Le couple pervers

Par Jean Clavreul

Qu’il y ait un paradoxe à parler de couple pervers, c’est ce que je ne puis manquer de souligner dès le début de cette communication. C’est sur ce paradoxe que porteront nécessairement les principaux thèmes de la discussion, offrant ce travail à une critique qui pourra demander de quel droit on s’autorise ici à lier la notion du couple à celle de perversion.

En effet, les travaux récents sur la perversion – je me réfère ici essentiellement à ceux de l’École freudienne de Paris – nous détournent bien évidemment de traiter la question du couple pervers comme l’étude des incidences d’une perversion sur la vie d’un couple constitué. Une telle approche impliquerait nécessairement que nous considérons l’acte pervers comme un phantasme agi dont l’acteur serait un sujet normal ou névrosé. Or, tous les travaux récents tendent à montrer qu’au contraire l’acte pervers est accompli par des Sujets dont les investissements libidinaux, dont les rapports au Désir et à la Loi, sont profondément différents de ceux du névrosé. C’est pourquoi, plutôt que de parler de perversion (au singulier ou au pluriel), on parle de structure perverse, en tant que celle-ci permet une approche du problème de la perversion de façon relativement indépendante de la modalité particulière que peut prendre tel ou tel acte pervers.

C’est ici que nous rencontrons le paradoxe : en isolant une structure perverse, distincte de celle du sujet normal ou névrosé, est-ce que nous ne refusons pas au pervers le bénéfice de connaître, de participer à cet aboutissement ultime de l’évolution libidinale, à cette réussite extrême de la vie sexuelle, à cet « amour » dont chacun dira volontiers que lui seul est capable de maintenir la solidité d’un couple ? La structure perverse est-elle compatible avec l’amour ? Telle serait donc une première question à laquelle on est tenté de répondre par la négative. Mais s’il n’y a pas d’amour, quel est donc ce lien qui assure l’extraordinaire solidité de certains couples de pervers ? Telle pourrait être une seconde question. Enfin, et ceci n’est pas le moins important des problèmes que je tiens à soulever aujourd’hui, que se passe-t-il dans la relation psychanalytique quand c’est un pervers qui s’y introduit ? Notre appareil conceptuel nous permet-il de parler convenablement du couple constitué par le pervers et son analyste ? Nous est-il possible notamment de reprendre la notion de « transfert » telle que nous l’utilisons dans l’analyse d’un névrosé ?

Nous ne prétendons pas bien entendu répondre ici à ces questions, notre ambition étant seulement de les faire quelque peu avancer : nous justifiant ainsi d’avoir choisi le thème du couple pervers, non pas pour tenter une étude clinique, étude qui ne saurait que réunir des éléments fort disparates, mais pour ouvrir quelques brèches, aussi bien finalement dans notre approche de la structure perverse, que dans l’idée que nous nous faisons plus ou moins explicitement de la relation amoureuse, des investissements libidinaux que suppose une vie en couple.

Cette brèche, par laquelle nous pouvons légitimement introduire le pervers dans la vie du couple, nous pouvons dès maintenant la repérer à ceci : c’est que l’amour dont on parle avec facilité et même légèreté à propos des couples constitués, ce sentiment complexe qui – quel que soit le sens qu’on lui donne – rend finalement assez bien compte de la difficulté qu’il y a à expliquer la fixité d’un investissement libidinal sur un être privilégié, il convient de remarquer que ce sont les pervers qui en parlent bien souvent le mieux. Discours, poèmes, descriptions romanesques, quelle que soit l’expression, le lecteur non averti ne peut être assuré que son jugement lui permettra de reconnaître si l’auteur lui-même est ou non pervers.

Et de même, n’est-il pas patent que, sur l’essentiel, la littérature érotique est faite de ce que les pervers en ont écrit ? Encore faut-il ajouter que de ce point de vue, du point de vue de l’érotisme, le « normal » fait volontiers figure, à côté du pervers, de balourd assez inapte à élever son amour au-dessus d’une routine, et la bonne santé sexuelle dont il se vante fait quelque peu figure du manque d’imagination. On ne peut manquer de songer que l’hétérosexuel ordinaire semble bien souvent prisonnier de cet « amour vulgaire » dénoncé par les participants du banquet, lesquels n’hésitent pas à rejeter hors du champ de leurs intérêts l’accouplement bestial tout juste bon à assurer la mission nécessaire mais sans éclat de la perpétuation de l’espèce.

Disons donc que nous ne saurions sans contresens rejeter les pervers hors de la dimension amoureuse, alors que pour une large part ce sont eux qui ont su le mieux en soutenir le discours. Chacun d’ailleurs en est plus ou moins conscient, et se laisse aisément fasciner par ce rapport du pervers à l’amour et à l’érotisme. Mais s’il est avide de chercher près de lui des leçons, il n’est pas disposé pour autant à le prendre pour modèle, et il rejette, souvent avec intolérance, les pratiques de la perversion – ce qui caractérise assez bien l’ambiguïté de notre position qui s’accommode de recueillir un discours tout en dénonçant une pratique.

Sans doute nous serait-il possible de justifier une telle position en disant que savoir parler d’amour ne signifie pas qu’on sache aimer. Ce ne serait qu’éluder la difficulté, et en tout cas ne pas rendre compte du problème que pose à l’analyste tel patient pervers qui parle de l’amour qu’il porte à son partenaire. Car si un tel « matériel », quand il nous est fourni, s’offre de toute façon bien mal à nos interprétations, nous n’en sommes pas moins contraints de nous faire une opinion sur ce lien souvent si solide, et dont on nous entretiendra tout au long d’une analyse. Peut-être, dans de tels cas, conviendrait-il de dénoncer l’inadéquation de la notion d’amour, dire que ce terme n’est employé que par grossière analogie, et parler plutôt de « lien passionnel », ce qui évoque plus l’absolu de la psychose que l’attachement nuancé de l’amour. Je ne soulèverai pourtant pas – le troisième de notre groupe – la question de la passion, envisagée comme entité distincte de l’amour. Non qu’elle ne se pose pas. Mais l’introduction d’une catégorie distincte ne pourrait qu’obscurcir un des points que je veux soulever aujourd’hui et que je viens d’indiquer, c’est-à-dire que c’est bien d’un discours sur l’amour, et sur rien d’autre, que nous entretient ou prétend nous entretenir le pervers, qu’il fasse œuvre littéraire, ou qu’il soit en analyse.

Pour être plus précis, et pour interpréter du même coup la visée de son discours, disons donc que, quand un pervers nous parle de son amour, nous ne pouvons nous satisfaire de comprendre ce qu’il nous dit comme simple description de l’état passionnel qu’il éprouve : s’il parle d’amour, ce qu’il nous en dit se situe bien évidemment par rapport à ce qu’il peut savoir de la complaisance de chacun à absoudre les états amoureux et à justifier tous les abus au nom du culte d’Éros. Il est certain que ceci n’est pas propre au pervers et que tout analysé qui invoque l’amour introduit quelque obscurité : nous savons bien qu’à un tel moment, une faille nous est cachée ; mais il faut ajouter pour le pervers cette note de défi qui semble nous provoquer à lui dire qu’il lui faudra, s’il veut guérir, triompher de son amour tout autant que de sa perversion, de son homosexualité par exemple. Plutôt que de passion, je parlerai donc d’« allégation amoureuse » pour désigner ce sentiment qui sert au pervers à se camper devant nous, invoquant pour justifier sa pratique perverse un sentiment dont nous serions tenté de dire qu’il constitue un des critères les plus solides d’un harmonieux développement affectif, soit au nom des préjugés les plus couramment admis, soit au nom d’une théorie psychanalytique qui est bien obligée de parler d’investissement, de relation d’objet, mais qui n’a certainement pas dit son dernier mot sur le rôle joué ici par la présence ou par l’absence du pénis réel. On peut introduire ainsi une question : en alléguant l’amour, le pervers n’est-il pas d’abord celui qui nous prend à nos pièges, les retourne et les utilise pour son propre compte, assurant ainsi à l’avance l’inanité de nos éventuelles interventions ? Ici, l’amour dont nous sommes entretenu est alors surtout l’un des éléments du défi qui nous est lancé. On voit dès à présent les limites d’une telle position, puisque le pervers la soutient au nom des valeurs que nous sommes censés respecter, révélant ainsi son souci de référence à un discours universel.

Plus encore que pour dénoncer ce défi, il est important de parler d’allégation amoureuse pour désigner le sentiment par lequel certains sujets réussissent à se méconnaître complètement eux-mêmes dans leur perversion. Ainsi en est-il de tous ceux qui prétendent ne rien faire d’autre que subir les pratiques perverses de leur partenaire, et ceci en raison d’un sentiment qu’ils appellent devoir, ou pitié, mais bien plus souvent « amour », un tel sentiment prétendant justifier toutes les faiblesses, voire tous les libéralismes. Ainsi ne devons-nous pas, sous le prétexte de l’amour invoqué, nous dispenser de nous interroger sur l’épouse du fétichiste, sur le mari d’une kleptomane, ou d’une nymphomane, ou encore sur la femme entre deux âges qui assure sa protection à de trop jolis pédérastes. On se débarrasse trop facilement de cette difficulté par la notion de complaisance morbide chez celui qui prétend ne subir la perversion de l’autre qu’en raison de l’amour porté. Nous dirons, bien au contraire, que la partenaire du fétichiste fait finalement encore plus question que le fétichiste, car il est clair que le rapport du fétichiste à son fétiche se soutient seulement de ce que ledit fétiche a le pouvoir de fasciner l’autre. C’est là un des éléments les plus importants de la structure perverse, et puisque c’est par lui que nous comprenons le rôle de l’autre dans cette structure, nous y reviendrons.

Ainsi l’amour peut-il être invoqué par l’un des partenaires pour soutenir la légitimité de sa perversion, la justifier comme étant compatible avec les valeurs les plus respectées ; il peut aussi permettre à l’autre de vivre sa perversion en se méconnaissant lui-même comme pervers. L’allégation amoureuse constitue ainsi le lien ambigu, le thème commun où les deux partenaires se retrouvent. L’ambiguïté de ce lien est telle qu’on reculerait à s’y intéresser, tant il fait figure de simple malentendu, si sa persistance dans le temps, sa résistance aux contretemps n’était là pour montrer, une fois encore, qu’un bon malentendu, ça a toutes chances de durer longtemps – et pas seulement en analyse ! Or cette remarque – et même ce rapprochement avec l’analyse – nous permet maintenant d’indiquer que ce prétendu lien amoureux fait ici office de « contrat », au sens où c’est un contrat qui unissait Sacher Masoch et ses partenaires (contrat bien précis, ressemblant à un acte notarié, mais définissant les limites comme l’abus autorisé de la perversion), au sens également où c’est un contrat qui liait par exemple Gide à sa femme, celle-ci condamnée par l’artifice d’un lien conjugal dérisoire à être témoin et complice de pratiques qu’elle ne pouvait que souffrir et condamner. Ici il n’est nul besoin de rappeler des faits innombrables entre lesquels il est aisé de reconnaître une évidente parenté.

La rupture éventuelle de tels contrats a un tout autre sens et une toute autre portée que l’échec de l’amour entre sujets normaux ou névrosés. Le fait qu’ils soient secrets, que leurs termes comme leur pratique ne soient connus que des seuls intéressés, ne signifie nullement que le tiers en soit absent. Au contraire : c’est cette absence même du tiers, c’est son écartement qui constituera la pièce majeure de cet étrange contrat. Ce tiers qui est nécessairement présent pour signer ou plutôt pour contresigner l’authenticité d’un lien amoureux normal, devra être ici exclu, plus exactement présent mais dans une position telle qu’il soit nécessairement ou aveugle, ou complice, ou impuissant. C’est pourquoi la rupture éventuelle d’un lien pervers est toute différente de la rupture du lien amoureux. Car ici, on parle de souffrance, d’infidélité d’un partenaire, d’usure du temps, et le tiers n’a d’autre rôle que d’enregistrer l’échec. Mais là, pour le pervers, dans la mesure où seul le « secret » face à des tiers constitue le fondement même du contrat, ce ne sera ni l’infidélité, ni la souffrance ou l’indifférence d’un des partenaires, ni l’usure du temps qui entraînera la rupture. Ce sera la dénonciation du secret, ce sera la mise au courant des tiers, ce sera le scandale qui constituera la rupture. Ainsi le couple pervers supportera sans difficulté souffrances, mesquineries, infidélités. Il suffira qu’un certain type de secret soit conservé. Mais par contre, on verra tel couple déchiré de ce que l’un des deux aura fait une allusion publique à leurs pratiques ; ou encore, c’est tel professeur ou prêtre qui sera bouleversé, sincèrement révolté parce que son protégé aura révélé les attouchements auxquels il se livre. Finalement, le tiers lui-même se scandalisera de telles révélations : ainsi Krafft Ebing révolté de ce que la femme de Masoch ait révélé le contrat secret. À toute dénonciation de « ballets roses », il n’est guère possible d’éviter d’avoir quelque mépris pour le dénonciateur. On ne saurait surestimer l’importance d’un tel contrat de secret sans lequel on ne pourrait comprendre comment arrivent à se perpétuer si longtemps les pratiques perverses les plus extrêmes, laissant le spectateur occasionnel fasciné, et finalement complice, faute d’être dénonciateur.

Lien pervers, passion, allégation amoureuse, contrat secret, ces notions nous permettent donc une approche de ce qui soude les deux partenaires du couple. Il est nécessaire de noter encore quelque chose qui est d’observation courante mais que dissimule le fait que la perversion se prête particulièrement à des retournements qui constituent eux-mêmes des couples. Car on remarque volontiers que l’homosexualité unit le même au même, que les parties triangulaires se jouent généralement indifféremment avec des tiers de l’un et l’autre sexe, que le sadisme se retourne en masochisme, l’exhibitionnisme en voyeurisme, etc. Ce qui est certain. Mais retournement possible ne signifie pas symétrie. Et il convient de noter plutôt combien sont différents l’un de l’autre les partenaires des couples pervers, précisément des couples les plus solides. La disparité du couple, dans ce mot, est toujours remarquable. Et je ne peux manquer de rappeler ici que Lacan, pour son séminaire sur la « disparité subjective » s’était continuellement référé aux couples homosexuels du Banquet.

On voit ainsi l’athlète uni au gringalet, l’intellectuel raffiné avec le rustre inculte, la femme massive liée à l’ange de féminité ; l’alcoolique immoral en couple avec une sainte, le vieillard vicieux et séducteur avec l’innocent impubère, le personnage social respectable avec le voyou. On n’en finirait pas d’énumérer la variété infinie de ces couples étranges qui semblent défier le tiers au moins virtuel qui les observerait, tant leur boiterie, voire leur ridicule sont choquants. Pourtant la signification de telles unions va bien au-delà de cette exhibition, scandaleuse pour le bourgeois, et l’alibi amoureux n’empêche pas de voir que quelque chose d’essentiel de la structure perverse trouve à se soutenir dans ces dissymétries où seule l’ambiguïté la plus radicale permet au pervers de poursuivre un jeu de corde raide, qui laisse toujours deviner la proximité de l’effondrement dramatique.

De telles disparités ne se laissent pas réduire aux balancements de nos catégories. Le masochiste ne s’intéresserait pas tant à voir en action son bourreau si celui-ci n’incarnait quelque modèle de force ou de virilité. Et de même les personnages du divin Marquis ne s’intéressent pas tellement à Thérèse en tant que masochiste. Car Thérèse, c’est d’abord « Justine », c’est-à-dire « les malheurs de la vertu ». Que serait-elle, cette victime désignée, si elle n’incarnait une valeur, une de ces valeurs que tout un siècle vénérait ? On voit que c’est par elle, par cette victime, que l’acte pervers trouve non seulement son sens, mais son insertion dans le discours contemporain, au même titre que nous avons vu tout à l’heure l’amour constituer bien plus qu’un alibi, une référence morale. Le récent procès d’un couple écossais de meurtriers sadiques a réveillé les phantasmes de nombre de nos pervers en analyse. Leurs commentaires sont précieux, si divers que soient les faits qui les arrêtent le plus volontiers. Car tous nous disent en tout cas que l’excitation érotique par la contemplation de la souffrance de l’autre ne se soutient que d’une certitude : c’est que l’autre est innocent. Aussi, bien plus que les cris de souffrance de la victime, ce qui importe au sadique, ce sont les protestations d’innocence et les implorations de pardon. Tous les récits de Sade insistent sur des faits de cet ordre, et nous ne pouvons qu’en souligner ici l’importance, puisque nous y voyons indiqué que le choix de l’autre pour le pervers n’est à coup sûr pas indifférent.

L’autre, ou plus exactement, ce dans quoi l’autre est engagé, les insignes dont il est porteur, les vertus dont il est le hérault. Le croisement de deux routes, disons plutôt de deux plans profondément différents, la fascination par un même point commun de rencontre, alors que la visée de l’un ne se recoupe en aucune façon avec celle de l’autre, le malentendu, le quiproquo inséparable de l’acte même, c’est ce que le pervers semble toujours non pas subir, mais rechercher. Que l’un des partenaires en se défendant au nom de certaines valeurs, précipite d’autant mieux son entrée dans le jeu de l’autre, puis sa participation, et finalement sa complicité, tel est le soutien le plus sûr de l’érotisme pervers. L’érotisme, c’est-à-dire le désir, c’est-à-dire aussi l’angoisse ; car chacun des partenaires prend soin de méconnaître suffisamment le champ du désir de l’autre pour que le jeu érotique se fasse dans l’ignorance au moins affectée de la visée du partenaire, pour que l’angoisse et la jouissance surgissent comme l’aboutissement commun d’un désir inconnu.

À une certaine façon délibérée de méconnaître la visée de l’autre, on reconnaît donc une des singularités du couple pervers. Car il suffira en définitive, pour que le couple fonctionne, de savoir de quels signifiants l’autre est prisonnier, il suffira de connaître assez ce dont il ne sait se dégager, ce qui se prête à être manié pour le faire atteindre aux sommets de l’angoisse et de la jouissance. Avec ces données de base, il y a assez d’éléments pour que puisse être mise en marche la mécanique délicate et fascinante qui constitue les deux partenaires comme des jouets consentants, mais impuissants à être autre chose que consentants. La jouissance proviendra ainsi surtout de ce que tout se déroule suivant la seule loi d’une mécanique implacable où se trouve réduite la disparité des partenaires. Cela permet de comprendre pourquoi, pour le reste, il est non seulement possible, il est indispensable que l’autre conserve son autonomie, voire sa part d’inconnu. Les couples pervers ne manquent pas de se flatter d’être, après des années, aussi émus, aussi attentifs à l’autre que s’ils se rencontraient pour la première fois. Il faut dire qu’ils font ce qu’il faut pour en renouveler, jour après jour, l’illusion. Et ils donnent volontiers comme preuve de l’amour qu’ils se portent, le respect qu’ils ont de l’intimité, du secret, de la liberté de l’autre. Ce ne sera jamais l’un des moindres sujets d’étonnement pour l’observateur médusé que de remarquer comment peuvent se concilier ainsi une extrême délicatesse avec l’irrespect total de l’autre qu’implique la pratique perverse.

Tels sont quelques faits cliniques qu’il me paraît nécessaire de pointer avant d’aller plus avant dans la question soulevée aujourd’hui du « couple pervers ». Il est bien évident qu’il ne saurait être question de prétendre faire une étude complète de ce problème, tant en raison de l’extrême diversité des faits à recueillir que par suite de la complexité de leur interprétation. Ces notations n’ont donc pour but ici que d’attirer l’attention sur un certain nombre de particularités qui, sans négliger l’importance privilégiée qu’il convient de donner au fait de l’acte pervers, n’en permettent pas moins de discerner un certain style, un certain mode de rapport à l’autre qui déborde certainement le cadre traditionnel relativement étroit de la perversion. À vrai dire, c’est dans la relation à l’autre, ou mieux grâce à ce levier qu’est la relation à l’autre, que nous devons tenter de donner à la structure perverse des éléments qui nous permettront de nous dégager de ce qui, au niveau de la clinique, reste toujours marqué du sceau de la contingence. Car la pratique perverse, l’acte pervers, en soudant les éléments du couple, en constituant la pièce majeure de leur contrat, est toujours quelque chose qui fait figure de « trouvaille », au sens où on dira : trouvaille ingénieuse, ou : trouvaille poétique. Si les gestes, le cérémonial pervers sont étroitement dépendants de la conjoncture culturelle, voire de la simple mode, les acteurs n’en sont pas moins conscients de leur participation à une sorte de « messe noire » qui sans doute ne pourrait avoir de prix si elle n’était aussi une messe, mais dont le sel tient surtout au fait que le défi dont elle est porteuse n’a de nom et de visage que pour les quelques initiés qui auront su trouver le lieu et le mode de sa cérémonie. Ainsi, le cérémonial pervers est-il toujours profondément marqué de ce sceau du secret, d’un secret dont la fragilité même (nous en reparlerons) est la garantie tout illusoire que c’est de ce côté-là que se trouve le « non su ».

Puisque nous nous proposons, au-delà des faits cliniques, d’aller plus avant dans l’interprétation psychanalytique du couple pervers et de la structure perverse, nous n’éviterons pas de faire référence à la question du désaveu, exactement à ce moment où Freud le situe dans son article sur le fétichisme. Je n’ai pas à rappeler les questions soulevées à ce propos, notamment en ce qu’elles conduisent Freud à utiliser les notions de « clivage du Moi » et de « coexistence de croyances contradictoires », notions finalement assez obscures, mais dont le sens apparaît mieux, grâce au développement qu’en donne la théorie lacanienne, grâce aux notions de « refente subjective », et de non-coïncidence entre « Savoir » et « Vérité ». Je n’en reprendrai pas les éléments qui ont été apportés ici même par Rosolato et qui ont été soumis à notre discussion.

Ce que je voudrais dégager aujourd’hui, l’accent que je voudrais donner, ne concerne pas l’objet de la découverte du jeune garçon, soit l’absence de pénis chez la mère, mais la position subjective de l’enfant. Car s’il est vrai que la découverte de cette absence de pénis (chez la mère) se fait sur un fond de présence du pénis (chez lui), s’il est vrai qu’une telle découverte est porteuse du thème de la castration, en ceci qu’elle montre que ce qui est peut n’être pas, on doit aussi se rappeler que Freud a toujours désigné comme étant le véritable nœud du complexe de castration l’acquisition du savoir sur cette absence, acquisition dont il nous dit qu’elle ne se fait qu’au prix de grandes luttes intérieures. Donc, outre la menace (menace d’être castré) dont cette découverte est virtuellement porteuse (il est possible de s’en faire déposséder), il y a autre chose qui tient à une découverte sur le Savoir lui-même : c’est-à-dire que le Savoir est trompeur ; c’est-à-dire que l’enfant découvre que sa position subjective antérieure reposait notamment sur un Savoir erroné (tous les êtres – dont sa mère – sont pourvus de pénis). Pour mieux dire, l’enfant doit reconnaître à ce moment qu’il évoluait dans un univers de certitudes où il n’y avait pas de place pour le caractère problématique de l’existence du pénis. Ainsi, en plus de sa découverte, l’enfant a-t-il à apprendre qu’il convient de laisser une place à un « Non-Savoir » dont l’importance est pourtant primordiale puisqu’il recouvre le champ de ses investissements libidinaux.

Or, cette question peut aussi être posée en ces termes à ce moment de la découverte, qu’en est-il de l’enfant : est-il spectateur ? ou bien voyeur ? explorateur ou jouisseur ? C’est là une question qui affleure partout dans la perversion, c’est celle-là même que pose l’exhibitionniste au sujet de celui ou de celle qui le voit s’exhibant. Interrogation donc sur le regard (ici, le regard de l’Autre). On peut poser cette question de la façon la plus précise, en référence à la théorie psychanalytique, dans les termes mêmes utilisés par Freud dans son article sur les pulsions et leur destin, quand il nous parle de la séparation qu’il convient d’opérer entre d’une part les excitations extérieures, exogènes, dont on peut se débarrasser par un acte approprié, comme la fuite, et d’autre part les pulsions qui, elles, sont endogènes. Distinction qu’il convient bien entendu de nuancer, puisque la pulsion, ou mieux, le circuit pulsionnel, inclut nécessairement son objet qui, lui, est généralement extérieur. Il reste que nous interpréterons différemment la découverte faite par le jeune garçon, si nous considérons qu’elle est en quelque sorte fortuite, une donnée du monde extérieur, de la « réalité » comme on dit, réalité qui s’impose à l’enfant malgré lui, ou si au contraire nous considérons que cette réalité n’est découverte que parce que l’enfant était mû par un désir de voir, par une pulsion scoptophilique. Il est évident que notre interprétation de ce moment de la découverte est suspendu à ce que nous dirons de cette pulsion. Ce qui nous rappelle que nous ne saurions avoir de la réalité un concept psychanalytique convenable si ce n’est en référence à la réalité pulsionnelle, c’est-à-dire finalement à l’économie libidinale en ceci qu’elle est sous la dépendance du principe du plaisir.

Freud ne prend guère position sur la question de la pulsion dans l’article sur le fétichisme. On peut même dire qu’en isolant un moment de la découverte, le texte de Freud peut laisser entendre qu’il s’agit en quelque sorte d’une découverte fortuite, accidentelle. Cependant, aucun texte de Freud ne semble vraiment tendre à accréditer la notion que l’évolution libidinale aurait été pervertie parce que l’enfant aurait été pris au dépourvu dans une découverte traumatisante. Les interprètes de Freud ne sont jamais allés dans ce sens, et on voit mal d’ailleurs vers quoi pourrait déboucher une telle explication, si bien qu’il ne paraît vraiment pas possible de comprendre l’événement si ce n’est en fonction de la pulsion scoptophilique qui animait à ce moment le jeune garçon.

Il reste qu’en isolant un moment – qu’on peut considérer comme mythique – de la découverte, Freud sépare un avant et un après. Et, s’il est tout à fait vain de décider arbitrairement si l’enfant désirait effectivement voir et savoir, ou bien si la découverte n’est que rétrospectivement interprétée comme l’aboutissement d’un tel désir de voir, par contre il est important de noter cet autre fait dont j’ai déjà indiqué plus haut la portée : l’enfant doit aussi découvrir qu’il était auparavant ignorant en ce qui concerne la réalité de la différence des sexes, et cette découverte-là est riche d’enseignements sur ce qu’est la fragilité d’une position subjective puisqu’il ne s’agit pas seulement d’avoir à connaître une particularité anatomique singulière mais contingente, mais aussi d’avoir à intégrer ce fait que seul le manque peut être cause du désir. Or, c’est bien sur ce point que porte le désaveu du pervers : ce n’est pas un manque qui est cause du désir, mais une présence (le fétiche).

La découverte de la différence des sexes est donc avant tout pour le jeune garçon l’occasion d’une réinterprétation touchant la cause du désir, et c’est en définitive cette réinterprétation qui est manquée par le pervers. Il faut encore ajouter ceci, que cette réinterprétation a un effet rétroactif : car comment l’enfant aurait-il pu découvrir, par quelle pulsion scoptophilique aurait-il pu être animé, si un manque de savoir ne l’avait provoquée ? Donc la découverte de l’enfant en ce qui concerne l’absence de pénis, l’amène normalement, à travers le complexe de castration, à reconnaître le « manque » comme cause de son désir sexuel, mais aussi à reconnaître son « manque de Savoir » comme cause de la pulsion scoptophilique qui l’amena à découvrir. Ainsi le désir de voir et de savoir n’est-il pas structuralement différent du désir sexuel.

Le désaveu du pervers porte sur le manque comme cause du désir, et, par suite, porte également sur le manque de savoir comme cause de la pulsion scoptophilique. C’est ici que se situe l’incidence de l’interprétation rétroactive consécutive à la découverte de l’absence de pénis chez la mère : l’enfant ayant à découvrir que, sur l’objet de son amour, sur sa mère, il ignorait quelque chose, quelque chose d’essentiel, quelque chose qui l’intéressait en tant qu’être sexué, en tant qu’être de désir. Mieux, l’enfant doit encore apprendre qu’en ce qui concerne l’objet de son désir, en ce qui concerne sa mère, quelqu’un d’autre – pour partager le même désir – en savait plus long que lui-même, savait donc sur ce désir ce que lui-même ignorait. Le rôle ici du père, le rôle de sa précession, de son antériorité dans le savoir, c’est ce que j’avais déjà indiqué après l’exposé de Rosolato pour donner le sens de l’aveu : aveu donc de l’antériorité du père (aveu du fait que celui-ci connaît son désir au moment où lui-même ne le sait pas). C’est ici, autour de ce savoir sur le sexe et le désir, que le Sujet découvre sa place dans la chaîne signifiante, place où il se trouve épinglé, marqué par un désir dont l’Autre, le Père, a la clef, tandis que lui-même a déjà sa place identifiée, puisque son désir lui est aliéné, puisque son objet lui est inconscient.

Sur quoi porte donc le désaveu du pervers ? En termes de rapport au Savoir, cela signifie que l’enfant ne se reconnaît pas comme étant celui qui ne savait pas et désirait savoir. En termes de relation au père, il signifie que l’enfant ne se soumet pas à cette suzeraineté donnée au père par sa précession dans le savoir, dans la chaîne signifiante. Ce qui le conduit à se mettre en position de n’être désormais jamais dépourvu en ce qui concerne le Savoir, et tout particulièrement le Savoir sur l’amour et l’érotisme. Nous retrouvons ici un des thèmes que j’évoquais au début de cet exposé, concernant cette gageure soutenue par le pervers et où il nous est facile de reconnaître son défi soutenu devant notre position d’analyste, la position du « Sujet supposé savoir » pour reprendre les termes de Lacan. C’est également, ce Savoir du pervers, un savoir constitué qui refuse de reconnaître son insertion subjective sur un « non-su » qui le précède : c’est un savoir qui se donne pour vérité, c’est la « gnose » sur laquelle Rosaloto a attiré notre attention. C’est enfin une sorte de savoir rigide, implacable, inapte à être révisé en face du démenti des faits, ce savoir sur les choses de l’érotisme qui se sent assuré d’obtenir en tout état de cause la jouissance de l’autre.

Mais je ne reviendrai pas sur ces faits qui ne sont pas essentiels pour la poursuite de mon propos présent. Sauf sur un point qui est essentiel : que peut-il en être d’un Savoir qui ne laisse pas de place au champ de l’illusion ? On sait que ce champ de l’illusion est nécessaire à la constitution de ce registre symbolique, pour lequel Lacan nous a désigné la place inaugurale qu’y occupe l’objet a, le premier terme de la seule algèbre où le Sujet puisse se reconnaître, puisqu’il y découvre la seule position subjective où il puisse se repérer et s’identifier, celle du Sujet désirant. Où se trouve cet objet a qui, en se révélant comme trompeur, évanescent, illusoire, substitutif, confirme le Sujet comme Être de désir ? On sait que c’est du côté de la mère que l’enfant a cherché l’objet ; et le manque rencontré, découvert, n’a pu le conduire à autre chose qu’à ce désir dont le manque est porteur, faisant surgir tout à la fois la facticité de l’objet manquant et sa valeur fondamentale pour l’accès à la vérité. L’objet du désir restera à jamais marqué de ce signe de l’illusoire, et quand nous parlerons de l’amour chez le normal et le névrosé, nous ne manquerons jamais de remarquer que la relation amoureuse se fonde sur une première expérience de l’illusion, c’est-à-dire que tout objet élu sera toujours substitutif, c’est-à-dire que c’est seulement à la faveur d’une option (nommément d’un investissement) que tel objet élu occupera la place laissée par le manque, place qui ne tire sa portée signifiante pour le désir que d’avoir été laissée vide, de s’être avérée illusoire.

On voit que la théorie sur le désaveu ne permet pas de considérer que le pervers puisse élire, investir un objet privilégié dont la fonction serait d’occuper cette place éminente et fragile dont le contour est donné par l’objet a. Si le pervers dans son désaveu soutient qu’il n’a rien découvert concernant la sexualité et concernant sa mère, cela signifie avant tout ceci : qu’il n’y a eu pour lui aucune différence entre un avant et un après, qu’il n’y a eu aucune illusion et aucune désillusion, que rien ne peut lui permettre de penser qu’il a aimé ce qu’il ne connaissait pas, et qu’il a pu désirer connaître ce qu’il aimait, c’est-à-dire connaître et perdre dans un même mouvement ce qu’il avait de plus cher.

Le danger que côtoie le pervers, je ne puis manquer de le répéter ici, c’est la psychose, et on voit donc que c’est au niveau de l’absence d’enracinement subjectif du « non-savoir », du désir de savoir, que surgit la difficulté, puisque c’est un savoir absolu, hors du temps, hors de la dimension de l’illusion, qui risque d’occuper toute la place. Un tel savoir qui serait celui de la psychose, le pervers ne le laisse pas s’implanter et ce qui spécifie l’originalité de sa position, c’est qu’il réussit à parer à ce danger en reconstituant ailleurs le champ de l’illusion. Cet ailleurs, c’est le fétiche. Ce sont aussi bien sûr les mascarades dont les pervers sont tellement friands, ce sont les travestis, voire les transvestimes, si proches de la psychose, ce sont enfin tous les jeux, tous les arts où il s’agit tout à la fois de créer l’illusion, et, si j’ose dire, de la fétichiser, pour indiquer, par là, que le pervers cherche non seulement à créer ce champ de l’illusion, mais aussi à en limiter la portée afin qu’elle n’atteigne pas à la fonction qu’elle acquiert chez le normal, d’être la voie d’accès à cette Vérité qui nécessairement découvre l’Autre sur son chemin. Cette fétichisation étant essentiellement marquée par le fait que l’activité, le savoir, les intérêts du pervers devront avant tout ne servir rigoureusement à rien, ne mener nulle part, toute chose étant valorisée d’être marquée du sceau de l’inutile.

Le champ de l’illusion, il ne suffit évidemment pas de décider de l’établir pour qu’il surgisse. L’illusion, dans une telle visée, ça doit se soutenir, ce qui ne va pas sans difficulté. C’est à s’affronter à cette difficulté que le pervers fait la démonstration de ce qui est son génie propre, et la nécessité qui le contraint à se mouvoir dans l’inutile l’oblige à briller d’un éclat particulièrement vif aux yeux de ceux qui l’observent et qu’il doit éblouir. Car il y a une autre difficulté qu’il nous faut maintenant reprendre. Il faut en effet revenir à l’interprétation de la scène où le jeune enfant découvre l’absence de pénis chez sa mère, puisqu’il reste à élucider un élément fort important sur lequel P. Aulagnier a justement insisté : de quel œil la mère voit-elle son enfant qui la regarde ? C’est ici que nous retrouvons la question, un moment laissée de côté, de la pulsion scotophilique, la question toujours posée du regard. La mère peut-elle croire que son enfant l’a regardée d’un œil innocent ?… Question que nous pourrions d’ailleurs prolonger par une autre question, portant, elle, sur le regard de la mère, chacun de nous ayant souvent appris par les confidences de nos patients avec quelle évidente complaisance les mères sont attentives à discerner l’effet produit sur leurs enfants par de discrètes exhibitions.

Mais ici, il n’y a pas de réponse, il n’y a qu’une question. Le regard, l’œil gardant leur mystère. Et c’est ainsi que l’œil occupera pour le pervers cette place problématique que le névrosé et le normal réservent au phallus et à l’objet aimé. Cet œil qui n’a pas consenti à se reconnaître comme trompé, se découvre et se laisse découvrir comme trompeur. Est-il là pour voir, pour regarder, pour jouir, ou bien encore pour séduire ? C’est toujours à son endroit que le pervers aura à jouer de ses sortilèges. C’est du côté de ce « voir » qui se donne ici facilement pour vrai qu’il aura à reconstituer l’illusoire.

Revenant plus directement à notre propos, nous allons nous demander ce que devient l’Autre, dans l’affaire, c’est-à-dire le partenaire du jeu pervers. Il est clair que c’est en tant qu’il est porteur d’un regard que l’Autre sera le partenaire, c’est-à-dire avant tout le complice, de l’acte pervers. Nous touchons ici à ce qui distingue radicalement la pratique perverse où le regard de l’Autre est indispensable parce qu’il est nécessaire à la complicité sans quoi n’existerait pas le champ de l’illusion, et le phantasme pervers qui non seulement s’accommode fort bien de l’absence du regard de l’autre, mais demande, pour aboutir, à se satisfaire dans la solitude de l’acte masturbatoire. Si l’acte pervers se distingue sans équivoque du phantasme agi, c’est donc à cette ligne où s’inscrit le regard de l’Autre que nous en discernons la frontière, regard dont la complicité est nécessaire pour le pervers alors qu’il est dénonciateur pour le normal et le névrosé.

On comprend ainsi l’importance que peut avoir le regard de la mère. Assurément parce qu’elle est le spectateur du jeune pervers au moment historique, décisif de la découverte. C’est à ce titre que ce regard participe à la création du champ de l’illusion. Mais il faudra par la suite qu’il continue à se laisser séduire par le charme des fétiches, par les dons de l’enfant. Il n’est pas besoin de rappeler ces mères fascinées par les talents de leur garçon, les laissant s’installer dans une homosexualité dont elles sont littéralement complices. À leur tour, elles font semblant de ne pas regarder ce qui se passe du côté de la sexualité de leur fils, restant dans cette curieuse position où elles peuvent tout deviner, sans savoir vraiment, dans une reproduction inversée de la scène dont parle Freud. On sait que si la mère est défaillante à un tel rôle, le pervers ne manquera pas de trouver quelque autre dame un peu âgée qui lui prêtera même complicité, et même soutien. Combien de femmes aiment la compagnie de ces hommes qui s’occupent si bien de leur féminité sans pour autant leur faire sentir qu’ils sont possesseurs d’un pénis dont elles-mêmes sont dépourvues. Ici, la complicité est patente, et se désigne pour ce qu’elle est, refus d’un regard de désir, refus de prendre acte d’une disparité qui s’enracinerait dans une réalité anatomique.

Mais si le regard de la mère a une telle importance pour le pervers, c’est parce que ce regard est également celui qui a su voir autre chose que l’illusion que son fils lui propose, c’est parce qu’il est aussi celui qui a une référence du côté du père, celui qui n’est donc pas entièrement perdu, celui à travers lequel se retrouve un rapport à la loi, celui qu’il est intéressant de séduire parce qu’il est suffisamment amarré à une assise familiale et sociale pour que le défi de l’en détacher… de le pervertir… garde tout son prix. Ceci se prolongeant dans l’intérêt que portent toujours les pervers aux personnages fortement installés dans l’ordre social, voire le soutenant, ceci se manifestant par exemple dans ce projet dont les homosexuels parlent si volontiers entre eux en plaisantant : Réussir à séduire… le gendarme ou le curé.

Sans aller jusqu’à de telles extrémités, disons pourtant que ce qui reste le plus important pour le pervers, c’est le fait que l’Autre soit suffisamment engagé, inscrit dans des repères connus, notamment de respectabilité, pour que chaque nouvelle expérience fasse figure de débauche, c’est-à-dire pour que l’Autre se trouve extrait de son système, et pour qu’il accède à une jouissance dont le pervers se fait fort d’avoir, en tout état de cause, la maîtrise. Il y a toujours dans tout acte pervers, quelque chose qui s’apparente au viol, en ce sens qu’il importe que l’autre se trouve entraîné comme malgré lui dans une expérience qui s’inscrit en faux par rapport à tout un contexte.

Ici il faut donc préciser, pour éviter toute confusion, que la désubjectivation dont on a signalé le rôle essentiel dans la pratique perverse ne signifie pas absence de subjectivité, anonymat d’un partenaire qui serait indifféremment remplaçable par un autre partenaire, mais perte, abandon de la subjectivité, ce qui implique qu’elle existait au départ et restait à effacer, ce qui veut dire surtout qu’elle doit constituer la toile de fond sur laquelle aura à s’affirmer la maîtrise du fétiche, du fouet ou de la technique érotique.

Il est vrai qu’il convient d’ajouter que peu importe, à la limite, que le partenaire du pervers soit ou non effectivement un « personnage » qu’on débauche de sa dignité, de sa pureté ou de sa puissance. En définitive, s’il peut se faire que le personnage respectable se laisse entraîner à des pratiques perverses, il se peut aussi bien que le partenaire pervers joue les personnages respectables. L’essentiel dans l’illusion étant de maintenir assez de vraisemblance pour que ce soit saisissant et angoissant, et assez d’invraisemblance et de fantaisie pour que tout ceci puisse être interprété au moment voulu comme simple jeu dont il n’est pas possible de s’offusquer sans ridicule.

On voit ainsi que le couple pervers sera amené à reconstituer quelque part le lieu où la Loi est représentée. Et si la présence de celle-ci est nécessaire pour assurer l’incidence du défi, on doit tout aussi bien remarquer que cette démarche même a ici pour fonction de restituer ce registre de l’illusion qui, dans la problématique propre au désaveu, avait été éliminée, afin que n’apparaisse pas le caractère trompeur (et fondateur parce que trompeur) du désir pour la mère.

Ce jeu de corde raide que doit soutenir le pervers ne va pas sans difficulté, et peut l’amener jusque dans le cabinet de l’analyste. Que vient-il y faire, et quel couple tente-t-il de former avec nous ? J’ai tenté, en 1964, d’en donner une première approche, et j’avais mis surtout l’accent, à l’époque, sur le fait que les données mêmes de la constitution du transfert se trouvaient faussées, voire éludées, parce que la demande du pervers n’est certainement pas superposable à celle du névrosé : elle n’est pas demande de savoir, demande de ce savoir susceptible de guérir auquel aspire le névrosé. Je pense qu’il est inutile de revenir sur ce point après ce que nous venons de dire sur l’impossibilité pour le pervers de prendre la position de « celui qui ne sait pas », devant « un sujet supposé savoir », position qui est celle même de l’« aveu », c’est-à-dire position où l’on se reconnaît être l’« avoué » de celui qui sait sur l’objet de son propre désir ce qu’on ne peut savoir soi-même.

À défaut de cette position dont on peut dire qu’elle est fondatrice pour le transfert, quel peut être notre rôle ? Que nous est-il demandé quand nous est formulée par un pervers une demande d’analyse ? Ce rôle, je pense que je ne pourrais mieux en donner une approche que par la relation de ce fragment d’observation qui m’a été rapporté et qui présente l’avantage d’avoir des affinités étroites avec la théorie.

Il s’agit d’un jeune homme aux pratiques homosexuelles et fétichistes. Ce garçon a en outre un penchant particulier pour les spectacles de strip-tease. Or, après un tel spectacle (jamais après les autres pratiques perverses), il ressent avec une intensité insupportable qu’un regard se pose sur lui, et qu’il est probablement poursuivi, guetté. Cette impression très pénible persiste et ne disparaît qu’au moment où il se confesse. Organisation assez curieuse qui se poursuivit jusqu’au jour où un prêtre s’émut quelque peu du rôle qu’on lui faisait jouer.

Il est inutile de souligner l’intérêt que peut avoir pour nous l’histoire de ce regard qui pèse sur ce pervers dès qu’il se met en position de voyeur. On voit comme est suspendu à ce regard inconnu une angoisse qui à tout moment risque de céder la place à un délire de surveillance ou à toute autre évolution psychotique. Il est saisissant de trouver ici, prise sur le vif, la fonction dévolue à celui dont le métier est d’absoudre. Car peu importe qui va donner la bénédiction, mais il faut que l’uniforme, la soutane soit en jeu et que cette action même le fasse complice de l’acte à effacer, en lui donnant, par un geste rituel, mais assurément dénué de sens pour l’intéressé, l’assurance que quelqu’un dont le rapport à la Loi est affirmé, a su regarder son voyeurisme d’un regard aveugle, parce que fasciné et secrètement complice.

Marchand d’illusions : voilà le rôle auquel on me confine, disait mélancoliquement ce prêtre, heureusement assez réservé pour percevoir qu’il n’y avait aucune urgence et sans doute quelque danger à dénoncer le rôle qui lui était demandé.

Marchand d’illusions ou plutôt marchand d’orviétan, disait de moi une patiente, retrouvant ainsi le joli mot d’orviétan auquel s’est substitué notre moderne placebo. Mais elle ne me disait cela, en vieille routière de l’analyse qu’elle était, que parce qu’elle me savait un mauvais marchand, trop peu généreux. Pouvoir reconnaître sa véritable demande constituait néanmoins un progrès, pour cette masochiste qui, après avoir échoué à se faire étrangler en plusieurs occasions, était la proie d’angoisses oniriques où affleurait l’hallucination ayant pour thème des éléments persécutifs. Se reconnaître acheteuse d’orviétan, c’était un fait nouveau pour cette alcoolique, et pourtant elle aurait pu se douter qu’elle cherchait quelque orviétan dans l’alcool. J’aurais bien été maladroit de m’offusquer de son dire en y voyant l’expression de sa lassitude devant la durée de son analyse, car elle n’allait pas tarder à m’expliquer que cet orviétan était porteur de toutes sortes d’ors, mais aussi d’orvets, de tout le vieil or, de tout le vieux temps. Bref, qu’il était porteur d’une mine de signifiants, ce qui était, sans doute possible, la seule chose vraiment importante pour cette femme qui fait de l’art d’écrire une activité privilégiée où d’ailleurs elle excelle.

Je ne suis pas le premier analyste à observer que la demande qui nous est faite par un pervers est particulièrement étrange, ambiguë. Ce qu’elle comporte de défi ne peut manquer d’apparaître, et les apparences courtoises qu’affectent généralement les pervers ne trompent pas longtemps. L’analyste s’interroge sur la forme prise par le défi ainsi porté. Le pervers vient-il chercher auprès de nous une protection contre les éventuels ennuis médico-légaux, cherchant à nous réduire au rôle complice du protecteur ? Ou bien cherche-t-il aux yeux des tiers à faire preuve de bonne volonté ? Vient-il dans son analyse chercher des images scabreuses propres à améliorer l’ordinaire de ses pratiques perverses ? Ou bien encore, veut-il se débarrasser de tel petit trouble gênant, alors qu’il reste fermement décidé à ne rien modifier sur l’essentiel ?

Toutes ces questions qu’on peut se poser, qu’on se pose généralement avant ou au début d’une analyse de pervers, constituent la principale raison de l’extrême réserve avec laquelle on les accueille. Ce qui explique – sans les justifier à mon sens – les précautions préalables qui sont souvent prises. Par exemple, interrogation serrée sur la sincérité du désir de guérir d’un homosexuel, comme pour vérifier si l’analyse sera soutenue par un « ferme propos ». Ou encore, mise en avant de la règle d’abstinence, qui parfois peut représenter l’alibi technique derrière lequel se cache le refus d’analyse, mais qui peut aussi bien être une façon de méconnaître la perversion du patient, tout en focalisant sur un élément particulier (l’agir) une relation analyste-analysé qui ne demande qu’à s’instaurer sur un mode sado-masochiste.

En fait, qu’il s’agisse de règles techniques de l’analyse ou de toute autre considération, on peut se demander si, au défi du pervers, l’analyste ne répond pas en se réfugiant dans des repères familiers tels que : alliance avec la partie saine du Moi, refus de l’acting-out, etc. Ce qui aboutit à « moraliser » l’analyse, au sens où il est toujours possible de dire qu’il est dans les bonnes mœurs psychanalytiques que les choses se passent de telle façon, finalement bien codifiée.

Sans doute est-ce là que nous sommes provoqués, au lieu même où apparaît une interrogation sur une éthique de la psychanalyse, ou, ce qui revient au même, sur le désir de l’analyste, Qui sera le soutien d’un désir de guérir qui peut ici prendre facilement la forme tranchée d’une suppression des pratiques perverses ? Ou bien, si l’on s’accorde – au moins tacitement – pour n’attacher qu’une importance secondaire aux symptômes et pour faire de l’analyse un but en soi, quelle demande, chez l’analysé, viendra en soutenir la démarche ? On conçoit à quelle impasse nous serions conduits également, à tenter de réduire l’acte analytique à la pure gratuité d’une recherche qui ne se propose aucun but préalable. Une telle démarche, serait, tacitement, facilement acceptée par le pervers. Car elle réduirait l’analyste au rôle de pur voyeur.

Il apparaît ainsi que l’analyste se trouve réduit soit à une position moralisante, soit à une position perverse, avec une très grande facilité pour passer de. l’une à l’autre, ce qui n’est pas pour surprendre, quand on sait les analogies structurales de ces deux positions. Ce rôle impossible, on comprend que les analystes se refusent souvent à le prendre puisqu’il les atteint au point où, sans doute, l’interrogation sur leur praxis et leur théorie est la plus impossible à éluder. À vrai dire, on ne peut s’attendre à moins du défi du pervers, qu’il vise et cerne le lieu même de ce qui constitue notre Loi et se soutient de notre Désir. Ici, nous retrouvons, à propos de la pratique de la cure psychanalytique et du couple analyste-analysé, la même question – exactement – que celle qui se posait à propos de l’amour et du couple pervers. Allons-nous dire que le pervers est incapable d’amour et de vie en couple ? et qu’il est de même incapable de transfert et de relation analytique ? Pourquoi pas ? Mais il faut nous attendre à voir le gant relevé : nous verrons les pervers rejetés du paradis psychanalytique, mais ce seront eux (si ce n’est déjà fait) qui tiendront sur l’amour, le transfert, la loi et le désir, les discours les plus écoutés. Je ne crois pas qu’on puisse manquer de noter ici, au passage, le point d’impact où le pervers a toujours d’autant plus d’habileté à tenir un discours que celui-ci ne saurait apparaître comme le sien propre, mais comme celui qui est soutenu à la faveur du défi où seule importe la démonstration d’une virtuosité sans objet.

Réduit au rôle de pur spectateur, de pur auditeur d’un pervers dont le discours n’a d’autre fin que d’affirmer la totale gratuité de son contenu, l’analyste – quoi qu’il puisse dire du fait que c’est à l’analysé d’avoir une visée à poursuivre –, l’analyste se trouve réduit à l’impuissance. Qu’il s’agisse d’être témoin de la fantasmagorie délirante d’une partouze ou de suivre un récit tortueux où le patient le fait cheminer derrière lui, entre la métaphore éclairante et l’image trompeuse, entre l’aveu honnête et l’exhibition corruptrice, l’analyste se trouve pris au piège de sa propre discipline, puisque le pervers aura pour sa part réussi à créer une situation dont le contrat tacite est fondé sur l’impuissance de l’un et la stérilité du discours de l’autre. C’est à ce piège qu’il convient d’échapper en remarquant d’abord que celui-ci ne peut avoir été posé que par nos propres mains, que le défi ne peut exister que dans la mesure où nous nous sentons défiés.

Un autre abord reste possible, si nous commençons par observer que l’illusion qu’on nous demande ici d’accepter et de partager, ne nous est pas tout à fait inconnue, et que sa place ne peut être tenue pour négligeable dans la théorie. Ceci nous permet de n’être ni fascinés, ni ignorants à l’égard de cet orviétan dont on peut accepter finalement qu’il serve de monnaie d’échange, de médium dans une relation où le marchand et l’acheteur retrouvent une disparité sans laquelle il n’y aurait pas de position subjective. Après tout, pourquoi l’orviétan ne se laisserait-il pas lui aussi marchander ? Nous, analystes, sommes tout de même particulièrement bien placés pour en connaître le prix. Nous savons que si notre fonction est de faire émerger une vérité cachée, celle-ci en définitive ne saurait apparaître qu’après s’être révélée insaisissable, après avoir pris tous les masques des faux-semblants, des mirages, des illusions.

La relation analytique est donc dépendante de ce que l’analyste sera capable d’y soutenir le discours d’un patient pour qui le champ de l’illusion demeure le registre privilégié, où la structure perverse lui permet toujours de briller d’un éclat tel que celui qui l’écoute se sent toujours plus ou moins menacé. Et en effet, c’est bien là qu’en définitive, le savoir de l’analyste se trouve mis à l’épreuve. Le défi que le pervers lui lance, ce défi dont il cherche trop à se préserver, l’analyste ne le ressent comme tel que dans la mesure où lui-même, dans son rapport à son savoir, se sent menacé par l’ambiguïté de la position perverse. Cette menace, on peut la voir émerger notamment à propos de la place qu’il convient d’accorder à cette Verleugnung dont on est toujours porté à tirer le sens du côté de la Verneinung ou du côté de la Verwerfung, ce qui aboutit, dans un cas comme dans l’autre à nier l’originalité de la structure perverse. Le terme de « désaveu » que l’usage retient pour désigner la position du pervers devant la découverte de l’absence du pénis chez la mère, ce terme ne peut prendre son sens véritable que si on lui donne une place parmi les autres repères de la structure perverse. Derrière la question de la présence réelle du pénis se profile celle de la portée signifiante d’une découverte introduisant ainsi la place d’un phallus dont l’existence ne se spécifie que de n’être pas manquante. Au-delà du problème de la réalité, ce dont il s’agit en définitive c’est de l’Autre qui en est le garant. C’est dans ce rôle que l’Autre est désavoué, et toute la relation analytique se trouve donc dès le départ transformée de ce que le pervers refuse à l’analyste ce piédestal du « Sujet supposé savoir » que le névrosé lui donne si volontiers. C’est de vouloir se réfugier sur ce piédestal que l’analyste se voit défié : ce qui peut être interprété comme refus de se faire traiter comme un névrosé, signifie donc ici-avant toute tentative faite par le pervers pour mettre en place les repères fondamentaux de la structure.

Il me faut terminer en laissant en suspens la question du couple pervers. D’abord pour laisser place à la discussion. Mais aussi parce qu’il ne paraissait pas possible de faire ici beaucoup plus que de nous dégager de cette notion vague plus ou moins implicite, selon laquelle le pervers cherche chez son partenaire une complémentarité où ses penchants trouvent à se satisfaire. Souvent inexacte cliniquement, cette complémentarité est en tout cas tout à fait insuffisante à rendre compte de la complexité de la relation. Car, quelle que soit la modalité du couple constitué (il y en a de fort diverses), ce qui aura une influence décisive sur la durée et la solidité d’un tel couple, ce sera la présence de l’œil susceptible de juger ce qu’il en est du jeu pervers, cet œil dont il faudra renouveler jour après jour l’aveuglement, l’impuissance ou la complicité, quitte, s’il le faut, à en faire un partenaire, occasionnel ou permanent. Le véritable partenaire du pervers, ce sera donc toujours cet œil qui, parce qu’il se laisse séduire et fasciner, prouve à tout moment que le registre de l’illusion existe, même s’il n’a pu avoir pour le pervers sa fonction historique, fondatrice pour l’accession à une relation d’objet comparable à celle du névrosé et du normal.

À soutenir une telle gageure, à épier le lieu où il réussira à s’imposer au regard de l’Autre, le pervers est devenu expert. Son habileté étonne sans réussir à convaincre. Mais on ne peut l’ignorer et peut-être l’intérêt actuel pour les perversions tient-il précisément au fait que son défi nous interroge au point le plus délicat, le plus incertain de la théorie psychanalytique. C’est pour cela que cet exposé laissera beaucoup de sujets à peine effleurés, bien qu’ils soient essentiels puisqu’ils nous touchent au plus vif. Ils ne nous touchent certes pas de la même façon que nous atteint et nous emprisonne la haine ou l’amour que nous porte le névrosé ; bien plutôt au point où nous sommes le plus profondément englués dans une théorie qui, comme tout savoir, comporte des points aveugles et un mutisme sur l’essentiel, mais où le manque à savoir se trouve comblé, non par un discours délirant, mais par l’éblouissant savoir-faire du pervers.

Discussion

Guy Rosolato :

1. La disparité du couple pervers que Clavreul a mise en évidence nous oblige à reprendre cette question de la différence des sexes.

On a signalé (Rubinstein) que les parents des pervers formaient déjà un couple où apparaissait cette disparité, sans qu’il y ait à en indiquer une modalité privilégiée, ni l’association de perversion.

Cette disparité pourrait, à mon sens être vue comme le déplacement, la représentation, d’une différence sexuelle qui ne doit pas figurer en tant que telle.

Elle serait donc transposée dans un domaine où, même culturellement, l’incidence sexuelle n’existerait pas. Exemple : si la longueur des cheveux peut offrir dans un contexte social donné une valeur sexuelle, la couleur des yeux ne saurait en avoir, c’est justement sur un tel point que la disparité va jouer ; elle aura, en plus, une orientation le plus souvent exogamique. La différence de culture, d’âge, de religion, de situation sociale peut fonctionner dans ce sens. Cette différence serait mise à la place de la différence sexuelle.

Mais derrière celle-ci, qu’y a-t-il ? Nous ne saurions nous en tenir à la différence anatomique sans ses implications physiologiques et sans pousser la curiosité infantile jusqu’à son terme, à savoir la différence de jouissance.

Dans la mesure où la différence des sexes suppose celle qui distingue le Père de la Mère dans le couple parental, nous voici à nouveau confrontés avec la question du Père :

— Père Idéalisé en ce qui concerne l’en-deçà de la différence sexuelle (portant en sous-impression la mère-au-pénis) ;

— ou Père Mort, avec la différence acquise par la traversée œdipienne. Mais, de plus, le Père Mort conduit en définitive à la mise en place des trois étages, des trois générations de l’homme, indispensables à la transmission du Nom selon la lignée masculine.

Par conséquent, la précession du père dans le savoir (partagée, entre parenthèses, également par la mère) devrait plutôt céder le pas à la question, nodale pour les perversions, du meurtre du Père : meurtre du Père et non, dérisoirement, de la Mère, car ce meurtre n’a de sens qu’en fonction de la Loi qui est celle du Père ; chez le pervers, la formule commune est celle du Père Idéalisé. C’est le phantasme de meurtre du Père, son dépassement, qui conduit, dans l’Œdipe, au détachement de l’enfant à l’égard de la mère.

2. L’amour, à le vouloir « épuré », d’une parfaite carrure, ne saurait faire oublier qu’il s’enracine dans les souhaits infantiles les plus archaïques et qu’il ne saurait abandonner tout érotisme, avec ses « différences déplacées », celles dont il était question tout à l’heure (devenant pour l’amour divin, un rapport de perfection et de grandeur à petitesse), ni toute passion qui s’entretient justement de distances à ne point franchir, proposant donc une transgression.

3. Enfin le pervers puise, ou voudrait encore plus puiser, tout son savoir dans le regard, opposé au dire (je me réfère à la vision traumatisante originelle).

Il est tenté de s’engager dans une explication interminable de sa vision.. On dit souvent, non sans parfois une certaine gêne, qu’il possède un singulier pouvoir de théorisation, un don de système. Ceci ne devrait pas donner le change sur l’ignorance qui sert de point de départ à sa quête : l’impact supposé du regard, dans tout ce qui soutient ses transpositions, son recours à une intuition, à une image, vise un point limite ; chez le fétichiste ce lieu est manifeste ; mais aussi, quand mû par un secret, il approche du Père Mort, impossible à atteindre, cœur du secret, Ombre dont il a, sans le savoir, à faire porter la Voix. Cette ignorance, par l’appel qu’elle provoque, devrait pouvoir le conduire au seuil des découvertes culturelles, et mieux qu’un autre, dans certaines conditions, au ressort même des sublimations.

Jean-Paul Valabrega :

La notion de couple pervers, choisie par Clavreul, nous pose une fois de plus cette année le problème – qui aura décidément été central dans nos exposés et débats – des rapports de la perversion avec l’amour et la passion. D’autre part il y a le savoir, notion centrale aussi chez nos collègues Aulagnier et Rosolato, ce dernier ayant été l’initiateur d’un commentaire très intéressant et original sur la Gnose. « Savoir à acquérir sur la différence des sexes, l’amour et l’érotisme », « défaut du savoir quant à la cause du désir », voici des formules de Clavreul.

À ce propos je crois qu’il faut se souvenir que ces notions ont déjà été nettement dégagées par Freud en 1905, dans l’essai sur la Sexualité infantile ; il faut s’en souvenir pour mesurer les progrès, ou parfois le peu de progrès accompli depuis cette date.

Sur la perversion, l’amour et la passion, la première des notions apportées par Freud est celle de disposition perverse polymorphe. Freud compare cette tendance chez l’enfant à la disposition à la prostitution chez la femme, beaucoup plus générale, dit Freud, que la statistique professionnelle ne le ferait croire, et l’analyse montre bien en effet que le phantasme de prostitution est universel. Ceci n’est qu’un exemple. La disposition perverse, universelle, explique pourquoi il existe un nucléus pervers dans tout amour, toute passion, et toute relation de couple.

La deuxième notion, celle du savoir, est nommée ainsi par Freud dans le même essai, et il en fait une pulsion : la pulsion de savoir. Ce n’est pas une pulsion élémentaire, dit Freud, mais elle n’en est pas moins très importante. La pulsion élémentaire serait plutôt celle de voir – pulsion voyeuriste. Ici la langue française rend service par le rapport phonétique fortuit entre voir et savoir. C’est évidemment de ces notions freudiennes que provient l’intérêt que nous accordons présentement au regard.

Ma deuxième remarque est une illustration de ce que dit Clavreul quand il parle de l’ambiguïté du « normal » à l’égard du pervers. Il y a deux formules qui enchâssent pour ainsi dire cette conférence, comme le premier et le dernier mot… et ce sont les mêmes.

Le premier est la formule : « Recueillir un discours tout en dénonçant une pratique. » Le dernier est la formule de la demande du pervers, en deçà de sa.demande d’analyse : il nous demande de l’illusion, dit Clavreul, il nous souhaite « marchand d’Orviétan ».

Entre ces deux formules se situent effectivement et exactement les impasses de l’analyse.

Ici, il faudra poser le problème de l’analyse du pervers par rapport aux règles techniques, et on notera que dans notre monde analytique d’aujourd’hui, la règle d’abstinence – concernant le passage à l’acte, par opposition à la parole – n’a même souvent pas besoin d’être énoncée. Elle est tacite. Elle est d’ailleurs connue de tout postulant à l’analyse. Implicitement et par avance, elle constitue une des impasses où le pervers engage l’analyse et l’analyste, la première fois qu’il vient le consulter.

Voici un patient qui l’illustre tout à fait bien : c’est un homosexuel qui ne passe pas à l’acte. C’est là ce qu’il vient dire à tous ceux qu’il a consultés avant de s’engager dans une analyse. Dans son histoire il y a eu, vers dix à douze ans, des jeux homosexuels, et depuis il est intensément fixé à ces expériences qu’il revit perpétuellement dans ses rêves, rêveries et phantasmes.

Que demande-t-il à l’analyse ? De le rendre normal, c’est-à-dire de désirer les filles et non plus les garçons.

Dès ce moment, l’analyste est placé dans la position de représentant et de garant de la normalité. Dans la règle d’abstinence – qui n’a pas à être énoncée – le patient trouve une disposition toute prête à l’accueillir et parfaitement conforme à sa propre règle. Il est pour ainsi dire par avance « en règle » avec la règle de l’analyste. La complicité est préconstituée dans la coulisse ; là-dessus, les personnages peuvent faire leur entrée en scène avec le maximum d’assurance qu’il ne se passera rien..

Or, dans le déroulement de l’analyse, le patient ne tarde pas à voir que l’objet de sa demande explicite ne lui est pas donné. Au lieu de se mettre à désirer les femmes, son désir des garçons s’exalte au point de le torturer nuit et jour.

Sa demande explicite, d’ailleurs, en recouvre une autre, non formulée : il demande la permission d’aimer les garçons, ce qu’il se justifie à lui-même en assurant que ce serait là une étape à franchir (il s’aide ici de la référence analytique à l’homosexualité de la puberté), étape qui le conduirait ensuite à « se jeter à l’eau » et à accéder au désir de la femme. Cela est mis par lui effectivement au niveau de l’apprentissage, comme apprendre à nager, c’est-à-dire incontestablement du côté du savoir.

À ce moment, il se trouve dans l’impasse, définie pour lui par l’opposition – elle aussi analytique ! – entre la parole et Fade : il faut qu’il parle, mais il ne peut pas ; il faut qu’il passe à Fade, mais il ne doit pas.

Il interpelle alors l’analyste à cette place de représentant de la normalité et il lui dit : « Vous ne pouvez pas me dire de coucher avec un garçon. Donc vous voyez bien que je n’ai d’autre recours que de vous envoyer promener, vous et votre analyse, qui m’endort dans un pseudo-confort et qui, d’autre part, me persécute puisqu’elle m’interdit toute vie sexuelle ; car pour moi, la sexualité, c’est le garçon. »

Il n’est pas certain qu’une telle impasse – je dis impasse plutôt que défi, comme le fait Clavreul – puisse se résoudre autrement que par une rupture de l’analyse par le patient, ou par un passage à l’acte, effectivement, si le blocage intense que l’on touche dans cette impasse ne permet pas de saisir l’interprétation qui mettrait en mouvement l’analyse.

Cet exemple en tout cas montre que le sujet pervers prend l’analyste au piège de sa fonction même : l’opposition de la parole et de l’acte. Cette prise au piège se produit bien, elle, « en acte ».

Ainsi l’analyse du pervers s’institue bien sur une formule du type de celle de Clavreul : « Recueillir un discours en dénonçant une pratique. »

Étant bien entendu que cet énoncé est implicite. Mais, comme je l’ai dit, la règle d’abstinence peut bien, elle aussi, être tacite. Même si elle n’a pas à être énoncée, on s’aperçoit que l’analyste, sans qu’il profère un seul mot, entre déjà dans l’impasse où va le mettre le jeu du pervers. Là paraît être une caractéristique du couple pervers que le patient s’empresse naturellement de constituer avec son analyste, et ce transfert pose des problèmes particulièrement difficiles.

Piera Aulagnier-Spairani :

A. À propos du « contrat ». Kraft-Ebing comme Ey nous proposent, dans leurs textes, un certain nombre de contrats, ce qui nous prouve leur relative fréquence, et pose la question de leur cause comme de leur fonction. Ce qui frappe à la lecture, c’est leur stéréotypie tout aussi bien dans la forme que dans le contenu. Cette stéréotypie ne peut s’expliquer simplement par le nombre réduit (qu’il s’agisse du pervers ou du non-pervers) des phantasmes ayant dans le champ érotique une prégnance privilégiée. La lecture des contrats renvoie de façon frappante à l’idée d’un scénario : il ne s’agit de rien d’autre que de l’agencement d’une « mise en scène » dans l’acception la plus orthodoxe du terme. Le moindre détail vestimentaire, le moindre mouvement postural, le plus infime détail de l’agir érotique : non seulement tout y est, mais tout y est défini de la façon la plus précise. Dans l’agir érotique, dans la scène qui va se dérouler, rien ne doit être laissé au hasard : là me paraît être la fonction princeps, la cause du contrat.

Si, pour reprendre une phrase de Lacan, « le réel est ce qui répond au hasard », le pervers se présente comme celui pour qui la démarche érotique exige la mise en place d’une scène d’où le hasard sera banni. Il faut que le pervers soit assuré de la possibilité de la coïncidence entre un fragment de « réel » et ce qui se fera la « scène » où se jouera son phantasme. Mais cette coïncidence – et c’est là le point où l’on touche au spécifique de la structure perverse – doit être garantie par une Loi, la Loi qui régit cette sorte d’acte notarié qu’est le contrat et que nous pourrions appeler la Loi de la jouissance. Ce qui est demandé (et c’est bien au registre de la demande que je me réfère) comme ce qui a à être accepté par le partenaire, ne renvoie jamais ni à la médiation de l’amour, ni à « l’allégation amoureuse », mais bien au plaisir pris comme objet, ce « plaisir » devenant le seul garant non seulement de l’existence de l’objet du désir (ce qui est sa façon de nier le manque), mais venant de même garantir l’annulation de l’écart entre l’objet médiateur de la demande et l’objet métaphorique et perdu du désir.

Assuré ainsi que le Hasard est exclu du champ du Réel, ce même Réel le pervers tentera de le faire régir par une autre Loi, celle qui peut l’assurer de l’existence d’un ordre des choses où toute différence (que ce soit celle des sexes, ou celle de la vie et de la mort, ou celle du Bien et du Mal) est une pure tromperie : c’est là la folie de sa raison (Blanchot).

B. À propos du « secret ». C’est dans une perspective un peu différente de celle de Clavreul que je poserai la question du « secret ». Je partirai d’une phrase de Sade qui m’a toujours intriguée et que voici : « Il est des choses qui exigent des voiles », phrase prononcée par Dolmancé, dans « la Philosophie dans le boudoir », en un contexte très particulier que je vous rappelle brièvement.

Chaque scène du texte est, d’une certaine façon, divisée en deux parties : une partie théorique, où se déroule une sorte de discours philosophique sur l’érotisme, et une partie pratique ou expérimentale qui se veut preuve, pour les auditeurs, de la vérité de ce discours ; maître du discours et maître de la mise en scène est Dolmancé. Nous assistons à une progression, à une sorte de crescendo continu de cette mise en a été du savoir sur la jouissance, qui nous amène à l’avant-dernier tableau qui a fonction de permettre aux acteurs d’atteindre ce paroxysme qui précède et annonce l’entrée en scène de la Mère, cette Mère dont le viol et la souillure feront le personnage à jamais interdit (voir à ce propos le Kant avec Sade46 de Lacan).

C’est à la fin de cet avant-dernier tableau, au moment où les acteurs sont à l’acmé de leur jouissance, que Dolmancé se retire dans le cabinet de toilette avec l’un des participants car, dit-il, « il y a des choses qui exigent des voiles ». Il serait ridicule, pour qui connaît Sade, de voir là une sorte de censure ou de fausse pudeur : l’explicitation des phantasmes les plus scabreux ne lui a jamais fait problème.

Personnellement, je serais prête à dire que dans le cabinet de toilette, il va se passer « rien » ; mais ce « rien » caché à la vue du lecteur et de l’acteur, cette illusion recréée d’un ultime objet non-vu que le Regard pourrait un jour retrouver, est, il me semble, l’essence de la leçon que Dolmancé au nom de son savoir donne sur ce qui est exigible pour la jouissance du pervers.

Pervers ou non-pervers, la dimension du dévoilement ou de la transgression est toujours présente dans l’érotisme. Mais alors que pour le non-pervers ce dévoilement renvoie à un savoir sur la castration et sur le fait que le Regard ne rencontrera jamais la brillance du phallus maternel, sinon en tant qu’un manque accepté au nom de ce qu’il appelle l’amour, le pervers, lui, pourchassera toujours une sorte de jouissance originelle et mythique, il espérera toujours qu’un dernier voile se déchirera pour faire apparaître – quoi ? Eh bien, je dirai que ce que son regard espère capter, ce qui est à la visée de sa démarche, c’est que la jouissance du partenaire fasse surgir un « signe » qui pourrait dans sa concrétisation même, se substituer à un signifiant de désir, signifiant qui ne peut que le renvoyer à la castration ressentie comme pur fruit de l’arbitraire d’un désir qui ne peut se référer à l’ordre de la Loi – faute d’avoir pu reconnaître le Père comme législateur de Droit.

Ce que dévoile « le voile » qu’exige Dolmancé, c’est, je dirai, l’autre face du Contrat : si rien ne doit être laissé au hasard, si tout doit être su et vu, il n’en reste pas moins vrai que le phantasme ne peut rendre le plaisir apte au désir (selon la définition de Lacan) que pour autant que soit assuré que, dans le « réel », existe quelque part un ultime signe qui viendrait colmater sa déchirure.

François Perrier :

La pratique de l’analyse nous donne l’occasion d’entendre le névrosé appuyer sa demande sur ce dont son destin témoigne : une impuissance à accéder à l’amour par les chemins de l’érotisme ; à accéder au plaisir par le chemin de ses élections amoureuses.

Ce rappel donne sa portée à l’interrogation première de Jean Clavreul sur la stabilité de certains de ces « couples de pervers » qui semblent (au moins dans les dires de celui des deux qu’on a à écouter) prouver leur aptitude à conjoindre efficacement des idéaux amoureux et des pratiques érotiques sélectivement aberrantes au regard des normes de l’activité sexuelle, en notre aire culturelle.

En fait, notre collègue ne prétend manifestement pas développer, dans toutes ses avenues, l’étude clinique des variétés de liaisons définies d’abord par les bénéfices du contrat pervers, secrètement ou ostentatoirement signé entre les partenaires. Après l’avoir entendu jusqu’au bout, on a le sentiment que le thème du couple – au-delà de l’évidence des accouplements – est référence inattendue, donc procédé fertile, pour préparer un auditoire de cliniciens à entendre ce qui fait, à lui et à chacun, problème théorique et pratique : le « couple » analyste-ana-lysé, une fois que la structure perverse est principalement en cause.

Prenons donc ici ce terme de couple dans sa fonction provocante et provocatrice : nul doute que tout analyste n’ait à s’interroger sur la méthodologie de la cure comme risque de transposition ou d’avènement paradoxal d’une relation perverse.

Si le pervers a pu être décrit par nous (avant que Rosolato ne nous propose son intéressante confrontation entre la gnose et l’épistémophilie perverse) comme un scientiste de l’Eros, toujours avide (et souvent privé) des« émotions délicieuses », de l’Eureka, la conférence de Jean Clavreul ne peut que raviver une question toujours ouverte : le désir de l’analyste comme homologue éventuel, sur le plan structural, du désir pervers.

Quand un pervers diagnostiqué tel (souvent parce qu’il l’a bien voulu) advient au dialogue analytique, la question comme le fait justement remarquer Jean Clavreul, est pour nous de trouver place théorisable entre la moralisation et la complicité. Le pervers étant pervers, et la réalité sexuelle étant ce qu’elle est, comment entendre la virtuelle question qui ne nous parvient pas, ou qui surgit par d’autres chemins que ceux de la névrose – et selon un autre code ?

La notion de défi, familière à nos récents débats et proposée par notre collègue, peut être ici utilisée pour un développement succinct. Prenons-la comme témoignage de l’analyste, décrivant la phénoménologie de son expérience du pervers en séance. Est-ce nous, ou la découverte freudienne appliquée à la thérapie, qui sont ainsi mis à la question par le patient ? Tout défi contenant un hommage, donc un espoir, c’est à l’analyste de ne pas se prendre pour « l’Autre, » pour ne pas s’emprisonner dans une position contre-transférentielle. Tout nous y pousse cependant, avec le pervers :

« Vous qui savez grâce à Freud, nous dit-il en quelque sorte, que rien de l’amour n’est édifiant ; qu’au-delà de ses idéaux narcissiques, l’homme n’est apte à rien d’autre, quant au désir qui le commande, qu’aux « démoïsations » du scabreux pulsionnel ; vous qui prétendez, par ailleurs, assouplir les sur-moi et réconcilier l’ego et l’id, au nom du génital love ; comment saurez-vous entendre mon discours ? – ce discours où grâce à votre oreille, je m’identifie à l’écho de mes goûts pervers.

« Je m’imite pour vous et l’argent que je vous donne ; et je ne vous donnerai jamais assez d’argent pour tuer en vous la fonction du comptable et de l’économiste. J’assume dans l’agir de mes protocoles érotiques, ce que vous assumez fonctionnellement dans le non-agir de vos protocoles méthodologiques. Votre force, c’est que vous ne vous mettez pas en frais, à l’abri que vous êtes de votre ordre professionnel et de votre théorie fétichée. Je peux ainsi vous parler d’amour sans danger, puisque vous n’y entendrez rien à quoi vous puissiez répondre. »

Si nous percevons ce discours comme un défi, c’est peut-être que, qu’il s’adresse au médecin, à l’analyste, au prêtre – et souvent aux trois à la fois –, le pervers ne parvient ou ne cherche qu’à prendre le spécialiste au mot de sa spécialité. Et son appel secret reste inarticulé pendant qu’il parle boutique au boutiquier. D’où notre sentiment d’une manœuvre de réduction du tiers : celui qu’on tentera d’acheter en le payant dans sa monnaie à lui – en se payant de ses mots, de son vocabulaire spécialisé.

Que ce soit là tentative de séduction, c’est en même temps désir d’instaurer la dimension narcissique du transfert, au nom d’une nostalgie de l’amour et du paradis perdu.

C’est ce seul versant-là de sa demande que prétend instaurer, dans le dialogue, le pervers. Pendant ce temps, le désir, hors le projet narcissique, hors le discours, circule dans l’acting-out. Il se fonde, se réinvente chaque fois pour la naissance extemporanée du corps du sujet désirant, dans l’exigible présence du corps d’un ou d’une autre, exproprié pour une géographie des organes, un ensemble singulier de signes anatomiques nécessaire au circuit pulsionnel.

C’est pourquoi la règle fondamentale peut être inopérante, surtout si elle est respectée ; et ce tant que la fonction de la parole n’a pas été interprétée comme inapte à signifier la présence du corps dans l’hic et nunc du désir transférentiel. Ce qui vient alors d’ailleurs, c’est l’angoisse hypocondriaque et les thèmes nosophobiques : ceci peut-être parce que l’analyste ne peut pas s’impliquer plus qu’on ne l’implique dans l’indicatif présent d’une réalité sexuelle qui ne se prend pas au verbal des métonymies.