6. Deux précurseurs du Moi-peau : Freud, Federn

Freud et la structure topographique du Moi

À relire Freud, je suis frappé, comme l’ont été la plupart de ses successeurs, de voir combien les innovations qu’ils ont proposées se trouvent souvent en germe chez lui, à l’état de pensées encore figuratives ou de concepts prématurément ébauchés puis abandonnés. Je vais essayer de montrer en quoi la première description donnée en 1895 par S. Freud de ce qu’il nomme en 1896 l’« appareil psychique »12, fournit une anticipation du Moi-peau, grâce à la notion, non reprise ultérieurement par lui et restée inédite de son vivant, des « barrières de contact ». Je suivrai l’évolution de Freud jusqu’à une de ses toutes dernières descriptions de l’appareil psychique, celle de la « Notice sur le bloc magique » (1925), et je m’efforcerai de mettre là en évidence le passage à un modèle topographique de plus en plus épuré de références anatomiques et neurologiques, et qui requiert un étayage implicite et peut-être originaire du Moi sur les expériences et les fonctions de la peau.

Sans doute en raison de sa culture et de son esprit scientifiques, Freud pense en termes d’appareil, mot qui, en allemand comme en français, désigne aussi bien un assemblage naturel que fabriqué de pièces ou d’organes en vue de remplir un usage pratique ou une fonction biologique. Dans les deux cas, l’appareil en question (en tant que réalité matérielle) est organisé par un système sous-jacent, réalité abstraite qui préside à l’agencement des parties, qui commande le fonctionnement de l’ensemble et qui permet de produire les effets recherchés. Tels sont, pour reprendre à Freud des exemples sur lesquels il s’appuie volontiers, un appareil électrique ou un appareil optique dans le cas d’appareils conçus par l’homme, l’appareil digestif ou l’appareil uro-génital dans le cas d’appareils appartenant à l’organisme vivant. Une des idées neuves de Freud a été d’étudier le psychisme comme un appareil et de concevoir cet appareil comme articulant des systèmes différents (c’est-à-dire comme un système de sous-systèmes).

L’appareil du langage

En 1891, dans son premier ouvrage publié, Contribution à la conception des aphasies, Freud forge l’idée et l’expression d’appareil du langage13. Critiquant la théorie des localisations cérébrales alors régnante, il s’inspire explicitement des vues évolutionnistes de Hughlings Jackson : le système nerveux est un « appareil » hautement organisé qui, à l’état normal, intègre des « modes de réactions » correspondant « à des étapes antérieures de son développement fonctionnel » et qui, sous certaines conditions pathologiques, libère des modes de réaction selon une « involution fonctionnelle » (trad. fr., p. 137). L’appareil du langage connecte deux systèmes (Freud parle de « complexes », non de systèmes), celui de la représentation de mot et celui qu’il dénomme à partir de 1915 la représentation de choses et qu’il appelle en 1891 les « associations de l’objet » ou la « représentation de l’objet ». Le premier de ces « complexes » est fermé (ou clos), tandis que le second est ouvert.

Je reproduis ci-dessous la figure 8 du livre avec le commentaire de Freud (ibid., p. 127) :

Image1

« La représentation de mot apparaît comme un complexe représentatif clos, la représentation d’objet par contre comme un complexe ouvert. La représentation de mot n’est pas reliée à la représentation d’objet par toutes ses parties constituantes, mais seulement par l’image sonore. Parmi les associations d’objet, ce sont les visuelles qui représentent l’objet de la même façon que l’image sonore représente le mot. Les liaisons de l’image sonore verbale avec les autres associations d’objet ne sont pas indiquées14. »

L’appareil du langage repose évidemment aussi sur un schéma neurologique. « Pour nous représenter la construction de l’appareil du langage, nous nous basons sur l’observation que lesdits centres du langage sont contigus, vers l’extérieur (en bordure), à d’autres centres corticaux importants pour la fonction du langage, alors qu’ils délimitent, vers l’intérieur (nucléairement), une région non prouvée par la localisation et qui est probablement aussi un champ du langage. L’appareil du langage se révèle à nous comme une partie continue du cortex dans l’hémisphère gauche, entre les terminaisons corticales des nerfs acoustiques et optiques, et celle des faisceaux moteurs du langage et du bras. Les parties du champ du langage contiguës à ces aires corticales acquièrent avec une limitation nécessairement indéterminée la signification de centres du langage, au sens de l’anatomie pathologique et non au sens de la fonction » (ibid p. 153).

Les lésions situées à cette périphérie coupent un des éléments associés à la parole de ses connexions avec les autres, ce qui n’est pas le cas des lésions situées au centre.

C’est le schéma psychologique qui permet à Freud de voir clair dans le schéma neurologique et de classer les aphasies en trois types :

  • l’aphasie verbale où seules sont perturbées les associations entre des éléments de la représentation de mot (c’est le cas de lésions périphériques avec destruction complète d’un des centres supposés du langage) ;
  • l’aphasie asymbolique qui coupe la représentation de mot de la représentation d’objet (la lésion périphérique entraîne là une destruction incomplète) ;
  • l’aphasie agnosique qui atteint la reconnaissance des objets et où l’agnosie perturbe par contrecoup l’incitation à parler (c’est un désordre purement fonctionnel de l’appareil du langage consécutif à une lésion située au centre).

Du travail théorique de Freud sur l’appareil du langage, je retiens trois traits importants de sa démarche de pensée : l’effort pour dégager l’étude du langage d’une étroite corrélation terme à terme avec les données anatomiques et neurophysiologiques et pour chercher la spécificité de la pensée verbale et du fonctionnement psychique en général ; le besoin de classification ternaire (les trois types d’aphasie préludent aux trois instances de l’appareil psychique) ; et une intuition topographique originale et riche d’avenir : ce qui fonctionne comme « centre supposé » se trouve situé à la « périphérie ».

L’appareil psychique

En 1895, dans les Études sur l’hystérie, écrites en collaboration avec Breuer, Freud utilise encore les termes courants d’« organisme » et de « système nerveux »15. Dans l’« Esquisse d’une psychologie scientifique » en 1895, il différencie le « système nerveux »16, en trois systèmes correspondant à trois types fictifs de neurones, les « systèmes » φ, ψ, ω, avec le rôle clef des « barrières de contact » entre les systèmes φ et ψ ; l’ensemble forme l’« appareil φ, ψ, ω », lui-même protégé vers l’extérieur par un écran pare-quantités constitué par les « appareils des terminaisons nerveuses ».

Dans L’Interprétation des rêves, publiée en 1899 mais datée de 1900, Freud introduit l’expression originale d’« appareil psychique »17. Il a déjà communiqué celle-ci à Fliess le 6 décembre 1896, en la rattachant explicitement à son travail antérieur sur l’aphasie, plus précisément à l’idée que la mémoire relève d’un système psychique différent de la perception et qu’elle possède non pas un seul mais plusieurs enregistrements des événements (le « ré-arrangement » des traces constituant une « re-transcription »). Cet appareil psychique est composé de trois systèmes que Freud appelle généralement des instances18 (Instanz) : le conscient, le préconscient, l’inconscient, dont les interactions particulières découlent d’un fait topographique, à savoir qu’ils sont séparés par les deux censures, et d’une différence de finalité, à savoir qu’ils obéissent à des principes de fonctionnement distincts.

La propriété essentielle de cet appareil appareil du langage ; appareil φ, ψ, ω ; appareil psychique est d’établir des associations, des connexions, des liaisons. Le terme d’« association » revient fréquemment dans la monographie sur l’aphasie, texte ardu où il n’est pas toujours facile de distinguer entre son emploi au sens de connexions nerveuses et celui, cher à la psychologie empiriste anglaise, des associations d’idées19.

L’évolution théorique de Freud est concomitante non seulement de l’évolution de ses intérêts cliniques mais de celle de ses techniques thérapeutiques à l’égard de ses patients névrosés. À l’époque de l’appareil du langage, il pratique l’électrothérapie et la contre-suggestion hypnotique. L’appareil φ, ψ, ω est contemporain du passage de la méthode cathartique (exposée dans les Études sur l’hystérie) à celle de la concentration mentale avec imposition éventuelle des mains sur le front du patient éveillé. L’appareil psychique est conçu à peu près en même temps que le mot et la notion de « psycho-analyse » qui instaure la méthode des associations libres et qui introduit comme un des ressorts de la cure l’interprétation des rêves et des formations inconscientes analogues. Je suis frappé de voir combien la double arborescence dessinée par le schéma psychologique de la représentation de mot de 1891 pourrait servir à figurer le réseau des libres associations verbales dans le préconscient et le déploiement de celles-ci dans les deux directions, de la conscience (où elles deviennent un système ouvert) et de l’inconscient (où elles composent un système fermé).

Pendant trente ans, ce schéma d’une double arborescence dissymétrique reste pour Freud un des modèles implicites de ses conceptualisations et de sa pratique. « Au-delà du principe du plaisir » (1920), « Le Moi et le Ça » (1923) marquent la rupture avec ce schéma : pour représenter l’appareil psychique, la double arborescence cède la place à l’image et à la notion d’une vésicule, d’une enveloppe. L’accent est déplacé des contenus psychiques conscients et inconscients sur le psychisme comme contenant. La « Notice sur le Bloc magique » (1925) achève de préciser la structure topographique de cette enveloppe et de confirmer implicitement l’étayage du Moi sur la peau. Dans l’intervalle, le manuscrit envoyé à Fliess en 1895 a poursuivi le retournement épistémologique ébauché par Freud dans sa monographie sur l’Aphasie : l’appareil psychique (sur le point d’être dénommé comme tel) n’est pas qu’un système de transformation de forces ; la disposition relative des sous-systèmes qui le composent définit un espace psychique, dont les configurations particulières restent encore, dans l’esprit et dans l’imagination de Freud, très dépendantes des schémas anatomiques et neurologiques, avant de trouver leur assise topographique dans la projection de la surface du corps, sur le fond de laquelle les expériences sensorielles émergent comme figures signifiantes.

Les barrières de contact

Dans l’« Esquisse d’une psychologie scientifique », envoyée à Fliess le 8 octobre 1895 et restée inédite jusqu’à sa mort, Freud élabore une notion nouvelle, celle de « barrière de contact » (Kontaktsschrank) qu’il n’utilise ensuite dans aucun de ses textes publiés et que, seul jusqu’à présent parmi les psychanalystes, Bion a repris avec de notables modifications20. Le concept en est surprenant : c’est le paradoxe d’une barrière qui ferme le passage parce qu’elle est en contact et qui, pour cette raison, permet en partie le passage. Bien que Freud ne l’explicite pas, il semble s’inspirer du modèle de la résistance électrique. Ce concept appartient à la spéculation neurophysiologique qui lui a été chère pendant sa période de jeunesse scientifique et qu’il abandonne quasi définitivement avec la découverte du complexe d’Œdipe en octobre 1897. Dès 1884, Freud a affirmé que la cellule et les fibres nerveuses constituent une unité anatomique et physiologique, s’avérant ainsi un précurseur de la théorie du neurone, élaborée en 1891 par Waldeyer. Semblablement la notion de barrière de contact, en 1895, anticipe celle de synapse, énoncée en 1897 par Sherrington. Elle est inventée pour répondre à des nécessités théoriques.

La psychologie scientifique, telle que Freud rêve alors de la fonder sur le modèle des sciences physico-chimiques, part des deux notions fondamentales de quantité et de neurone. Elle est la science des quantités psychiques et des processus qui les affectent, par exemple la conversion hystérique, les représentations hyperintenses des névrosés obsessionnels. Quant aux neurones, ils obéissent au principe d’inertie, c’est-à-dire qu’ils tendent à se débarrasser des quantités. La crise hystérique est un exemple d’abréaction quasi réflexe d’une importante quantité d’excitations d’origine sexuelle non déchargée autrement. « Le processus de décharge constitue la fonction primaire du système neuronique » (Freud S., 1895 a ; SE, I, p. 297 ; tr. fr., p. 317)21. Mais l’organisme élabore des activités :

  • qui sont plus complexes que les simples réponses réflexes aux stimulations extérieures ;
  • qui répondent aux grands besoins vitaux internes (faim, respiration, sexualité) ;
  • et dont la mise en œuvre requiert un stockage préalable de certaines quantités.

Cette complexité croissante au service de la satisfaction des besoins vitaux s’appelle la vie psychique. Elle repose sur la fonction secondaire du système nerveux qui est de « supporter une quantité emmagasinée ». Comment ce système y parvient-il22 ?

Alors que les neurones φ sont perméables (ils transmettent les quantités reçues du monde extérieur, ils laissent passer le courant), les neurones ψ sont imperméables ; ils peuvent être vides ou pleins ; leur extrémité qui les met en contact les uns avec les autres est dotée d’une barrière de contact qui inhibe la décharge, retient la quantité, ou ne lui laisse qu’un « passage partiel ou difficile » : ce sont « les points de contact qui reçoivent par là la valeur de barrières » (SE, I, p. 298 ; tr. fr., p. 318). Les propriétés des barrières de contact sont nombreuses et capitales pour le fonctionnement psychique.

1) Ce sont des rétenteurs de quantité. Ou, pour employer un terme de Bion, des « conteneurs » d’énergie, laquelle est ainsi rendue disponible au sujet.

2) Ce sont des organes souples et malléables ; les barrières de contact acceptent un frayage, qui fait qu’à la fois suivante une excitation plus petite peut les traverser ; elles deviennent ainsi de plus en plus perméables.

3) Elles rétablissent la résistance après le passage du courant ; même quand un frayage total s’est établi, une certaine résistance persiste, identique dans toutes les barrières de contact ; ainsi toute la quantité présente ne circule pas ; une partie reste retenue ; elles sont des détendeurs d’énergie.

4) En conséquence, elles peuvent répartir la quantité ainsi contrôlée selon différentes voies de conduction : ce sont des répartiteurs d’énergie : « Une excitation forte emprunte d’autres voies qu’une excitation faible… Ainsi chaque voie φ sera débarrassée de sa charge et la quantité plus grande en φ se manifestera par le fait que plusieurs neurones, au lieu d’un seul, se trouveront investis en ψ… Ainsi la quantité en φ se manifeste par une complication en ψ » (SE, I, 314-315 ; tr. fr., 333-334). Et Freud d’évoquer allusivement, comme cas particulier de cette propriété générale, la loi de Fechner (qui établit que la sensation varie comme le logarithme de l’excitation). Un accroissement quantitatif se traduit par des changements qualitatifs qui amortissent les augmentations de l’intensité primitive et qui produisent des qualités sensibles de plus en plus complexes.

5) Leur résistance a une limite. Elles sont abolies temporairement, voire durablement par l’irruption de quantités élevées. C’est le cas de la douleur qui, par suite d’une excitation sensorielle de quantité élevée, met en branle le système φ et qui se transmet sans « aucun obstacle » au système ψ. Cette douleur, « à la manière de l’éclair de la foudre (blitz) », laisse derrière elle des frayages permanents, voire supprime définitivement la résistance des barrières de contact (SE, I, 307 ; tr. fr., 327).

6) Mais « une douleur peut survenir là même où les stimuli extérieurs sont faibles. S’il en est ainsi, c’est qu’elle se trouve régulièrement associée à une solution de continuité. Je veux dire qu’une douleur se produit quand une certaine quantité (Q) externe vient agir directement sur les extrémités des neurones φ et non en traversant les appareils des terminaisons nerveuses » (ibid.). Les barrières de contact sont donc des protections de seconde ligne qui supposent, pour fonctionner, l’intervention en première ligne, du moins par rapport à l’extérieur, d’un « pare-quantités » (Quantitätsschirme) dont la rupture ouvre la voie au débordement quantitatif des barrières de contact. En effet :

« Les neurones φ ne se terminent pas librement à la périphérie mais dans les structures cellulaires. Ce sont ces dernières et non les neurones φ qui reçoivent les stimuli exogènes. Ces « appareils de terminaisons nerveuses » (pour employer ce terme dans son sens le plus général) pourraient bien servir à empêcher les quantités exogènes (Q) d’agir dans la plénitude de leur force sur φ, jouant ainsi le rôle d’écrans à l’égard de certaines quantités (Q) et ne laissant passer que des fractions de quantités exogènes (Q).

« Tout cela concorderait avec le fait que l’autre sorte de terminaison nerveuse ̶ l’espèce libre, dépourvue de tout organe terminal ̶ est de loin la plus commune, à la périphérie interne du corps. Nul écran s’opposant aux quantités Q n’est ici nécessaire, probablement parce que les quantités à recevoir (Qή) n’exigent pas d’être ramenées au niveau intercellulaire étant donné qu’elles sont déjà, de prime abord, à ce niveau » (SE, I, 306 ; tr. fr., 325-326).

Il s’agit là d’une structure dissymétrique. Bien que Freud ne parle pas encore d’enveloppe psychique, celle-ci est pressentie et elle est décrite comme un emboîtement de deux couches, une couche externe (« pare-quantités » ; cf. la membrane cellulosique des végétaux, le cuir et la fourrure des animaux), une couche interne (le réseau des « barrières de contact » ; cf. les organes sensoriels de l’épiderme, ou la coiffe corticale). La couche interne est protégée des quantités exogènes mais ne l’est pas des quantités endogènes.

7) Le pare-quantités (que Freud dénomme « pare-excitation » (Reizschutz) à partir d’« Au-delà du principe du plaisir » en 1920) protège l’appareil nerveux (que Freud appellera bientôt psychique) de l’intensité des excitations d’origine externe ; il continue un écran. Les barrières de contact reçoivent d’une part ce que cet écran a laissé passer des excitations externes et d’autre part, elles reçoivent directement les excitations d’origine interne (liées aux besoins fondamentaux). Leur fonction est non plus de protection quantitative, mais de fractionnement de la quantité et de filtrage de la qualité. Leur structure est non plus celle d’un écran mais d’un « tamis » (Sieb). L’articulation entre l’écran et le tamis offre la configuration, pour recourir à une terminologie plus moderne, d’un réseau à mailles. La figure 13, dessinée par Freud dans le manuscrit de l’« Esquisse d’une psychologie scientifique » ébauche cette configuration, que Freud désigne explicitement comme une structure de ramification et qui se présente comme une variante de la partie de droite du schéma de la représentation de mot de 1891.

Voici le passage du texte de Freud qui se rapporte à cette figure :

« Un aménagement particulier semble ici exister de façon à maintenir la quantité (Q) loin de φ. Les voies de conduction sensorielles en φ ont une structure particulière : elles se ramifient sans cesse et offrent des voies plus épaisses ou plus ténues qui ont de nombreuses terminaisons. La figure ci-après (fig. 13) va probablement permettre de le comprendre.

Image2

« Une excitation forte emprunte d’autres voies qu’une excitation plus faible. Par exemple, Qή 1 ne passe que par la voie I et transmet une fraction en ψ à un point terminal α. Qή 2 (c’est-à-dire une quantité deux fois plus forte que Qή 1) ne va pas transférer une fraction double à α, mais sera capable de parcourir la voie II, plus étroite que I, et d’y ouvrir une deuxième terminaison ψ (en β). Qή 3 ouvrira la voie la plus étroite et opérera la transmission à travers la terminaison γ (voir la figure). Ainsi, chaque voie φ sera débarrassée de sa charge et la quantité plus grande en φ se manifestera par le fait que plusieurs neurones, au lieu d’un seul, se trouveront investis en ψ » (SE, I, 314-315 ; tr. fr., 333-354).

Tout ceci concerne le traitement de la quantité. Mais les barrières de contact ont également pour fonction de traiter la qualité, ce qui est à proprement parler leur fonction de filtrage. Les stimulations externes possèdent, outre la quantité, une période caractéristique (SE, I, 313, note 2 ; tr. fr., 332, note I), qui traverse les appareils des terminaisons nerveuses, qui est véhiculée par les investissements en φ et ψ et qui, à l’arrivée en ω (troisième type de neurones dont Freud forge la fiction pour servir de support aux processus de perception-conscience), devient qualité. Cette notion de période est à la fois un hommage à Fliess (qui distinguait la masculinité et la féminité ou qui repérait les moments critiques de l’existence d’après leurs périodes), une transposition à la psychologie d’un phénomène familier aux physiciens et la prise en considération d’une variable temporelle de l’appareil psychique. (J’ajoute que c’est l’intuition du rôle de la résonance ou de la dissonance rythmique dans l’instauration du Moi-peau ou dans celle de ses failles.) La quantité, qui forme un continuum à l’extérieur, est « d’abord réduite puis limitée par coupure ». Les qualités sont par contre discontinues, « de telle sorte que certaines périodes n’agissent nullement comme des stimuli » (SE, I, 313, tr. fr., 332-333). « La quantité d’excitations φ se manifeste en ψ par une complication et la qualité par la topographie puisque, d’après les rapports anatomiques, les différents organes sensoriels ne communiquent que par des neurones ψ bien déterminés » (SE, I, 315 ; tr. fr., 334). On pourrait résumer cette sixième fonction des barrières de contact en disant qu’elles servent à séparer la quantité de la qualité et à amener à la conscience la perception des qualités sensibles, notamment du plaisir et de la douleur.

8) Il résulte de leurs propriétés relatives à la quantité que l’ensemble des neurones ψ, à la différence des neurones φ, peuvent enregistrer des modifications et servir de support à la mémoire. C’est l’altération par le passage qui « donne une possibilité de se représenter la mémoire (SE, I, 299 ; tr. fr., 319). « La mémoire est représentée par les différences de frayage existant entre les neurones ψ » (SE, I, 300 ; tr. fr., 320). « Il existe une loi fondamentale d’association par simultanéité et cette loi (…) donne le fondement de toutes les connexions entre neurones ψ. Nous trouvons que le conscient (c’est-à-dire la charge quantitative) passe d’un neurone α à un neurone β lorsque α et β ont simultanément reçu une charge venue de φ (ou d’ailleurs), ainsi la charge simultanée α – β a entraîné le frayage d’une barrière de contact » (SE, I, 319 ; tr. fr., 337).

En dehors du cas très particulier de l’expérience de satisfaction, il y a une séparation entre la mémoire et la perception. Freud a postulé, pour fonder cette séparation, deux types de neurones, les uns altérables durablement, c’est-à-dire frayables (les neurones ψ), les autres inaltérables, toujours prêts à recevoir de nouvelles excitations, ou plutôt passagèrement altérables, car ils se laissent traverser par les quantités mais ils reviennent à leur état antérieur après le passage de l’excitation (les neurones ψ). Cette séparation de la mémoire et de la perception, sans se ramener intégralement à l’action des barrières de contact, est cependant impossible sans elles.

Le réseau maillé des barrières de contact constitue ainsi ce que je propose d’appeler une surface d’inscription, distincte de l’écran pare-quantités auquel elle est, pour sa protection, accolée.

En conclusion, les barrières de contact ont une fonction de triple séparation de l’inconscient et du conscient, de la mémoire et de la perception, de la quantité et de la qualité.

Leur topographie est celle d’une enveloppe biface dissymétrique (mais la notion d’enveloppe n’est pas encore affirmée par Freud), une face tournée vers les excitations du monde extérieur, transmises par les neurones φ, et qui est à l’abri d’un écran pare-quantités ; une face interne tournée vers la Körperinnerperipherie (la périphérie interne du corps). Les excitations endogènes ne peuvent être reconnues qu’en étant ramenées au cas précédent, c’est-à-dire projetées dans le monde extérieur, associées à des représentations visuelles, auditives, tactiles, etc. (cf. les « restes diurnes » du rêve), et enfin enregistrées par le réseau des barrières de contact. Il s’ensuit que les pulsions ne sont identifiables qu’à travers leurs représentants psychiques.

Le système psychique n’est cependant pas autonome, Freud le note bien : il est voué, au début, à l’Hilflösigkeit (à la détresse originaire) et il nécessite l’intervention de la mère comme source de la vie psychique.

Le Moi comme interface

En 1923, au chapitre 2 de « Le Moi et le Ça » (chapitre lui-même sous-titré « Le Moi et le Ça »), Freud redéfinit la notion de Moi pour en faire une des pièces maîtresses de sa nouvelle conception de l’appareil psychique.

Cette définition est illustrée par un schéma, longtemps négligé par les traducteurs français et par les commentateurs de Freud, et elle s’appuie sur une comparaison de nature géométrique. Dessin du diagramme et texte de la comparaison vont dans le même sens : l’appareil psychique n’est plus essentiellement pensé dans une perspective économique (c’est-à-dire de transformation de quantités d’énergie psychique) ; la perspective topographique gagne en importance ; l’ancienne topique (conscient, préconscient, inconscient) est conservée mais profondément renouvelée par l’adjonction du Moi et du Ça, figurés en surimpression dans le schéma. L’appareil psychique devient représentable d’un point de vue topographique et conceptualisable en termes de topique subjective.

Image3

Les abréviations utilisées ci-dessus sont des traductions de celles de Freud :

Pcpt.-Cs : Perception-Conscience

(W-BW)

(Wahrnehmung-Bewusstsein)

Pcs. : Préconscient

(Vbw)

(Vorbewusste)

Acoust. : (Perceptions) acoustiques

(Akust)

(Akustischen Wahrnehmurtgen)

Moi

(Ich)

 

Ça

(Es)

 

Refoulé

(Vdgt)

(Verdrängte)

Ce schéma est ainsi présenté par Freud dans « Le Moi et le Ça » (GW, 13, 252 ; SE, 19, 24-25 ; nouv. tr. fr., 237).

« Nous nous apercevons aussitôt que presque toutes les distinctions que la pathologie nous a amené à décrire ne se rapportent qu’aux couches superficielles de l’appareil psychique, les seules qui nous soient connues. Nous pourrions esquisser un dessin montrant ces rapports, dessin dont les contours, bien entendu, ne sont là que pour permettre la figuration, sans pouvoir prétendre à une interprétation particulière23. Peut-être ajouterons-nous que le Moi porte une « calotte acoustique » (Hörkappe) et, comme en témoigne l’anatomie du cerveau, d’un seul côté ? Elle est posée sur lui, pourrait-on dire, de travers. »

La comparaison de nature topographique revient plusieurs fois dans le texte de Freud qui précède et qui suit ce schéma :

« Nous savons déjà à quel maillon nous rattacher ici. Nous avons dit24 que la conscience est la surface de l’appareil psychique, c’est-à-dire que nous l’avons attribuée comme fonction à un système qui, spatialement, est le premier en partant du monde extérieur. Spatialement, non seulement d’ailleurs dans le sens de la fonction, mais, cette fois, dans le sens aussi du découpage anatomique. Notre recherche, elle aussi, doit prendre cette surface perceptive comme point de départ. » (GW, 13, 246 ; SE, 19, 19 ; nouv. tr. fr., 230.)

Après cette description de la conscience comme interface vient l’articulation de l’« écorce » et du « noyau » ; le Moi est explicitement désigné comme « enveloppe » psychique. Cette enveloppe n’est pas seulement un sac contenant ; elle joue un rôle actif de mise au contact du psychisme avec le monde extérieur et de recueil et de transmission de l’information.

« Un individu, donc, est selon nous un Ça psychique, inconnu et inconscient, à la surface duquel est posé le Moi qui s’est développé à partir du système Pc comme de son noyau. Si nous cherchons à figurer les choses graphiquement, nous ajouterons que le Moi n’enveloppe pas complètement le Ça, mais seulement dans les limites où le système Pc constitue sa surface, donc à peu près comme le disque germinatif est posé sur l’œuf. Le Moi n’est pas nettement séparé du Ça, il fusionne avec lui dans sa partie inférieure25. » (GW, 13, 251 ; SE, 19, 243 ; nouv. tr. fr., 236.)

Freud n’a pas besoin de rappeler ici un des principes fondamentaux de la psychanalyse, selon lequel tout ce qui est psychique se développe en constante référence à l’expérience corporelle. Allant droit au résultat d’une façon si condensée qu’elle peut paraître elliptique, il précise de quelle expérience corporelle provient spécifiquement le Moi : l’enveloppe psychique dérive par étayage de l’enveloppe corporelle. Le « toucher » est nommément désigné par lui et la peau l’est indirectement sous l’expression de « surface » du « corps propre » :

« Dans l’apparition du Moi et dans sa séparation d’avec le Ça, un autre facteur que l’influence du système Pc semble encore avoir joué un rôle. Le corps propre, et avant tout sa surface, est un lieu dont peuvent provenir simultanément des perceptions externes et internes. Il est vu comme un objet étranger, mais en même temps il livre au toucher des sensations de deux sortes, dont l’une peut être assimilée à une perception interne26 » (GW, 13, 253 ; SE, 19, 25 ; nouv. tr. fr., 238.)

Le Moi, en son état originaire, correspond donc bien chez Freud à ce que j’ai proposé d’appeler le Moi-peau. Un examen plus serré de l’expérience corporelle sur laquelle s’étaie le Moi pour se constituer amènerait à prendre en considération au moins deux autres facteurs négligés par Freud : les sensations de chaud et de froid, qui sont également fournies par la peau ; et les échanges respiratoires, qui sont concomitants des échanges épidermiques et qui en sont peut-être même une variante particulière. Par rapport à tous les autres registres sensoriels, le tactile possède une caractéristique distinctive qui le met non seulement à l’origine du psychisme mais qui lui permet de fournir à celui-ci en permanence quelque chose qu’on peut aussi bien appeler le fond mental, la toile fond sur laquelle les contenus psychiques s’inscrivent comme figures, ou encore l’enveloppe contenante qui fait que l’appareil psychique devient susceptible d’avoir des contenus (dans cette seconde perspective, pour parler comme Bion (1967), je dirais qu’il y a d’abord des pensées et ensuite un « appareil à penser les pensées » : j’ajouterai à Bion que le passage des pensées au penser, c’est-à-dire à la constitution du Moi, s’opère par un double étayage, sur la relation contenant-contenu que la mère exerce dans son rapport au tout-petit, comme cet auteur l’a bien vu, et sur la relation, qui me paraît décisive, de contenance par rapport aux excitations exogènes, relation dont sa propre peau stimulée assurément en premier lieu par sa mère apporte l’expérience à l’enfant). Le tactile en effet fournit à la fois une perception « externe » et une perception « interne ». Freud fait allusion au fait que je sens l’objet qui touche ma peau en même temps que je sens ma peau touchée par l’objet. Très vite d’ailleurs ̶ on le sait et ça se voit ̶ cette bipolarité du tactile fait l’objet d’une exploration active de la part de l’enfant : avec son doigt, il touche volontairement des parties de son corps, il porte le pouce ou le gros orteil à la bouche, expérimentant simultanément ainsi les positions complémentaires de l’objet et du sujet. On peut penser que ce dédoublement inhérent aux sensations tactiles prépare le dédoublement réflexif du Moi conscient venu s’étayer sur l’expérience tactile.

Freud saute ce chaînon, que je viens de rétablir, pour énoncer la conclusion qui s’impose : « Le Moi est avant tout un Moi corporel (körperliches), il n’est pas seulement un être de surface (Oberflächenwesen) mais il est lui-même la projection d’une surface » (GW, 13, 253 ; SE, 19, 26 ; nouv. tr. fr., 238). C’est à ce passage que se trouve ajoutée avec l’autorisation de Freud, à partir de 1927, dans l’édition anglaise, la note suivante, dont je reproduis entre parenthèses les termes anglais importants et dont je donne une traduction personnelle :

« Autrement dit, le Moi dérive en dernier ressort des sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. On peut le considérer comme la projection mentale de la surface (surface) du corps, en plus de le considérer, comme nous l’avons vu plus haut, comme représentant la superficie (superficies) de l’appareil psychique » (SE, 19, 26, note I ; nouv. tr. fr., 238, note 5).

La dernière ligne du chapitre II de « Le Moi et le Ça » répète en le condensant le même énoncé fondamental : « Le Moi conscient est avant tout un Moi-corps (Körper-Ich) » (GW, 13, 255 ; SE, 19, 27 ; nouv. tr. fr., 239). Commentons : ainsi la conscience apparaît-elle à la surface de l’appareil psychique ; mieux encore, elle est cette surface.

Perfectionnements du schéma topographique de l’appareil psychique

Le schéma de 1923 est repris avec quelques modifications en 1932-1933 dans la 3e des Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse (G1V, 15, 85 ; SE, 22, 78 ; nouv. tr. fr., « La décomposition de la personnalité psychique », p. 108).

Image4

Les deux principales modifications qui apparaissent ont d’importantes conséquences. La première est l’introduction du Surmoi, lequel est placé à l’intérieur du Moi, à la place de la « calotte acoustique » qui était située en 1923 au même endroit mais à l’extérieur. Le Surmoi est dans les deux cas attenant à la périphérie du Moi mais tantôt à la face externe et tantôt à la face interne. Bien que l’idée en reste implicite chez Freud, encore qu’elle soit suggérée à la fois par le texte et par le schéma, l’exterritorialité du Surmoi ou son intériorisation périphérique correspondent à des phases d’évolution différentes de l’appareil psychique et aussi à des formes psychopathologiques distinctes ; elles commandent donc, dans la cure psychanalytique, des formes diversifiées d’interprétation. Notons aussi un autre aspect du statut topographique du Surmoi, qui est d’occuper seulement un arc de cercle de l’appareil psychique ; d’où la possibilité (et la nécessité), pour prolonger l’intuition de Freud, de décrire un type différent d’organisation psycho-pathologique, dans lequel le Surmoi tend à se faire coextensif de toute la surface du Moi et à se substituer à lui comme enveloppe psychique.

La seconde modification observable sur ce nouveau schéma est l’ouverture vers le bas de l’enveloppe, qui entourait complètement l’appareil psychique en 1923. Cette ouverture matérialise la continuité du Ça et de ses pulsions avec le corps et les besoins biologiques, mais au prix d’une discontinuité dans la surface. Elle confirme l’échec du Moi se constituer en enveloppe totale du psychisme (échec déjà noté en 1923). Ce qui implique une tendance antagoniste et sans doute plus archaïque de la part du Ça à se proposer lui aussi comme enveloppe globale. Cette double tension (entre la continuité et la discontinuité de la surface psychique, entre les propensions respectives du Surmoi, du Moi et du Ça à constituer cette surface) se résout en une pluralité de configurations cliniques et appelle des stratégies interprétatives appropriées à l’excès ou au défaut de continuité ou de discontinuité et à l’expansivité de l’une ou l’autre instance. Ces considérations ne figurent pas explicitement dans le texte de Freud mais elles me paraissent contenues en puissance dans ce nouveau schéma.

Chemin faisant, j’ai indiqué plusieurs des caractéristiques de l’appareil psychique que le modèle d’une invention technique matérielle ̶ le bloc ou ardoise magique ̶ permet à Freud, en 1925, de noter. Résumons ces caractéristiques :

  • La structure en double feuillet du Moi ; le feuillet superficiel en celluloïd figurant le pare-excitation (cf. la carapace, le cuir, la fourrure) ; le feuillet du dessous, en papier ciré, figurant la réception sensorielle des excitations exogènes et l’inscription de leurs traces sur le tableau de cire.
  • La différenciation, interne au Moi, de la perception (consciente) comme surface vigilante et sensible (le feuillet de celluloïd) mais qui ne conserve pas, et de la mémoire (préconsciente) qui enregistre et conserve les inscriptions (le tableau de cire).
  • L’investissement endogène, c’est-à-dire pulsionnel, du système du Moi par le Ça ; cet investissement qui est « périodique », « allume et éteint » la conscience, voue celle-ci à la discontinuité et fournit au Moi une représentation primaire du temps.

Je propose de compléter cette dernière intuition de Freud en suggérant que le Moi acquiert le sentiment de sa continuité temporelle dans la mesure où le Moi-peau se constitue comme une enveloppe suffisamment souple aux interactions de l’entourage et suffisamment contenante de ce qui devient alors des contenus psychiques. Les cas dits états limites souffrent essentiellement de troubles dans le sentiment de la continuité du Soi, tandis que les psychotiques sont atteints dans le sentiment de l’unité du Soi et que les névrosés se sentent plutôt menacés dans leur identité sexuelle. Les configurations topographiques correspondantes demandent à être repérées et explicitées, en partant du schéma freudien fourni par « Le Moi et le Ça » et par la « Notice sur le Bloc magique » et en lui apportant les développements et aussi les remaniements rendus nécessaires par la clinique.

Federn : sentiments du Moi, sentiments de fluctuation des frontières du Moi

Originalité de Federn

Chaque psychanalyste a un ou deux domaines privilégiés pour l’exercice de son auto-analyse. Pour Sigmund Freud, c’étaient ses rêves nocturnes, ou plutôt les récits qu’il en faisait pour lui-même ou pour Fliess pendant la journée et par écrit : il les reconstruisait ainsi, puis, par ses associations d’idées, il les déconstruisait. Le rêve est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient : Freud l’a affirmé car c’était vrai singulièrement pour lui. À Vienne, trente ans environ après que Freud ait pris son essor, Paul Federn (1871-1952) met en branle l’enchaînement de ses découvertes en s’intéressant sur lui-même aux états de passage : non plus aux rêves qu’on fait endormi ou aux lapsus, aux actes manqués qu’on commet éveillé, mais aux transitions entre la veille et le sommeil, entre le sommeil et la veille, et plus largement entre les niveaux de vigilance du Moi. Quelles images du corps alors se forment-elles ou se déforment-elles dans l’appareil psychique ? Quel sentiment de lui-même le Moi psychique éprouve-t-il ? Comment se distingue-t-il, se confond-il avec le Moi corporel ? L’observation de ses propres hallucinations hypnagogiques au cours de l’endormissement et du réveil quotidiens, ou à l’occasion d’expériences exceptionnelles comme une anesthésie pré-opératoire, ou encore (bien qu’il n’en fasse pas explicitement état) une régression créatrice, la comparaison avec le matériel rapporté par les patients non seulement quand ils se sont trouvés dans des situations analogues mais au cours de l’hypnose ou à des moments critiques de dépersonnalisation et d’aliénation, ont progressivement ouvert à Federn une autre voie, peut-être moins « royale », vers une compréhension et un traitement psychanalytiques des psychoses.

Cette dernière entreprise était considérée comme impossible par Freud : aussi Federn ne peut-il s’y consacrer qu’après la mort du maître et l’émigration aux États-Unis. L’effort de Freud avait consisté à comparer le rêve et la névrose. Or, le rêve nocturne est une hallucination, c’est-à-dire un moment psychotique. Comment cette hallucination se prépare et s’installe au fur et à mesure des paliers d’entrée dans le sommeil, quelle dissociation elle suppose à l’intérieur du Moi et entre le Soi et le monde extérieur, par quelles étapes le sujet en émerge au réveil, voilà le champ singulier d’expérience de lui-même que Federn s’est assigné entre 1925 et 193527. Il a pressenti comment un être humain peut devenir psychotique si ce que Bion appellera la part psychotique de la personne devient dominante dans son fonctionnement psychique ; comment également il peut redevenir normal, si la part non psychotique est rétablie et affermie. Déjà, toujours à Vienne, Victor Tausk avait manifesté un vif intérêt pour une extension de la théorie psychanalytique aux psychoses. Dans son étude intitulée « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie », Tausk (1919) avait deviné la distinction capitale du Moi psychique et du Moi corporel. Mais le délire le préoccupait plus que l’hallucination, et l’entrée dans la psychose retenait plus sa réflexion que les processus d’un éventuel dégagement. Cet intérêt s’enracinait sans doute dans des raisons personnelles, qui l’ont finalement mené à un suicide horrible en 1919, quelques mois après la parution de l’article en question.

Paul Federn est un penseur des limites. Il pense la limite non comme un obstacle, une barrière, mais comme la condition qui permet à l’appareil psychique d’établir des différenciations à l’intérieur de lui-même, ainsi qu’entre ce qui est psychique et ce qui ne l’est pas, entre ce qui relève du Soi et ce qui provient des autres. Federn anticipe la notion physico-mathématique d’interface. Il faut la séparation due à cette interface pour que les régimes locaux demeurent distincts. Selon le nombre de ces régions et selon la nature de ces régimes, la forme de l’interface change. Certains changements peuvent être des « catastrophes » (dont René Thom a défini sept types mathématiques). À partir de ces effets d’interface, une science générale de l’origine, du développement et des transformations des formes ̶ une morphogenèse ̶ devient (toujours selon Thom) possible. Federn a anticipé ce modèle épistémologique en ce qui concerne la structure du Moi et du Soi, et ceci, à la suite de Freud, qui, en 1913, on vient de le voir, donne au Moi une structure de surface à deux faces et le promeut au rang d’une instance dotée de principes de fonctionnement spécifiques. La seconde topique freudienne fournit à Federn le cadre dans lequel il peut effectuer ses découvertes propres, un cadre qui lui sert d’appui en même temps qu’il en remet en question les frontières. Sa fidélité à Freud se résume là : il conserve, mais il complète28. Freud s’intéressait surtout au noyau, à l’inconscient comme noyau du psychisme, au complexe d’Œdipe comme noyau de l’éducation, de la culture, de la névrose. Parallèlement à Paul Schilder, qui élaborait au même moment la notion d’image du corps, Federn a porté son attention sur l’écorce, sur les phénomènes de bordure. Freud inventoriait les processus psychiques primaires et secondaires ; Federn étudie, à côté des processus, les états du Moi sans la connaissance et l’interprétation desquels la cure psychanalytique des personnalités narcissiques reste incomplète ou impuissante. Mais il le fait selon le schéma défini par Freud (1914) dans son article « Pour introduire le narcissisme ».

Selon Federn, les frontières du Moi « sont perpétuellement en changement ». Elles varient avec les individus et, chez le même individu, selon les moments de la journée ou de la nuit, selon les phases de sa vie, et elles renferment des contenus différents. Cette affirmation peut se comprendre, je pense, en rapport avec la cure psychanalytique : le psychanalyste a à être attentif dans la séance, non seulement au contenu et au style des associations libres, mais aussi aux fluctuations du Moi du patient ; il a à repérer les moments où celles-ci surviennent et à développer, chez le Moi du patient, une conscience suffisante (et capable de survivre à la fin de la psychanalyse) des modifications de ses propres frontières. L’opportunité et l’efficacité de l’interprétation en découlent : la parole, selon Federn, agit en mettant en rapport deux frontières du Moi, ce qui, à son tour, produit des modifications de l’économie libidinale : aux investissements pulsionnels « statiques » peuvent se substituer des investissements « mobiles ».

Les sentiments du Moi

Le sentiment du Moi, selon Federn est présent depuis le début de l’existence, mais sous une forme vague et pauvre en contenu. J’ajouterais que le sentiment des limites du Moi est encore plus incertain, et qu’il y aurait un sentiment primaire d’un Moi illimité, qui serait réexpérimenté dans la dépersonnalisation ou dans certains états mystiques. J’ai également décrit ce sentiment d’incertitude des limites dans la régression-dissociation individuelle du saisissement créateur (première phase du travail d’élaboration d’une œuvre) ou dans la régression-fusion collective de l’illusion groupale (D. Anzieu, 1980 a). L’investigation psychanalytique du couple amoureux a par ailleurs montré que les deux partenaires s’attachent l’un à l’autre, là où leurs frontières psychiques sont incertaines, insuffisantes ou défaillantes.

Il existe donc un sentiment du Moi, dont le sujet n’est pas conscient dans son état de fonctionnement normal, mais qui se révèle à l’occasion des ratés de ce dernier. Le sentiment du Moi est un sentiment primaire, constant et variable. Le Moi, dont Freud a fait une entité, existe bien : l’être humain en a une sensation subjective, sensation et non illusion car elle correspond à une réalité qui est elle-même de nature subjective. Le Moi est à la fois sujet (on le désigne par le pronom « Je ») et objet (on l’appelle « Soi ») : « Le Moi est à la fois le véhicule et l’objet de la conscience. Nous parlons du Moi dans sa capacité de véhicule de la conscience comme moi-même » (Federn P., 1952, tr. fr., p. 101).

Ce sentiment du Moi comprend trois éléments constitutifs, le sentiment d’une unité dans le temps (donc d’une continuité), celui d’une unité dans l’espace au moment présent (plus précisément d’une proximité) et enfin celui d’une causalité. Federn accorde au Moi un dynamisme et une souplesse dont Freud ne l’avait pas doté. Mais comme Freud, il donne du Moi une représentation topographique : le sentiment du Moi constitue le noyau du Moi et il est (sauf pathologie grave) constant. Le sentiment des frontières du Moi en constitue l’organe périphérique : à la différence de ce qui se passe pour le noyau, ce second sentiment est, à l’état normal, celui d’une fluctuation permanente des frontières.

Pour le système inconscient, le temps n’existe pas (d’où le sentiment d’un Moi sans un début ni une fin, d’un Moi immortel). Le système conscient a par contre le sentiment d’une unité du Moi dans le temps ; ce qui lui permet notamment de considérer que les événements qui nous arrivent suivent un ordre chronologique (d’où le sentiment d’un écoulement d’un avant vers un présent ; d’où l’ordre traditionnel d’un récit narratif). Dans le fonctionnement préconscient, le sentiment d’unité du Moi dans le temps est très variable ; il peut être conservé au moins partiellement ; le sentiment d’un ordre chronologique des événements du rêve est, sauf rêve se réduisant à un flash sur une image, maintenu (ceci explique que la multiplicité des personnages reflète diverses parties du Soi du sujet, et que le rêve soit utilisé par des créateurs comme un instrument de découverte par la déconstruction des savoirs préalables et des états conscients). Si le sentiment d’unité du Moi dans le temps disparaît de la vie éveillée, cela produit des phénomènes de dépersonnalisation et de déjà vu.

Par rapport à son contenu, le sentiment du Moi comprend un sentiment mental et un sentiment corporel. On ne remarque pas cette dualité dans la vie normale où ils sont présents ensemble ; aussi manque-t-on à les distinguer si on ne prête pas attention à des processus, comme l’éveil ou l’endormissement, où ils sont séparés (la difficulté étant de conserver une attention suffisante dans des états psychiques marqués par la baisse de la vigilance). Là aussi il existe un troisième sentiment, celui des frontières fluctuantes entre le Moi psychique et le Moi corporel. À l’état de veille, on éprouve le Moi psychique comme situé à l’intérieur du Moi corporel. Le Moi corporel, s’appuyant sur la périodicité des processus corporels, acquiert une évaluation objective du temps (consciente et préconsciente, qui nous permet par exemple de nous réveiller à l’heure) ; par contre, l’intensité du Moi psychique dans les rêves jointe à l’absence d’expérience du temps dans l’inconscient explique l’expérience anormale de la vitesse et de la longueur vécue du temps du rêve. Le sentiment mental du Moi (ou sentiment du Moi psychique) a pour formulation rationnelle le « je pense, donc je suis ». Il assure la conservation et le sentiment de sa propre identité chez le sujet. Il est souvent associé au Surmoi et reste purement mental (car le Surmoi, qui n’a pas accès à la mobilité, peut agir sur l’attention, mais non sur la volonté). Par exemple, les impulsions et idées obsessionnelles viennent du Surmoi et sont accompagnées du sentiment (variable avec la quantité d’investissement inconscient) qu’elles sont sur le point d’atteindre une décharge motrice à laquelle elles ne parviennent jamais réellement (d’où le sentiment du Moi mental si aigu chez l’obsessionnel). Le sentiment mental du Moi est le sentiment d’un « Moi intérieur ». Ce sentiment est fluctuant : les processus mentaux peuvent cesser d’être attribués au Moi psychique interne, c’est-à-dire cesser d’être reconnus comme mentaux ; dans la névrose hystérique, ils sont convertis en phénomènes corporels ; dans la psychose, ils sont projetés dans la réalité extérieure.

Le sentiment corporel du Moi est « un sentiment unifié des investissements libidinaux des appareils moteurs et sensoriels » (ibid., p. 33). Il est « composite » : il inclut divers sentiments sans être identique à l’un d’eux ; par exemple, les souvenirs sensoriels et moteurs concernant notre propre personne ; l’unité de perception de notre propre corps en rapport avec l’organisation somatique.

Les sentiments des frontières du Moi

L’être humain a le sentiment inconscient d’une frontière entre le Moi psychique et le Moi corporel. Il a par ailleurs le sentiment inconscient d’une frontière entre le Moi et le Surmoi. Voyons, avec Federn, comment les sentiments de ces frontières interviennent dans les états de passage. L’endormissement dissocie d’une part le sentiment mental et le sentiment corporel du Moi et d’autre part, le Moi et le Surmoi :

« Dans le retrait des investissements qui accompagnent l’endormissement soudain, le sentiment corporel du Moi disparaît plus tôt que le sentiment mental du Moi ou le sentiment du Surmoi. Le Moi corporel peut disparaître complètement pendant qu’on s’endort et être réinvesti et réveillé par le Moi mental qui est demeuré éveillé. De cette façon, nous réussissons à retarder volontairement le sommeil. Il est probable que, chez la plupart des gens qui s’endorment soudainement, le Surmoi perd son investissement avant le Moi. » (Ibid., p. 34.)

Dans le cas d’un processus normal de réveil, 1) le Moi corporel et le Moi mental se réveillent simultanément, avec une légère avance du sentiment mental du Moi, mais sans aucun sentiment d’étrangeté : nous nous découvrons avec plaisir au début d’une nouvelle journée ; et 2) le Surmoi ne se réveille qu’après le Moi. Par contre, quand on se réveille au sortir d’un rêve, le Moi mental se réveille le premier ; le Moi corporel se trouve dissocié de lui ; le corps propre peut même être halluciné comme une présence étrangère.

C’est avec l’évanouissement que culmine la dissociation des deux sentiments ; dissociation qui fonde l’illusion d’une existence séparée de l’âme et du corps.

Les rêves normaux, remémorés comme complets et vivaces, sont de deux sortes :

a) la majorité d’entre eux manifeste un manque de tout sentiment corporel ; le Moi du rêve se réduit au Moi mental ; la libido a été retirée du corps, elle a régressé vers le Ça, elle n’a pas été redirigée vers le Moi corporel ; au cours de la régression, le Moi rencontre des représentations d’objets et l’investissement libidinal les active jusqu’au point de donner l’illusion de la réalité ; bien que son rêve soit vivace, le rêveur ne sent rien de son propre corps ;

b) parfois au contraire, le sentiment mental du Moi fait défaut, les sensations vivaces sont corporelles ; ce sont les rêves « typiques » de vol, de nage, de nudité ; le rêveur y est représenté par lui-même et seuls des objets fragmentaires figurent éventuellement dans son rêve ; ce sont les détails du décor, du paysage, des personnages qui sont vivaces (couleur, clarté), c’est-à-dire la réalité externe.

Observation d’Edgar29

Dans le rêve, l’investissement libidinal est insuffisant pour qu’il y ait représentation à la fois de l’objet désiré et du corps ; si les deux sentiments, mental et corporel, du Moi étaient investis, le rêveur se réveillerait.

« Un patient qui ne souffrait pas de dépersonnalisation dans la vie éveillée m’a raconté un exemple remarquable de distinction entre le Moi mental et le Moi corporel. Il avait eu un rêve sexuel extraordinairement complet et vivace avec présentation d’objets très vivace et sentiment du Moi de caractère sexuel agréable. Le rêve se passait dans sa chambre mais non pas dans son lit. Il se réveilla soudainement et se trouva dans son lit dans un état de dépersonnalisation complète ; il avait le sentiment que son corps était étendu à côté de lui et ne lui appartenait pas. Son Moi mental s’était éveillé le premier. Le sentiment corporel du Moi ne s’était pas éveillé avec le Moi mental parce que la libido utilisable à des fins narcissiques est essentielle pour le réveil du sentiment corporel du Moi et, dans le rêve précédent, toute la libido s’était investie dans la présentation objectale très vivace. Cet événement inhabituel montre clairement que l’investissement du moi est en relation de compensation avec l’investissement d’un objet sexuel. » (Ibid., p. 38.)

Les sentiments de fluctuation des frontières du Moi

Abordons maintenant les variations de l’investissement libidinal du sentiment des frontières du Moi et leurs conséquences, les sentiments d’etrangeté ou d’extase.

« Chaque fois qu’il y a un changement d’investissement du sentiment du Moi nous avons le sentiment des “frontières” de notre Moi. Chaque fois qu’une impression somatique ou psychique entre en collision, elle frappe une frontière du Moi qui est normalement investie de sentiment du Moi. S’il n’y a aucun sentiment du Moi à cette frontière nous avons le sentiment que l’impression en question nous est étrangère. Aussi longtemps qu’il n’y a pas collision entre une impression et les frontières du sentiment du Moi, nous demeurons sans conscience des limites du Moi. Le sentiment psychique et le sentiment corporel du Moi peuvent être tous les deux actifs ou passifs. » (Ibid., p. 70.)

Le sentiment du Moi est l’investissement narcissique originel du Moi. Au départ il n’a aucun objet. Plus tard, quand les investissements libidinaux d’objet ont atteint la frontière du Moi avec le monde extérieur ou l’ont investie, puis ont été retirés, survient le narcissisme secondaire.

« L’étendue de l’état d’investissement qui constitue le Moi varie ; sa frontière à un moment donné est la frontière du Moi, et en tant que telle pénètre dans la conscience. Quand une frontière du Moi est chargée de sentiment libidinal intense, mais n’est pas appréhendée dans son contenu, le résultat est un sentiment d’extase ; quand d’un autre côté il est seulement appréhendé et non senti, un sentiment d’étrangeté survient. » (Ibid., p. 102.)

Quand la frontière extérieure du Moi perd son investissement, les objets extérieurs tout en continuant d’être perçus nettement par le sujet, voire de l’intéresser, sont sentis comme étranges, non familiers, et même irréels (ce qui peut mener à la perte du sens de la réalité). Au cours de la guérison, l’augmentation de l’investissement libidinal à la frontière rend la perception des objets plus chaleureuse, douée d’un éclat accru. On sent un objet comme réel, sans le secours d’aucun test de réalité, quand a) il est exclu du Moi ; b) et que les impressions qu’il fait empiètent sur une frontière du Moi bien investie.

Refoulement des états du Moi

Le refoulement ne porte pas seulement sur les représentations fantasmatiques. Il s’exerce aussi sur les états du Moi. La partie inconsciente du Moi serait ainsi formée des couches stratifiées des états du Moi, que l’hypnose, par exemple, ou le rêve (ou encore selon moi la régression créatrice) peut réveiller, avec leur cohorte d’expériences, de souvenirs, de dispositions qui y sont liées.

Quand il y a déficience de l’investissement du Moi, un Moi très développé et organisé ne peut pas maintenir un investissement convenable de toutes ses frontières et est susceptible d’être envahi par l’inconscient et ses fausses réalités. Le retour en arrière vers un état antérieur du Moi exigeant moins de dépense d’investissement du Moi peut être un moyen de défense. Les frontières du Moi sont alors ramenées à celles de cet état. D’où l’envahissement de l’esprit par de fausses réalités et la perte de la faculté de penser, qui sont des traits essentiels de la schizophrénie.

Traiter un psychotique selon Federn, c’est l’aider à ne pas gaspiller son énergie mentale, mais à la conserver. C’est ne pas lui enlever ses refoulements mais en créer. C’est ne pas prendre d’anamnèse, car le souvenir d’épisodes psychotiques antérieurs peut entraîner une rechute. C’est revigorer la frontière affaiblie du Moi entre la réalité psychique et la réalité extérieure. C’est rectifier les fausses réalités et amener le malade à utiliser correctement l’épreuve de réalité. C’est l’amener à se rendre compte du triple statut de son corps, comme partie du Moi, comme partie du monde extérieur et comme frontière entre le Moi et le monde.