Chapitre III. Du nom du père au symbolique

L’apport lacanien se manifeste par l’expression Nom du père. Acte lié au nom de Lacan, dans la mesure où, chez Freud, la référence aux fonctions du père est à la fois centrale et non unifiée. Lacan aborde la question du père en rapport avec les « complexes familiaux ». Il y voit d’emblée engagée la fonction du père. Mais la promotion d’un « ordre symbolique » en réaménage la problématique.

1. Le Nom du Père

Il faut relever que l’expression varie en sa graphie et est employée avec ou sans majuscules, avec ou sans trait d’union, au singulier ou au pluriel, comme si Lacan avait ressenti le besoin de faire droit à une telle catégorie en l’ajustant progressivement à ses usages. Preuve que le signifiant théorique se cherche : une étude attentive de la genèse de ce concept21 montre qu’il surgit dès les premiers mots du Séminaire en 1951, tout d’abord à propos de l’Homme aux rats puis de l’Homme aux loups (infra, p. 87).

C’est avec le cas Schreber qu’il prend son relief décisif et son rôle de « foncteur » : « C’est dans le nom du père qu’il nous faut reconnaître le support de la fonction symbolique qui, depuis l’orée des temps historiques, identifie sa personne à celle de la loi » (FCPL, E, 278). Si le nom du père a partie liée au symbolique, celui-ci ne se réduit pas à celui-là. C’est ainsi que les deux registres commencent à se développer chacun de leur côté. C’est au moment de l’examen de la psychose, sur le cas Schreber, que s’opère leur nouage : « Pour que la psychose se déclenche, il faut que le nom du Père, verworfen, forclos, c’est-à-dire jamais venu à la place de l’Autre, y soit appelé en opposition symbolique au sujet » (QPTPP, E, 57). On en verra l’importance pour la théorie lacanienne de la psychose (infra, p. 91), qui démontre a contrario le rôle du signifiant « être père » qui structure, à l’instar de la « grand’route », le paysage (psychique) (S III, 20 juin 1956) — avec l’avènement de la catégorie à la fin du Séminaire sur Les Psychoses (27 juin 1956).

Ce Nom du Père et la fonction connexe du « père symbolique », on en trouve le précurseur dans le Père mort du « mythe scientifique » freudien, celui du meurtre du père (Vatermord) ou meurtre originaire (Urmord) du père originaire (Urvater) (Totem et Tabou). Mais précisément, Lacan pose une fonction qui nettoie le terme de toute narrativité mythologique.

2. La métaphore paternelle

Une dimension en est acquise avec « l’idée que le père est une métaphore ». Idée formulée dans D’une question préliminaire en décembre 1957-janvier 1958 et développée dans Les Formations de l’inconscient (15, 22, 29 janvier, 5 février 1958). La métaphore (supra, p. 42) se caractérise par la substitution d’un signifiant à l’autre qui fait surgir, à partir d’une signification inconnue, une signification inédite. La « réussite » de la métaphore consiste dans cette création significative. Le point obscur est là le désir de la mère : on le retrouve au cœur de la métaphore paternelle qui engendre le Père comme Nom, à partir de la parole de la mère qui le véhicule. Ce qui s’écrit :

C’est ensuite une réflexion sur les fonctions du nom propre — développée entre le Séminaire sur L’Identification (1961) et Problèmes cruciaux de la psychanalyse (1964-1965). Le nom propre prend sa fonction moins de désigner un être singulier que de recouvrir un trou : il est à la fois « irremplaçable » et « volant ». Il renvoie au « trait unaire ».

Entre-temps, on assiste à une pluralisation (infra, p. 53).

On peut situer là le troisième effet du retour à Freud : là où Freud articulait fermement les « fonctions du père » — interdit, idéalisation, identification — (cf. notre Psychanalyse, op. cit., p. 225-249), Lacan introduit cette notion inédite qui produit une articulation structurale de ces fonctions et renvoie au travail de la métaphore.

3. Le symbolique

De l’« ordre symbolique », expression attestée le 9 juin 1954 (S I), Lacan dit que « si l’homme vient à (le) penser, c’est qu’il y est d’abord pris dans son être » (SLV, E, 53). Il y a donc à penser « l’autonomie du symbolique » (SLV, E, 52). Corrélativement : « La découverte de Freud est celle du champ des incidences, en la nature de l’homme, de ses relations à l’ordre symbolique » (FCPL, E, 275).

Il serait tentant d’en prendre un relevé empirique, de nature sociologique : soit l’ensemble des institutions qui précèdent la naissance du sujet et le prédéterminent. De fait, Lacan fait fond sur les « structures élémentaires de la parenté » et sur la notion d’« efficacité symbolique » développées par l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, avançant, à travers l’analogie entre shamanisme et psychanalyse, l’idée que l’inconscient est « vide » et qu’il « impose des lois structurales » — dans le sillage de l’École sociologique française, de Durkheim à Mauss22. Mais il s’agit, en fait, d’une référence à la relation essentiellement langagière. En effet, c’est l’interdit de l’inceste et son corrélat — l’impératif exogamique — qui fondent cet « ordre ». On comprend que le symbolique se manifeste sous la double forme de l’interdit et de la dette : le sujet est pris dans un ordre des échanges qui conditionne son être. C’est toute la dimension de la « parole pleine » (voir infra, p. 96) comme parole adressée et parole donnée, qui confère au symbolique sa portée de pacte : l’énoncé « Tu es ma femme » en est le prototype. Thèse à portée anthropologique : « Cette extériorité du symbolique par rapport à l’homme est la notion même de l’inconscient » (SPFP, E, 469). En ce point, le symbolique se conjoint au Nom du Père, via « la Loi primordiale qui, en réglant l’alliance, superpose le règne de la culture au règne de la nature, livré à la loi de l’accouplement » (FCPL, E, 277).

Corrélativement, le symbolique renvoie au manque. Ce qui y trouve sa place est aussi susceptible de manquer — tel un livre dans une bibliothèque. Le symbolique rend donc possible l’absence — dans la mesure où il fait place à la présence : le « symbole » se donne comme « le meurtre de la chose ».

Chez Freud, avare du terme substantivé, la « symbolique » renvoie au fond de la symbolicité onirique (Traumdeutung). On trouve de plus un hapax intéressant : le symbolique (L’Homme Moïse et la religion monothéiste, GW, XVI, 241) où il désigne l’aptitude innée au langage chez l’enfant. Idée que l’on retrouve chez Lacan avec la catégorie de l’« ordre symbolique » et du langage comme préexistant à l’individualité.

4. Père(s) réel, imaginaire, symbolique

Un moment important et au fond inévitable est celui où la catégorie du Père et la trilogie fondatrice s’articulent — ce qu’accomplit le Séminaire sur La Relation d’objet.

Le père symbolique est « à proprement parler impensable ». Son être réside dans son Nom, mais son Nom est imprononçable. Le « père imaginaire » est l’agent de la privation, dont on verra que c’est le manque réel d’un objet symbolique. Le père « réel », géniteur, est l’agent de la castration, dont on comprendra que c’est le manque symbolique d’un objet imaginaire (infra, p. 72-73).

Disons-le en termes plus accessibles. Le père réel, c’est le géniteur, celui qui est présent dans la famille réelle. Le père imaginaire, lui, c’est celui qui est « imaginé » dans l’identification primaire, puis fantasmé au sortir de l’Œdipe comme le père tout-puissant. Le père réel soutient de sa « modeste personne » la fonction symbolique, en quoi il peut faire fonction de père symbolique, qui à proprement parler n’existe pas — entendons : pas autrement que comme « fonction » –, le nom du père étant un « non » à la jouissance de la mère. De plus, dans la mesure où, pour le dire en termes crus, c’est « le père besognant la mère », il garantit au fils un non-savoir sur la jouissance qui lui permet de se détacher du souci de la satisfaction de la mère.

5. Le désir, la Chose et la Loi

On comprend pourquoi le symbolique impose une définition du désir dans ses relations à la Loi — qui requiert une majuscule, de structure plutôt que de majesté : « Cette loi se fait suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage » (FCPL, E, 277).

En un sens, cette idée renchérit sur celle de la structure tragique de la dialectique œdipienne. Cela s’exprime par la problématique de la Chose.

C’est dans la période où il sollicite le plus le registre tragique, à la fin des années 1950 dans le Séminaire sur l’Éthique de la psychanalyse, que cette dimension se déploie en toute sa puissance (infra, p. 98). Le mouvement ultérieur ira plutôt à souligner la vacuité de cette instance de l’Autre.

La notion de Chose (das Ding) apparaît dans l’Esquisse de psychologie scientifique de Freud. C’est, dans « l’expérience de satisfaction », la rencontre de la fraction inassimilable, qui se révèle après l’intervention du Nebenmensch, la « personne bien au courant » (Puf, p. 376-377). Elle se développe avec l’opposition des « représentations de choses » (Sachevorstellungen) et des « représentations de mots ».

Lacan identifie la Mère à das Ding, soit l’Objet de la jouissance originaire à jamais perdue qui « aimante » le désir, ainsi que l’envers de la Loi. Corrélativement, la sublimation consiste à « élever l’objet à la dignité de la “Chose” » (Ding) (S VII).

6. Des « noms du père » aux « non-dupes errent » : le « quart terme »

Si le Nom du Père organise un opérateur majeur, il subit des destins attestables par sa modification. On assiste à chaque décennie à une réécriture, en trois vagues :

  • vers 1953, le Nom du Père est mis au jour ;
  • à partir de 1963, le nom du père est pluralisé. La séance unique du 21 novembre du Séminaire est intitulée Les Noms du père ;
  • en 1972-1973, apparaît l’expression « Les non-dupes errent », traduction parodique des « noms du père ». Comment entendre l’expression, qui semble une parodie homophonique du Nom du père d’origine ? Elle est destinée à signifier que, pour se rapporter au symbolique, il convient d’être dupe du signifiant et/ou du réel : ce que Lacan appelle la « bonne dupe ». À défaut de cette « duperie », c’est-à-dire de pouvoir être (utilement, voire salutairement) trompé, le sujet est voué à l’errance (psychique) — ce qui fait allusion à des formes cliniques diverses de désymbolisation qui culminent dans la psychose : le psychotique serait celui qui ne parvient pas (pour son malheur) à se faire dupe du signifiant…

« Les noms du père, c’est ça : le symbolique, l’imaginaire et le réel. Ce sont les noms premiers… » (S XXII, 11 mars 1975). Ainsi, la question du Nom du Père s’élargit et se spécifie en problématique de la nomination ou de la « fonction nommante » : « Le Père en a tant et tant qu’il n’y en a pas Un qui lui convienne, sinon le Nom du Nom du Nom » (Préface à L’Éveil du printemps de Wedekind, AE, 563).

Encore cela n’est-il pas le dernier mot de Lacan : sa problématique, à partir de 1975 dans RSI et Le Sinthome, introduit un quart terme, le symptôme (noté Sigma) qui fait tenir les trois nœuds (infra, p. 110).

L’évolution est telle que le Nom du père se définit comme Effet de trou : « Un trou, ça tourbillonne, ça engloutit plutôt. Et puis, il y a des moments où ça recrache, ça recrache quoi ? Le nom, c’est le père comme nom » (S XXII, 15 avril 1975). Il n’empêche qu’« Y’a d’l’Un »… (infra, p. 113-114).

Un étrange syllogisme peut servir de conclusion : « L’hypothèse de l’inconscient, Freud le souligne, ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, c’est Dieu. C’est en quoi la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir » (S XXIII, 13 avril 1976). Telle est la conclusion : le Nom du Père est tel qu’il faut s’en servir… pour pouvoir s’en passer…