Chapitre V. Figures de l’autre

Lacan introduit ce terme, doté d’une majuscule qui en notifie la fonction. Si le mot n’est pas absent chez Freud, il acquiert chez Lacan un relief déterminant. Le dénommer ainsi l’expose à introduire une fonction énigmatique, métaphysique, voire théologique. De fait, le terme fait partie du régime conceptuel à l’œuvre dans l’usage ontologico-métaphysique — de Sartre à Levinas25. De plus, il est employé pour désigner des figures diverses, voire hétérogènes, en sorte qu’il est légitime de se demander : qu’est-ce que l’Autre ?

Lacan a trouvé dans le référent hégélien une ressource décisive pour fonder cette prise du sujet dans la référence à l’autre : on sait en effet que, dans la Phénoménologie de l’esprit, le sujet se constitue en référence dialectique avec l’autre — ce qui culmine dans la dialectique de la « conscience de soi » et de la « reconnaissance ». Ce moment déterminant pour fonder l’intersubjectivation — dans les années 1950 — va pourtant être dépassé par une conception de l’Autre comme antidote à l’intersubjectivisme. Si Lacan joue l’intersubjectivité contre l’objectivisme de la « relation d’objet », il en vient à soumettre l’intersubjectivité même à une sérieuse contestation : l’axe est bien celui du rapport du sujet à l’Autre, plutôt que celui de sujet à sujet (sauf à retrouver plus tard cette question avec l’amour, infra, p. 77).

1. La fonction d’altérité

On peut dater l’introduction du « grand Autre » du Séminaire du 25 mai 1955 (S II). Avec l’Autre selon Lacan, c’est de tout autre chose que d’un principe qu’il s’agit, soit d’un lieu ou d’une placedie Idee einer anderer Lokalität (Fechner) (S XI).

D’une part, la référence à l’Autre désigne une simple « place », destinée justement à faire l’économie de toute conception « onto-théologique » de l’Autre ou existentielle (autrui). Ce n’est pas non plus un « transcendantal » : dès lors que la question princeps de Lacan est : « d’où ça parle », cela impose la référence à l’Autre comme le nom de ce « lieu ». C’est « le lieu de déploiement de la parole » (« l’autre scène », eine andere Schauplatz…) (DC, E, 628 ; PVF, AE, 167). Autrement dit : « Ça parle dans l’Autre… en désignant par l’Autre le lieu même qu’évoque le recours à la parole dans toute relation où il intervient » (SP, E, 689). D’autre part, il faut soutenir la polysémie de la notion, en sa diversité de conjonctures — sauf à en sérier soigneusement les « versions » pour en comprendre l’impact.

Avant d’en détailler et d’en ordonnancer les figures, on peut s’aviser a minima que l’Autre désigne négativement le principe d’altérité, soit tout ce qui n’est pas réductible à l’identité, ou plutôt à la « mêmeté ». Lacan introduit donc l’Autre chaque fois qu’il s’agira de rappeler que le sujet n’est pas sa propre origine ou qu’il ne faut pas se laisser polariser et égarer par l’objet, comme Melanie Klein, « la géniale tripière ». Disons qu’avant que le sujet ne ressente quelque chose ou n’entre en relation avec un objet, l’Autre est Ce qui est déjà là. On comprend aussi que la « rencontre » de l’Autre se fera dans les occurrences diverses où le sujet s’éprouve déstabilisé en son ipséité.

La problématique de l’Autre est liée à celle du signifiant (au sens supra, p. 38 sq.). Introduire l’Autre, c’est donc récuser l’autonomie de l’imaginaire pur ou, en d’autres termes, rappeler la détermination de l’imaginaire (supra, p. 33) par le symbolique (supra, p. 50) : l’Autre est le lieu d’origine du signifiant, ce sans quoi l’image du corps reste sans signification.

On peut en fixer la distinction de la façon la plus élémentaire en relevant que si le registre du signifiant est celui de l’énonciation, le registre de l’Autre est celui de l’invocation. L’inconscient n’est pas pensable sans cette fonction invocante.

La nécessité de cette référence à l’Autre se notifie le mieux grâce à cette espèce de tautologie négative qu’émet Lacan de façon quasi incantatoire : « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre. » Cette formule fait écho à : « Il n’y a pas de métalangage », sur le versant du signifiant (supra, p. 41). Une autre façon de le dire, c’est que : « Un signifiant fait défaut dans l’Autre. » Il lui arrive même de le désigner comme « le grand secret de la psychanalyse » (S VI, 8 avril 1959). Idée reprise dans Subversion du sujet et dialectique du désir (E), en 1975 (S XXII, 18 mars 1975) et jusqu’à la fin : « D’où mes mathèmes, qui procèdent de ce que le symbolique soit le lieu de l’Autre, mais qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre » (Le Séminaire de Caracas, in L’Âne, no 1, 1981, p. 31).

Tous les graphes (infra, p. 105-107) feront figurer cet Autre (A), dans la relation au sujet (S), ce qui définit l’inconscient (dans le schéma L), soit comme A affecté d’une barre (unknown ), comme dans le graphe du désir — ce qui donne l’algorithme S (unknown ).

2. Autre, désir et symbolique : corps et angoisse

L’Autre est à référer principiellement au registre du symbolique : « L’Autre, distingué par un grand A, sous le nom de quoi nous désignons une place essentielle à la structure du symbolique », dit Lacan (PI, E, 454). Il faut néanmoins relever que, dans sa relecture de l’expérience du miroir (supra, p. 31), Lacan en vient à pointer l’importance primordiale de la référence à l’Autre, soit au « regard de l’Autre » que l’enfant au miroir prend à témoin, signe de l’« assentiment de l’Autre » (parental) (S VIII, 7 juin 1961). C’est de la « relation à l’Autre » que le sujet « reçoit le “premier seing, signum” » (S VI, 11 novembre 1958).

L’Autre désigne le lieu de la parole — à ce titre solidaire de la catégorie de symbolique (supra, p. 50-51). Il faut comprendre que c’est ce tiers témoin de vérité qui est le lieu référent de la vérité de la parole entre deux sujets : « L’Autre est le lieu où se constitue le je qui parle avec celui qui entend » (CF, E, 431). On pourrait donc y voir la désignation du code, si l’on était dans une simple théorie de la communication. C’est en fait « le trésor des signifants, supposé savoir la multiplicité des combinaisons signifiantes » (SSDDIF, E, 806).

La majuscule désigne fondamentalement cette dimension symbolique — alors que l’autre minuscule, le « petit autre » renvoie à l’imaginaire (supra, p. 33) — D’un Autre à l’autre, selon le titre du Séminaire de 1968-1969. En regard, l’Autre majuscule, comme le précise ce séminaire qui lui est consacré, est assimilable à l’« ensemble vide », mathématique, dont l’énonciation rend possible toute énonciation sur un ensemble, voire ce qui rend possible un « calcul », au sens de la « théorie des jeux ».

Mais à l’autre bout, l’Autre en vient à être identifié au corps. L’affect le plus propre à faire surgir l’Autre est l’angoisse, caractérisée comme « la sensation du désir de l’Autre »26. C’est quand le « manque manque », autrement dit quand le sujet se trouve dans l’impossibilité ponctuelle de « prendre appui sur le manque ». Il faut reconnaître « l’angoisse que l’Autre (avec un grand A) inspire de n’être pas mon semblable » (DC, E, 615) — ce qui permet une relecture de la série dialectique freudienne inhibition/symptôme/angoisse.

3. Besoin, demande et désir

Le besoin, la demande et le désir sont donc visés de l’Autre. La demande montre l’assujettissement du besoin à la demande, son aliénation foncière. C’est le rapport à la demande d’amour qui institue l’Autre. C’est par le passage de la demande au désir que se constitue le désir de l’Autre. Ce rapport n’est possible que par la médiation du phallus, signifiant du désir (supra, p. 41).

D’où la formule gnomique : « Le désir du sujet est le désir de l’Autre. » Thèse à entendre en sa radicalité anthropologique : « le désir de l’homme » n’est autre que « le désir de l’Autre ».

Il faut serrer de près cette dialectique ternaire. Le besoin est défini et matériel, au plan biologique. La demande, qui surgit à l’occasion de la satisfaction du besoin, s’adresse à l’Autre et s’avère indéfinie : elle est proprement « sans fond », tel un tonneau des Danaïdes, puisque le sujet demande au-delà de la satisfaction du besoin. Elle procède d’« une déviation des besoins de l’homme du fait qu’il parle, en ce sens que ses besoins sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés » (SP, E, 690). Le désir s’introduit comme au-delà de la demande : de fait, le désir « ne se demande pas ». Quoique pris dans la demande, il se dévoile comme rapport à un manque qualifié : « À l’inconditionné de la demande, le désir substitue la condition “absolue” » (SP, E, 691).

La dialectique de la demande et du désir — en sa tension névrotique (infra, p. 90-91) — trouvera une figuration topologique dans la figure du tore (infra, p. 108).

4. L’identification : Autre et « trait unaire »

Ce qui inscrit l’Autre symbolique dans l’image est repérable par l’identification. Il faut revenir à l’expérience du miroir pour souligner l’importance de la référence au regard de (depuis) l’Autre. Cet Autre s’introjecte par un « trait unique » (einziger Zug) dont Freud fait une caractéristique de l’opération identificatoire.

Freud remarquait que « dans les identifications, le moi copie une fois la personne non aimée, l’autre fois au contraire la personne aimée ». « Il ne doit pas non plus nous échapper que l’identification est, les deux fois, partielle, extrêmement limitée ou n’emprunte qu’un seul trait à la personne-objet » (Psychologie collective et analyse du moi, chap. vii, GW, XIII, 117). Mais on comprend pourquoi, en remplaçant « unique » par « unaire », Lacan réalise un passage à la limite de l’idée freudienne par une accentuation « structurale ».

On notera que c’est au début de cet essai que Freud emploie le terme « l’autre » (der Andere) — et non pas simplement l’autre (das Andere), qui renverrait à ce « morceau d’étranger en nous » qu’est l’inconscient. Le contexte en est sa propre « psychologie sociale » : l’« Autre » désigne la figure d’idéalisation et d’identification : « Dans la vie psychique de l’individu, l’autre (der Andere) vient régulièrement en considération comme modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire » (GW, XIII, 73)27. C’est donc le point d’articulation de l’individuel au collectif.

Lacan, lui, y voit « la figure dévoilée… de l’identification » (S IX, 13 décembre 1961). Il emprunte le trait unaire explicitement à la théorie mathématique des ensembles (S IX, 6 décembre 1961) : « Il n’y a pas besoin de tout un champ d’organisation et d’une introjection massive. Ce point du trait unique, ce signe de l’assentiment de l’Autre, il suffit que le sujet aille y coïncider dans son rapport avec l’Autre pour que ce petit signe, cet einziger Zug soit à sa disposition » (S VIII, 7 juin 1961). Cela éclaire notamment la fonction du nom propre (supra, p. 53).

Ainsi peut-on distinguer l’« introjection symbolique » — du côté de l’idéal du moi — de la « projection imaginaire » — du côté du moi idéal –, distinction à laquelle Freud donne un tranchant moins affirmé ou plus sinueux28.

5. Sujet et Autre : « Que (me) veut l’Autre ? »

L’introduction de la notion d’Autre a pour enjeu de « dissiper définitivement le malentendu du langage-signe » (FCPL, E, 296). La conception de la communication est renversée, c’est le cas de le dire, par sa définition humoristique : « Le langage humain constitue une communication où l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée » (FCPL, E, 298). Cela mérite de figurer en liminaire des Écrits : « Dans le langage notre message nous vient de l’Autre… sous une forme inversée » (Ouverture de ce recueil, E, 9). En d’autres termes : « Le sujet reçoit de l’Autre son propre message inversé. »

Cela constitue le sujet en Che vuoi? « Que veux-tu ? » On sait que Lacan trouve dans Le Diable amoureux, cette nouvelle de Jacques Cazotte (1772), ce signifiant, qui en vient à résumer toute la tension existentielle désirante : le sujet inconscient s’organise autour de cette perplexité radicale : « Que me veut l’Autre ? » Mentionné pour la première fois le 6 février 1957 (S IV), il sera requestionné jusqu’au bout de l’œuvre.

6. L’Autre comme jouissance : corps et Féminin

Lacan finit par articuler en 1967 que « ce lieu de l’Autre n’est pas à prendre ailleurs que dans le corps » (S XIV, compte-rendu du Séminaire, AE, 327).

Corrélativement se dégage l’idée d’une « jouissance de l’Autre » ou d’une « Autre jouissance », alternative à la jouissance commune en quelque sorte, « phallique ». Jouissance supplémentaire (et non complémentaire) de la femme (voir infra, p. 113) : « La jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique » (La troisième).

Or cela implique un au-delà ou un en-deçà du Nom du Père : « Comment savoir si… le Père lui-même, notre père éternel à tous, n’est que Nom entre autres de la Déesse blanche, celle qui se perd dans la nuit des temps, à en être la Différente, l’Autre à jamais en sa jouissance… » (Préface à L’Éveil du printemps, 1974, AE, 563).

Ainsi se confirme la polysémie rigoureuse : de l’Autre symbolique à l’Autre Jouissance en passant par l’Autre maternel.