l’identification consécutive à sa mère), ainsi qu’une ébauche de différenciation entre ce qui lui est bon et ce qui lui est mauvais. Par la suite, quand le tout-petit entre dans l’univers des communications intentionnelles, les échopraxies, les écholalies, les échorythmies joueraient un rôle plus décisif que ce que j’ai proposé d’appeler les échotactilismes, ou échanges signifiants de contacts tactiles.

J’ai plusieurs objections à opposer à cette minimisation du rôle de la peau dans le développement du psychisme. Chez l’embryon, sinon chez le nouveau-né, la sensibilité tactile apparaît la première (cf. p. 1, supra) et c’est là, sans doute, la conséquence du développement de l’ectoderme, source neurologique commune de la peau et du cerveau. L’événement de la naissance apporte à l’enfant en train de naître une expérience de massage de tout le corps et de frottement généralisé de la peau au cours des contractions maternelles et de l’expulsion hors de l’enveloppe vaginale dilatée aux dimensions du bébé. On sait que ces contacts tactiles naturels stimulent le déclenchement des fonctions respiratoires et digestives ; en cas d’insuffisance, ils sont remplacés par des contacts artificiels (secousses, bains, enveloppements chauds, massages manuels). Le développement des activités puis des communications sensorielles par l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût est à son tour favorisé par la façon dont les personnes de l’entourage portent l’enfant, le rassurent en serrant son corps contre le leur, soutiennent sa tête ou sa colonne vertébrale. Comme le langage courant le montre, qui parle de « contact » pour tous les sens (on contacte au téléphone quelqu’un qu’on entend à distance, sans le voir ; on a bon contact avec quelqu’un qu’on voit mais qu’on ne touche pas), la peau est le réfèrent de base auquel sont spontanément rapportées les diverses données sensorielles. La peau, à supposer qu’elle ne détienne pas l’antériorité chronologique, possède un primat structural sur tous les autres sens, pour trois raisons au moins. Elle est le seul sens à recouvrir tout le corps. Elle-même contient plusieurs sens distincts (chaleur, douleur, contact, pression…) dont la proximité physique entraîne la contiguïté psychique. Enfin, comme Freud (1923) le signale allusivement, le toucher est le seul des cinq sens externes à posséder une structure réflexive : l’enfant qui touche du doigt les parties de son corps expérimente les deux sensations complémentaires d’être un morceau de peau qui touche, en même temps que d’être un morceau de peau qui est touché. C’est sur le modèle de la réflexivité tactile que se construisent les autres réflexivités sensorielles (s’entendre émettre des sons, humer sa propre odeur, se regarder dans le miroir) puis la réflexivité de la pensée.

Particularités du Moi-peau considéré comme interface

Je peux préciser maintenant ma conception du Moi-peau. L’entourage maternant est appelé ainsi parce qu’il « entoure » le bébé d’une enveloppe externe faite de messages et qui s’ajuste avec une certaine souplesse, en laissant un écart disponible, à l’enveloppe interne, à la surface du corps du bébé, lieu et instrument d’émission de messages : être un Moi, c’est se sentir la capacité d’émettre des signaux entendus par d’autres.

Cette enveloppe sur mesure achève d’individualiser le bébé par la reconnaissance qui lui apporte la confirmation de son individualité : il a son style, son tempérament propre, différent des autres sur un fond de ressemblance. Être un Moi, c’est se sentir unique.

L’écart entre le feuillet externe et le feuillet interne laisse au Moi, quand il sera davantage développé, la possibilité de ne pas se faire comprendre, de ne pas communiquer (Winnicott). Avoir un Moi, c’est pouvoir se replier sur soi-même. Si le feuillet externe colle trop à la peau de l’enfant (cf. le thème de la tunique empoisonnée dans la mythologie grecque), le Moi de l’enfant est étouffé dans son développement, il est envahi par un des Moi de l’entourage ; c’est une des techniques pour rendre l’autre fou mise en évidence par Searles (1965).

Si le feuillet externe est trop lâche, le Moi manque de consistance. Le feuillet interne tend à former une enveloppe lisse, continue, fermée, tandis que le feuillet externe a une structure en réseau maillé (cf. le « tamis » des barrières de contact selon Freud, que j’exposerai plus loin p. 1, infra). Une des pathologies de l’enveloppe consiste en une inversion des structures : le feuillet externe proposé/imposé par l’entourage devient rigide, résistant, clôturant (seconde peau musculaire) et c’est le feuillet interne qui s’avère troué, poreux (Moi-peau passoire).

Le double feed-back observé par Brazelton aboutit, à mon avis, à constituer une interface, figurée sous la forme d’une peau commune à la mère et à l’enfant, interface d’un côté de laquelle se tient la mère, l’enfant étant de l’autre côté. La peau commune les tient attachés ensemble mais selon une symétrie qui ébauche leur séparation à venir. Cette peau commune, en les branchant l’un sur l’autre, assure entre les deux partenaires une communication sans intermédiaire, une empathie réciproque, une identification adhésive : écran unique qui entre en résonance aux sensations, aux affects, aux images mentales, aux rythmes vitaux des deux.

Avant la constitution du fantasme de peau commune, le psychisme du nouveau-né est dominé par un fantasme intra-utérin, qui nie la naissance et qui exprime le désir propre au narcissisme primaire d’un retour au sein maternel, fantasme d’inclusion réciproque, de fusion narcissique primaire dans laquelle il entraîne plus ou moins sa mère elle-même vidée par la naissance du fœtus qu’elle portait ; fantasme, ravivé plus tard par l’expérience amoureuse, selon lequel chacun des deux, en le tenant dans ses bras, envelopperait l’autre tout en étant enveloppé par lui. Les enveloppes autistiques (cf. p. 1, infra) traduisent la fixation au fantasme intra-utérin et l’échec d’accéder au fantasme d’une peau commune. Plus précisément, en raison de cet échec (que celui-ci soit dû à un raté de son programme génétique, à un feed-back déficient de l’entourage, à une incapacité de fantasmatisation), le bébé, par une réaction prématurée et pathologique d’auto-organisation négative, échappe au fonctionnement en système ouvert, se protège dans une enveloppe autistique et se retire dans un système fermé, celui d’un œuf qui n’éclot pas.

L’interface transforme le fonctionnement psychique en système de plus en plus ouvert, ce qui achemine la mère et l’enfant vers des fonctionnements de plus en plus séparés. Mais l’interface maintient les deux partenaires dans une dépendance symbiotique mutuelle. L’étape suivante requiert l’effacement de cette peau commune et la reconnaissance que chacun a sa propre peau et son propre moi, ce qui ne s’effectue pas sans résistance ni sans douleur. Ce sont alors les fantasmes de la peau arrachée, de la peau volée, de la peau meurtrie ou meurtrière qui sont agissants (cf. Anzieu D., 1984).

Si les angoisses liées à ces fantasmes arrivent à être surmontées, l’enfant acquiert un Moi-peau qui lui est propre selon un processus de double intériorisation :

a) de l’interface, qui devient une enveloppe psychique contenante des contenus psychiques (d’où la constitution, selon Bion, d’un appareil à penser les pensées) ;

b) de l’entourage maternant qui devient le monde intérieur des pensées, des images, des affects.

Cette intériorisation a pour condition ce que j’ai appelé le double interdit du toucher (cf. ch. 10. Le double interdit du toucher, condition de dépassement du Moi-peau). Le fantasme en jeu, typique du narcissisme secondaire, est celui d’une peau invulnérable, immortelle, héroïque.

La fixation à tel ou tel de ces fantasmes, particulièrement à celui de la peau arrachée, les mécanismes de défense mis en jeu pour les refouler, les projeter, les renverser en leur contraire, les surinvestir érotiquement jouent un rôle particulièrement évident dans les deux domaines des affections dermatologiques et du masochisme.

Résumant les travaux post-kleiniens, D. Houzel (1985 a) décrit des stades de plus en plus complexes de l’organisation de l’espace psychique qui convergent avec l’évolution que je viens d’esquisser du Moi-peau. Au premier stade (qu’Houzel dénomme amorphe de façon discutable et qui est en fait marqué par la tétée du sein-lait et par la fermentation intestinale), le nourrisson vit sa substance psychique comme liquide (d’où l’angoisse du vidage) ou comme gazeuse (d’où l’angoisse de l’explosion) ; la frustration provoque dans le pare-excitation qui s’ébauche des fissures ouvrant la porte au vidage ou à l’explosion ; le manque de consistance interne du Soi me semble devoir être mis en rapport avec la non-constitution de la première fonction du Moi-peau (soutènement par appui sur un objet support).

Au second stade, l’apparition des premières pensées (qui sont des pensées de l’absence, du manque) rend tolérable les déhiscences11 ouvertes dans l’enveloppe par les frustrations. « La pensée est comme une charpente interne. » Mais ajouté-je ce sont des pensées dont l’exercice requiert l’assurance d’une continuité du contact avec l’objet support, devenu de plus un objet contenant (cf. ma notion du sein-peau), continuité du contact qui trouve sa figuration dans le fantasme d’une peau commune. La relation d’objet repose sur l’identification adhésive (Meltzer, 1975). Le Soi, encore mal distingué de Moi, est éprouvé comme surface sensible, qui permet la constitution d’un espace interne distinct de l’espace externe. L’espace psychique est bi-dimensionnel. « La signification des objets y est expérimentée comme inséparable des qualités sensuelles que l’on peut percevoir à leur surface. » (Meltzer, ibid.)

Au troisième stade, avec l’accès à la tridimensionnalité et à l’identification projective, apparaît l’espace interne des objets, semblable à mais distinct de l’espace interne du Soi, espaces dans lesquels des pensées peuvent être projetées ou introjectées ; le monde intérieur commence à s’organiser grâce à des fantasmes d’exploration de l’intérieur du corps de la mère ; l’appareil à penser les pensées se constitue ; « la naissance psychique se produit » (M. Mahler, in F. Tustin, 1972). Mais la symbiose subsiste ; le temps est figé, répétitif ou oscillant, cyclique.

Au stade suivant, l’identification introjective aux bons parents combinés dans la scène primitive et fantasmés féconds et créateurs entraîne l’acquisition du temps psychique. Il y a maintenant un sujet qui a une histoire intérieure et qui peut passer de la relation narcissique à une relation objectale. Les six autres fonctions positives que j’attribue au Moi-peau (après la maintenance et la contenance) peuvent se développer ; la fonction, négative, d’autodestruction du contenant devient moins redoutable.

Deux exemples cliniques

Observation de Juanito

Une collègue latino-américaine, qui a écouté une de mes conférences sur le Moi-peau, me rapporte ce cas. Juanito, atteint d’une malformation congénitale, avait dû être opéré aux États-Unis peu après la naissance. Sa mère avait interrompu ses activités familiales et professionnelles pour l’accompagner mais, pendant plusieurs semaines, elle n’avait pu le voir qu’à travers une vitre, sans le toucher ni lui parler. L’opération avait réussi. La convalescence, grâce à ces conditions draconiennes, s’était bien déroulée. Après le retour au pays d’origine, l’acquisition de la parole s’était effectuée normalement voire même assez précocement. Mais le petit garçon, on s’en doute, avait conservé d’importantes séquelles psychiques qui motivèrent sa prise en charge psychothérapique vers cinq-six ans.

Le tournant décisif de celle-ci est une séance où Juanito décolle du mur une vaste plaque encore vierge de papier adhésif lavable, appliqué à dessein pour que les enfants puissent peindre sur le mur en toute liberté. Il découpe cette plaque en menus morceaux. Il se déshabille entièrement et demande à sa psychothérapeute de coller ces morceaux sur tout son corps, les yeux exceptés, en insistant bien sur la double nécessité, d’une part, d’utiliser tous les morceaux et, d’autre part, de recouvrir la totalité de son corps sans laisser d’interstices (sauf pour le regard). Lors des séances suivantes, il répète ce jeu de l’enveloppement intégral de sa peau par sa psychothérapeute puis il administre la même opération à un baigneur en celluloïd.

Juanito a ainsi réparé les failles de son Moi-peau, dues à la carence, inévitable lors d’une telle hospitalisation, de contacts tactiles et sonores et de manipulations corporelles de la part de la mère et de l’entourage maternant. Le maintien du lien visuel quotidien avec celle-ci avait permis la sauvegarde du Moi naissant : d’où la nécessité, dans le jeu du collage avec sa psychothérapeute, de garder les yeux ouverts. Ce petit garçon intelligent, et ayant une bonne maîtrise du langage, a su verbaliser auprès de sa psychothérapeute les deux besoins de son Moi corporel : le besoin de sentir sa peau comme une surface continue, le besoin d’enregistrer toutes les stimulations reçues de l’extérieur et de les intégrer en un sensorium commune (un sens commun).

Observation d’Éléonore

Colette Destombes, qui connaît mon intérêt pour le Moi-peau, me communique une séquence de la psychothérapie psychanalytique de cette fillette de neuf ans environ, dont l’échec scolaire est patent. L’enfant, d’intelligence apparemment normale, comprend sur le moment les explications de la maîtresse, mais elle est incapable de les retenir d’un jour à l’autre. Elle apprend ses leçons et les oublie aussitôt. Le symptôme se répète dans la cure, rendant celle-ci de plus en plus difficile : la fillette ne se souvient pas de ce qu’elle a dit ou dessiné à la séance précédente. Elle s’en montre sincèrement désolée : « Vous voyez bien qu’on ne peut rien faire avec moi. » Sa psychothérapeute est sur le point d’abandonner, pensant avoir à faire à une débilité sous-jacente.

À une séance où le symptôme est plus flagrant que jamais, elle tente son va-tout et dit à la fillette : « En somme, tu as une tête-passoire. » L’enfant change de mine et de ton : « Comment l’avez-vous deviné ? » Pour la première fois, au lieu des reproches explicites ou implicites de son entourage, Éléonore reçoit en retour une formulation juste de l’image qu’elle a de son moi et de son fonctionnement psychiques. Elle explique qu’elle se sent exactement comme ça, qu’elle a peur que les autres ne s’en aperçoivent et qu’elle fait tout pour le cacher, épuisant son énergie mentale à cette dissimulation. À partir de cette reconnaissance et de cet aveu, elle se souvient de ses séances. Au rendez-vous suivant, c’est elle qui propose spontanément à sa psychothérapeute de dessiner. Elle dessine un sac. À l’intérieur du sac, un couteau fermé, qu’elle ouvrira au cours des dessins faits aux séances suivantes.

Ainsi, Éléonore a-t-elle pu révéler à quelqu’un, qu’elle a enfin trouvé disposé à la comprendre, la pulsion qui lui faisait problème. Le sac, c’est l’enveloppe désormais continue de son Moi-peau et qui lui garantit le sentiment de la continuité de Soi. Le couteau, c’est son agressivité inconsciente, déniée, refermée, retournée sur elle-même, et qui perfore son enveloppe psychique de part en part. Par les multiples trous son envie haineuse et destructrice peut s’écouler sans trop de danger en étant clivée, fragmentée et projetée en de nombreux morceaux. En même temps, par les mêmes trous, son énergie psychique se vide, sa mémoire se perd, la continuité de son soi s’effrite, sa pensée ne peut rien contenir.

À partir de là, la psychothérapie s’est déroulée normalement, ce qui ne veut pas dire sans difficultés. La fillette a libéré une agressivité de plus en plus ouverte et violente, attaquant et menaçant sa psychothérapeute, mais d’une façon devenue interprétable et qui constituait un progrès par rapport à la phase précédente de réaction thérapeutique négative où elle détruisait en silence et sa psychothérapie et son appareil à penser les pensées. Cette observation d’Éléonore met en évidence une configuration fréquente du Moi-peau qui résulte des attaques haineuses inconscientes contre l’enveloppe psychique contenante : le Moi-peau passoire.