De l’érotomanie

Par François Perrier

« Si la position du sexe diffère quant à l’objet, c’est de toute la distance qui sépare la forme fétichiste de la forme érotomaniaque de l’amour. » Jacques Lacan47.

Georges de Clérambault a combattu sans tiédeur pour faire reconnaître, dans le cadre nosologique des psychoses passionnelles, l’existence de l’érotomanie pure et les étapes spécifiables de son évolution.

Le tableau clinique de la femme érotomane, brossé de la main du maître, est resté, à notre avis, inégalé dans sa facture. Les divers travaux qui par ailleurs ont choisi ce syndrome comme thème, pour contribuer aux controverses de la psychiatrie de langue française sur la psychose, ses départements nosographiques, son étiologie et sa pathogénie, n’ont pas diminué l’éclat, la vigueur et la finesse psychologique des observations privilégiées par Clérambault.

Alors que ce dernier cherchait une plus rigoureuse différenciation des formes cliniques de la psychose, en interrogeant les états passionnels et leurs modes, Freud, travaillant sur les textes du Président Schreber, venait inscrire le terme d’érotomanie comme simple illustration de sa théorie des rapports entre paranoïa et homosexualité. Dans la syntaxe du délire, ce syndrome ne proposait à l’analyse que la particularité d’une variante de construction.

Notons, à l’occasion, que Freud, qui n’oubliait pas de distinguer le masculin du féminin, pour traiter de la jalousie à cette étape de sa démonstration grammaticale, ne choisissait que l’homme pour décliner la formule de l’érotomanie. On sait qu’aucun de ses textes ne devait développer d’autre étude sur ce chapitre de la clinique psychiatrique.

Ce rappel liminaire ne vient pas ici comme premier temps d’un historique, mais comme introduction à ce qui motive cet essai et à ce qui doit permettre d’en dégager les visées.

Qu’un hommage à Clérambault ouvre une étude dont on peut deviner qu’elle ramènera vite à la théorie freudienne de la psychose et à ses actuels développements, traduit notre souci de ne pas méconnaître les critiques que justifient trop souvent les explorations de la clinique par la psychanalyse. Quand cette exploration se place en particulier sous le chef de la psychothérapie des psychoses (et l’on connaît l’abondance des tentatives post-freudiennes en ce domaine), il est rare de ne pas voir s’émousser le relief singulier d’un syndrome sous l’action d’une idéologie ou d’un programme thérapeutique. Après quoi, le dessin à parfaire des divers complexes structuraux de l’aliénation mentale, reste projet éludé au profit d’une recherche de l’efficacité : prise subjective sur le noyau psychotique ; orthopédie du moi ; réadaptation du malade à la « réalité ».

Plutôt qu’une énumération des travaux qui se sont attachés, après Freud, à l’étude psychanalytique de l’érotomanie, nous citerons ici le récent article de J. Kestemberg48 pour l’assez complet historique qu’il nous propose. Ce n’est pas la le seul mérite de cet important travail ; les observations cliniques qui y sont détaillées sont fort instructives. Elles nous ont permis de retrouver des configurations symptomatiques que nous avions nous-même dégagées dans un précédent exposé49. En revanche, les conclusions de cet auteur quant aux mécanismes du processus érotomaniaque nous ont paru manquer de précision et ne pas rendre compte de la spécificité du syndrome.

Que, par exemple, le postulat de l’érotomanie affirme une tentative de structuration, et qu’à l’ébranler, on risque de voir surgir une « angoisse de néantisation », voilà qui est sûrement vrai, quoi qu’on pense du choix de ces termes, pour autant que de telles malades nous le soufflent constamment à l’oreille. On retrouve sans doute, dans l’anamnèse de ces dernières, un conflit abyssal mère-fille, un père équivoque et souvent trop réellement caresseur, une horreur féminine de la femme au décours d’une enfance marquée par des obscénités, des perversités ou des débilités parentales. De l’étude de la phase œdipienne émerge ainsi la fonction d’une figure ambiguë ; image composite de père et de mère « prégénitaux » qui s’opposera tôt ou tard à l’effigie de l’être aimé comme aimant. Mais de l’étude des traumatismes ou des frustrations ne se dégage finalement rien qui rende spécifiquement compte du choix de la solution érotomane chez tel sujet. Les mécanismes pathogéniques invoqués serviraient aussi bien à justifier une schizophrénie, une perversion ou une paranoïa.

De ces remarques préliminaires, peuvent se déduire les questions que nous voulons faire nôtres :

1. Les formules freudiennes sur le rapport entre délire et homosexualité rendent-elles superflue la distinction entre l’organisation « en réseau » du processus paranoïaque, et l’organisation « en secteur » du processus passionnel ? L’enjeu inconscient est-il le même lorsqu’il s’agit des forteresses de l’interprétation, ou des commandos de l’espoir ?

2. Une fois reconnue la particulière aptitude de la femme à l’érotomanie, n’est-il pas justifié de demander à la problématique de la sexualité féminine une clé supplémentaire pour la théorie de l’amour comme délire ?

On nous objectera les cas d’érotomanie chez l’homme. La thèse de Fretet50 en fait foi. À notre avis, l’érotomanie pure est un état passionnel de la femme. Chez l’homme, il nous semble qu’elle ne figure en général que comme syndrome partiel dans un tableau clinique où la paranoïdie, la débilité ou le déséquilibre psychopathique font plus question que le thème érotomane qui éclôt sur ces terrains avec plus ou moins de consistance. Qu’au demeurant, l’érotomanie chez l’homme puisse être référée à la bisexualité, dans le sens où en parle Freud, nous permet de nous en tenir, jusqu’à nouvel ordre, à notre hypothèse de départ.

3. Le syndrome érotomaniaque n’offre-t-il pas un champ privilégié pour l’étude comparative de la fixation passionnelle et de l’amour de transfert ? Nous verrons que, face à de telles patientes, le psychothérapeute se trouve sollicité au plus difficile de la position freudienne. Car, finalement, c’est l’analyse en celui qui en est dépositaire, et même le rapport personnel du psychanalyste à la psychanalyse, qui sont questionnés par l’érotomane.

Nous avons eu, sur un certain nombre d’années, trois expériences cliniques prolongées, qui nous ont affronté au problème de celles qu’on présente généralement sous le titre « d’amoureuses de prêtre et de médecin ».

Chacun de ces cas a son intérêt propre pour l’étude des modes structuraux de rapports entre phénomène transférentiel, élection amoureuse et fixation passionnelle.

Une première fois, le postulat érotomane est annoncé avant la cure pour mettre en question la possibilité de celle-ci ; une deuxième fois, l’objet du postulat surgit latéralement, après un début d’analyse ; une troisième fois, c’est dans l’analyse même, au-delà de cette « réticence prolixe51 » dont parle Clérambault, que se dévoile tardivement la structure érotomaniaque d’un transfert.

Du principe de secret auquel obéit l’analyste, nous tenterons de faire ici une discipline scientifique, en prétendant ne dégager, de trois histoires très différentes (et dont chacune aurait besoin de l’énonciation de ses signifiants-clefs pour trouver son relief) que les traits communs à la problématique de l’érotomanie en analyse.

Voici donc, pour notre étude trois de ces « femmes de trente ans » mariées et mères de famille, que les échecs de la pharmacopée psychiatrique amènent chez le psychanalyste. Aucune ne manque d’esprit et de pertinence dans le jugement. En elles, aucune de ces disgrâces, aucun de ces modes de présentation qui puissent inciter à la réserve, à la méfiance initiale ou au pessimisme diagnostique. Dans ses particularités et son style, l’adaptation de chacune à son milieu et à sa vie de femme mariée ne semble pas plus difficultueuse que ce dont témoignerait toute névrosée désireuse d’analyse, pour l’état de désarroi ou de dépression qu’elle compense comme elle le peut.

Tels qu’on nous les dessine, les trois maris, fort dissemblables ont aussi des points communs. Ils ne sont pas aimés. Ils sont trop soucieux de leur personnage d’homme, pour n’être pas sourds ou indifférents à ce qui vient de leur épouse : « Une certaine foi féminine dans le Bonheur de la Femme, à partir d’une condition de Virilité bien comprise, comme source d’Amour et de Vérité. »

Érotiquement, ces hommes routiniers, peu inventifs, impudiques ou besogneux, n’ont pas su faire excuser leur bonne conscience libidinale. La légende de leur dessein amoureux est plate comme des bouts-rimés. Ils payent leur dette à la tendresse, comme une traite à un organisme de crédit. Leur « Jerimadeth » n’est qu’un expédient vulgaire pour l’équilibre de leur égoïsme. Ce plaisir qu’ils prennent, s’ils veulent en outre le donner, ils le guettent ou le réclament, non sans niaiserie… et le bonheur se fait absent.

« Les enfants, d’ailleurs, seront tous probablement à psychanalyser un jour », nous dit-on ; ce qui n’est pas forcément faux.

De ce tableau esquissé comme banalité voulue parce qu’une telle banalité est cliniquement esquissable, se déduit, bien entendu, une image virtuelle : l’Homme à aimer ; qu’on l’annonce par un point d’interrogation ou qu’on le déduise d’une photo jaunie, voire d’un phantasme ancien.

Pour que ceci vienne encore mieux ici comme digest d’un roman psychologique bourgeois du XIXe siècle, que comme tableau clinique, il ne manque anamnestiquement que l’adultère. Or, il n’est pas exclu, loin de là. Ces patientes ne se présentent pas comme des idéologues de l’amour chaste.

Mais à cause de leur référence, explicite encore que mystérieuse, au Bonheur, Félicité (1), Félicité (2), Félicité (3), ainsi que nous les nommerons désormais, ne cherchent pas un amant, même quand elles en acceptent les propositions.

Le Bonheur, comme triomphe de la vérité de l’amour, vient dans une situation sans commune mesure avec les intrigues du désir et ses occasions : nous parlons ici de la rencontre érotomaniaque.

Alors qu’un premier parcours clinique n’explorait encore que la géographie de l’insatisfaction névrotique sur son versant hystérique, il débouche soudain sur les massifs de la psychose.

Félicité (1) nous édifie en effet dès le deuxième entretien, en nous annonçant que le Docteur X., notre correspondant, paiera l’analyse qu’elle doit faire ; car elle a compris qu’il ne l’envoyait à nous que pour l’épouser ensuite après épreuve maïeutique.

Cet énoncé de quelques lignes en contient assez pour un diagnostic… Nous allons voir en effet se présenter à nous le tableau de la psychose passionnelle décrite par G. de Clérambault52 et tout d’abord : le Postulat : « C’est l’objet qui a commencé et c’est lui qui aime le plus. »

On sait que l’évolution se décrit classiquement en trois phases :

— Une phase d’espoir, où « l’orgueil » d’être aimée par un personnage de prestige se place sous la protection de la certitude.

— Une phase de dépit, appelée telle parce qu’il est précédemment question d’orgueil (ce qui ne nous semble pas psychologiquement vérifié).

— Une phase de haine, où un activisme vindicatif met l’objet en position de victime, avec parfois une issue médico-légale.

Félicité (1) en est manifestement à la phase d’espoir. Elle prédit l’exigible plus qu’elle n’interroge le vraisemblable ; et nous savons déjà qu’il s’agit d’autre chose que d’un témoignage d’énamoration dite normale.

… Mais concédons encore à cette patiente le bénéfice du doute : ce moment fécond n’est-il pas réductible au mystère du coup de foudre ?

Le Docteur X. a pu apparaître séduisant, donc séducteur pour celle qui faisait une dépression. Il a manié en bonne conscience les neuroleptiques. Ayant prescrit le sommeil et fomenté l’endormissement, il s’est fait présent au réveil. N’a-t-il pas suffi d’une inflexion trop chaleureuse dans un discours thérapeutique surgissant dans la brume d’une somnolence chimique, pour faire de lui le prince d’une belle au bois dormant ? On sait qu’il y a le regard, et puis la voix, et puis les coïncidences du hasard, et puis l’érotisation d’une configuration signifiante pour la naissance de l’état amoureux.

Une confidence prend alors son importance : bien sûr, Félicité admirant la profondeur du regard de X, « a vite deviné l’intuition qu’il avait de la Femme » ; mais c’est après coup qu’elle a réalisé la signification et la portée de cette rencontre. L’espoir n’est survenu que pour s’engager dans un mouvement de rétroaction.

Si le délire est probable, il y a pourtant, dans le postulat, un terme qui ne saurait nous dispenser de chercher ce qui est effectivement venu de l’autre pour sa promotion comme Objet. Que « l’autre ait commencé », cela est parfaitement vrai si l’on songe à définir l’homme de Bien en fonction (qu’il fonctionne pour la santé du corps, le salut des âmes, la réalité de la libido, ou l’ordre de la cité) comme celui qui se veut, et d’abord à l’aveuglette, partie prenante dans la question forcément opaque de quelqu’un d’autre.

Une hypothèse : n’est-ce pas pour autant que la prescription du médecin n’est pas désir de telle femme, mais souci de son bien, de son équilibre, de son sommeil, ou de la vie de son enfant en péril, ou d’un quelconque « objet » la concernant, qu’apparaît à Félicité une dimension du désir de quelque chose, qui est justement ce à quoi elle n’avait pas précédemment accès ? Dès lors qu’il y a des fonctionnaires de l’altruisme, on est fondé à chercher ce qu’ils font naître en ceux qu’ils « altruisent… »

Dans le riche répertoire des amours névrotiques, il est une mésaventure que l’on a souvent à étudier : celle qui résulte de la rencontre d’une hystérique insatisfaite et d’un obsessionnel compensé. Ce dernier qui se veut d’abord, surtout, voire toujours, au service du bien des autres, ne fait ainsi qu’éviter sa propre angoisse de castration, c’est-à-dire son désir. La première, en général, qui n’a pas la même position quant à l’offre et la demande, en vient alors à exprimer ainsi la passion qui l’anime : « Puisqu’il m’en a donné plus que je ne lui en demandais et que cela m’a éveillée à mon insatisfaction, j’ai le droit de lui en vouloir ; et de ce fait j’ai des droits sur lui – au moins celui de ne plus jamais le laisser en paix. »

Il nous semble que le lourd tribut que les médecins, prêtres, hauts fonctionnaires, et autres hommes de bien « oblatifs » payent à l’aptitude érotomaniaque de la femme, ne doit jamais faire négliger la structure névrotique de l’Objet comme élément inducteur et spécifiable.

Il n’empêche que toute femme, apte à privilégier les rencontres avec un certain type d’homme de bien, n’en vient pas pour autant à un postulat. Que faut-il donc structuralement pour que Félicité s’engage psychotiquement et passionnellement en un chemin où, bénéficiant d’abord des sortilèges de l’amour, elle pâtira secondairement du mortifère de la certitude qui siège en elle ?

Dans les intentions prêtées au Docteur X., il est question d’argent et de maïeutique : « Il paiera pour qu’elle accouche ici de quelque chose ; le bonheur viendra après ; l’analyse en est la condition. » Voilà-t-il de quoi donner confirmation à ceux qui interprètent psychiatriquement l’érotomanie comme « délire de liaison flatteuse », intérêt cupide, et non amour53 ?

En fait, prendre les choses à ce niveau est sans doute exercice de psychologie clinique, mais non pas de déchiffrage analytique. Ce qui suivra aura maintenant pour visée de dégager certains des ressorts qui se dévoilent à partir d’une écoute analytique du syndrome érotomaniaque.

l’érotomane cherche à perdre l’objet partiel.

Cette proposition a ses assises cliniques. Elle s’expérimente par exemple pour l’analyste, dès que la question de ses honoraires vient comme élément d’un contrat à nouer. Au-delà du réel des embarras financiers de son ménage, l’érotomane signale vite que le don d’argent à l’analyste est une sorte de contresens d’avec ce qui est à promouvoir ou à reconnaître : c’est-à-dire l’absolu d’une féminité qui ne se constituerait comme telle que dans la dépossession de tout objet partiel.

La seule éventualité d’un « travail qui financerait l’analyse » provoque indignation, désespoir ou drame. L’outil, l’instrument, tout ce qui fonde le champ d’une industriosité, Félicité ne peut le tenir en main. Elle se définit comme vouée à une inaptitude au faire, à une inefficacité de principe qui fonde l’autre comme tenant d’un quelque chose qui ne peut venir d’elle, dont elle veut avorter pour en venir à la relation analytique.

De la catharsis à la maïeutique, puis de l’avortement à l’accouchement, le chemin est long pour l’érotomane. Un fait divers de cour d’assises servait à l’une de nos patientes pour illustrer sa position et la faire entendre. Elle défendait et admirait une femme condamnée pour avoir tué son jeune enfant : seul geste d’irrécusable amour, à ses yeux, envers un amant peu enclin à la paternité. Ce thème de l’avortement, présent soit dans ses réalités obstétricales, soit dans ses versions métaphoriques, nous est apparu, chez plusieurs, comme condition des sublimités de l’amour. Et que telle autre ait élu comme objet de son érotomanie le médecin qui avait sauvé de la mort un enfant malade n’a pas contredit cette constatation. À une autre étape du chemin érotomaniaque, cet enfant, jusqu’alors supporté, venait à naître une seconde fois comme support objectif latéral de l’altruisme dont témoignait cet homme de bien, qui passait ses nuits au chevet de l’enfant d’un autre.

Il reste de ces notations, l’exigible d’une suppression de l’objet partiel en l’érotomane, comme condition pour elle de l’amour à l’état naissant. Ceci ne serait pas tout à fait un paradoxe, si, en même temps, cette dépossession n’obligeait l’homme aimé à se tenir dépositaire de cet objet perdu, et à savoir qu’il ne s’agit pas d’un pénis. Comme il ne s’agit pas non plus, à l’analyse, d’un objet oral ou anal, force nous est de ne parler jusqu’à nouvel ordre que de la « chose ».

Il serait ici tentant d’établir une équivalence entre cette chose et ce que, dans sa théorie de l’identification, Jacques Lacan traduit de Freud sous le terme de trait unaire.

— Faire de l’Objet du Postulat, celui qui serait venu de par le hasard, juste à la place où défaillait l’idéal du moi dans un Œdipe ;

— Doter cet objet du signe particulier inscrit dans l’inconscient de l’autre (et faire ainsi du Docteur X., le lieu de reflet du trait unaire de l’identification primaire) ;

— Prendre comme hypothèses que lorsqu’un phénomène primaire surgit, après forclusion, chez l’adulte génitalement maturé, le processus de symbolisation se brûle au feu du sexuel pour confondre, dans le secret d’une érotisation obscènement réelle et vécue, l’identification et l’amour ;

… ne serait-ce point la version suffisamment cohérente et freudienne de l’érotomanie ?

Pour autant que ce schéma semble fait sur mesure pour le moment fécond d’une paranoïa, il ne saurait nous dispenser de chercher ailleurs et autrement un élément de spécificité du syndrome érotomaniaque.

La question du narcissisme dans ses rapports avec la structuration de l’image corporelle, ne peut être plus longtemps laissée de côté.

Le statut narcissique de la femme pré-érotomane est sûrement précaire. Les anamnèses en font foi : ratés de la situation œdipienne (ou faite pour l’être) ; pères incestueux ou démissionnaires, mauvaises mères asservies, abêties ou fornicatrices. En déduire que quelque chose dans la structuration du corps, comme premier terrain d’action de la machine signifiante, a laissé à désirer quant à l’aptitude de la fille au désir, n’est pas hypothèse audacieuse.

La clinique nous en donne confirmation. Cela peut se traduire au-delà des coquetteries et des esthétisations transférentielles, par quelque confidence tardive et coûteuse. Par exemple le recours anxieux à des femmes gynécologues interrogées sur la normalité, mise en doute, des voies génitales ; une autre fois l’aveu d’une relation au miroir radicalement désillusionnante sous les maquillages de l’espoir ; enfin, sous forme d’allusion ou de diatribe, la haine de ce réel « crasseux, charognard, excrémentiel, sanieux » du corps féminin. (La défense contre « l’homosexualité » montre ici ses bonnes raisons d’être.)

Mais c’est aussi chez l’une de nos patientes l’affirmation : « Je n’ai pas de clitoris », affirmation qui va plus loin qu’un thème de castration symbolique ou imaginaire quand on l’analyse.

Ne laissons pas passer ce dernier point pour nos hypothèses. Tout se passe comme si devait manquer chez l’érotomane ce qui dans le corps, comme petite chose séparable ou pas, comme objet virtuel, réel, perdu ou invisible, peut être lieu de symbolisation de l’objet partiel, comme support de la signifiance du désir. (Alors qu’il ne lui manque pas l’intuition de la permanence d’elle-même comme sujet.) En d’autres termes, sont-ce des femmes qui n’en sont pas passées par la phase phallique, comme commune structuralement aux garçons et aux filles ?

On apprend au moins que ce sont d’ex-filles que le réalisme sexuel a pu provoquer très tôt, sans que la protection du mythe et les médiations du phantasme aient pu leur servir de viatique et de sauf-conduit dans les défilés de l’aventure œdipienne, entre la scène primitive et la phase de latence.

Il nous faut introduire maintenant une référence de plus, avant de poursuivre notre chemin. Nous la trouverons dans des notes prises lors d’un séminaire de Lacan (1960 ou 61), dont nous ne donnerons que notre transcription, faute d’un recours possible à une sténographie.

«… A n’est pas autre chose que celui qui me renvoie mon image, quand mon regard de l’autre côté de la glace scrute en moi l’œil que j’offre au miroir. – Cet œil comme centre d’une forme qui s’aliène dans l’optique de l’image réelle. – Le miroir me regarde en moi. Il me voit à la place que j’occupe en lui… Ce que d’ombre essentielle apporte, dans le rapport à l’objet, la structure narcissique…

« Une mouche qui vole suffit pour me faire me repérer ailleurs ; pour m’entraîner hors du champ de visibilité de l’image narcissique. Cette mouche suffit pour constituer le signifiant d’une phobie. C’est en ceci que c’est cette sorte d’objet qui peut avoir fonction de mettre en question l’illusion de moi comme tel.

« Il suffit de quoi que ce soit dans le champ de l’autre qui puisse devenir le support du sujet, pour que s’évanouisse la consistance de l’ombre ; c’est-à-dire, ce qui est là comme investissement narcissique. »

Attrapons cette mouche pour notre usage ; non plus comme objet phobogène, mais comme signe aliéné du désir de « l’homme de bien ». Que cette profondeur perçue dans le regard du Docteur X. soit rétroactivement signe de ce qui fait l’hétérogénéité » du champ du désir, et l’érotomane pourra réagir par sa vocation amoureuse. Mais la « mouche », (comme on dit la mouche assassine) sera en outre la preuve que la chose partiale et partielle du désir n’est pas le corps de la patiente, et n’est pas dans son corps. À ce titre cette vocation de dépossession de tout avoir « pour l’Amour », est tentative chez l’érotomane d’une symbolisation de l’objet comme devant manquer en elle. Elle aliène en l’Autre, le statut de cet objet pour se vouer désormais à manquer de ce qu’elle n’a jamais subjectivement « internalisé ».

Dans ce schéma, la survenue de l’Autre est liée au fait qu’il vient donner non érotiquement ce qu’il ne demande pas libidinalement pour lui. Il fonde ainsi l’objet partiel comme manquant enfin dans le registre comptable du corps féminin. Ce don libère la femme de ce qui l’empêchait d’accéder à son mythe de la féminité : son corps comme poids de chair réelle, diablement apte à aiguiser jusqu’alors chez les hommes un désir auquel elle ne pouvait être que frigide. Que la malade de Kestemberg54 ait émis des chèques sans provision, est à inscrire ici comme réponse à ce mode de création de l’objet comme inexistant en elle. La non-provision est cadeau d’amour de « l’aimée » à son bienfaiteur repéré comme non-désirant.

L’Objet, détenteur de ce pour quoi l’érotomane demande un « non-lieu », comme lieu de plaisir sexuel, ne sait pas qu’il s’intronise un jour, à son insu, comme le créateur d’une poétique de la femellité. Il devient le garant d’un sublime auquel Félicité, pour en avoir eu la révélation, se vouera désormais.

Mais cet au-delà céleste (providentiel et bienveillant) de l’opaque du destin auquel elle était jusqu’alors rivée, elle n’en préserve l’intuition qu’au prix d’une double épreuve toujours à soutenir :

— Que l’Autre, objet du postulat, malgré son apparente inconséquence et ses « conduites » inadéquates à la logique d’un poème imprévisible mais advenu, se maintienne ou soit casuistiquement maintenu comme point de repère. Qu’il sache s’y soutenir… sinon on l’y soutiendra sans lui demander son avis !

— Qu’elle-même s’en tienne, dans l’effort toujours exigible et exigeant de la passion, à la « langue d’Amour ».

Pour nous, la chanson d’espoir et d’amour n’est là que pour voiler un processus acquis : la mouche a été « mouche assassine » d’un premier statut. Le narcissisme anté-érotomane de Félicité, miroir brisé, a perdu son pouvoir de reflet ombrant le réel.

Si le meurtre n’est pas encore envisagé de la chose, pas plus que n’advient encore l’idée du crime ou la tentation du suicide, c’est parce que l’espoir reste, qu’il s’agisse là de ce qu’on appelle l’amour, par opposition au désir.

Il n’y a apparemment aucune raison qu’un « homme de bien », haut fonctionnaire du désir de tout autre (à condition que ce ne soit personne qui le concerne en propre), comprenne quoi que ce soit à cette histoire. À l’extrême, dans le comique involontaire des situations, le personnage d’un haut rang, menacé par un terrorisme passionnel à ses yeux aberrant, portera plainte ; c’est-à-dire déposera sa plainte comme on dépose un bilan, ou autre chose…

Ce terrorisme passionnel – et quelle vraie passion ne serait pas terroriste ? – n’apparaît, en fait, qu’au stade de « dépit ». Nous ne garderons pas ce terme, tendancieux à notre sens comme le terme d’orgueil qui définit pour Clérambault la phase de l’espoir. Nous parlerons de la phase de vindication et de désespoir.

Cette phase correspond à un virage qui se produit tôt ou tard dans l’évolution du syndrome érotomaniaque et qui, à notre sens, ébranle moins le Postulat au nom de la raison, qu’il ne le met à nu dans sa structure.

Que des circonstances particulières, les arguments de l’évidence, le travail du temps ou celui de la cure analytique, dépouillent le postulat (comme rencontre repère, moment promoteur) des parures de la langue d’Amour, et une armature se découvre privée de son revêtement.

Cette armature ne peut être effacée elle-même ; par exemple en une autocritique qui dirait : « Tout cela est pur fruit de mon imagination ; j’ai tout inventé ; rien n’était vrai ; je suis folle », car le moment s’est construit rétroactivement de la matière d’un certain réel, et l’érotomane, en outre, n’est pas apte à ce vécu de fin du monde propre au psychotique incipiens.

Le deuil de l’idéalisation première de l’Objet nous fait accéder, avec l’érotomane, aux coulisses d’une question dont nous n’avions d’abord que la version scénique.

La vindication (le terme est de Clérambault qui le distingue à juste titre de la revendication) met alors l’Objet à la question : De quoi est-il détenteur ? Que veut-il ou sait-il en faire une fois que la langue d’Amour défaille à justifier ce qui vient de lui comme promoteur ?

Au-delà du registre du ressentiment et du thème de la duperie qui ne concernent que l’image idéalisée de l’autre, et non lui-même comme détenteur d’un quelque chose qui doit concerner pour toujours Félicité, la vindication s’institue comme instance questionneuse de l’algorithme Image5 55 en l’Objet. La quérulence de l’érotomane est chercheuse du rapport de l’Autre à la chose.

Sur le versant du désespoir, drame non feint de celle qui pressent au travers d’un phantasme fragilisé, le péril de la dépression, vient s’exprimer non pas l’angoisse de la néantisation, mais l’insupportable d’une condition de vie qui, n’étant plus transfigurée par le postulat, serait à réendosser comme les guenilles de la réalité après le conte de fées. Pour avoir connu autre chose, Félicité ne peut plus réintégrer le statut matérialiste, le sans espoir de son monde d’avant.

S’il est vain ou impossible de se faire vindicativement l’inquisiteur du rapport de l’Autre au Désir, il n’est d’autre tentation que de se tuer soi-même comme objet réel, tuer l’autre pour le déni qu’il oppose de l’existence de la « chose » en lui, ou s’identifier à cette chose pour la suicider.

Vindication ou désespoir, c’est toujours façon de rappeler que si ce qui s’est passé n’est pas l’Amour, ça n’en est que plus réel et insoutenable. Ce n’est pas effaçable de par l’autocritique du bon sens commun, comme illusion, rêve ou délire. Félicité aimait celui qui, enfin, « ne lui demandait rien ». Donc ce rien, il devait l’avoir. S’il ne l’a pas, elle n’est plus rien.

L’interprétation que nous ébauchons ici du cheminement de l’érotomane vers sa question et ses enfers, est celle qui nous a été perceptible à partir de la position analytique qui était nôtre avec ce type de patientes.

Que la relation analytique dans ses principes, dans le champ méthodologique et opératoire qu’elle dessine, et dans la discipline de suspens qu’elle préconise, ait rendu soutenable, durable et maîtrisable l’interrogation d’un état passionnel, cela pose la question de l’analyse, soit comme terre promise, soit comme terre privilégiée pour le « pâtir » des érotomanes.

Terre promise : c’est une façon de traduire l’inquiétude de tout praticien qui ayant lu, dans Freud, l’honnête point d’interrogation que l’auteur laisse au terme de son article sur l’amour de transfert et l’amour tout court, quant à la difficulté de trancher entre l’un et l’autre, ne se sent pas forcément plus savant que le Maître en ce domaine…

Terre privilégiée : de l’inquiétude, on passe à la tentation. Qu’en sera-t-il du transfert pour celle qui l’a inventé à sa façon en dehors de l’analyse ? Et comment s’engrèneront les fixations passionnelles aux mouvements souhaitables des actualisations transférentielles ?

Des années d’expérience ne nous permettent pas ici une réponse univoque.

Car Félicité (1), celle du Docteur X., s’est montrée apte à quatre relations passionnelles, au décours de la phase vindication-désespoir de l’ère du postulat premier.

Grâce à l’analyse, elle s’est vouée au salut de quelques infirmes de la castration symbolique masculine, avant de nous dédier par procuration, avec une incontestable verve, l’analyse d’une cadette lesbienne, pour la réconciliation finale avec la théorie freudienne de l’homosexualité.

Au-delà du fait qu’ « elle nous doit tout », comme elle dit, elle nous doit encore une forte somme… depuis fort longtemps. Mais nous lui devons tout autant la vigilance sienne d’un évitement de toute dramatisation transférentielle. Il n’y a eu jamais langue d’Amour entre elle et nous.

Car Félicité (2) qui a mis tant d’honnêteté chrétienne à nous croire dans nos interprétations, et qui a fait coexister longtemps un transfert discret de structure névrotique avec les affres de ses post-certitudes envers M. Y., nous a dédié « en dernière analyse » l’aveu de ce culte de nous, qu’elle arrimait à celles de nos singularités propres dont nous ne pensions pas avoir fait séduction.

La « liquidation » de la relation analytique a été pour elle véritable deuil.

Car Félicité (3) qui avait mené, sans s’épargner, une analyse orageuse de « borderline » artiste et intelligente, a reconverti pour nous toute la théorie que nous avions de sa cure, au jour où s’est dévoilée une vindication qui faisait le procès agressif de notre neutralité de toujours… de notre ailleurs structuralement défini… de notre légitimité d’entendeur freudien… mais aussi de notre responsabilité d’homme de « bien ».

Le « Bien ! » c’était le terme, parmi d’autres, de ponctuation des fins de séance. Un mot séducteur, bien sûr, puisque mettant une borne, il implique une étape. L’analysé peut penser qu’initiateur ou guide, l’analyste sait où il veut mener celui ou celle qui lui parle à l’aveuglette, puisqu’il ponctue…

« Que me voulez-vous et où me menez-vous ? » Voilà ce qui vient dans la vindication au sein même de la relation analytique. Est-ce question spécifique de l’érotomane ? Nous ne le pensons pas si l’on s’en tient à cette seule formule générale (valable au fond pour l’achèvement de toute analyse).

1. Ce qui spécifie l’érotomane dans sa démarche analytique, c’est d’abord la version d’espoir qui vient voiler romanesquement en terme d’Amour la perception advenue d’un rapport de l’Autre à la chose du Désir qui pourrait la concerner elle, mais ne doit pas la viser ni l’atteindre « libidineusement » ; car ce qui serait en elle lieu virtuel du jouir, éveillé par l’autre, est lieu de pure ténèbre femelle, faute d’une structuration phallique d’un phantasme ; faute, dirons-nous par approximation, d’une hystérisation bisexuée du phantasme fondamental en elle.

2. Ce qui spécifie la démarche érotomane après le virage qui découvre l’envers du décor romanesque, c’est soit l’appel d’un désespoir qui l’aspirerait comme un tourbillon happe un objet (cela évoque le Niederkommen de l’homosexuelle de Freud), soit le recours exigible à la vindication passionnelle.

Si Félicité est alors en analyse et qu’elle n’a pas gardé ou élu une figure pour un roman à vivre, en dehors du champ de la cure, c’est le « thérapeute » (comme tableau de Magritte et analyste à la fois) qui devient la cible d’une question harcelante.

Félicité, dans cette phase de son discours analytique, devient sadienne. Elle met l’Autre en position d’objet pour le flageller de sa quérulence. Elle ne reprend ce qu’il a pu dire ou interpréter que pour dépecer des phrases, n’en exhumer que le squelette et en ronger l’os de signifiance. Elle fouille la question du désir de l’analyste pour mettre celui-ci au défi d’en rendre compte. « Que voulais-tu, toi qui ne me mènes que nulle part, au-delà du bien que tu ne me veux pas ? »

Ainsi, paradoxalement, dans son « pâtir » étymologique, l’activisme passionnel de l’érotomane met le A non plus du côté du « thérapeute » mais du sien propre. Elle advient à cet « ailleurs » de la position de l’analyste, pour questionner en lui l’armature du phantasmeImage1

La situation n’est pas confortable, mais il faut la soutenir et s’y soutenir à la place où elle vous vise ; sans rien attiser pour que reste supportable l’angoisse de la patiente ; sans rien compenser thérapeutiquement qui réactive un mode d’espoir dépassé.

Avec du recul, il nous semble que c’est de la seule dimension du temps que, pour l’érotomane, l’analyste reste alors le garant. Cette interrogation sadienne, Félicité constate qu’elle dure, qu’elle reste scandée par un rythme de séance, par la fidélité de l’analyste à l’horaire. Si ça dure, c’est que tant qu’il n’est pas mort pour de vrai, il demeure dépositaire de la loi du temps et ainsi maître d’une tierce dimension irréductible : la diachronie du dialogue, la temporalité du désir pour rien.

Est-ce s’égarer que de voir dans ce dernier développement quelque chose qui, pour se désarticuler exemplairement dans l’épreuve qu’est une analyse d’érotomane, tant du côté du divan que du côté du fauteuil, a à voir avec le procès de l’analyse « pure » et avec la problématique de la liquidation du transfert : entre ce qui s’exige comme terminable et ce qui se conceptualise comme Unendlich ?

… L’érotomane est douée pour questionner le rapport de l’analyste à la psychanalyse. Mais elle ne peut en venir à admettre qu’à cette question, il n’y a pas de réponse « finie » comme un objet ciselable. Elle se refuse, passionnellement, à la reconnaissance du freudien comme marqué lui aussi par le manque, comme initié du non-savoir et de l’impossibilité du réel.

Un dernier chapitre ne s’impose que comme addendum à certaines des formulations de notre exposé.

Il s’est dégagé de ce qui précède, souhaitons-le, une différence plus ou moins explicite entre moment fécond de la psychose et moment promoteur de l’état passionnel. Nous en expliquer nous fait obligation d’une référence à notre théorie du moment fécond.

Au regard de la perspective génétiste qui, à partir de la cohérence mythifiée des stades libidinaux de l’enfance, fait de la psychose une illustration tardive d’un trauma de la préhistoire affective et plus spécialement orale ; au regard de la technique, qui s’en déduit, de rechercher, de par les procédés de la régression, l’historicité de la frustration ou de la forclusion primitive et pathogène – l’analyse des psychotiques nous a conduit à mettre au compte des collusions entre le phantasme de l’analyste et le savoir freudien du psychotique, tout ce qui thérapeutiquement devrait conduire le psychotique à une reviviscence salvatrice (avec ou sans gratification vicariante dans l’actuel) de ce quelque chose qui a été raté initialement pour lui56.

Le wo Es war, soll Ich werden, ne saurait ici suffire comme devise de la cure. Pour une devise, il faut l’imaginaire d’un blason, et de cela le psychotique manque. C’est pourquoi faire advenir rétroactivement le « je » là où il peut s’assumer nachträglich, chez le névrotique, ne saurait, chez le psychotique, être de bonne règle.

Le névrotique accède tôt ou tard à l’intuition qu’il lui faut advenir, comme sujet à part entière, là où il ne se voulait qu’assujetti à la partialité du désir des autres (un sujet à part… comme partialement entier).

Un non-psychotique n’est jamais pièce sur mesure pour achèvement du puzzle de la cartographie de la scène primitive. La pièce détachée est aberrante. Elle est un être57 inclassable dans tout le catalogue des aptitudes de l’homme aux productions usinées. Ce qui ne s’adapte à rien de totalement dessiné, ce qui n’a pas exhaustivement sa place pré-établie dans une sphère dite narcissique, voilà ce qui garantit au névrotique l’Ich permanent de son advenir érotique au sein des charpentes signifiantes d’un passé qui le fascine, qui le capte même, mais sans totalement l’emprisonner.

Le psychotique, lui, longtemps maintenu dans la glaise narcissique des Pygmalions parentaux, ne se découvre inclassable, implaçable dans le puzzle, que trop tard. Le jour où la machinerie signifiante du destin fait vivre aux autres l’angoisse de castration, il ne peut, faute d’un conditionnement initial à l’inconditionnel, faute d’une aptitude au « pas-de-sens », se soutenir comme sujet. Le psychotique est alors traumatiquement concerné par un réel hétérogène à son monde narcissique. Ou bien, après une « fin du monde », il se fera maître du signifiant pour les monologues du délire, ou bien, n’étant plus que ses oreilles pour ce qu’elles captent, il ne pourra plus situer son âme solipsiste entre leurs deux pavillons. Le « je » du percipiens se faisant alors fading sous les coups du réel de l’Autre Chose, l’hallucination viendra comme objet de perception aliénante dans l’évanouissement du percipiens comme tel en son nom propre (le non-propre).

C’est pourquoi le wo Es war, soit Ich werden doit, pour le projet du thérapeute de psychose, se transformer en wo Ich nicht war, soll Es werden. On ne peut faire advenir un psychotique à son passé, mais lui faire assumer pour un autre advenir le fait que son Ich n’y a jamais eu place possible. Le trauma du moment fécond n’est pas actualisation, il est l’actuel d’une naissance qui adviendra à ses conjectures, si un autre (le thérapeute) sait se présenter comme tel.

Le postulat de l’érotomane ne se présente pas comme témoignage d’un moment fécond. À la malveillance postulée du persécuteur qui permet au psychotique de substituer au «, manque-à-être » l’intuition permanente de la menace comme certitude d’être, s’oppose ici la bienveillance évidente de l’objet pour Félicité.

Sous la menace de la « machine célibataire58 », le délirant s’aliène dans le « on pense » pour faire du « je suis » le cancrelat kafkaien d’un ultime recours au formel : esthétique impérative dernière de l’horreur, qui donne encore image à l’innommable, à l’inconceptualisable du réel de la mort initiale… « On me pense, donc je suis. »

Sous les séductions de la rencontre, ce n’est pas une fin du monde psychotique dont l’érotomane exorcise la catastrophe, de par le postulat de l’amour. Elle est seulement provoquée là où quelque chose d’elle ne veut rien connaître du désir féminin, parce que ce désir l’affronte à la femme rejetée, à la femme-repoussoir.

Et voilà que nous en revenons ainsi à la grammaire freudienne de l’érotomanie, pour donner un nouveau relief (moins offert à l’érosion psychologique) à la formule : « Ce n’est pas elle que j’aime, c’est lui, parce qu’il m’aime. »

Image2À quel moment naît, au-delà de l’espoir, la passion comme vindicative et exaspérée chez l’érotomane ? Au moment où de l’autre fonde la femme comme concernée par la castration de l’homme, et apte à en jouir.

Cette femme, c’est, derrière l’image actuelle de toute femme réellement éligible ou élue par un homme, la figure obscène, « mycénienne », de la mère primitive. La mère de Félicité a donné à sa fille version hideuse, perverse et débile de ce qui en elle a participé génitalement aux besoins sexuels de son mâle sans prestige.

La rupture s’est faite précocement et radicalement, entre fille et mère, pour rendre impossible toute structuration hystérique du désir féminin : nous entendons par là cette triangulation qui implique identification narcissique à l’homme pour accès, par son intermédiaire, à l’interrogation et au culte du moi idéal homo-sexué. Le mythe de la féminité, pour la langue d’amour de l’érotomane, ne sert pas à fonder ou à sonder l’énigme du moi idéal, mais à s’en passer. Tout ici est mis en œuvre pour une méconnaissance systématique de l’autre femme comme modèle ou rivale. C’est comme castré de tout désir érotique pour cette autre femme que l’homme de bien advient comme éligible.

Ainsi se distinguent pour nous le moment fécond, datable, de la psychose, et le moment promoteur, postdaté, de l’érotomanie. Ce qui a été promu comme inévitable, c’est la question du Désir, au jour de symbolisation de l’objet partiel comme rien. Contre ce qui aurait pu advenir lors de la rencontre comme angoisse (angoisse du viol peut-être) chez une autre femme, Félicité a mobilisé aussi vite que possible le mythe de l’amour (la mouche n’est pas phobogène mais assassine).

Le mythe ne marche qu’à reculons comme l’histoire. C’est lui qui fonctionne quand celle-ci n’est pas avouable ou pensable. Ce qui s’écrit ainsi à l’envers définit dans sa rétroactivité une mission : repousser toujours plus loin dans le passé la béance de la castration comme faille originelle, mais postuler en même temps qu’elle épargne l’Être aimé.

Processus paranoïaque, processus passionnel… comment mieux rendre compte de la différence que nous tentons ainsi de justifier ?

Il nous semble que, dans le premier cas, rien ne s’est inscrit assez tôt comme signe de l’existence du désir d’autre chose en l’autre, pour que la structure narcissique du psychotique comporte le cadre d’une fenêtre virtuelle sur l’au-delà, c’est-à-dire sur l’angoisse de castration.

Chez le passionnel, le désir d’autre chose en l’autre n’a pas été totalement absent des structurations de l’inconscient, mais cette « cause » du désir s’est trouvée trahie par ceux-là même qui devaient en être les dépositaires comme auteurs de la scène primitive et protagonistes de l’Œdipe. Il n’y a pas inexistence mais faillite, démission ou réduction obscène.

La dimension du passionnel, dès lors, entre le pâtir et le réagir qui s’en déduit, est celle des causes désespérées, celles qui clament l’irréductibilité des principes au service d’une inévitable défaite. L’exigence altière de la passion maintient le sujet désirant en un destin d’échec mais le maintient comme tel.

Cet état passionnel dont nous voyons un exemple en l’érotomanie pure comme vocation de la femme à rejeter son horreur du femelle, nous en trouvons l’illustration aussi chez les homosexuels des deux sexes.

Ils nous présentent un édifice achevé où règne par convention réglementée l’harmonie entre lois de l’amour et lois du désir ; édifice achevé, comme une théorie scientifique peut être suturée et suturante.

Qu’on assiège ce système, la passion surgit dès lors qu’est mis en péril l’exigible de son achèvement : économie fermée de la combinatoire pulsionnelle des organes comme vocabulaire espérantiste de la libido.

L’état passionnel, sur son versant érotomane ou sur son versant pervers, peut en quelque sorte nous apparaître comme la preuve d’une situation d’alarme pour le statut tant bien que mal organisé d’une « refente » nécessaire à la permanence du sujet à lui-même et à l’autre.

Si la « mâleté » de l’homme est plus apte à la psychose, si la « femellité » de la femme est plus apte à la passion, ce n’est pourtant pas, à notre sens, parce que masculin et féminin s’opposent comme agir et pâtir, agent et patient, actif et passif… C’est plutôt en fonction d’une relative immunité de la femme par rapport aux conséquences d’un défaut de castration symbolique, comme processus de structuration du désir.

Au-delà de l’androcentrisme du savoir, la femme, dans la certitude qu’elle subit de l’horloger silence de son corps sélénique, terrain des rythmes en elle de la vie, va plus loin que l’homme du côté du réel. Il existe un extraterritorial aux copulations signifiantes qui est privilège du femelle, dans l’ambisexué de l’être humain. La Pythie dans sa grotte ne peut être que femme. Pour elle les dieux sont du réel, comme on est de Nogent-sur-Marne. Ils parlent en elle parce qu’elle est chair de toute parole, assise de roc de tout temple du Verbe.

Et l’érotomane, bien souvent, parce qu’elle garde en elle le non-articulable femelle du sexuel, au-delà de toute intelligence du désir, peut apparaître comme marquée par un don, pour en être seulement le support. Cliniquement, dans les saisons d’apaisement de son cycle passionnel, elle est parfois curieusement télépathe, un peu « voyante », extra-lucidement inspirée. Au-delà de ses prédicats fustigents, de ses vindications infatigables, de ses assertions légiférantes, elle en vient, malgré elle à se faire récepteur du gratuit de la vérité. Elle se veut boule de cristal pour des mancies. Félicité, quêteuse de signes, poète à sa manière du « hasard objectif », donne envie d’étudier les rapports de l’inspiration surréaliste et de l’aptitude à l’érotomanie, ou tout aussi bien, le support de réel de tout transfert comme asymptote au graphe de l’analysable.

Avril 1966.

Discussion

Guy Rosolato :

1. Un exemple clinique, d’abord, nous rappellera quelques traits marquants de cette psychose qu’est l’érotomanie.

Un homme d’une quarantaine d’années, célibataire, ayant mené jusque là une vie tranquille, fait une singulière découverte en écoutant un concert à la radio : il comprend brusquement que la pianiste, dont il ne connaissait que le nom et la réputation, joue spécialement pour lui et par son interprétation chaleureuse lui dit son amour. Quelques jours plus tard, voyant passer sous ses fenêtres un enterrement, toute la circulation de la rue lui apparaît comme un interminable cortège qu’Elle a organisé pour venir jusque chez lui réitérer sa déclaration. Dès lors, il commence à lui écrire, à son adresse, pour répondre aux nombreux messages musicaux qu’il reçoit ; il décide de lui rendre visite, et lui tient des propos qui paraissent étranges. Ceci aboutit à un internement : il supporte vaillamment cette « épreuve », sûr d’être aidé en haut lieu, sûr de la protection de celle qui l’aime. Lui-même fait régulièrement du violon, avec maladresse, mais surtout pour se faire entendre d’elle, grâce à une puissance expressive spéciale, grâce à certaines inflexions qu’il sait donner à ses phrases en « brodant », selon ses propres termes, parfois des « croix », parfois des « couronnes » musicales.

Ainsi voyons-nous l’aspect délirant de cette érotomanie à sa phase d’espoir ; son début explosif, par une surprise, un ravissement musical ; la toute-puissance aimante et première de l’Objet ; et la fonction non négligeable de la radio – ceci pour souligner le rôle que soutiennent dans ces délires les moyens de transmission, aussi bien le téléphone ou la télévision.

2. Des rapports entre l’érotomanie et la paranoïa peuvent être retenus. Sans vouloir confondre ces deux psychoses, il serait possible de constater au début d’une évolution paranoïaque un épisode érotomaniaque, souvent bref, de type homosexuel, et qui vire rapidement à la persécution. La séquence mise en évidence par Clérambault, espoir-dépit-rancune, semblerait donc s’accélérer pour faire porter le délire sur le dernier terme.

De plus, nous pouvons noter que la tentative de guérison, c’est-à-dire le délire lui-même, comporte aussi une sorte de théodicée qui organise les engendrements d’une autorité suprême : ce que nous pourrions nommer une théogonie paranoïaque. Ainsi avec le Président Schreber la fixation à Flechsig représenterait le temps érotomaniaque ; quant à la théogonie, elle est au premier plan : avec cette caractéristique, à souligner, qu’elle compose une image bisexuelle de la divinité.

3. L’homme de bien que Perrier désigne semble devoir glisser d’un lieu idéal à ses antipodes, sorte de négatif ou de repoussoir. On ne saurait l’aborder sans impertinence. Ainsi en viendrait-on à son défaut majeur : lui qui veut le Bien, qui lutte pour le profit des autres, ne peut que défendre un point de vue immuable. Dans l’ordre du savoir, il favorise tout ce qui laisse entendre qu’il sait, qu’il est supposé savoir, même s’il s’en défend. Entre le Bien et son intérêt, il oublie ce dernier. Il ignorerait ses contradictions, et le mensonge. Il serait donc vierge d’illusions, c’est-à-dire qu’il ne saurait les voir. Pour le Bien auquel il se sacrifie, il peut en venir à justifier ses moyens par la fin qu’il est lui-même. Il est donc amené, sans le savoir, à transgresser une règle. Cet Homme attendu, l’érotomane l’imagine et parfois le rencontre comme tel. Il s’agit alors de s’assurer du « mensonge de sa conduite » (Lacan), de constater qu’il transgresse insensiblement. Il serait donc la proie de l’illusion sans qu’il puisse s’en apercevoir, prisonnier qu’il est de sa théorie ou de sa pratique. Ce manque de mobilité mentale serait donc ce qui marque de son sceau l’homme de Bien, homme fixé, à l’opposé de l’homme sans qualités.

On aperçoit ici les effets ravageants d’un idéal ainsi conçu qu’il trouve sa faiblesse de n’être point absolu, puisque lui échappe le Mal : d’où ces inversions extrêmes.

4. On pourrait encore interpréter les névroses (et les psychoses) de transfert comme l’efflorescence de formes incipiens d’érotomanie où la simple séquence de Clérambault, en dehors même de tout délire organisé, montrerait l’impossibilité de se détacher de la troisième étape, de rancune, ou de ressentiment, comme une incapacité de faire un travail de deuil. Il y aurait donc lieu de détester les sujets susceptibles d’une telle évolution en fonction de leur manière de provoquer l’homme de Bien.

5. Un amour sans retour, une idéalisation irréductible ne sont sans doute pas étrangers aux visées de l’érotomanie, en s’affermissant dans l’espoir que l’objet donnera tôt ou tard des preuves de son amour, ou qu’il peut même les révéler à son insu – selon la formule : « Il (ou elle) ne sait pas combien il (ou elle) m’aime ».

6. L’érotomanie masculine pourrait, lorsqu’elle s’adresse aux femmes, expliquer certain don juanisme ; quand elle concerne l’homme, elle peut induire les effets d’une généalogie culturelle qui vient se substituer à la lignée sociale de la génération et qui fait de l’homosexualité masculine (et des perversions en général) l’arrière-plan des sublimations culturelles.

Jean-Paul Valabrega :

Comme tous ceux – peu nombreux il est vrai chez les psychanalystes – qui ont apporté quelque connaissance sur l’érotomanie, Perrier a repris, en citant ses sources comme il se doit, l’expression de « postulat érotomaniaque » due à Clérambault.

À ce postulat vient répondre la définition posée par le conférencier dès le seuil de son étude : l’érotomanie est une passion de la femme.

Cette définition pourrait être soutenable, certes, malgré les cas d’érotomanie masculine. Perrier a bien mentionné ce point, car il est constant que nos définitions, lorsqu’on se risque à en donner en psychanalyse, se rapportent, pour les meilleures d’entre elles, à la vérité phantasmatique et non à la réalité anatomo-biologique.

Aussi n’est-ce pas de là que pourraient se poser des objections, ou plutôt des questions.

Il y a peut-être une ombre d’ambiguïté dans la formule « passion de la femme », à cause de la préposition attributive « de », dont j’ai moi-même montré toutes les ressources interprétatives. Ici, il s’agit d’une ambiguïté pouvant concerner le passage du sujet à l’objet et inversement, équivoque que l’on trouverait d’ailleurs dans l’expression « relation d’objet ». Donc, passion de la femme ou passion pour la femme ? Il me suffira de demander à Perrier si c’est moi qui introduis arbitrairement cette oscillation possible, ou s’il l’a bien voulue telle.

Mais il y a surtout la référence à la passion qui peut soulever une discussion intéressante.

L’érotomanie est-elle à définir comme une passion par le fait qu’il entre de la passion dans l’érotomanie ?

On sait l’usage souvent approximatif et peu satisfaisant qui est fait du terme « passion » en psychiatrie, dans les expressions de « délire passionnel », de psychose passionnelle », ou encore dans la catégorie dite des « idéalistes passionnés ».

Mais précisément, contrairement à la psychiatrie qui a tâché d’intégrer le mot, il semble que la psychanalyse, au moins jusqu’ici, n’ait pas grand-chose à dire sur la passion. La passion de l’amour c’est, comme dit Freud, ce qu’il y a de plus pathologique chez l’être humain normal, et puis voilà !…

La notion de passion serait-elle donc irrecevable dans la théorie psychanalytique, autrement que comme un accent particulier que l’on peut on non rencontrer, dans l’amour, auquel on fera droit descriptivement, pour ainsi dire, mais sans s’y arrêter davantage ?

Est-ce que Freud a eu tendance à liquider la passion, parce que ce ne serait pas – pourrait-on dire cum grano salis – un concept psychanalytique ?

Ou bien la passion n’est-elle rien d’autre que le produit de transformation extrême – et extrémiste – du désir ?

Toutefois je remarque que la référence à la passion commence à venir souvent dans certains de nos travaux. Ici même, dans notre groupe, l’étude de Piera Aulagnier-Spairani sur la féminité en était un autre exemple.

Précisément une tendance se fait jour, semble-t-il, de relier ou associer étroitement, nécessairement, avec la femme et la féminité, cette référence analytique à la passion.

Ce travail de François Perrier se situerait un peu dans cette perspective qui ferait, en exagérant à peine, de la passion un prédicat féminin, en soudant solidement l’un à l’autre les deux termes : passion et femme, ou féminité.

Il y aurait, je crois, quelque crainte à exprimer à propos d’une telle orientation, surtout si on en faisait l’un des éléments de base de la théorie psychanalytique telle qu’elle revient, modifiée, des recherches sur la psychose et sur la perversion.

D’abord la soudure entre passion et féminité – je ne parle pas ici spécialement de l’érotomanie qui en serait la position extrême –, cette soudure n’apparaît pas d’une certitude clinique différentielle absolument convaincante.

Ensuite, il faut craindre que nous ne nous servions de considérations prétendument « structuralistes » pour réintroduire, même à notre insu, une caractérologie intuitive et de « sens commun » ; comme par exemple : « L’homme est un être de raison, la femme un être de passion. »

Il est évident qu’il ne s’agirait pas là de structuralisme dans le sens scientifique que l’on peut donner – et que l’on donne bien généreusement, à mon avis, de nos jours – à cette notion, mais d’une duperie ; de la « structuralisation » des couples : masculin-féminin, ou : actif-passif. Et il faut rappeler que chez Freud, ces concepts n’ont pas de valeur structurale, ni un rôle fondamental dans l’explication théorique. Ce sont des couples conceptuels éminemment problématiques. Si on pouvait faire une distinction, on dirait qu’ils sont heuristiques et non structuraux. Ils ont pour fonction de poser le problème tel qu’il se présente à la psychanalyse.

Ce n’est pas à dire du tout que Perrier tombe dans cette erreur et cette confusion. Je ne veux que prévenir certaine facilité que l’on pressent çà et là ; la facilité de formules qu’on ne discute même plus.

Il est heureux que Perrier ait songé à distinguer moment fécond de la psychose et moment de la passion. Mais sa distinction me semble moins nette dans la substance de son exposé qu’il ne l’affirme dans la dernière partie intitulée : Psychose, passion et sexualité féminine.

D’abord, notons que la définition de l’érotomanie comme passion laisse subsister le problème nosographique : l’érotomanie est-elle une psychose ?

Je pose à François Perrier cette question : ne pense-t-il pas que définir l’érotomanie comme passion revient à la classer en quelque sorte trop bas dans l’échelle de la psychopathologie ? Je veux dire ceci par exemple : si l’on fait de la proposition hystérique : « Je ne suis pas aimée, personne ne m’aime », une appartenance à l’ordre névrotique, n’y a-t-il pas quelque déséquilibre, quelque hiatus à ranger la postulation érotomaniaque : « Tout le monde est amoureux de moi », purement et simplement dans l’ordre passionnel ?

Pour moi, l’érotomanie – sous sa forme d’entité et non pas de simple thématique – appartient à l’ordre des psychoses.

Je pense que l’érotomanie pose une variante de la question de l’hystérique au sujet de l’amour, et que c’en est la variante psychotique. Cela ne veut pas dire évidemment, tout au contraire, que les structures soient les mêmes. Elles sont très différentes.

Mais sur le problème nosologique, je crois que nous sommes en désaccord, puisque Perrier semble rejeter l’érotomanie en dehors du cadre des psychoses.

Quant à la formule de Freud Wo Es war… et à la version que nous en propose Perrier, Wo Ich nicht war, soll Es werden, elle me paraît très digne d’être retenue. On pourrait d’ailleurs en faire l’analyse linguistique et ce serait intéressant : la négation introduite et portant sur le Je, et d’autre part le passage des termes d’un membre dans l’autre.

Maintenant, cette formule ne s’applique-t-elle pas à l’érotomanie ? Perrier nous dit que non. Pourquoi ?

Le fait que l’objet du persécuté soit hostile tandis que l’objet de l’érotomane est aimant, ceci n’est sans doute pas un critère nécessaire et suffisant. Car les investissements de l’objet sont changeants et l’amour se transforme facilement en haine.

Je suis d’accord avec Perrier pour dire qu’il y a exclusion de l’autre femme chez l’érotomane.

C’est là un trait distinctif avec la femme hystérique qui, elle au contraire, est contrainte par son phantasme d’introduire toujours l’autre femme, imaginairement, dans la relation d’amour.

Cette distinction est sans doute fondée structuralement, mais il faut souligner que c’est là un trait distinctif avec la névrose, et non du tout avec la psychose.

Par conséquent la question de la place de l’érotomanie, que François Perrier tend à définir comme intermédiaire entre la psychose et la perversion, cette question demeure ouverte.

Piera Aulagnier-Spairani :

« Ce n’est pas elle (ma mère) que j’aime. C’est lui que j’aime parce qu’il m’aime. » Voilà, nous rappelle Perrier, ce que clame l’érotomane.

C’est sur le « parce que » que portera cette intervention pour autant qu’il me paraît éclairer ce qui se fait support de la démarche comme du discours de l’érotomane : la recherche de la cause. Que cette « cause » renvoie à l’amour et non au désir (ou, pour mieux dire, que cet alibi devienne pour elle l’exigence non éludable pour l’assomption de sa féminité) pose le problème du statut narcissique, et du rapport de l’érotomane à l’objet partiel en tant qu’ayant à devenir « le lieu de symbolisation, comme support de la signifiance du désir ». L’érotomane, comme le pervers, nie que la « cause » du désir puisse être le manque de l’objet : là où le pervers situe l’objet-fétiche comme cause visible colmatant et suturant le lieu du manque, l’érotomane projette la certitude de l’amour de l’objet. Mais de cette « certitude », de cet « amour », ne se ferait-elle pas ainsi la « cause » ? Cela nous indiquerait peut-être le point où se croisent pour diverger perversion et psychose.

Croisement, car cette exigence propre au Postulat (exigence d’un signe visible qui se superpose à un silence dans le discours de l’objet premier) comme cette autre exigence de la présence du fétiche (en tant que signe visible qui se superpose à un vide dans le visible de l’image de l’objet premier) nous renvoient à ce que je pense être le propre du registre passionnel dans son ensemble, soit l’exigence d’un « ne-pas-à-manquer ».

Divergence, car là où le pervers instaure le fétiche (au sens propre comme dans ses multiples et fluctuants équivalents) comme « cause », l’érotomane semble « se » faire cause : là où le fétiche vient se faire négation du manque, l’érotomane viendrait alors en prendre la place, elle est ce-qui-ne-peut-manquer comme manque de l’autre, tentative extrême d’une symbolisation impossible de l’objet comme perdu, ce qui renvoie, selon moi, de façon directe au concept de structure psychotique.

Jean Clavreul :

Esquirol, et les aliénistes après lui, l’appelaient « la folie de l’amour chaste ». On ne saurait dire que les cliniciens contemporains soient portés à faire de tels rapprochements entre érotomanie et chasteté, François Perrier citant même, à l’appui de la thèse opposée, l’observation de telle de ses patientes dont la vie sexuelle est fort loin d’être un modèle de tempérance. Les descriptions de Clérambault font, elles, une large place à l’orgueil qui pousserait les érotomanes à élire un personnage de prestige. Il ne semble pas que la dimension de la vanité apparaisse aujourd’hui comme déterminante.

Ce qui ne vieillit pas, c’est l’intérêt qu’on peut porter à cet état passionnel, trop proche des méconnaissances amoureuses pour qu’on accepte volontiers d’en faire une psychose, mais trop évidemment marqué du sceau de l’irrationnel, trop compromettant surtout pour celui qui est l’objet de ladite passion, pour qu’on puisse ignorer que l’érotomanie nous introduit à l’univers de la folie. C’est sans doute en raison de cette position dans la nosologie que l’on est tenté de donner des descriptions cliniques porteuses d’une hypothèse pathogénique (chasteté, orgueil…). L’originalité de l’approche de François Perrier me paraît être dans le déplacement de l’interrogation. C’est « l’homme de Bien » nous dit-il, que l’érotomane interroge, au-delà d’une conviction délirante, qui ne serait aussi assurée de l’existence chez l’Autre d’un désir que parce que ce désir-là est problématique. Sans doute l’homme de bien qui est aussi homme de prestige, et homme vertueux, sinon chaste, cet homme-là fait-il question, car quel est le désir qui le soutient dans son rôle ? C’est en ces termes du moins que j’ai cru comprendre une partie de la trame de l’exposé de François Perrier. Pour ma part, je suis tenté d’ajouter, pour voir, une autre formulation : l’objet élu est sans doute homme de vertu, homme de prestige et homme de bien ; mais pourquoi ne dirions-nous pas qu’il est aussi homme de Savoir ?

C’est Alice qui m’incite à poser cette question, Alice auprès de qui j’étais vraiment fonctionnaire du Bien, puisque j’étais commis à assurer les réveils de ses comas insuliniques. Ceux-ci avaient été prescrits en raison d’un délire paranoïaque typique, délire de jalousie à l’égard de son mari accusé de constituer un harem avec la complicité d’Odette, jeune femme amie du couple. C’était pour fuir l’horreur d’un tel destin qu’Alice s’était réfugiée chez ses parents, qui l’avaient aussitôt conduite en maison de santé. Je ne savais rien d’autre sur Alice au moment des comas insuliniques qui furent d’ailleurs presque aussitôt arrêtés, parce qu’ils déclenchèrent une furonculose grave. C’est au décours de ce traitement avorté qu’Alice découvrit brusquement que son passé était sans importance, son mari et même ses enfants devenus « fantomatiques » (le mot est d’elle) depuis le jour où elle avait découvert que le médecin qui la soignait était passionnément épris d’elle.

Une telle situation est fort embarrassante pour celui qui en est l’objet, mais la situation était ici assez particulière en raison du fait que j’ignorais pratiquement tout de cette malade. J’étais donc habité d’un certain désir, mais c’était le désir d’en savoir plus long, car j’étais aussi perplexe sur la signification de l’érotomanie survenue brusquement, que sur celle de la non moins brusque disparition du climat passionnel qui sous-tendait le délire de jalousie. À vrai dire, la conviction délirante persistait, intacte, mais Alice disait s’en désintéresser totalement du moment que s’offrait à elle une issue pour son avenir. J’ajouterai que mon intérêt pour cette histoire se trouvait encore attisé du fait que ceci avait lieu pendant l’année où Lacan faisait son séminaire sur le Président Schreber.

Ce n’est pas le lieu de donner ici le compte rendu de ce qui, pour n’avoir duré que deux mois, doit cependant être considéré comme un véritable travail analytique aboutissant notamment à une excellente approche de la structure et à la disparition totale des thèmes délirants. Il apparut notamment que le délire de jalousie s’originait dans la découverte faite par Alice d’un carnet intime de son mari d’où se dégageait que les idéaux féminins de celui-ci désignaient un certain type bien particulier de femmes, différent d’Alice, et qui désignait à s’y méprendre le personnage d’Odette. Que cet idéal féminin, décrit dans le fameux carnet, soit très proche de celui d’Alice, c’est bien certain, et ceci débouche sur une homosexualité presque évidente. Ce qui ne suffit pas à rendre compte du processus proprement psychotique, caractérisé ici par une capture de la position imaginaire (en réponse à la capture du carnet) à la suite d’une lecture apparemment fortuite, puisque Alice, à ma question, niait avoir été jalouse avant cette date, et avoir été amenée, de ce fait, à fouiller dans les affaires du mari. Un tel récit est riche de significations multiples, puisqu’il montre l’inaptitude d’Alice à reconnaître sa position subjective de jalouse, mais plus encore son incapacité à ébaucher une interprétation d’un texte où tout autre qu’elle-même aurait été au moins intrigué par une telle confidence faite à un papier qui n’avait évidemment pas de destinataire, et dont l’auteur par conséquent devait dès le départ être soupçonné d’avoir à l’égard de sa déclaration la réserve, la distance qu’il est habituel d’avoir à l’égard de ses phantasmes.

Le « C’était écrit », que me répétait Alice, substituait l’absolu d’un texte oraculeux à la fragilité de sa découverte. Le « Je » du carnet se trouvait réduit à un énoncé désignant le personnage du mari ; mais pas d’interrogation sur le « Je » de l’énonciation, pas de « Qui parle ? ». Cette élision, ou mieux cette forclusion du Sujet prend tout son sens en ce que sa fonction, ici, est de conjuguer le verbe aimer. De l’amour éprouvé à sa déclaration, il y a un pas, souvent considérable, parfois infranchissable. Pas où le Sujet perçoit, à son hésitation, qu’il a l’Autre à affronter. C’est d’avoir franchi (ou fait franchir à son mari) ce pas sans s’en apercevoir, qui caractérise la bascule d’Alice dans le délire.

Les deux délires d’Alice (de jalousie, puis érotomaniaque) ont ceci de commun que n’y est pas repérée l’absence du « Je » qui, en se déclarant comme aimant, vise non pas à informer l’objet de ses rêves, mais à l’inclure dans son phantasme, à le séduire. Il y a, si l’on peut dire, une sorte de noyau érotomaniaque dans le premier délire d’Alice (à ceci près que c’était Odette qui en était l’objet), le thème délirant s’ordonnant entièrement autour de ce « Savoir » sur l’amour qui échappe à toute interrogation critique. Ici, je donne donc au mot « érotomaniaque » un autre sens que celui de la pure clinique, à seule fin d’indiquer ce qui, à mon sens, caractérise l’érotomanie : un savoir sur l’amour de l’Autre qui méconnaît la nécessaire reprise subjective de l’amour par l’aimant, le marquant ainsi de la barre duImage4

Que la passion de l’érotomane interroge « l’homme de Bien », l’histoire d’Alice est bien là pour le prouver et cette question ne pouvait manquer d’apparaître au cours des séances où elle en vint à me citer ce que Brasillach fait dire à Daniel dans le Marchand d’oiseaux : « J’ai toujours pensé que la philanthropie est une des formes les moins voluptueuses, mais les plus virulentes du sadisme. »

Est-ce parce que je ne suis pas assez sadique pour être un homme de Bien ? Toujours est-il qu’Alice fut tout autant amenée à parler de ce qu’elle savait que de ce qu’elle aimait, et, en débusquant ses identifications viriles (à ses frères essentiellement), elle découvrit avant tout l’incertitude de positions subjectives – les siennes et celles des autres –, son savoir sur l’Autre débutant ici par l’acquisition d’un « non savoir ».

Je crois donc qu’on peut utilement observer que celui qui a été élu par l’érotomane (prêtre, médecin, magistrat, célébrité littéraire, artistique ou autre) est aussi l’homme d’un certain Savoir, ou plutôt d’un prétendu Savoir sur les passions humaines. Mais c’est sans doute au lieu où « désir » et « savoir » se rejoignent que se trouve une des articulations les plus significatives de l’érotomanie et, au-delà, de toutes les psychoses. Ne devrait-on pas interroger à ce sujet les spécialistes contemporains de l’érotisme, eux qui ont justement accordé une telle place au « non savoir » ?

Réponse de François Perrier :

Ce que rappellent d’abord nos collègues, c’est que l’érotomanie est une psychose. Faut-il en déduire que cette vérité n’apparaît pas articulée dans l’exposé soumis à leur examen ? S’il en est ainsi, qu’on sache alors qu’une de nos intentions a dépassé son but ; elle était de faire passer dans le texte ce sentiment qu’on a avec les érotomanes d’être toujours sur une crête, entre psychose confirmée et déséquilibre passionnel.

Psychose, structure psychotique, ce sont là de ces termes forts qui sous-entendent généralement un verdict ; celui du non-réparable, du forclos.

Or, dans notre expérience, au temps même de la vindication-désespoir, l’insistance passionnelle de l’érotomane, aussi aberrante qu’elle apparaisse pour la raison de l’autre, ne vient pas parler dans la tessiture bien repérable de l’assertion délirante. Ce qui ne veut pas dire que l’érotomanie n’est pas une psychose. Elle est, à notre avis, témoignage d’un processus psychotique a minima, sans les effondrements ravageants du moment fécond, sans les restaurations vésaniques de la paranoïdie, sans les systématisations en réseau de la paranoïa. Cela ne tient-il pas à la vigoureuse aptitude des sujets érotomanes à l’état passionnel ?

C’est ici qu’en réponse à Valabrega nous voulons souligner la différence d’usage entre le substantif passion et l’adjectif passionnel. Le premier mot, de par sa longue histoire philosophique et psychologique, peut nous faire risquer les régressions conceptuelles contre lesquelles on nous met justement en garde. L’adjectif, en revanche, comme terme de séméiologie, doit retenir notre attention d’analyste.

L’éruption d’une réaction passionnelle n’est pas en soi signe de position psychotique. Mais qu’un sujet, psychotique latent, puisse en être le siège, cela peut prendre alors valeur particulière pour délimiter un champ frontière.

L’exigence passionnelle, pour autant, disions-nous, qu’elle « maintient le sujet désirant en un destin d’échec, mais le maintient comme tel », n’est pas à la portée de tous. Sans doute, qu’un événement cruel touche injustement quelqu’un au plus précieux de lui-même, cette réaction surgira : qu’on arrache un petit enfant à sa mère, on fera de celle-ci, comme le savent les proverbes, une tigresse. Mais le plus souvent, c’est la différence entre la bénignité de l’intervention et le hors mesure de la réaction qui démontre une aptitude particulière à l’extrémisme. Qu’on tente d’ébranler les convictions militantes d’un idéologue, qu’on défie le narcissisme phallique d’un homosexuel ou d’une femme secrètement frigide, on verra la haine boursoufler en un masque ce qui était expression d’amitié ou d’amour ; on entendra hurler, glapir l’indomptable, l’inintimidable des causes désespérées.

Ceci est du même registre que le passage à l’acte (différencié de « l’acting out »), cette flèche aveugle et pourtant précise qui, décochée contre l’inacceptable du véridique venu d’ailleurs, atteint cet autre téméraire qui s’est trouvé partie trop prenante, trop solide ou trop insistante dans une question qui n’était pas sienne.

Remercions ici Rosolato de son paragraphe sur l’homme de Bien. Celui-ci, étoile fixe de son propre système, peut sans doute, à son insu, assumer cette forme de transgression qui crée l’insupportable en l’autre. Axe d’une ascèse, dépositaire d’une théorie ou d’une éthique, il peut être l’homme de Savoir dont parle Clavreul, celui qui s’impose à cette place où se rejoignent pour se confondre le désir et la loi. Sa position pourra alors déclencher le S.O.S. passionnel, si elle se démontre fascinante pour un sujet fragile ; comme le signale Aulagnier de ceux qui se font cause perdue… ou perdante.

Un sujet n’accède à lui-même que par une défaite de la conscience thétique de soi. Lorsque cette défaite ne vient pas, entre autres, comme équivalence possible de la jouissance, le plaisir sexuel, écran narcissique tendu comme un vélum, n’est que tunique de Nessus pour la haine.

Il faudrait pour démontrer ceci une meilleure théorie de la sublimation. Nous ne renonçons pas au projet de l’articuler une autre fois.

Voulant en terminer sur cette notion de processus psychotique a minima, nous trouverons un appui dans la très juste remarque de Rosolato sur l’effet inducteur des moyens de transmission pour l’éclosion de l’érotomanie. Le son de la voix, la sonnerie du téléphone, la musique, nous sont apparus plusieurs fois comme des supports élestifs pour la certitude érotomaniaque.

Là où l’halluciné dirait « Ça me parle », l’amoureuse nous dira « ça me chante, et ça suffît à mon bonheur ». Pour fonder l’au-delà inarticulable du discours de l’autre, comme exigible repère d’altérité, l’érotomane trouve ici une étonnante économie de moyen. « Ça ne lui dit rien, mais ça lui va droit au cœur »… Et en quelque sorte, elle n’en demande pas plus ; il ne lui en faut pas davantage pour vivre.


47 Jacques Lacan, Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine, Écrits, Éd. du Seuil, 1966, p. 733.

48 J. Kestemberg, À propos de la relation érotomaniaque, Revue Fr. de Psy., 1962, t. 26, n° 5.

49 F. Perrier, Conférence au Groupe d’Études de Marseille, i960, inédit.

50 J. Fretet, Les causes affectives de l’érotomanie, principalement chez l’homme, Alcan, 1937.

51 G. Clérambault, Œuvre psychiatrique, t. I, P. U. F., 1942.

52 G. Clérambault, op. cit.

53 Fretet, op. cit.

54 Op. cit.

55 Jacques Lacan, Écrits, p. 816.

56 F. Perrier, La psychanalyse comme idéologie entre le psychotique et son thérapeute, Conférence à l’Évolution psychiatrique, novembre 1965, à paraître in Évol. psy ch.

57 Un être n’étant pas un étron, il faut donner à ce dernier terme la noblesse scientifique de la désinence neutre qui va si bien aux particules de la cosmogonie physicienne (électron, neutron, proton, méson, etc.) pour comprendre que c’est en langage grec scientifisé, que l’hypocondriaque dans sa colique, a besoin d’expulser son Ετρον.

58 Michel Carrouges, Les Machines célibataires, Arcanes, 1954.