Chapitre VI. À propos de la paranoïa : scène primitive et théorie délirante primaire

À l’horizon de la potentialité paranoïaque se dresse le délire tel qu’il se manifeste au regard et à l’écoute des autres. Ces considérations sur la paranoïa, qui terminent ce livre, vont nous permettre de prolonger notre réflexion sur le rôle de la réalité historique, et sur son action dans la mise-en-sens que va privilégier la théorie délirante primaire. Il ne s’agit pas de proposer une théorie de la paranoïa, mais de montrer de quelle manière une « haine perçue » marque le destin de ces sujets et devient le pivot autour duquel s’élabore leur théorie sur l’origine. Haine qui, telle une sorcière, se penche sur leur berceau dès leur entrée en ce monde : le reste de leur existence ne sera qu’une lutte à armes inégales contre ce maléfice qui les persécute inexorablement.

Nous nous bornerons dans ce chapitre à isoler les caractères marquant l’organisation familiale que le sujet rencontre et le discours qu’il entend : c’est cette organisation qui fait de l’espace où advient le Je l’espace où pourra advenir la paranoïa. Nous n’irons pas plus loin : paranoïa et schizophrénie, comme la psychose dans sa totalité, n’offrent aucun raccourci à la démarche théorique, le « résumé » dans ces cas, ou bien se réduit à la répétition monotone de quelques slogans théoriques de tous connus, ou bien se révèle impossible.

Au moment où l’on passe dans le manifeste de la psy-choseV'ôn rencontre la même question : qu’est-ce qui a transformé les conditions nécessaires en conditions suffisantes pour que la potentialité psychotique s’actualise dans le bruit et la fureur, seraient-ils le bruit et la fureur d’un silence qui peut être encore plus effrayant ? L’excès d’une de ces conditions déjà en elle-même excessive ? Le moment temporel où il s’est opéré ? À ces questions nous n’avons pas de réponse satisfaisante. Ce que nous avons dit sur la nécessaire présence d’un référent sur la scène du réel et sur ce qui advient si le sujet s’en trouve dépossédé nous semble offrir une explication sur la « cause déclenchante », mais certainement pas l’explication exhaustive. Nous renonçons à répondre en attendant que ce que nous apprend le discours psychotique permette un jour d’en savoir un peu plus.

1. Le phantasme de scène primitive et les théories sexuelles infantiles

Nous allons revenir pour un moment sur ces « pensées sexuelles primaires » ou ces « théories sexuelles infantiles » que tout sujet a partagées. « Pensées » grâce auxquelles le Je de l’enfant se donne une première réponse sur le lieu où a pris origine son corps, sur le désir de ce « lieu » à l’égard de ce même corps, sur le plaisir ou le déplaisir qu’a pu éprouver ce corps de l’Autre au moment où il a donné origine au vôtre, et sur les raisons rendant compte de cet éprouvé. Toute théorie sexuelle infantile est une théorie sur la naissance, qui, en répondant à la question sur l’origine du corps, vient de fait répondre à la question des origines en construisant ce que nous avons déjà analysé sous le terme de cause originaire. Etait restée dans l’ombre la relation de cette mise-en-sens des origines avec la mise-en-scène de ces mêmes origines : mise-en-scène, ou phantasme, dans laquelle la relation présente entre les éléments qui occupent la scène vient figurer, au sens littéral du terme, ce que la « pensée sexuelle infantile » a la tâche de rendre dicible. Scène primitive et pensée sexuelle infantile sont les deux productions psychiques par lesquelles processus primaire et processus secondaire répondent à une question sur l’origine qui ne peut ni être réduite au silence, ni rester en plan. Les remodelages que subit ce phantasme au cours de l’évolution psychique sont concomitants avec les modifications successives que le Je pourra ou non apporter à sa théorie infantile sur son origine et sur les origines. Scénique et dicible suivent, pendant un certain temps, un parcours parallèle : les représentations scéniques de l’origine montrent de quelle manière ce qui est mis en scène va se remodeler afin de devenir apte à une figuration, dans laquelle puisse avoir place ce que nous appellerons ici la « théorie infantile sur l’Œdipe ».

Le remodelage du phantasme ne dépassera jamais ce stade, rien n’assure qu’il puisse l’atteindre. Il est évident que cette figuration continuera à respecter la double exigence imposée par le processus primaire : être conforme à son postulat, relier aux images de mots des images de choses de manière à permettre que tout représenté soit aussi représentation de l’image que la psyché se forge du corps propre. Nous avons parlé de remodelage, peut-être aurait-il mieux valu parler de figurations successives. En effet, la possibilité pour la psyché de mettre en forme une figuration du désir apte à représenter la problématique œdipienne n’annule jamais, pour autant, les figurations qui l’ont précédée : néanmoins elles pourront, à partir de ce moment, rester dans l’ombre et laisser occuper l’avant de la scène par la figuration la plus conforme à ce qu’éprouve effectivement dans l’actuel le sujet phantasmant.

On voit que le phantasme « œdipien » présuppose une théorie « œdipienne » : aucun des deux n’est là d’emblée, ils sont les conséquences de l’élaboration qu’imposent à la psyché les éléments qui viennent l’informer des « qualités » propres aux objets, qualités qu’elle devra prendre en considération dans sa représentation du désir de ceux qui se meuvent sur la scène du hors-soi et de la relation qui la relie à eux. Cette interaction entre scénique et dicible, entre phantasme de scène primitive et théorie sexuelle infantile est la manifestation d’une loi plus fondamentale : l’accès à l’image unifiée du corps va de pair avec l’accès à une image unifiée du langage. Loi dont on peut mieux rendre compte si on analyse la relation présente entre l’image du corps et le discours qui parle le corps. On constate alors que l’investissement par la psyché de l’appellation que le discours lui donne d’une partie et d’une fonction du corps est un facteur décisif dans la place qui sera donnée à cette partie et à cette fonction dans l’image du corps, image par laquelle la psyché se représente l’espace habité par le Je et aussi le Je qui l’habite. Ce que nous venons de dire concerne des universaux du fonctionnement psychique ; nous en avons longuement parlé dans notre première partie. Avant d’aborder la figuration que la paranoïa va imposer à sa représentation de la scène primitive, il nous paraît important de souligner pourquoi ce phantasme, chez tout sujet, vient répondre à un discours sur le corps énoncé par le porte-parole, et la fonction que joue, dans ce discours, la présence ou l’absence de plaisir.

Le corps parlé

et le plaisir de celle qui le parle

Nous avons à différentes reprises insisté sur la tâche qui incombe au langage : permettre au Je d’avoir connaissance des forces à l’œuvre dans son espace. Connaissance qui ne devient objet de sa quête que si elle promet au Je une prime de plaisir, pouvoir « penser » le terme « plaisir », vouloir le « penser », implique que cette action soit en elle-même source de plaisir. « Parler sans plaisir » s’accompagne, dans Yhic et nunc du dit, d’un « penser sans plaisir » qui contredit la vérité du « dit » chaque fois que ce dernier prétend « parler » un plaisir du Je. Il en résultera, si cette contradiction est constante ou trop fréquente.

que le discours devient le lieu où aucun énoncé sur le plaisir ne peut prétendre à un attribut de vérité ; dès lors il risque fort de devenir le lieu où aucune vérité n’est plus attendue. À propos du langage fondamental nous avons vu ce qui peut, dès lors, en résulter.

Nous voudrions ici mieux cerner l’action du porte-parole quand il vient nommer à l’enfant son corps, ses fonctions, ses productions, et les conséquences de cette nomination sur la mise-en-scène d’un phantasme qui est, par définition, mise-en-scène de la relation du sujet au désir et au plaisir.

Parmi les nominations que le porte-parole a la tâche de faire connaître vont jouir d’un investissement privilégié celles qui se réfèrent aux fonctions et aux zones source d’un plaisir érogène : la nomination des zones érogènes et l’appropriation de cette nomination comportent et doivent comporter une parole « érogène », parole qui ne peut être telle que si elle est source et promesse de plaisir. Que le porte-parole nomme les parties du corps et les « parties » par des néologismes, des périphrases ou par leur nom canonique, la voix qui nomme témoigne inévitablement à l’écoutant du plaisir, du déplaisir, ou de l’indifférence qu’elle éprouve à « parler » ces fonctions, ces organes, ces parties. L’enfant, conjointement à l’appellation, reçoit un message sur l’émoi que le nommé et sa fonction « causent » à la mère. Peu importe qu’on appelle le sexe du petit garçon le « zizi », la « petite bête » ou le « pénis », le choix étant rarement du reste non significatif ; l’essentiel est que la voix puisse témoigner qu’elle éprouve du plaisir à reconnaître son existence et à la faire connaître à l’enfant. Ce que la zone sexuelle exemplifie reste vrai, même si plus voilé, pour l’ensemble des énoncés parlant les parties-fonctions du corps. Ce plaisir dont devrait témoigner la nomination énoncée par le porte-parole a un rôle essentiel dans l’effet irradiant et totalisant que nous avons rencontré dans l’analyse du plaisir pulsionnel et dont nous avons souligné l’importance. Mais, pour que cet effet se produise, il faut que soit préservée la conviction que le plaisir maternel concerne l’ensemble des fonctions partielles et de leur production, y compris la fonction pensante. Faute de quoi il faudrait réussir à voir sans penser qu’on voit, en niant qu’on entend ou qu’on touche : le plaisir de voir qui s’accompagnerait de la crainte d’être découvert écoutant et pensant aura vite fait de disparaître80. À cela s’ajoute une autre exigence : l’intégration des plaisirs érogènes nécessaire à la mise en place d’une image unifiée du corps s’accompagne de l’appropriation par l’enfant de la série des énoncés nommant les différentes parties et fonctions de son corps. Nous avons dit que cette série doit offrir d’emblée, même si cela n’est découvert par la psyché que par étapes, une signification unifiante, un sens qui intègre le partiel sous l’égide d’un tout, qui anticipe la présence d’un projet du Je chez l’enfant.

C’est donc par ce que l’enfant entend dans le discours maternel parlant son corps, que va se faire l’accès à une image unifiée de celui-ci. Cette unification de l’image du corps a comme conséquence la possibilité d’intégrer les plaisirs partiels pour les mettre au service de ce but « unifié » qu’on appelle la jouissance. Jouissance d’un corps unifié qui devra se substituer au plaisir d’une zone érogène : promesse d’un plaisir différé qui permet, après coup, de donner un sens nouveau aux épreuves subies, à l’attente acceptée, au déplaisir plus fréquent que le plaisir. Expérience future d’une possibilité du corps et d’un pouvoir du Je qui doivent rester ces lieux où la jouissance est possible. À ce prix seulement le discours peut à son tour se poser comme un lieu où la vérité est possible : les renoncements que le porte-parole et la loi du père ont exigés, les promesses qu’ils ont faites, les projets qu’ils ont induits ne peuvent être acceptables que tant que d’une manière, fût-elle ponctuelle et fugitive, s’offre au Je la preuve qu’ils ne mentaient pas, que le plaisir différé qu’ils promettaient n’était pas un leurre par lequel on le trompait.

C’est pourquoi si dans le « corps parlé » vient à manquer une parole nommant une fonction et une zone érogène, et aussi bien, si cette parole existe mais refuse de reconnaître qu’elle est pour l’enfant, et pour le porte-parole, source de plaisir, cette fonction et ce plaisir risquent de manquer dans le corps tout court. Nommer le bras c’est posséder, bien sûr, l’idée d’un membre qui continue une épaule et se prolonge par une main, mais aussi savoir que celle-ci est siège de la préhension et que la signification essentielle de la préhensibilité, signification qui fraye sa voie à tout ce qu’on découvrira et qu’on posera dans la catégorie du prendre, du faire, du lâcher prise ou du geste d’adieu, se trouve dans la découverte première du pouvoir de la main de toucher un sein, de prendre la main de l’Autre, de caresser un visage et de « connaître » que ces actions sont source de plaisir pour le corps de l’Autre. Pour qu’il y ait une image du corps structurante et structurée, il faut que le porte-parole, qui nomme ce que le pouvoir sensoriel découvre, accompagne cette nomination d’un signe qui témoigne du plaisir qu’il éprouve à reconnaître ce que les fonctions partielles de l’enfant produisent. Le plaisir maternel à nommer le corps et à en donner une connaissance à l’enfant est une condition nécessaire pour que l’enfant conçoive son corps comme un espace unifié et pour que, dans un deuxième temps, les plaisirs partiels puissent se réduire à des préliminaires au service de la jouissance.

Si la jouissance sexuelle est une expérience qui fait défaut à l’enfant, encore faut-il que le plaisir dont la mère peut faire preuve dans sa relation au père montre qu’il est d’une autre « qualité », qu’il ne peut se réduire au plaisir de voir, d’entendre, de dire, qu’il comporte un « en-plus » énigmatique mais dont on assure que le futur donnera la connaissance. Pour que cette promesse soit entendue, et pour que l’enfant se l’approprie comme but futur de sa propre quête de plaisir, il faut qu’elle puisse lui apparaître comme l’expérience d’un corps et non pas comme l’expérience d’une zone de ce corps. Nous avons jusqu’ici insisté sur la représentation phantasmatique que le sujet se donne de lui-même et de sa relation au plaisir, à travers sa présentation de l’image du corps : il est évident que la possibilité de figurer une image unifiée du corps propre et une représentation intégrante des plaisirs partiels est une condition nécessaire pour que la psyché puisse se représenter une image unifiée du corps de l’Autre et une image intégrante de ce qui peut être pour ce corps source de jouissance.

Le phantasme de scène primitive dans la psychose montre ce qui arrive quand le sujet ne peut avoir accès à cette image unifiée et quand tout phantasme de plaisir ne peut mettre en scène que des corps fragmentés, avec, comme conséquence, le risque de faire du « désir de fragmentation » la cause toute-puissante du plaisir que l’Autre peut éprouver. Le phantasme de la scène primitive ne fait qu’exemplifier les caractères que partageront, dans le registre de la psychose, toutes les phantasmatisations d’un désir dont un corps est l’objet : des parties de corps se cherchant et se rejetant mutuellement, c’est à ce stade que se sont arrêtés aussi bien le remodelage de la scène que l’élaboration des énoncés parlant les plaisirs du corps. Avant d’analyser les raisons de cet arrêt, nous allons considérer les conditions nécessaires à ce que s’élaborent les successives figurations du phantasme.

2. Les conditions nécessaires à la réélaboration phantasmatique

Nous avons montré que le passage du couple complémentaire au couple primaire est coextensif à la reconnaissance par la psyché d’un hors-soi, constat auquel aucun sujet, passé le stade de Yinfans, n’échappe. Hors-soi qui implique la reconnaissance du corps de la mère, séparé du sien propre, possesseur d’un « sein » qui commence par être le représentant de tout objet de plaisir. Cette première figuration du hors-soi se présentera de manière identique chez tout sujet ; c’est pourquoi dire que le schizophrène ne reconnaît pas la séparation entre son corps et le corps maternel n’est pas exact. Le schizophrène sait l’existence d’un hors-soi, ce qu’il peut ne plus « savoir » concerne l’autonomie d’un « soi ». Qu’un désir hétérogène existe et annule son propre désir, qu’un

Autre décide en toute souveraineté de l’ordre du monde et des lois selon lesquelles devrait fonctionner sa propre psyché, sont pour lui des affirmations qui ont l’attribut de la certitude. Ce qu’il ne peut poser, en quelque lieu ou temps imaginable, c’est un lui-même qui pourrait continuer à être tout en se montrant différent de la forme et de la parole qu’on lui impose. Il ne peut se percevoir que comme une marionnette dont un autre tire les ficelles, ou comme un « en-plus », un « surcroît de chair » qui accepte de s’offrir à un auti'e corps, de devenir la preuve que la terre mère possède des colonies, qu’en ces terres étrangères sa loi, sa langue, ses institutions sont seules reconnues. Dans sa phantasmatisation il est évident que le schizophrène peut aussi se projeter à la place de cet Autre, c’est lui alors qui prend la place de la terre mère et l’Autre celle des colonies ; mais dans le premier cas comme dans le second, la terre mère et les colonies ne sont pas une seule et unique chose. Le phantasme de fusion, ou dit tel, est ce par quoi s’exprime le désir d’une chute des frontières, le désir d’une terre universelle qui ne permettrait plus de distinguer l’Etat colonisateur et l’Etat colonisé : mais ce phantasme est un « moment de rêve » que le schizophrène, comme tout un chacun, peut s’accorder. Si on cherche à définir, non plus le rêve du schizophrène (on n’y retrouvera pas de différence sensible avec le nôtre) mais le phantasme qui met en scène pour son regard le monde tel qu’il lui apparaît, loin de rencontrer un monde fusionnel, ce qui surgit c’est l’image d’un monde divisé par une lutte sanglante, lutte d’autant plus désespérée et désespérante que le vainqueur est depuis toujours et pour toujours connu.

Le schizophrène, comme tout sujet, a fait la rencontre d’un hors-soi sous l’égide du désir de l’Autre. Le premier occupant de ce hors-soi a été pour lui aussi le sein, moment de coïncidence entre l’espace du monde et l’espace maternel, qui projette sur le désir de cet occupant ce pouvoir d’engendrer le tout que l’originaire pictogra-phiait par un auto-engendrement.

Dès ce moment se trouve projeté à l’extérieur du metteur en scène un écran sur lequel se déroulent les images d’un film qui lui apparaissent conformes à ce qui se joue sur la scène du réel : il ne sait pas qu’elles ne sont que le résultat de l’angle de projection qu’il a lui-même choisi. Dans la présentation du générique le regardant découvre d’abord une seule vedette, une prima donna – imago de la femme primaire – aux côtés de laquelle se meuvent des figurants dont il ne connaît pas le nom et qui ne semblent avoir d’autres fonctions que de se prêter à ce que la vedette veut imposer, faire, dire, refuser.

La première scène vient donc figurer chez tout sujet la relation que l’imago maternelle entretient avec les objets de son plaisir : le terme objet étant ici à prendre dans le sens du langage commun, de chose, de fragment inanimé, d’instrument au service de celui qui s’en sert.

Cette relation entre la mère et tout ce qui apparaît comme source ou instrument de plaisir (le sein, sa propre bouche pour le sein, la présence d’un autre sans sein, Tailleurs d’elle-même) sera figurée par un phantasme dans lequel est attribué au seul désir maternel le pouvoir de prendre en soi ou de rejeter hors-soi tout objet présent dans l’espace. Ce dont il faut se souvenir c’est que normalement il devrait y avoir dans la psyché balancement entre deux figurations : celle où la relation présente entre la mère et l’objet, et puis entre la mère et le père, témoigne d’un plaisir partagé par les deux entités en présence, et celle où la relation met en scène le désir de rejet de la mère et le « déplaisir » qui en résulte pour le « rejeté ».

Ce qui est vrai pour cette première phantasmatisation du tout-pouvoir du désir de la mère vaut pour la représentation de la scène primitive une fois que la présence du père est reconnue : pour qu’une double représentation de la relation du couple existe, et pour qu’elle opère dans deux directions également nécessaires, encore faut-il que le rapport existant entre ce couple soit, non seulement perçu, mais aussi perçu comme une action qui peut leur faire plaisir, même si elle est à d’autres moments source de déplaisir. Ce n’est qu’à ce prix que celui qui contemple la scène peut conjointement reconnaître qu’existe un couple relié par un rapport privilégié et que ce vu peut devenir pour lui source de plaisir. S’il est vrai que la relation de rejet qu’il peut phantasmer présente entre les deux éléments du couple est une projection de son propre déplaisir de reconnaître qu’il y a couple et de son désir que l’un rejette l’autre, il est tout aussi vrai que si ce qui apparaît sur la scène du réel est toujours accompagné d’un signe qui démontre qu’il est source de déplaisir pour les acteurs, le regard, contemplant cette relation, peut difficilement faire du vu une source de plaisir. Le pouvoir projectif n’est pas illimité, l’excès de réalité, l’excès de démenti, comme la permanence d’un même et seul signe se frayent leur voie dans le primaire lui-même et y laissent leur marque. Le regardant commence par se phantasmer comme effet d’une cause projetée sur le désir de l’Autre, prototype des figurations que forge le processus primaire de ce qui est à l’origine de son plaisir ou de son déplaisir, et donc de ce qui est cause originaire et origine de lui-même. Cette première phantasmatisation, qui est un universel de la structure psychique, va subir un premier remodelage au moment où le regard perçoit celui qui occupe Tailleurs de l’espace maternel. Nou6 avons vu que c’est dans cet ailleurs, et à partir de cet ailleurs, que surgissent les attributs paternels : dans un premier moment et généralement pendant une courte phase, il concevra ces « attributs » comme des « figurants » qui n’ont d’autres fonctions que de permettre à la vedette de tenir son rôle, de jouer des scènes qu’elle a été seule à choisir. Si le père apparaît d’emblée comme preuve de l’existence d’un ailleurs maternel, cet ailleurs reste sous la dépendance du désir de la mère. La brièveté de la durée que cette phase devrait normalement avoir dépend des signes de dépendance que le désir maternel pourra ou non manifester. Son attente pour une présence qui n’est pas celle de l’enfant, son plaisir d’écouter ou de regarder le visage d’un tiers, sa tristesse lors d’une absence alors que soi-même on est pourtant là, tous ces signes d’un plaisir et d’un déplaisir qui ne vous concernent plus et sur lesquels on ne peut rien, font que le regard du sujet se déplace, cherche le lieu de cette

cause hétérogène et inconnue et découvre que « l’Autre-sans-sein », auquel on doit déjà des expériences de plaisir et de déplaisir, est partie prenante et a un pouvoir dans l’éprouvé maternel. Il faut, ici encore, insister sur un même constat : pour que cette « cause tierce » soit acceptable et acceptée, encore faut-il que sa découverte soit, tour à tour, source de plaisir et de déplaisir, et non pas seulement de déplaisir. Le déplaisir inévitable que procure l’existence d’un tiers, désirant et désiré par la mère, d’un tiers qui lui offre un plaisir dont on est exclu, doit être compensé par le plaisir d’un regard qui en contemplant leur rencontre, leur coprésence, et leur investissement réciproque, contemple, ce faisant, une situation dans laquelle le plaisir règne, dans laquelle s’unir fait plaisir, un « vu » qui s’offre au regard, l’autorise à voir et à en éprouver du plaisir. Pourra ainsi s’opérer une translation sur la cause de l’origine : si l’éprouvé du plaisir maternel exige l’éprouvé du plaisir paternel, si c’est de leur plaisir qu’ils sont chacun désirant ; dès lors le sujet pourra se représenter comme effet de ce double désir, et donc de la réalisation du plaisir parental. Double origine qui, en médiatisant et en relativisant le tout-pouvoir imputé au désir de l’Autre, permettra que le phantasme de la scène primitive puisse se remodeler pour devenir ce par quoi, et dans quoi, se figurera une relation sujet-désir forgée par la problématique œdipienne, par la connaissance de la différence des sexes et par la primauté accordée à la zone génitale dans la hiérarchie du plaisir. Dès lors, ce dernier modèle, en occupant le devant de la scène, repoussera dans l’ombre ses prédécesseurs, aidé en cela par sa proximité temporelle, mais aussi textuelle, avec un processus secondaire qui reconnaît en lui du familier, auquel il peut accorder un droit de cité sans prendre de risques trop graves. Ce résumé des figurations successives du phantasme de la scène primitive montre quelles conditions elles exigent : 81

6e figurer comme un espace dont la rencontre rend possibles déplaisir et plaisir ;

2 I pouvoir se figurer que celle qui commence par occuper

la totalité de la scène permet que cette contemplation soit source de plaisir, que soit montré qu’elle désire que « cela » fasse plaisir ;

3 I la rencontre avec un ailleurs, dont les attributs qu’on

lui impute viendront témoigner de l’existence d’un père et d’un désir non soumis au pouvoir de juridiction maternelle ;

4 I contempler dans ce père celui qui désire le plaisir de

la mère et celui qui le cause, et dans le plaisir maternel ce qui trouve sa source dans ce désir qu’elle désire ;

5 I pouvoir figurer la relation du couple comme une ren

contre qui peut leur faire plaisir, figuration qui sera responsable du plaisir éprouvé par celui qui ignore qu’il en est le metteur en scène.

C’est à partir de cette figuration du couple, comme source et lieu de plaisir, que va se remodeler la représentation que se donnait la psyché de sa propre origine : un double désir et un plaisir partagé viennent en donner une nouvelle représentation.

On constate que le passage d’une figuration à l’autre a comme condition que la nouvelle permette la représentation d’un plaisir, éprouvé par ceux qui occupent la scène, qui puisse être pour le phantasmant cause d’un plaisir qu’il partage. Condition nécessaire pour que le déplaisir résultant de la rencontre avec la séparation, le hors-soi, l’hétérogénéité des désirs – déplaisir inévitable car il implique toujours le renoncement à une première figuration et à un premier modèle de la relation soi-monde – n’aboutisse pas à une rupture entre le regard et le vu, entre l’activité de phantasmatisation et ce qui à partir de la réalité revient inévitablement comme preuve d’une non-conformité au phantasme.

Quand cette condition n’est pas respectée on assistera à la persistance d’un phantasme de la scène primitive, et d’une phantasmatisation de la réalisation du désir, qui dévoilera la fonction que la psyché accorde à cet « ailleurs » de l’espace maternel. La construction qu’opère le schizophrène montre que les attributs lui prouvant l’existence de cet ailleurs n’ont pas dépassé la fonction de « figurants » : la prima donna continue à occuper le devant de la scène, à dicter les rôles. Toute relation de désir sera mise-en-scène comme une relation entre l’agent du rejet absolu, ou l’agent de l’avalement, de la prise-en-soi, et des fragments de corps, des fragments de choses, des instruments qu’il aimante vers lui ou qu’il rejette selon son bon plaisir. Le regard spectateur assiste, dans les deux cas, à une action violente qui ignore ce que le fragment » pourrait ou non désirer : lui reste le choix de s’identifier à l’agent ou à la victime de la violence, mais entre les deux se maintiendra un rapport de non-réciprocité, la présence d’un non-désir et d’un déplaisir pour l’un des deux. Il en va autrement pour le paranoïaque.

3. La scène « entendue » et sa mise-en-scène dans la paranoïa82

Nous avons souvent avancé, mi-plaisantant et mi-sérieusement, que la « mère-du-schizophrène » était la seule entité clinique créée par la psychanalyse et dont elle puisse prouver l’exactitude. Il est vrai que dès que l’on rencontre ces mères, dans leur très grande majorité, elles confirment le tableau que nous en avons tracé. Les choses changent quand on a affaire à la mère du paranoïaque : non pas que rien ne puisse s’en dire de généralisable, mais ce qui frappe dès qu’on l’aborde, tout au moins dans l’expérience que nous en avons, est le sentiment de malaise que donne un tableau caractérisé par son ambiguïté. Sentiment fort proche de celui ressenti, selon nous, par l’enfant lui-même : dans ce discours qui raconte sa relation à l’enfant, relation souvent difficile, et qui veut témoigner du courage dont la mère a fait preuve, des sacrifices endurés, tout devrait porter à la compréhension et à la sympathie, et pourtant… « quelque chose » sonne creux et provoque le sentiment d’irritation que l’on a face à un mensonge qu’on ne réussit pas à situer, tout en étant sûr de sa présence. On ne peut dès lors qu’avancer avec une grande prudence quand on essaye de passer du dit à ce qu’il pourrait recouvrir, et quand on tente de trouver des traits précis et partagés par ces mères. À l’inverse à ce flou s’oppose un style de relation entre le couple, qui paraît se répéter fidèlement, et, du côté des pères, la présence très fréquente de traits spécifiques, voire déjà paranoïaques. C’est pourquoi il est plus facile et plus justifié de se référer aux particularités d’une problématique propre au couple que de privilégier une problématique purement maternelle. Qu’il s’agisse de sujets que nous avons eus en analyse ou de sujets avec lesquels nous avons eu de simples entretiens en milieu hospitalier, nous avons constaté une étonnante similitude dans les éléments qui, dans leur histoire, concernent le vécu parental. Avant d’aborder cette histoire, il est utile de dire à quelles questions touchant la problématique délirante nous espérions trouver une réponse au départ de notre recherche. Devant le délire paranoïaque, trois caractères spécifiques nous avaient frappé :

— La nécessité de ne laisser place dans le système à la moindre ouverture, à la plus infime possibilité d’un doute chez l’interlocuteur. Dans cette irrécusabilité de la logique propre au système paranoïaque, une fois le postulat délirant posé, nous avons vu la preuve que, avec raison, le sujet ne peut tolérer la moindre faille dans son système ; une telle faille ouvrirait le passage à une avalanche emportant tout dans un précipice sans fond.

— La place accordée dans leur théorisation du monde au concept de « haine » : concept nodal autour duquel ils feront graviter l’ensemble de leurs sentiments, réactions et actions. Ici encore nous avons eu l’impression d’une nécessité absolue, d’un ciment sans lequel la construction s’effondrerait tel un château de cartes.

— La possibilité de préserver, dans leur discours et dans leur phantasmatisation de la scène primitive, une place à deux représentants du couple, mais à condition qu’entre les deux puisse être mise-en-scène une relation conflictuelle, et souvent une relation de haine. Cette relation nous est vite apparue non réductible à une simple projection mais être la réponse, amplifiée certes, donnée à un entendu et à un vu qui ont rendu la scène, jouée à l’extérieur, apte au phantasme de rejet et non apte au phantasme d’un désir de réunification.

Que le paranoïaque garde une relation privilégiée à la haine n’est pas une découverte ; tout délire d’interprétation, dans le registre de la paranoïa, montre la place accordée à la haine des autres à votre égard : si l’objet persécuteur ne peut vous laisser un moment de répit, ni vous permettre d’en prendre distance, c’est bien parce qu’il ne peut exister que tant qu’il peut exercer contre vous son désir de persécution qui est presque toujours vécu par ces sujets comme un désir de destruction. Ajoutons que, chez le paranoïaque, la raison de la persécution prend un sens bien particulier : on le persécute parce qu’on lui envie un bien qu’il possède (bien matériel, sexuel, idéologique), et on veut l’éliminer parce qu’il représente, de ce fait, un danger réel pour le dessein des autres qui lui imputent un pouvoir néfaste à leur égard. Ce pouvoir le paranoïaque peut le revendiquer, en faire son porte-drapeau et être prêt à se sacrifier pour lui. On retrouvera alors la notion de sacrifice : cependant, ce sacrifice ne vise pas le bonheur mais un ordre et une loi qui seront imposés et non pas offerts.

« Haine de la haine », écrivait Green83 à propos de la relation du paranoïaque à ses objets. Mais avant tout, et surtout, nécessité de la haine et, plus encore, nécessité de rendre la haine intelligible, raisonnable et sensée.

À la question que nous posait la présence constante de ces trois caractères, la clinique nous a apporté une première réponse dès que nous avons prêté une oreille plus attentive à ce qui nous était dit sur la relation du couple parental, attention dont le premier résultat a été de nous faire resouvenir d’autres récits, plus lointains dans le temps, et de constater la parenté présente dans l’ensemble de ces histoires.

Cette relation peut se caractériser par l’intensité et l’érotisation du conflit, et par l’expression manifeste d’une animosité allant parfois jusqu’à la haine qui, dans un certain nombre de cas, s’étendait aux deux nations auxquelles appartenaient les parents. Il serait fastidieux de donner à la file ces récits : nous en résumerons deux qui nous semblent éclairants, même s’ils se réfèrent à des situations extrêmes.

4. Les récits entendus 84

aucune ne veut céder, au risque, apparemment non pris en considération, de détruire l’objet en jeu. C’est néanmoins le père qui à la fin lâchera prise, la mère emportera avec elle la petite fille et lui reprochera violemment d’avoir donné la main au « boche », d’avoir enfreint son ordre de fuir dès qu’elle risquait de le voir. Les rares fois où elle entendra parler du père ce sera avec une haine ouverte exprimée par le souhait qu’il meure et qu’il ne revienne pas. Souhait exaucé, puisqu’en fait Mlle A… ne saura plus rien sur lui. Il ne reprend vie que dans ses phases délirantes où il devient la cause de la persécution qu’on exerce contre elle pour la punir des crimes commis par le père ou, d’autres fois, parce qu’on craint qu’elle ne participe à un pouvoir secret du père, tour à tour dépositaire du trésor de Hitler, chef d’un gang tout-puissant ou éminence grise des puissances arabes. C’est là le seul récit dans lequel la haine du couple se manifeste sans contrepartie et aboutit très vite à une rupture. Dans les autres cas, le conflit et l’agressivité persistent dans une relation, visiblement investie fortement par les deux partenaires, et qui ne cesse que par la mort de l’un des deux ou n’est brisée que par un divorce qui intervient après de longues années de vie commune.

2 I Dans l’histoire parentale de Mlle C… nul conflit idéologique, tout se joue « en famille ». Dès les premiers mois de son mariage, la mère découvre les « vices » du mari : spéculateur invétéré, ayant déjà eu des ennuis avec la loi, elle a la certitude qu’il ruinera la famille, ce qui du reste arrivera grâce à une complicité certaine et non consciente de sa part. Lors de sa première grossesse, il lui conseille de faire des examens médicaux et lui avoue qu’il se fait suivre pour une syphilis. Dès lors elle craint que l’enfant « ne naisse vicié ». Dès sa première enfance, Mlle C… assistera à des scènes violentes et stéréotypées, la mère reprochant au père de les ruiner, le menaçant de faire intervenir le pouvoir judiciaire, le père à son tour exigeant qu’elle lui donne tout l’argent disponible, vendant en cachette ce qu’il peut trouver dans la maison. Vingt années passeront avant qu’ils ne divorcent : quand le père s’en va, la mère réagira par une dépression sérieuse nécessitant une hospitalisation.

Si nous faisions le compte des analyses et des entretiens que nous avons pu avoir avec des sujets répondant à notre définition de la paranoïa, le total serait modeste : c’est donc avec précaution qu’il faut entendre notre tentative d’en extrapoler le résultat. Mais la brève durée de toute existence et la relative discrétion dont font preuve les paranoïaques à l’égard de la psychanalyse, qui va généralement de pair avec une discrétion encore plus évidente de la part des analystes vis-à-vis de ces derniers, nous autorisent à proposer à la réflexion d’autres analystes les considérations qui suivent.

Celle qui nous paraît la plus assise cliniquement concerne le noyau commun que l’on retrouve dans l’organisation des situations familiales de ces sujets, sorte de « fragments » d’une réalité historique partagée auxquels vient répondre la mise en place d’une même théorie délirante sur l’origine. Nos propos seront centrés sur l’analyse de ces « fragments » et de cette « théorie » qui nous paraissent communs.

5. Le « portrait de famille » : Vidéalisation échouée et l’appel au persécuteur

À partir des souvenirs que ces sujets gardent de leur enfance, se dessine une image particulière aussi bien du discours maternel que du discours paternel. En ce qui concerne la mère, ce qui est dit rappelle fort le portrait de la femme de l’alcoohque, avec, toutefois, une combativité plus agissante à l’égard du partenaire. Pour le reste, les unes et les autres se font le porte-drapeau d’une éthique forgée aux armes du devoir, du travail, de l’abnégation. Mère souvent « parfaite », elle laisse effectivement peu de marge à une possible critique de la part de l’enfant : non pas qu’elle l’interdise avec violence, mais elle s’arrange pour que, sur le plan du comportement, l’enfant, qui a l’intuition que quelque chose est fêlé, faux, ambigu, ne puisse pas le découvrir et se dire que son intuition est fondée.

D’où le climat de méfiance silencieuse et souvent, les premiers temps, culpabilisée dans lequel il se trouve plongé ; la méfiance paranoïaque, définie comme une sorte de trait caractériel, trouve sa source dans cette présence sur la scène du monde d’une image maternelle qu’on n’arrive pas à déclarer conforme à la vérité à laquelle elle prétend, ni à démontrer fausse par des arguments justifiés. Contrairement à la mère du schizophrène, on ne constate pas, vis-à-vis de l’enfant, une même attitude de rejet ni une même appropriation violente de l’autonomie du sujet : tout se déroule dans un clair-obscur qui fatigue le regard, tout se passe dans un espace ouaté qui rend les sons troubles. Là où chez le schizophrène on pouvait rencontrer la menace on entend ici la mise-en-garde, mise-en-garde « raisonnable » prononcée d’un ton qui se veut attentionné pour celui à qui elle s’adresse, et qui prétend que rien n’est imposé mais tout au contraire expliqué : en un mot l’enfant rencontre dans la voix maternelle une soi-disant juste mesure qui démontre, et, de ce fait, accuse la non-mesure de la voix paternelle. Ecran qui se dit protecteur contre l’excès de cette dernière et qui, en réalité, renforce, pour l’écoute infantile, les craintes, l’effroi, que la voix du père peut susciter : si on vous protège et si on passe son temps à vous mettre en garde, il faut que le danger soit bien grand et bien constant ! Or, celui qui entend ces « avertissements », source d’angoisse, n’est pas sans avoir l’intuition qu’ils ont une répercussion sur les craintes qu’il éprouve et sur les réactions que ces craintes provoquent : mais comment pourrait-il démontrer cette vérité alors qu’effec-tivement « ça crie » d’un côté et « ça protège » de l’autre ? Reste la solution de se méfier, au même titre, du cri et de la protection. Ce que le discours maternel dit quand il « parle » de celle qui l’énonce et de ce qu’elle éprouve peut se subsumer sous l’image de la femme de devoir, qui subit stoïquement les épreuves qu’on lui inflige, qui ne se met en colère que quand il s’agit de défendre les innocents, qui pourraient à leur tour devenir victimes, et pour commencer ses enfants, et qui, telle Cassandre, a du reste toujours su que ça finirait mal. Que la mère l’ait aimé, le paranoïaque est prêt à l’accepter, mais quand il parle des raisons de cet amour il ne peut que faire appel aux propres thèmes maternels : le devoir, l’éthique, le « bien ». Ajoutons que le plus souvent garçons ou filles, avant que n’éclatent le délire et sa systématisation, ont fini par aller du côté de la mère pour défendre ses droits et la préserver des exactions possibles : mais eux aussi par devoir, parce qu’il faut défendre la justice et les victimes. Il y a donc reconnaissance d’une relation d’amour entre eux et conjointement, en sourdine, une négation puisque la formule « aimer par devoir » est une contradiction dans les termes. Une autre expression que l’on trouve dans certains cas c’est celle de « maîtresse femme » : « elle a été la maîtresse femme » qui, face aux défaillances de la pratique et de l’éthique paternelles, a pris sur elle de faire marcher la famille, de gagner l’argent et de faire appel, à bout de souffle, à la loi des juges, de la police ou des psychiatres. Exercice d’un pouvoir qui essaye toujours de se fonder en droit, de prouver qu’on l’a exercé malgré soi, à cause d’une réalité qui devenait de plus en plus insupportable, en un mot : par devoir et sans plaisir. D’où ce que nous disions plus haut : rien ne se donne à voir sous la forme d’un abus de pouvoir décelable (ce qui est par contre souvent le cas chez le père), tout jugement de ce type ne peut que paraître lui-même abusif, injuste, coupable.

Mais à ce discours mesuré vient s’opposer la démesure des accusations et des revendications formulées contre le père. Sous l’apparent bon sens d’une mise en garde s’énonce en réalité par la voix maternelle la menace dont son discours est porteur : que « jamais ton désir ne puisse être conforme au désir du père, sinon… », l’absence d’un connaissable ne faisant que renforcer la peur d’un danger qui vous guette. Le trop-de-mesure opposé à cette démesure explique le sentiment de méfiance que l’enfant éprouve, méfiance dont la seule cause évidente le conduirait à désigner le père, alors qu’il sent bien que c’est du côté de la mère, là où rien pourtant ne se manifeste de manière patente, qu’il faudrait chercher. C’est là un trait caractérisant le discours maternel dans sa face manifeste. Un autre trait, particulier à ce discours, est que généralement un terme manque : le terme de jouissance, en tant que plaisir éprouvé lors de la rencontre entre les deux partenaires du couple et entre leurs deux désirs.

Nous verrons que cette absence est nécessaire afin que puisse se préserver chez la mère et dans le couple « le désir d’un désir mauvais », désir qui ne peut donc être source de jouissance, mais désir qui doit être présent.

Rien dans le rapport maternel au père et dans « les rapports » entre eux, rien dans ce qui est dit sur la maternité, sur la relation avec le jeune enfant, mais aussi, sur la propre enfance de la mère, élément important pour que le sujet puisse écrire sa propre histoire, rien n’est relié à un effet de plaisir qui ne renverrait qu’à un désir de plaisir. Si on parle du plaisir d’avoir eu des parents, ou d’être devenu parent, c’est un plaisir qui se veut fils et père du devoir accompli ou à accomplir. Tout ce qui tombe sous ce concept doit être conforme à une législation dans laquelle l’idée d’une jouissance due au plaisir est absente, et dans laquelle on ne « jouit » que par devoir. Il n’est ici question ni de sublimation ni de l’entrée en scène de la loi du père, qu’il s’agisse de son propre père ou du père de l’enfant, mais, pourrait-on dire, d’un devoir qui devient plaisir du fait que l’on serait seul à se l’imposer : le devoir est ici auto-imposé, auto-énoncé, auto-exercé. Le plaisir qui en résulte, et le seul qui puisse être valorisé par la mère, trouve sa raison dans « l’excès » dont on se montre capable, dans ce qu’on supporte et à quoi on fait face. Il serait hasardeux de parler d’une primauté de la pulsion masochiste ou de la présence, chez la mère, d’un trait paranoïaque. Cet « excès » est nécessaire afin que se préserve un « état de conflit justifié » avec le désir du père, il peut seul assurer que les comptes ne seront jamais clos, puisqu’on pourra toujours faire appel à un arriéré. Si le terme de jouissance fait défaut, et nous n’analyserons pas ici ce qui dans l’histoire infantile de la mère permettrait d’en rendre compte, c’est que le sens essentiel, dont ce concept est porteur, est celui d’un éprouvé réciproque qui annule toute comptabilité, tout en-plus et tout en-moins, entre ce qu’on éprouve et ce qu’on fait éprouver. Cette absence dans le discours du porte-parole a comme conséquence une transmission incorrecte de ce « souhait d’enfant », dont l’analyse nous a montré qu’il présuppose la participation à égalité des deux désirs dont l’enfant est issu. Cette transmission incorrecte n’est pas équivalente à la non-transmission présente chez la mère du schizophrène. À l’origine de l’enfant, la mère peut reconnaître son désir de création et le désir du père : mais à condition que ce dernier désir reste ce contre quoi mère et enfant auront à combattre. C’est pour la même raison que dans son « désir d’enfant » un plaisir éthique doit se substituer à un plaisir tout court : faute de quoi il lui faudrait reconnaître que le désir du père peut être dispensateur de plaisir, ce qui est incompatible avec la situation de « conflit permanent » nécessaire aux deux partenaires. La conséquence de cette problématique sera que le discours du porte-parole manque du terme nécessaire pour que chez l’enfant l’acquisition du langage et l’acquisition de l’image du corps débouchent sur deux espaces unifiés. Le « souhait d’enfant » bute à son tour sur un paradoxe à partir du moment où il s’accompagne de l’ordre explicite de s’interdire de réaliser le désir du père. Souhait dès lors paradoxal, puisqu’il s’agirait d’assumer ou de transmettre la fonction paternelle, tout en se disant que le désir qui la sous-tend est interdit. Ce paradoxe peut s’illustrer par les deux formules coprésentes dans l’énonciation du vœu de la part de la mère : « que l’enfant hérite d’un désir d’enfant », « que l’enfant démontre « aux pères » que leur désir d’enfant est inacceptable ».

On constate que, dans ces cas, le désir du père est interpellé, le nom du père prononcé, le pouvoir qu’il est supposé exercer, et qu’apparemment il exerce, présent et reconnu. Mais interpellation, reconnaissance et nomination désignent le père comme l’agent d’un désir néfaste, d’un désir dangereux dont la réalisation ne pourrait qu’entraîner « le mal ». (Personnellement nous pensons probable que la mère transfère sur le père une imago parentale, réduite à la dimension d’un simple « autre », avec lequel le conflit est possible, ce qui explique aussi que le conflit ne puisse cesser. S’il cessait, ou bien serait démontré, en cas de défaite, que l’imago possédait vraiment le pouvoir qu’on lui imputait, que l’effroi est justifié, ou bien, en cas de victoire, que l’autre n’a rien à voir avec une image que seule votre projection lui imputait. Dans ce deuxième cas, l’objet qu’on avait cru retrouver est reperdu, le deuil se répète et la dépression peut surgir.)

On prouvera et on exigera que le père ait un désir mais à condition qu’il apporte la preuve, justifiant la conviction maternelle, que ce « désir » est néfaste, et à condition qu’il garantisse que cette preuve ne manquera jamais ; que la mère rencontrera toujours un désir à combattre, un désir auquel s’opposer, un désir qu’on a le droit de déclarer illicite. Ce qui persiste, dans son rapport à l’homme, semble répéter son ressentiment pour un désir dont le premier destinataire a été un des parents ; on ne leur a pas pardonné ni de l’avoir refusé ni de l’avoir fait éprouver.

Si nous en venons maintenant à la réalité historique de ce que l’enfant « entend », on constate que la mère sait et dit qu’elle ne peut pas désirer la réalisation du désir du père ; les justifications qu’elle s’en donne et la « réalité paternelle » qu’elle « choisit » permettent que cette formulation ait place dans le secondaire sans en démanteler l’ordre logique. Ce verdict, porté par la mère sur le désir du père, ne peut donc pas rester caché à l’enfant qui est confronté à un discours qui exprime la souffrance, les revendications, la menace et le droit de rétorsion que le désir du père suscite. Nous arrêterons ici ce portrait de la mère, pour nous tourner vers son partenaire.

Du côté du père

Est frappante la fréquence avec laquelle on rencontre les traits suivants :

— vis-à-vis du désir de la femme, un même verdict qui le déclare « mauvais » et « dangereux » pour l’enfant ;

— l’exercice d’un pouvoir qui s’instrumente de manière à le transformer en un abus manifeste qui prend souvent une forme violente ;

— dans le même temps, ou dans une phase que l’enfant découvre plus tard, les signes d’une déchéance sociale ou l’apparition de traits caractériels dont le côté pathologique « crève » les yeux de l’enfant ;

— la revendication d’un « savoir » qui en ferait le dépositaire incontesté et incontestable d’un système éducatif qu’on impose par violence et pour le bien de l’enfant ;

— enfin, dans un certain nombre de cas, un trait que nous avons souvent rencontré chez le père du schizophrène et que nous définirons comme un « désir de procréation », qu’ils vont phantasmatiquement réaliser en posant une équivalence entre « nourrir » et « nourrir l’esprit ». À la place du sein, qu’il n’a jamais pu donner, le père va se poser comme seul dispensateur du « savoir » et tenter de créer par ce « don » une relation de dépendance absolue qui n’a rien à envier, quant à ses possibles conséquences, à celle que la mère peut établir avec le nourrisson.

Lacan, à propos du cas Schreber, soulignait déjà le rôle complice que tient une réalité qui vient confirmer que ces pères peuvent imposer des règles et des réglementations rigides, mais qu’ils sont incapables de se poser comme agents d’une loi dont ils auraient dû, d’abord, se reconnaître sujets. « Qu’il soit en fait de ceux qui font les lois ou qu’il se pose en pilier de la foi, en parangon de l’intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou virtuose, en servant d’une œuvre de salut de quelque objet ou manque d’objet qu’il y ait, de nation ou de natalité, de sauvegarde ou de salubrité, de l’aide ou de l’égalité, du pire ou de l’en-pire, tous idéaux qui ne lui offrent que trop d’occasions d’être en posture de démériter, d’insuffisance voire de fraude, pour tout dire, d’exclure le nom du père, de sa position dans le signifiant » (souligné par nous). Qui s’étonnerait aujourd’hui de constater que ce « redresseur de corps » qu’était le père de Schreber, ce redresseur de tort, qui exerçait sa violence au nom d’une éthique qui voilait la pulsion sadique, n’ait pu apparaître au fils que comme l’incarnation d’une force, au sens le plus élémentaire du terme, face à laquelle toute résistance aurait été vaine et dérisoire, spectacle ravageant qui ne pouvait aboutir qu’à deux conclusions : ou bien toute Loi est mauvaise, ou bien la Loi exercée par le père n’est qu’une suite d’abus de pouvoir, illégitimes et impardonnables, la preuve que Dieu est mauvais, que rien ne justifie en droit les renoncements qu’on vous impose et auxquels on ne peut s’opposer, qu’il ne reste qu’à espérer qu’arrivera un jour où Dieu effectivement n’aura plus de commerce qu’avec des cadavres, qu’il sera ainsi dépossédé des victimes qu’il cherche pour assouvir ses propres visées. Les écrits du père de Schreber exemplifient cari-caturalement certains traits souvent présents chez le père du paranoïaque : que la force illégale soit exercée au nom d’une éthique, d’une loi, de l’alcoolisme, de la psychopathologie, de la violence que la société exerce sur vous, ne change rien sur les effets dévastateurs qui risquent de s’ensuivre pour l’enfant qui la subit, et qui assiste aux excès dont elle se montre coupable.

Nous dirons, pour conclure ce paragraphe, que ce qui caractérise le discours par lequel chaque parent « parle » de sa relation au partenaire est la présence de sentiments dans lesquels le conflit est constamment exprimé et la haine a souvent place. Non pas que nous pensions que rien d’autre ne vienne cimenter cette relation : ce qui importe c’est l’excès dont ce discours fait preuve et la répétition inlassable des mêmes thèmes, affirmés avec une même violence.

6. Ce que l’enfant « entend » et la « théorie délirante sur l’origine »

Dans son texte sur « Le problème économique du masochisme », Freud écrit :

« L’excitation sexuelle se produit comme effet marginal dans toute une série de processus internes dès lors que l’intensité de ce processus a dépassé certaines limites quantitatives. Bien plus, rien d’important n’adviendrait peut-être dans l’organisme sans avoir à fournir sa composante à l’excitation de la pulsion sexuelle. En vertu de quoi, l’excitation de la douleur et du déplaisir devrait, elle aussi, avoir cette conséquence. Cette coexcitation libidinale, lors de la tension de la douleur et du déplaisir, serait un mécanisme physiologique infantile qui plus tard s’épuise a85.

Cette hypothèse peut, mutatis mutandis, s’extrapoler à l’interprétation scénique que la psyché forge de tout événement présent sur la scène extérieure et qui est pour elle source d’un émoi intense, soit parce qu’il témoigne d’une expérience vécue par les acteurs dans cette même tonalité affective, soit parce que l’interprète projette cette interprétation sur les signes perçus. Il s’ensuivra que, pour le metteur en scène, toute représentation d’un espace extérieur chargé de « bruit et de fureur », que ce soit le bruit du deuil, du conflit, de la douleur, de la haine ou de l’amour, se présente, en un premier temps de l’activité psychique, comme un équivalent d’une scène primitive sensu stricto : le coït parental, dont le vu est effectivement source d’un émoi intense pour le regardant, ne sera pas différencié d’un autre vu s’il comporte une même réaction émotive. Dans les situations ici relatées trois facteurs particuliers se retrouvent :

— Le couple érotise effectivement l’affrontement conflictuel, le vit dans une grande intensité affective qui montre qu’il est d’abord pour eux-mêmes le substitut d’une relation sexuelle.

— L’intensité de ce qui se joue lors de cette rencontre va de pair avec leur fréquence.

— L’exclusion du regardant prend un sens différent : son regard n’est pas exclu, ce qui est exclu c’est toute prise en considération de l’émoi que vu et entendu pourraient provoquer en lui. On a souvent le sentiment que son regard et son écoute sont appréciés par les acteurs : un témoin est le bien venu ; on s’accommode du fait qu’il ne soit qu’un enfant, sachant qu’il suffit d’attendre pour que l’enfant devienne un témoin digne de foi auquel chacun démontrera, sans qu’il ait son mot à dire pour autant, le bien-fondé et la suprématie, de ses cris, de ses menaces, de ses exigences.

L’érotisation par l’enfant de l’entendu de la scène dans laquelle s’exprime et s’actualise le conflit est induite et renforcée par la sexualisation dont l’a préalablement doté le couple et par le plaisir à « la montrer » dont témoigne l’exhibition qui l’accompagne.

Une dernière réflexion s’impose : si la connaissance du terme jouissance, dans son sens canonique, est absente du « savoir » de l’enfant, il en va tout autrement pour la « haine » ; jamais il n’en aura une connaissance intérieure aussi profonde et éclatante que dans la première phase de son existence, d’où sa tendance naturelle à amplifier, jusqu’à cette dimension, tout ce que, plus tard, il pourra relativiser et transformer en colère, fâcherie, rancune. Plus sur la scène extérieure apparaissent des manifestations proches de la haine, et plus leurs équivalences et leur identité avec cet éprouvé qu’il connaît bien seront accentuées et très difficiles à remettre en cause.

Cette situation renvoie à l’enfant un message qu’il devra rendre apte aux exigences de l’intelligibilité et de la mise en sens. La création d’une signification, compatible avec l’entendu et avec l’exigence identificatoire du Je, sera la tâche que se donne la « pensée délirante primaire » et la « théorie délirante infantile sur l’origine » en rendant synonymes conflit et désir, état de couple et état de haine, et en posant comme cause des origines et de sa propre origine le conflit des désirs. Ce qui sauvegarde pour le paranoïaque, contrairement au schizophrène, la possibilité de poser comme son origine deux désirs, de leur donner place dans sa figuration de la scène primitive. Cette « première pensée » sur l’origine lui permet d’échapper au risque de ne pouvoir se représenter que comme fragment colonisé par le désir de l’Autre Absolu, mais confronte l’activité psychique à une élaboration qui va irrémédiablement marquer et faire dévier la suite du parcours qui aurait dû être le sien. Engendré par le conflit, effet de la haine, résultat de la réalisation de deux désirs, dont un doit être toujours celui qu’on combat, le sujet risque de se « découvrir » comme visée contradictoire, comme espace déchiré par deux désirs antinomiques. À partir du moment où conflit et désir deviennent synonymes, « être désirant » et « être en état conflictuel », désirer le désir et désirer le conflit, et plus succinctement « éprouver le désir, éprouver le conflit, éprouver la haine » le deviennent également. Si l’origine de l’existence, de soi comme du monde jamais séparables, renvoie à l’état de haine, on ne pourra se préserver comme vivant, et on ne pourra préserver le monde comme existant, que tant que persiste quelque chose à « haïr » et quelqu’un qui vous « hait ».

C’est là la logique qui fonde la relation paranoïaque au monde, une fois que le délire s’installe, c’est-à-dire dès que s’effondrent les défenses que le sujet avait pu construire.

Le système défensif

À partir de ce que ces sujets nous disent sur leur enfance et sur leur adolescence, on a l’impression qu’aux épreuves que leur impose la réalité du discours parental ils ont essayé de faire face par le choix d’un des parents dont on deviendra l’allié contre l’autre, jugé seul responsable des méfaits dont on portera la cicatrice indélébile. Dans les cas que nous avons suivis le choix s’est porté, après une première phase dont il ne reste pas de souvenir, sur le père. Dépassée la phase orale pendant laquelle la mère a eu la préséance absolue comme chez tout sujet, l’enfant paraît avoir cherché du côté du père un allié puissant qui lui permettrait de prendre une certaine distance vis-à-vis du porte-parole et l’autoriserait à espérer que l’appel au désir du père ne sombre pas forcément dans le vide ou dans le gouffre du mal. Moment d’idéalisation de l’image paternelle, moment de résistance opposé à la mère, mais surtout et avant tout tentative de projeter sur ces deux supports extérieurs, dans ce cas particulièrement aptes à tenir ce rôle, le clivage et le conflit qui déchirent son propre espace psychique. Si le « bon » et le « mauvais » s’affrontent à l’extérieur, on peut dès lors se voir comme une « unité », s’allier à une des « moitiés » du couple pour combattre à ses côtés, et penser qu’on éprouve « un » sentiment pour l’un et « un » sentiment pour l’autre, et que donc, entre sentiment et conflit, l’égalité n’est pas une loi de nature. Ce moment d’idéalisation de l’image paternelle est certainement induit par la crainte du retour à une relation de fascination, sidérante et sidérée, avec le représentant de l’Autre, expérience qu’on a faite et qui vous a appris qu’elle ne pourrait aboutir qu’au renoncement à être. Mais y joue aussi un rôle l’attrait qu’exerce souvent sur le Je infantile la démonstration de la force, du pouvoir, de l’autorité, démonstrations fort proches de son propre phantasme de toute-puissance et des formes qu’il lui donne dans le jeu, la rêverie diurne et dans les histoires qu’il se raconte. Mais cette idéalisation ne peut faire ici l’économie d’une manœuvre de séduction. On ne peut « désirer impunément » : si on désire ce qu’un des deux désire, on défie et on combat le désir de l’Autre, or cet « Autre » reste doté des emblèmes de la puissance ; quant à l’allié choisi il n’est pas beaucoup plus rassurant. Il faudra alors lui prouver constamment votre fidélité, votre soumission, s’offrir aussi comme allié de son plaisir et non seulement de son droit. C’est pourquoi chez ces sujets l’idéalisation, d’une part, préserve le but qu’elle a toujours – garder un même objet support d’investissement – mais, de l’autre, maintient inchangée la composante libidinale : il n’y a pas d’inhibition du but sexuel, l’idéalisé est aussi l’érotisé, l’albé celui qu’on espère séduire sexuellement. La tentation homosexuelle, toujours proche du vécu paranoïaque, trouve là la source ; se comprend mieux dès lors l’intensité de l’angoisse qu’elle réactive et la nécessité du démenti farouche que le sujet lui oppose.

Dans ce premier temps de l’histoire infantile on rencontre donc :

1 I ha mise en forme d’une « théorie délirante primaire sur l’origine » qui donne à la haine et au conflit le rôle tenu ailleurs par le désir et l’amour.

2 I L’autoperception de soi-même comme conflit, chaque fois qu’on se perçoit comme désirant. Entre soi et le monde, soi et le couple, les deux désirs du couple, la même relation se répète. L’érotisation des signes du conflit les transforme en des équivalents d’une scène primitive et d’une mise en scène des origines, dans lesquelles le désir de l’engendrant et le désir de l’engendré sont conjointement « désir de combattre un désir », et dans lesquelles le plaisir exige l’affrontement et la violence.

3 I L’élaboration d’une première défense, efficace contre le retour à une position schizophrénique mais qui, tout aussi efficacement, va interdire au Je l’accès à un ordre structurant, à un fonctionnement conforme au discours de l’ensemble. L’idéalisation de l’imago paternelle, l’alliance faite afin que le conflit intrapsychique puisse se projeter à l’extérieur, et que les deux moitiés du couple deviennent les supports sur lesquels projeter son écartèlement, son clivage et sa « cassure »x, ce sont là les moyens mis en œuvre afin de consolider un mécanisme projectif qui permettrait de « se voir » comme un espace unifié, de poser une différence entre désir et conflit, amour et haine. Image qui ne peut être unifiée qu’illusoirement : les différents morceaux de l’espace et de l’image du corps n’offrent un front uni que tant qu’on peut prétendre qu’ils mènent un même combat, qu’ils font leur une même cause. Qu’une défaite survienne et on les verra se disloquer et abandonner la partie en ordre dispersé.

Or ce troisième temps va, le plus souvent, buter sur un échec cuisant ; le père révèle au regard plus mature de l’enfant ce que sa force a d’illégal, ce que ses cris montrent sur ce qui lui fait défaut, les signes irrécusables d’une déchéance qu’on ne lui pardonne pas, ou d’une pathologie qui vous offense. La violence et la force manifestent ce qu’elles recouvrent de misère, de dérisoire, d’échec. La rigidité du législateur dévoile les abus qu’il 86 commet au nom d’une loi qu’il trahit, les idéologies et les grandes idées sont démentis crûment par le « pauvre type » qui est, pour les autres, celui qui se pose comme leur défenseur. Ce vu décevant est intolérable, « l’horreur de la déchéance », qui est la forme sous laquelle s’exprime ici l’horreur de la castration, saisit le regardant. Avec la perte du support de son idéalisation, et donc de sa possibilité d’idéaliser une des deux images, de s’en faire l’allié et de trouver dans l’aire familiale un lieu et une voix dans lesquels la vérité et la loi seraient présentes et vérifiables, disparaît la possibilité de préserver sur la scène extérieure ce qu’il y avait projeté. Ce qui vole en éclats sur cette scène risque d’obliger le regardant de se saisir – et il en reste alors saisi – comme lieu de conflit, lieu de la haine, lieu où la vérité devient indécidable. Il en résultera généralement un changement de cap : on tentera de préserver l’idéalisation du père mais en « négatif », il redevient tel que le discours maternel le voulait, le lieu d’un désir mauvais, mais qui a néanmoins beaucoup perdu de la brillance dont on l’avait paré, désir contre lequel on combat en se faisant l’allié de la victime. Changement de cap qui va idéaliser la « souffrance » maternelle, la « maîtresse femme » devient la « pauvre femme » qu’il faut protéger. Solution bancale, puisque l’alliance se fait au profit des « perdants » ; quant au « bourreau », qu’on accuse et qu’on combat, on ne peut totalement oublier qu’il est aussi celui qu’on a découvert porteur des signes de l’abus et du mensonge, celui parfois mis en accusation par la loi des autres.

Solution qui généralement se montre fragile ; quand elle réussit à se maintenir on aura le plus souvent affaire à ce qu’on appelle le « caractère paranoïaque », terme sommaire dont nous usons faute d’en avoir trouvé un meilleur. Il désigne cet ensemble de traits formés par une certaine rigidité, une certaine méfiance, la conviction de ses droits et de son savoir, c’est-à-dire cet « ensemble-écran » dont le plus rigide est l’apparence et qui laisse entrevoir, à l’arrière-scène, le gouffre dans lequel ces sujets risquent à chaque pas de tomber. Quand le pas se transforme en faux pas se constituera la mise en système de la pensée délirante primaire ; le monde deviendra tel que le délire paranoïaque le remodèle, afin que l’a-sensé de la situation où sa naissance l’a projeté retrouve sens.

À cette image du monde dont est responsable l’organisation de la réalité familiale rencontrée par le sujet, le délire permet de redonner un accès dans le champ de la signification en remodelant entendu et vu, selon une logique sans faille et conforme au postulat sur l’origine créé par la pensée délirante.

7. Les thèses défendues dans le procès au persécuteur

Nous terminerons ces considérations sur la problématique paranoïaque en insistant sur les particularités de la relation au persécuteur, telle qu’elle s’y manifeste ; nous laisserons de côté ce qui, à l’opposé, fait partie des traits toujours présents dans cette relation. Nous ne parlerons donc pas du rôle tenu par l’idéalisation, ni du lien érogénéisé qui soude entre eux persécuté et persécuteur ; ce sont là des invariants, présents dans toute relation psychotique au dernier et seul objet que le sujet a pu préserver du naufrage où a sombré le reste de ses biens.

Ce qui frappe dans la paranoïa, par opposition à la schizophrénie, est ce que nous appellerons Vexigence de communication. La certitude, que tout délire offre, ne prend dans ce cas sa valeur que d’être mise au service du droit et du devoir spécifiques que s’attribue le sujet : la faire partager et l’imposer aux autres. Cette réalité qu’on « remodèle », selon l’expression de Freud, on n’a jamais accepté de la perdre : le « retrait d’investissement » n’a jamais été vraiment consommé. Le monde a continué d’exister et c’est parce qu’il faut qu’il persiste comme monde vivant qu’il faut le rendre conforme à un ordre, à une loi, à une connaissance, que l’ensemble a oublié ou a trahi. Il en va de même pour les « autres » : ici encore, le combat qu’on leur livre, comme les exactions qu’ils vous font subir sont la preuve irréfutable d’une reconnaissance réciproque de l’un par les autres et des autres par l’un. Le système logique qui sous-tend la relation persécutoire reprend à son compte le postulat sur l’origine qu’il transforme en dogme : pour qu’il y ait un existant et pour qu’il y ait un monde il faut qu’entre les deux le conflit ne puisse s’épuiser, qu’il reste en état d’activité continue, grâce à quoi offre de la haine et offre de la vie coïncident. Sur la scène du monde est projeté le modèle de la scène primaire : elles se confirment mutuellement la vérité de leur message, et nous dévoilent quels sont les derniers bastions que le délire protège : un savoir, sur la dualité du couple, qui a remplacé la catégorie de la différence par la catégorie de l’antinomique, ce qui est encore une façon de ne pas tomber dans le chaos de l’indifférencié, et d’offrir la possibibté de préserver l’investissement d’un hors-soi.

Cette proximité entre l’interprétation de l’ordre du monde que défend le Je et la mise en scène du couple parental par l’activité du primaire, la logique irréfutable du système délirant à partir de son postulat de départ, la certitude du sujet de parler « selon la loi » ; toutes ces données nous reposent la question de la relation présente entre le rôle imputé au persécuteur et le rôle qu’aurait dû faire sien la fonction paternelle.

Qui est le persécuteur pour le paranoïaque ? On peut sommairement séparer deux cas :

— celui, plus dangereux pour les suites agies, où le persécuteur est connu, représenté par un sujet défini qui peut faire souvent partie de l’entourage familial ;

— celui où il est représenté par une « classe » – les juifs, les possédants, les francs-maçons, les juges, les dépossédés –, extrapolation qui tente, avec succès, de médiatiser un conflit direct qui risque toujours de devenir une lutte à mort.

La « classe » on la combat ; espérer la détruire dans sa totalité est une tâche qu’on reconnaît impossible : à la place du meurtre on peut alors assouvir sa juste vengeance par les écrits, les revendications, les procédures. Autre avantage : en projetant dans l’ordre de la classe le persé-

cuteur on projette aussi dans l’ordre d’une classe le persécuté, grâce à quoi des deux côtés peuvent trouver place les « alliés ». Se répète ainsi la position prise en son temps par l’enfant.

La fonction des alliés est double et joue un rôle important :

— En ce qui touche le sujet, elle va lui permettre de nier sa place d’exclu où les autres, de fait, l’enferment, et de garder la conviction de participer à un « ensemble », sorte de « majorité silencieuse » (ô combien !) forgée par son imagination, majorité dont il se fait le défenseur acharné.

— En ce qui concerne le persécuteur, ils vont jouer un rôle d’intermédiaire permettant de diminuer encore plus le risque d’un face-à-face entre le sujet et l’ennemi. Médiateurs qui agissent sous l’emprise du pouvoir d’un « chef », absent ou inconnu, qui donc ne sont pas directement responsables des malheurs qui vous arrivent, qui souvent sont eux-mêmes victimes de ce qu’on les oblige à faire et qui témoignent toujours des bonnes raisons qu’on a de haïr le tenant de ce pouvoir, aussi néfaste que démesuré.

Tout est mis en œuvre pour éviter un affrontement direct : la classe permet que soit mis à l’abri de la haine un objet connu et proche, les alliés permettent que ce substitut lui-même reste éloigné, ou inconnaissable, et de toute façon « intuable », ce qui rend le dévoilement du leurre encore moins probable. Leurre dont on réalise l’urgence et l’importance quand on voit ce qui peut arriver s’il échoue : la pulsion homicide actualisée sur soi ou sur les représentants de l’Autre. Cet évitement préserve aussi la possibilité pour le sujet de garder un investissement de la scène extérieure, auquel il ne veut pas renoncer. Contrairement au schizophrène, le paranoïaque ne se réfugie pas dans l’autisme, il existe parce que, et tant que, les autres existent, seulement il n’existe ni pour, ni par, ni avec, mais contre.

La raison de la persécution

Ici aussi on retombe le plus souvent sur du similaire. Si on lui en veut, si on le hait, c’est à cause d’un « bien » par lui seul possédé, bien privilégié, qui peut appartenir à des domaines différents, mais qui, très souvent, concerne un « savoir », source d’un « pouvoir » qu’on a le droit d’exercer parce que fondé dans l’ordre de la vérité. Ajoutons que dans le registre du savoir, comme souvent pour l’ensemble de ce discours, cette justification repose sur un « fragment » de vérité : elle désigne une qualité que le sujet possède réellement et qu’il ne fait qu’idéaliser de manière mégalomaniaque. Dans un bon nombre de cas, frappe la fréquence avec laquelle cette « raison » est partie prenante du champ social et en partage les idéologies : dès lors cette « raison » a aussi fonction de prouver que, loin d’être exclu de ce champ, et loin de s’en exclure, il est l’objet de votre « intérêt constant » de même que vous restez celui du sien, sans trêve et sans risque d’oubli : social et sujet se renvoient l’un l’autre.

Mais aussi bien cet appel fait à la classe, aux alliés, à un savoir possédé sur la loi, l’ordre, la justice, comme le dogme que le sujet en tire, nous semblent la conséquence d’un caractère spécifique et qui, mieux que tout autre, montre ce qui sépare cette problématique de celle du schizophrène : la position d’héritier que défend le paranoïaque.

L’héritier légitime

De la vérité du savoir que revendique le paranoïaque, ce dernier ne se prétend pas le fondateur. Le plus souvent son discours réfère à un dogme, une secte religieuse, une idéologie, un discours social, une vérité scientifique, dont il ne se veut pas créateur mais vis-à-vis desquels il se pose comme le seul interprète fidèle et le seul héritier légitime. On a l’impression que dans son rapport au discours, comme lieu où la vérité doit être possible, et non arbitraire, le paranoïaque réussit à préserver une place pour un énoncé sur les fondements, garanti par une voix autre que la sienne. Mais une fois cette instance tierce posée, tous les intermédiaires qu’il pourrait rencontrer et grâce auxquels il devrait reconnaître l’universalité de la loi et de ses applications deviennent pour lui « les autres » qu’il accuse de ne pas avoir compris, ou d’avoir trahi la pensée du fondateur, ceux qu’il faut démystifier ou combattre : au phantasme d’auto-engendrement vient se substituer un « phantasme » de filiation particulier, puisqu’il joue sur l’exclusivité des droits d’héritage. Compromis par lequel est préservée, d’une certaine façon, une place à la fonction que le sujet n’a pu donner à l’énoncé sur les fondements, place que peut seul occuper un référent particulier qui permet d’échapper à la clôture d’une autoréférence exclusive. Mais ce compromis va exiger en contrepartie que les tables de la loi ne se transmettent qu’à un prophète unique, qu’on ne rencontre que des infidèles qui refusent d’entendre le message véridique.

C’est là une des raisons pour lesquelles l’autodidacte est si fréquent chez les paranoïaques : entre le « savoir » et son travail d’appropriation, entre le texte et lui-même, comme seul héritier légitime dont les droits sont fondés et prouvés par une loi, le sujet ne peut accepter qu’il y ait ni intermédiaire ni partage. De cette façon le paranoïaque continue à pouvoir et à savoir compter jusqu’à trois : lui, le référent, les autres. Trinôme qui reprend une triangulation présente dans la scène primitive, qui évite le retour à une relation duelle, mais qui dévoile ce que la première triangulation comportait de malfaçon et la fragilité de ses fondations.

À partir du point où nous en sommes, et en attendant de pouvoir aller plus loin, le trait qui nous paraît le plus décisif dans la problématique paranoïaque concerne sa relation au père. De l’ensemble de ses récits s’impose l’idée qu’il y a effectivement eu une première phase, dans laquelle s’est faite une sorte de coïncidence entre le père réel et le père idéalisé, en positif ou en négatif ; un père réel a été doté par l’enfant des attributs de la toute-puissance et d’une toute-puissance dont on trouvait la confirmation dans les manifestations d’une violence réelle, qu’elle soit explicite ou qu’elle agisse, de manière plus voilée, par l’imposition d’une idéologie. Première phase dans laquelle le père, loin d’être absent, occupe l’avant (le la scène et suscite une réaction d’admiration et de séduction dans le regard de l’enfant. Phase qui suit celle où s’est jouée la relation orale à la mère, relation qu’on ne peut reconstruire qu’en faisant confiance au discours maternel87.

À ce moment d’idéalisation de l’imago paternelle paraît faire suite une expérience qui va rendre ce qu’on appelle la « castration symbolique » impossible, pour deux raisons apparemment contradictoires. La première est que la violence du père, si elle dépasse certaines limites, va faire fusionner le terme de castration avec l’image d’une vraie mutilation ; il n’y a plus dès lors pour le sujet possibilité de l’accepter comme une épreuve partagée par tous les sujets, elle devient l’inassumable d’une mutilation du corps qu’on ne peut que refuser et espérer faire subir à celui qui vous en menace. L’autre raison, que nous avons rencontrée souvent, renvoie à ce que nous avons appelé l’horreur de la déchéance, la déception inacceptable. Ce qui jusqu’alors était apparu comme les signes d’un pouvoir et d’une force sc révèle signe de la psychopathie, de la déchéance ou de la délinquance. Il y a dès lors impossibilité de faire de ce représentant des autres le garant d’une loi et de préserver les repères identifica-toires nécessaires au processus d’identification. C’est en ce moment que va s’opérer un premier tournant qui tente de reposer dans le lieu maternel ce qu’on ne peut plus situer dans le champ du père. Nous avons vu pourquoi cette tentative a peu de chance de se maintenir longtemps. On en arrive ainsi à la systématisation de la pensée délirante primaire : la première manœuvre du système sera d’essayer d’extrapoler le conflit dans le champ social grâce à la démonstration du bien-fondé d’une « lutte des classes ». Classes sociales, de savoir, d’âges, elles ne font que se substituer à ces deux adversaires qui se combattent sans trêve : les représentants conflictuels de deux désirs, de deux sexes, de deux générations. Cette manœuvre « défensive », œuvre du Je et à son service, ne peut réussir que si le sujet peut donner une place dans son système à un référent-fondateur d’une loi, face auquel il se situera en position d’héritier exclusif.

Ce que nous avons dit sur la fonction de ce déplacement « socialisé » du conflit montre, a contrario, combien est plus risqué et moins ré-élaboré le système délirant qui se projette, sans médiateur, sur l’espace familial : soit que les médiateurs n’aient jamais pu être mis en place, soit que leur sortie de scène vienne témoigner d’une brèche faite dans le système. Brèche dont peuvent être responsables l’exacerbation du travail de remodelage imposé au Je, la violence du refus que les autres lui opposent, mais aussi certaines « réussites » thérapeutiques d’ordre chimiothérapique ou psychanalytique.

C’est la place du « fondateur » qui dans ces cas reste, ou redevient, libre avec le danger que vienne l’occuper le persécuteur, représenté cette fois directement par le père, la mère, l’enfant, la femme, ou tout autre individu qui soit l’objet d’un investissement privilégié de la part du sujet.

Mais se reconnaître « héritier du persécuteur » va aboutir à ne reconnaître dans l’héritage que le désir de meurtre qu’on vous porte ; à ce sort qu’on vous lègue, on risque de répondre en le reprenant à son compte et en Vagissant sur le persécuteur ou sur soi.

Fils du conflit, effet de la haine, créateur d’une théorie délirante sur les origines, qui le préserve du retour à une position plus archaïque mais qui l’empêche d’investir un projet conforme aux fonctions et au fonctionnement du Je, le paranoïaque nous montre, par son discours, le pouvoir créateur de significations et de sens que possède le délire et le rôle tenu par une réalité historique qui a obligé sens et signification à changer de cap, à renoncer à partager les postulats de l’ensemble, qui n’a pu fournir au sujet les pièces d’identité nécessaires pour qu’on ait droit de cité dans un monde et dans une réalité qui doivent, « par structure », paraître conformes à la définition que le discours de l’ensemble en donne. Prennent ici fin nos considérations sur la problématique du délire paranoïaque et sur la raison d’une « théorie » qui allie désir, haine et conflit.

« L’espace où la paranoïa peut advenir » : comme pour la potentialité schizophrénique, nous avons centré notre analyse sur les forces agissantes dans cet espace hors psyché que l’infans rencontre et avec lequel il sera d’emblée et pour toujours dans un état d’interaction. Loi à laquelle aucune psyché et aucun « monde » n’échappe. Cette interaction semble avoir été sous-évaluée par la théorie psychanalytique. La psychose montre à l’état pur, souvent exemplifié, le rôle primordial qu’elle tient dans notre mode d’existence, quel que soit ce mode. La psyché maternelle nous prouve, à son tour, que bien qu’ayant parcouru les différentes étapes qui vont de l’âge infantile à celui où l’on devient parent, elle accueillera le premier vagissement de 1 ’infans comme un message dont le pouvoir, structurant ou désorganisant, n’a rien à envier à celui exercé, sur l’infans, par le message du porte-parole. La place que nous avons faite à la réalité historique n’implique aucune dévalorisation du rôle tenu par l’originaire et par le phantasme inconscient : tout ce que nous avons écrit est là pour le rappeler.

En limitant notre travail sur la psychose à ces deux chapitres, nous avons laissé de côté des problèmes essentiels et nous avons aussi passé sous silence ce que notre réflexion doit aux auteurs qui nous ont précédé dans ce déchiffrement d’un discours qui est plus enclin à questionner, et à nous questionner, qu’à répondre.

Dans notre avant-propos nous mettions en garde le lecteur contre le risque de voir dans l’ensemble des hypothèses proposées une construction plus achevée qu’elle ne l’est de fait.

Ce risque nous l’avons accru en ne résistant pas à la tentation que représente toute hypothèse, dès qu’elle paraît rendre intelligible ce qui était obscur. Si pour la majeure partie de celles proposées, nous avons le sentiment qu’elles sont justifiées par l’expérience clinique sur laquelle elles reposent, pour quelques autres nous savons que cette expérience n’a jamais été absente mais qu’elle est restée insuffisante.

Nous laissons au récit de M. R… le soin de clore ces deux chapitres : plus que tout théoricien il est porteur d’une parole qui a réussi à rendre dicible et intelligible ce qui, en l’absence de tels discours, serait resté pour nous tous de l’incompréhensible et de l’indicible.

8. Le récit de M. R…88

M. R… est, comme il nous le dit, « quarteron » ; de ce quart de sang français nulle trace visible, il présente un pur type malgache. De même son ton de voix, une extrême gentillesse, jamais servile, le comportement gestuel parlent d’une culture qui n’est pas la nôtre. Nous avons pu avoir avec lui six entretiens ; il a ensuite disparu de notre horizon. C’est au Dr D… qui le suit au dispensaire, après l’avoir soigné lors d’un de ses internements, que nous devons de l’avoir rencontré. L’histoire, telle qu’il nous la raconte, pourrait se diviser en quatre chapitres intitulés :

1. Le passé : a I l’image du père ;

b I l’entendu dans le « récit familial des pères » ; c / le conflit des langues et la haine des races ; d I l’image de la mère.

2. La décompensation :

a I le premier mariage et la paternité ; b I l’internement d’office et l’horreur du « vu ».

3. Le tournant :

a I la réalité mutilante ; b I la punition méritée ; c I la jouissance masochiste.

4. Le présent :

a I le second mariage et l’objet déchu ; b I la phantasmatisation sadomasochiste.

Nous espérons que la lecture de ce récit puisse susciter, au moins partiellement, le même sentiment de vérité et d’inquiétante étrangeté que nous éprouvions face à un discours dont nous admirions la clarté, la lucidité, l’introspection, et dans lequel, sans aucune transition ni prévision possible, faisait irruption une phantasmatisation dans Yhic et nunc, intensément chargée d’affect et qui nous a fait souvent craindre Yacting out, mais ô combien « in » !, imprévisible et incontrôlable.

1. Le passé

a / L’image du père. – « J’ai pris conscience89 depuis plusieurs années que tout seul je ne suis pas capable de résoudre mes problèmes. J’avais pensé à cela depuis longtemps en lisant des livres et en essayant de prendre conscience. Actuellement j’ai l’impression de chercher à prendre conscience de mes problèmes…

« J’ai l’impression que l’essentiel pour moi c’est l’éducation, le mode de vie, beaucoup de choses encore qui sont en contradiction, grâce aux médicaments j’ai pu éviter ce qu’on appelle le désespoir, sans cela j’allais sur ce chemin. Pour moi le problème essentiel est celui-ci : j’ai été élevé d’une façon que je ne comprends pas, mon père était très sévère. Je me souviens très, très peu de mon père, par bribes, je me rappelle seulement qu’il était très sévère avec moi, il ne cherchait pas à me comprendre, il employait le nerf de bœuf. De ce que j’ai pu tirer de mes lectures, je crois qu’il est paranoïaque, un très grand paranoïaque. Pour moi il s’est toujours présenté comme un juge implacable, impassible, il no disait rien, je ne me rappelle que ces quelques mots : le père c’est le dominus, comme à l’ancien temps, il a le droit de vie et de mort sur ses enfants et ses employés…

« Je me suis révolté à l’âge de seize – dix-sept ans, et je suis parti. Il me tapait avec un nerf de bœuf sur lequel il y avait des clous, c’était peut-être un hasard. Mon père aussi a eu une éducation difficile. À travers les souvenirs qu’on m’a donnés de lui, on m’a dit qu’il vivait d’une façon très solitaire, il était très traumatisé par sa propre existence. Je me rappelle très bien des cours de latin, mon père me frappait, je n’y comprenais absolument rien…

« Mon père travaillait dans la magistrature, il n’avait pas un poste très important, il exerçait auprès du tribunal pour les enfants, son propre père avait déjà la même fonction, c’est ce qu’ils auraient voulu que je fasse aussi…

« Quand mon père a quitté Madagascar et qu’il est venu à Paris, je ne l’ai pas vu pendant longtemps, maintenant je le revois de temps à autre, il est devenu beaucoup plus calme, je crois qu’il sait se contrôler…

« Vous savez, il fut un temps où j’admirais beaucoup mon père, même maintenant des fois, mais surtout quand j’étais enfant, il me faisait peur mais j’admirais sa force, et puis je me dis, des fois, qu’il avait su devenir ce que moi je ne suis jamais devenu, et aussi qu’il savait maîtriser les autres et imposer ce qu’il voulait. C’est un peu ce que j’aurais voulu savoir faire, c’est pour cela que je l’admirais mais j’ai vite compris que moi je ne pourrais pas…

« Oui, à un moment j’ai admiré mon père, étant tout petit je l’admirais beaucoup. Je n’ai commencé à le juger que vers l’âge de quatorze ans, et alors je pensais que c’était en fin de compte un homme qui ne m’aimait pas, qui était injuste envers ma mère et depuis j’ai toujours pris la défense de ma mère. Dès ce moment nos relations n’allaient plus, je me suis aussi dit que c’est pour ça qu’il m’avait tout petit mis en pension, car j’ai toujours été en pension…

« Au fond de moi j’ai pensé de lui qu’il était injuste, qu’il était méchant, mais je ne savais pas encore que c’était une maladie. Je lui en voulais simplement d’être méchant, de ne pas m’aimer, de me séparer de ma mère, parce qu’il avait peur de moi90, il avait peur que je prenne le parti de ma mère, il n’admettait pas que je dise à ma mère quels étaient ses droits, qu’elle ne

devait pas se laisser battre par son mari, ou des choses comme ça. Je ne comprends même pas pourquoi yen voulais tellement à mon père, c’était comme une personne à qui on ne peut parler parce qu’il n’écoutait pas, il n’écoutait jamais, il parlait toujours et me méprisait d’avance, chaque fois que j’ouvrais la bouche il disait que je disais des bêtises et que j’avais intérêt à me taire. À partir de quatorze ans, lorsque je venais en vacances, je le sentais comme un individu dangereux pour moi, j’ai toujours eu cette impression qu’on lisait en moi, qu’on voit mes pensées, et à certains moments on m’appelait hypocrite parce que j’ai peur qu’en regardant la personne elle voit au fond de moi-même, et j’avais toujours cette impression que mon père devinait ce que je. pensais et ça automatiquement, comme ça, continuellement… d91.

Ces extraits appartiennent au premier entretien que nous avons eu avec M. R… : d’emblée c’est autour de l’image du père et de 1’ « éducation contradictoire » – terme qui reviendra dans les séances suivantes – qu’il situe la source de son « désespoir » et qu’il se pose et nous pose les questions concernant sa « maladie ». Cette contradiction, selon M. R…, a son origine dans un « récit familial » qui se répète dans les deux générations qui ont précédé M. R… : ce récit possède les caractères d’une théorie délirante sur l’origine et ne peut être assimilé à un « roman familial ».

b I Le u. récit familial » des pères. – L’arrière-grand-père de M. R…, Français vivant en France, a épousé une jeune fille appartenant à la haute noblesse, mésalliance que la famille de celle-ci n’a pas pardonnée. Le couple a été complètement exclu et trois à quatre ans après son mariage la jeune femme meurt après avoir donné naissance à un fils.

De ce fils, grand-père de M. R…, la légende, telle que la lui transmet son propre père, dit qu’il a vécu totalement seul, sans femme et entouré par des « grands chiens noirs ». Arrivé à l’âge adulte et après avoir dissipé la fortune (paternelle ? maternelle ?), il s’expatrie et dans ce nouveau pays entre dans la magistrature. Il épousera une Malgache et vivra selon les coutumes du pays. Ce grand-père, M. R… le connaîtra. Il s’en souvient comme d’un homme extrêmement solitaire et autoritaire, qui exigeait que toute la vaisselle dans laquelle il mangeait soit réservée à son seul usage. M. R… se rappelle d’une scène épique, à laquelle il a assisté, une fois où le grand-père avait soupçonné que quelqu’un d’autre avait bu du thé dans la tasse qui devait lui être réservée. De ce mariage naîtra le père de M. R…, qui à son tour épouse une Malgache et a comme maîtresse officielle la demi-sœur de cette dernière. De ce mariage naîtront dix enfants, M. R… étant l’aîné de la fratrie.

c I Le conflit des langues et la haine des races. – Ce qui frappe comme le trait caractéristique, qui se répète aussi bien chez M. R…, Malgache pour trois quarts, que chez le père de M. R…, métis, que chez le grand-père qui a épousé une Malgache, est un mépris fondamental et une haine non déguisée pour la race à laquelle appartiennent les femmes de ces différents hommes, mépris et haine qui vont assez loin, pour que le père de M. R… exige que ce dernier ne parle pas et ne connaisse pas la langue de la mère et qu’il ne s’exprime qu’en français. Dès son plus jeune âge, il sera mis, malgré les dépenses, dans un collège de stricte langue française. Or, fait important, la mère de M. R… ne parle pour ainsi dire pas le français, résistance à apprendre la langue que parle le mari et la langue dans laquelle il s’adresse au fils, qui en dit long sur ce que, au fond d’elle-même, elle doit éprouver pour la race à laquelle appartenait le père de son mari. Cette interdiction fera qu’entre M. R… et sa mère les échanges seront étrangement réduits :

« Je ne pouvais pour ainsi dire pas parler à ma mère, je parlais très mal le malgache, elle parlait à peine le français. Ce n’est que quand j’ai pu par moi-même, et en cachette de mon père, apprendre sa langue que j’ai pu avoir quelques échanges avec elle et surtout prendre sa défense contre mon père et lui expliquer qu’elle ne devait pas se laisser faire. »

Il n’en reste pas moins que, pendant toute l’enfance et toute l’adolescence, M. R… entendra son père parler avec le plus grand mépris de ces « autochtones » auxquels pourtant appartient sa propre mère. M. R…, lui-même, nous avouera, avec une certaine gêne, qu’en fait il a pendant longtemps partagé l’optique paternelle et que même maintenant il ne peut se sentir proche de ceux qui appartiennent à sa race92. Mais cette extrapolation, ou cet élargissement du conflit, n’empêche pas qu’il se manifeste aussi et de la manière la plus aiguë, dans la relation personnelle entre le père et la mère. Cette dernière vivra pendant des années dans l’angoisse que son mari puisse la répudier et qu’elle se retrouve avec ses enfants et sans aucun moyen de subsistance. Dès qu’elle peut parler avec son fils elle fera état de l’injustice dont son mari est responsable, des exactions qu’il lui impose ; quant au père, de manière tout aussi ouverte, il la traitera d’« illettrée », d’« être inférieur » et cherchera ailleurs et sans se cacher des aventures plus ou moins durables, mais toujours avec des femmes de la même race et tout aussi « illettrées ».

d I L’image de la mère. – Le récit de M. R… est beaucoup plus discret en ce qui concerne la mère. Bien qu’il nous dise avoir, dès l’âge de quatorze ans, pris sa défense, on a l’impression qu’en fait il n’y a jamais eu de sa part une relation très investie. Avec une certaine culpabilité, il a repris à son compte le jugement paternel : s’il est prêt à défendre sa mère, s’il est prêt à lutter pour la « victime » et contre le bourreau, il ne peut s’empêcher « d’en avoir honte » de cette mère qui parle mal le français et qui a gardé les traits culturels qui lui sont propres. À travers ce qu’il nous en dit nous avons l’impression que la mère a épousé le père pour échapper à un père autoritaire qui exigeait qu’elle continue à travailler à la ferme. Entre le père et la mère il n’a jamais pu voir le moindre geste affectueux, tendre ou complice : les traits culturels aidant, il n’a pas assisté à une révolte maternelle franche, sa mère se contentant, dès que cela lui a été possible, de le mettre en garde contre les risques qu’il courait si son père la répudiait, s’il quittait le domicile conjugal. De ses années d’enfance et d’adolescence, M. R… garde relativement peu de souvenirs : élevé, comme nous l’avons dit, en pension, se sachant néanmoins investi par l’ambition paternelle qui espère pour lui un avenir glorieux dans l’administration française, les moments de vacances passés auprès des siens lui ont laissé une impression de solitude totale, d’incompréhension et surtout de la peur constante que n’éclate la colère paternelle. Vers l’âge de quatorze ans, il commence à tenir tête à son père et jusqu’à l’âge de seize ans il continuera à être fouetté par ce dernier quand le châtiment s’impose. C’est vers cette époque que la famille pour fuir des ennuis d’ordre politique quitte le pays pour s’installer en France ; à partir de ce moment, M. R… commence à voler de ses propres ailes et n’aura que des rapports distants avec les membres de sa famille. 93 naîtront deux enfants. Il semble bien que c’est peu après son mariage que se font jour les manifestations d’un délire paranoïaque actif qui s’accentue lors de sa paternité. L’impression de persécution va se transformer dans la certitude d’être en butte à la malveillance de ses collègues et de ses chefs ; parallèlement apparaîtra après la naissance du premier enfant un délire de jalousie avec la conviction que sa femme le trompe pendant qu’il est à son bureau. Vis-à-vis de ses enfants nous apprendrons, dans le dernier entretien, qu’il a éprouvé à leur égard des impulsions agressives violentes et mal maîtrisées. Face à un comportement dont la pathologie s’accentue de plus en plus, sa femme décide un beau jour de quitter le domicile conjugal en emmenant ses enfants. En revenant de son bureau M. R… trouve les valises faites ; il entre dans un état de rage violent, casse tout ce qui lui tombe sous la main, menace de tuer sa femme, qui réussit à s’enfuir chez une voisine et à appeler la police : ce sera le premier internement, d’office. Il faut souligner que M. R…, pendant et après l’internement, refuse de reconnaître la moindre anomalie dans son comportement, justifie sa violence par les « trahisons » dont sa femme serait responsable et voit dans son internement, malgré l’attitude, qui reste très amicale, de son chef de service, l’œuvre de ses ennemis et plus particulièrement de la jalousie de quelques-uns parmi ses collègues et de la malveillance de sa femme.

M. R… restera hospitalisé un temps relativement court, mais à partir de ce moment commence une vie errante, franchement pathologique. M. R… devient incapable de rester dans un travail quel qu’il soit plus de quelques semaines ou quelques mois ; à chaque fois il doit partir soit pour fuir ses persécuteurs, soit à la suite d’un éclat et d’un comportement agressif contre ses « ennemis ». Des hospitalisations, plus ou moins courtes, vont se succéder. Jusqu’au moment dont nous allons parler, M. R… reste convaincu de son bon droit, de la réalité du complot, et de la haine, auxquels il est en butte et, par là, du bien-fondé des réactions agressives qu’on lui reproche à tort et dont on profite pour l’interner. Ajoutons que l’émission de chèques sans provision va à son tour faire intervenir la loi et la prison. Sa passion du jeu, qui n’est pas nouvelle, puisque M. R… nous dit qu’elle date de l’âge de ses dix-huit ans, va s’exacerber, lui faisant perdre à la fin de chaque mois en l’espace de 24 heures la paye d’un mois. À propos de cette passion du jeu, un fait est à signaler : de la grand-mère de M. R…, donc de la première femme malgache entrée dans la famille, le récit des pères dit qu’elle était une joueuse invétérée, ce qui a amené le grand-père à la répudier. Selon M. R… on a toujours parlé à mots voilés de cette « honte » et nous ajouterons que, dans le récit familial tel qu’il a été raconté par les pères à M. R…, semblent se détacher deux imagos féminines : d’un côté l’imago de la jeune fille noble, Française, qui meurt sans qu’on puisse lui reprocher la moindre faute, de l’autre, l’imago de la femme de Vautre race qui dilapide la fortune, qui est « la honte » et qu’on ne peut que condamner. De cette femme, qui est donc la mère de son père, M. R… dira que son propre père en avait eu toujours honte, que c’est à cause de cela qu’il ne parlait jamais d’elle, que c’était une sorte de « tare » – les termes sont de M. R… – dont tous se sentaient coupables comme s’il s’était agi « d’un mal honteux ». À part M. R…, personne dans la famille, pour autant que nous le sachions, n’aime le jeu : nous ont du reste frappé dans son récit les « traits » que M. R… paraît reprendre aux différents membres de sa famille, dans une tentative, toujours avortée, de pouvoir finalement trouver un repère identificatoire unifiant et structurant. Dans ce premier croquis que M. R… nous donne des personnages de son drame familial, ce qui nous a paru le plus marquant est la répétition de l’étrange relation à la femme entretenue par M. R…, par son père et par son grand-père. Tout se passe comme si le père et le grand-père n’avaient jamais pardonné le rejet formulé contre eux par la famille de la noble jeune fille, famille qui restera pour eux le clan des ennemis, et comme si, à l’inverse, ils s’étaient toujours posés comme les seuls héritiers légitimes d’un titre auquel, de fait, ils n’ont aucun droit. M. R… nous dira que jusqu’à ces dernières années il avait signé R… de ajoutant à son patronyme celui de l’arrière-grand-mère. Or, le père et le grand-père ont épousé des femmes malgaches et vécu dans la « honte » : honte de la femme qui joue, honte de la femme illettrée, honte de la femme de peau noire. Cette honte, alliée à cette filiation imaginaire qui efface la mère réelle au profit de l’arrière-grand-mère légendaire, on la retrouve inchangée chez M. R… lui-même. Dans l’admiration qu’il éprouve pour son père tient une place importante la fonction que le discours paternel assignait au nom de la grand-mère : « Tu es un de…, ne l’oublie pas. Tu dois te montrer digne de ce nom. » Ce « nom » qu’aucun homme de cette famille n’a porté, et pour cause, joue le rôle d’un droit et d’un « bien » dont on aurait été dépossédé, perte injustifiée et impardonnable, qui, du coup, vient légitimer tout ce qui dans le comportement de la lignée masculine pourrait être critiquable, et est critiqué, par le milieu social. Ce « nom » vient aussi exclure les hommes de l’ensemble racial auquel les deux derniers appartiennent, et, fait plus important, instaure dans l’ordre de la filiation un système totalement arbitraire qui fait descendre les hommes des trois dernières générations directement d’une « première mère b94 – l’arrière-grand-mère – et exclut les deux « mères réelles » qui restent celles dont on a honte. Quand M. R… se marie avec une jeune femme française, quand il donne naissance à des enfants métis chez lesquels les deux races sont apparentes, il semble vouloir répéter, à sa manière, le choix de l’arrière-grand-père. Mais ce faisant, M. R… se trouve confronté à la réalisation d’un « souhait » qu’il découvre insoutenable. La femme, qui vient prendre la place de la première mère de la légende familiale, en réinsérant dans le circuit une « mère blanche » dévoile à M. R… ce que sa position identificatoire et sa relation à la femme ont de contradictoires et d’inassumables :

— « Blanche », comme l’autre, elle lui apparaît dotée des insignes qu’il a toujours désiré pouvoir revêtir, mais

de ce fait même elle lui prouve qu’il ne suffit pas qu’existe « une mère blanche » pour que lui ne soit plus « noir » au regard des autres.

— « Femme », comme la mère et la grand-mère, elle appartient à la race des déchues, des objets dont on a honte ; en tant que « blanche » le moindre conflit surgissant entre eux fait d’elle l’alliée du clan ennemi, de ceux qui vous ont rejeté95.

— De plus, elle va le rendre père et père de deux enfants métis. M. R… nous dira qu’en regardant ses fils il les sentait et se sentait « bizarre ». Comment pourrait-il en effet revendiquer ce qui chez eux est du côté « noir », couleur qu’il a depuis toujours reniée et comment pourrait-il ne pas voir dans le côté « blanc » les signes de la race à laquelle appartiennent ceux qui ont rejeté l’arrière-grand-père et les descendants ? Les différents clivages que M. R… avait mis en place entre l’arrière-grand-mère bonne et victime et la famille de celle-ci rejetante et haïssable, entre le père qu’on admire et la mère qui fait honte, entre le père qu’on combat et la mère qu’on défend, sont bousculés par ce « métissage » vivant qui apparaît sur la scène du réel, produit de sa chair et de celle de sa femme et qui risque de lui imposer de reconnaître qu’il n’y a jamais du blanc d’un côté et du noir de l’autre, mais un blanc-noir confondu dans un même espace, dans un même corps, dans un même sujet. À cette reconnaissance M. R… ne peut faire face : à cette confrontation qui vient miner le sol sur lequel il avait construit ses défenses il va répondre par la systématisation de l’interprétation délirante. Il pourra dès lors repartager le monde en « blanc » et « noir » : tout ce qui est « blanc » ira du côté des persécuteurs, tout ce qui est « noir » – qui va comprendre l’ensemble de ceux qu’il considère, le plus souvent à juste titre, comme des exploités indépendamment de leur couleur – ira du côté des victimes à venger.

3. Le tournant

« À partir de cette époque, je savais que j’étais malade, que je n’avais pas à en vouloir aux gens ou à la société, que c’était moi. C’est à ce moment-là que je commençais à prendre conscience que c’était chez moi que quelque chose ne marchait pas. Je vais vous dire : j’ai l’impression que je suis comme un sauvage qui ne digère pas, ne comprend pas, n’a pas assez assimilé certains problèmes, et je me mets à avoir peur. J’ai l’impression que cette peur, cette angoisse qui m’arrive, c’est de là que ça vient, c’est cette peur que j’essaye d’analyser comme si j’étais un sauvage qui se met à avoir peur que le soleil lui tombe dessus. Je compte sur quelqu’un pour m’aider à comprendre, pour me dire ce qui est normal et ce qui ne l’est pas parce que pour moi cette peur c’est plus fort que moi, comme mes angoisses, je ne peux pas les contrôler, quand je les ai je ne peux rien faire, je prends des médicaments, ils me donnent une certaine légèreté mais ça ne dure pas. Je n’ose pas penser au lendemain, et en ne pensant pas au lendemain j’essaye d’échapper à l’angoisse, je ne peux pas prévoir, c’est ça qui est terrible chez moi, si je pense au lendemain j’ai peur alors de penser trop loin et il y a là l’angoisse et la peur qui arrivent. »

Ce moment à partir duquel M. R… « sait qu’il est malade et qu’il n’a plus à en vouloir aux gens ou à la société » surgit dans un contexte fort particulier : peu de temps après sa deuxième sortie de l’hôpital, M. R…, dans ce qui apparaît avoir été un raptus anxieux, fait une tentative de suicide en se jetant contre un camion qui passait sur une route où il faisait de l’auto-stop. Apparemment il n’a aucune blessure et peut remonter tranquillement jusqu’à Paris ; là il commence à souffrir de maux de tête aigus, de vertiges, demande à être hospitalisé, et entre dans un service de neurologie d’un hôpital général :

« Pendant sept jours on m’a fait des examens, ponction lombaire, radios et on m’a dit : vous n’avez rien. Moi je voyais toujours des objets se déplacer à ma droite et je souffrais horriblement, j’étais peut-être ce qu’on appelle un très mauvais malade, c’est en tout cas ce que les gens me disaient, je souffrais, je hurlais, ils ne comprenaient pas, disaient que je n’avais rien et que c’était de la comédie. Un beau jour j’ai fait tellement de bruit qu’un professeur est venu me voir, il a dit de me faire une artériographie et m’a opéré le jour même. Je suis resté trois mois à l’hôpital, j’avais de grosses cicatrices et une hémiplégie du côté gauche qui a disparu par la suite. Je me sentais condamné et je me disais que je n’étais pas capable de me tuer. J’avais l’impression que pour moi n’existaient plus que les malheureux, les malades, les prisonniers. Je me disais aussi que je serais à jamais un diminué, quelqu’un qui n’aurait plus son cerveau comme avant, qui risquait de rester paralysé et je pensais aussi à ces trois mois où j’avais souffert, où on s’était moqué de moi, où on ne m’avait pas cru disant que je faisais tout ça exprès pour pouvoir avoir des indemnités ou parce que j’aimais empoisonner les gens. Même après l’opération, pendant les mois que j’ai passés à l’hôpital, je n’avais pas un sou et les médecins m’ont bien soigné mais m’ont traité sans gentillesse. Quand je leur demandais si des suites allaient rester de mon accident, ils ne me répondaient pas ou me disaient : vous allez bien voir. C’est à ce moment-là que je commençai à m’habituer à l’odeur de la saleté, de la pauvreté, j’étais devenu, comment dire, moi-même de la pourriture, cela me révolte de le penser mais je supportais cela, je trouvais que c’était naturel, que c’était mon lot. À partir de cette époque, je savais que j’étais malade… » (suit ici l’extrait que nous avons rapporté plus haut).

C’est donc à partir du moment où M. R… subit effectivement une trépanation, où il se réveille hémiplégique, où il est entouré, sinon de l’hostilité, tout au moins de l’indifférence méprisante d’un milieu hospitalier qui a commencé par traiter de comédie des souffrances tout à fait réelles, qu’il prend tout à coup « conscience » que c’est en lui que quelque chose ne va pas et qu’il n’a pas à en vouloir aux gens et à la société. Nous verrons tout à l’heure que cette « critique » des idées délirantes est bien ambiguë. Ce que nous voudrions ici relever, c’est la réponse très singulière que fait M. R… au moment où, sur la scène du réel, il est effectivement en butte à la négligence, à la malveillance et à l’injustice. Au moment où la réalité se rapproche, autant que faire se peut, de l’interprétation délirante que M. R… s’en donnait « avant coup », au moment où le couteau du chirurgien pénètre effectivement dans sa cavité crânienne et risque de mutiler son activité de pensée, M. R… décide qu’il a jusqu’alors « déliré » – encore que ce n’est pas là le terme qu’il emploie – que les gens ne lui en veulent pas et que c’est lui qui est malade. De manière inattendue, et qui nous paraît très spécifique à ce cas, il va s’approprier le discours de l’agresseur, représenté par le corps médical, se poser comme un objet à examiner, un objet « malade mentalement » (les termes sont ici de lui) et renier ses certitudes passées. Ce revirement va être, à très brève échéance, suivi de l’entrée en scène de pulsions masochistes intenses oscillant avec des impulsions agressives et des phantasmes sadiques, tout aussi violents. C’est dans ce contexte que se situe son deuxième mariage qui, encore une fois et de manière caricaturale, reprend à son compte, non plus le choix de l’arrière-grand-père, mais bien le choix du grand-père et du père. 11 va, en effet, épouser une jeune femme, arriérée profonde, incapable de lire et d’écrire, « illettrée » pour toujours. Fille d’un père alcoolique qui a essayé de la pousser à la prostitution, et qui, au cours d’une bagarre, l’a blessée à un œil ce qui a abouti à l’énucléation de ce dernier, à vingt ans elle se retrouve borgne avec une balafre sur la joue et internée dans un hôpital psychiatrique : c’est là que M. R… fait sa connaissance et qu’il décide de l’épouser. À la première femme dans laquelle il avait pu voir la copie et l’héritière de l’arrrière-grand-mère, fait donc suite « l’objet déchu », celle dont la société vous fait honte, celle chez laquelle « il y a du noir dans son cerveau », expression par laquelle il décrit les moments d’absence et de panique immotivée dont sa femme est souvent la proie. Ce deuxième mariage a néanmoins une action plutôt positive pour M. R… : il nous dira que c’est grâce à sa femme qu’il a pu, pendant deux ans, retrouver une place et avoir, pour la première fois depuis de longues années, un domicile fixe. La relation qu’il entretient avec elle n’est pas sans rappeler certains traits de la relation du père avec sa propre femme : d’une part il se pose comme son protecteur, ce qu’il est effectivement en un sens, celui qui a le savoir, et grâce auquel elle peut vivre hors d’un hôpital psychiatrique. Par ailleurs cet « objet à protéger » il le traite souvent comme un objet, au sens le plus littéral du terme : capable d’entrer dans des colères irraisonnées quand elle se montre incapable de faire l’addition la plus simple, il peut faire preuve de gestes violents, quitte à s’en repentir tout de suite après.

Pendant les deux ou trois ans qui suivent son mariage, et qui coïncident avec sa « prise de conscience », M. R… réussit à préserver un équilibre précaire qui repose sur la relation qu’il entretient avec sa femme et avec son médecin : la première semble avoir la fonction de l’assurer de sa supériorité, de son savoir, du bien-fondé de son rôle de protecteur des faibles ; le second, qui est aussi investi positivement, paraît faire écran contre les « persécuteurs », en lui permettant de valoriser sa « conscience », et donc son « savoir », sur ses troubles et ainsi de maîtriser, en partie, une agressivité qui risque de se traduire dans des actes.

4. Le présent

Quand nous rencontrons M. R… ce moment d’accalmie est bien en péril. Rien que toujours marié avec sa femme, il est depuis plusieurs mois sans emploi, vit de façon plus ou moins marginale et montre les signes d’une détresse profonde. Les éléments de l’histoire familiale, tels que nous les avons rapportés, mis à part trois faits, nous ont frappé tout au long de ces six entretiens :

— La contradiction patente qui existait entre une critique des « idées délirantes » que M. R… « exhibait » de manière constante et avec un désir évident de nous en convaincre autant que de s’en convaincre, et l’activité constante de ces mêmes idées vis-à-vis desquelles, en réalité, il ne pouvait prendre la moindre distance.

— Le passage brusque et imprévisible au cours d’un même entretien de moments pendant lesquels, avec le plus grand calme et la plus grande lucidité, il nous racontait son histoire, essayait de comprendre et de trouver en quoi le comportement des personnages familiaux avait pu être pour lui perturbant, et des moments pendant lesquels M. R… était visiblement la proie d’une phan-tasmatisation, dans Yhic et nunc de la séance, moments pendant lesquels il sc levait, passait de l’imparfait au présent et revivait devant nous, avec une même inten-site, l’épisode dont il nous parlait et qui s’était passé quelques heures ou quelques jours auparavant.

— Une oscillation continue, dans son vécu phantasma-tique conscient, entre une position masochiste, dans laquelle il éprouvait une visible jouissance à s’imaginer réduit à l’excrément, enfoncé dans la terre, piétiné, et un scénario sadique, dans lequel il mettait en scène, avec un plaisir tout aussi intense, les tortures qu’il pourrait faire subir à tel ou tel de ses « persécuteurs » et tout aussi bien à n’importe quel passant qui avait eu la malheureuse idée de le bousculer. Mouvement de va-et-vient continu, la rêverie sadique entraînant immédiatement en rétorsion la rêverie masochique, celle-ci à son tour débouchant dans la reprise du premier scénario, faute de quoi, nous dit-il, sans doute à raison, « la fin de ma rêverie ne pourrait être que ma propre mort, je ne pourrais que me tuer, rentrer vraiment sous la terre, disparaître ». La crainte du suicide ou de l’homicide est toujours présente à l’esprit de M. R… : source d’une angoisse de chaque instant, il ne peut se défendre contre les phantasmes qui envahissent son espace psychique qu’en allant, dans chaque cas, jusqu’à l’extrême limite du déroulement scénique, s’arrêter au bord du gouffre et faire appel précipitamment au scénario inverse. La phantasmatisation masochiste étant ce par quoi « il se punit d’avoir pu penser des choses pareilles », la phantasmatisation sadique étant ce par quoi il essaye d’éviter sa propre destruction.

« J’ai pensé à ce que je vous ai dit la dernière fois, pendant des années, après mon internement, je voyais tout ce qui est la psychiatrie comme quelque chose d’arbitraire dont j’avais très peur, maintenant je n’ai plus peur, je sais que je suis malade, ça je le reconnais et j’essaye de comprendre. Je m’interroge sur mon éducation, sur mon père, et je commence à voir des choses, quand je dis que je suis malade, je pense qu’il y a quelque chose de bloqué quelque part dans ma façon de penser, c’est-à-dire que je ne réussis pas à réfléchir d’une façon logique, d’une façon suivie, je pense qu’une personne malade est une personne qui a une confusion, c’est pour cela que ça me fait plaisir de venir parler avec vous parce que dans ces moments, quand je suis ici, toutes ces idées, ces phantasmes agressifs, ces phantasmes de saleté et de mort s’éloignent. Mais je ne comprends pas, hier par exemple, ce type (à ce moment M. R…, sans s’en rendre compte, change sa position sur la chaise, s’assoit au bord, dans l’attitude de quelqu’un prêt à s’élancer, son regard quitte le nôtre pour fixer un point du mur qui lui fait facesemble se dérouler pour lui une scène qu’il suit médusé et à laquelle il réagit), hier par exemple, ce type dans le métro, il me pousse, alors je vais attraper cette personne pour la mettre sous ma vengeance, je vais la mutiler, je pense comment je vais faire, les yeux sans doute, la mutilation, après la mutilation, je m’aperçois alors de ma folie, et c’est la terreur : qu’est-ce que c’est cette idée qui me passe dans la tête ? Ici je me sens un monstre, et alors c’est le désir de me détruire moi-même pour échapper à tous ces phantasmes qui me fait peur, j’imagine ces choses-là, ces idées qui se présentent à ma tête, et puis j’ai peur de ça : et puis quand je reste assis comme ça, c’est à ce moment-là que j’ai peur, par exemple, vous voyez, j’en veux à une personne, quand j’avais perdu une place, je rentrais et je commençais à battre mon chien, à donner des coups de pieds dessus, puis à vouloir casser quelque chose, j’ai cassé du reste des choses, et puis je me dis : mais qu’est-ce que c’est ? et là le problème essentiel, j’ai un frein sur moi, et puis des fois j’en ai plus et après vous savez, ça c’est l’angoisse après ça, quand je me rends compte de ce que j’ai fait… alors je pense à comment je pourrais me détruire, je pense aussi à la merde, à moi qui nettoyais les w.-c. dans les prisons, et toute cette saleté, toutes ces choses dégoûtantes me font presque plaisir, je voudrais prendre… faire un trou dans la terre, entrer dedans, ou entrer dans des choses très sales, tout ça est dégoûtant, je pense à la déchéance, je sens les excréments humains, c’est quelque chose de terrible, et puis il y a les autres, cette impression qu’ils m’en veulent et puis je me dis que ce n’est pas vrai, que c’est moi qui suis malade, mais je ne puis m’empêcher de penser à ce que je pourrais leur faire… (et ici recommence la phantas-matisation d’une scène sadique dont peut être victime un de ses anciens collègues, sa femme, ou quelqu’un d’à peine entrevu). »

À la fin du sixième entretien, nous étions convaincu que M. R… aurait continué à nous voir : démentant nos prévisions, il nous téléphonera fort poliment pour s’excuser de ne pouvoir venir au prochain rendez-vous, nous demandera de lui en fixer un autre, et disparaîtra de notre horizon. De M. R… nous ne connaissons donc que ce qui a été dit au cours de six rencontres : fort peu de chose. C’est une des raisons qui nous ont fait choisir de demander à son récit de clore ce livre : relater un des cas par nous analysé aurait exigé que nous dépassions de beaucoup les limites que nous nous étions fixées. Mais notre choix a été surtout dicté par deux autres raisons :

— L’histoire de M. R… nous a paru offrir l’agrandissement d’une « photo familiale » que nous avions déjà rencontrée dans d’autres récits, même si de manière moins nette et plus jaunie par le temps.

— La question que nous a posée et que nous pose toujours ce que nous avons désigné comme le « tournant » où il prend « conscience » – et les extraits cités montrent l’ambiguïté de cette prise de conscience – de sa maladie et affaiblit d’autant ce qui avait été son système de défense. Les « idées délirantes » et les impulsions qui en découlent ne perdent en rien de leur virulence, M. R… les pâtit comme des forces qui le détruisent et contre lesquelles, quand il le peut, il se défend en faisant appel au langage des médecins qu’il fait sien. Ajoutons qu’à nos yeux M. R… n’est absolument pas à l’abri du retour d’un épisode délirant franc qui lui fera retrouver intact son système interprétatif.

La courte durée de notre rencontre rendrait abusif toute théorisation exhaustive de cette histoire : qu’il s’agisse de M. R… ou de tout autre sujet, croire en l’espace de quelques entretiens pouvoir connaître la psyché d’un autre est une illusion et un abus de savoir, et donc un faux savoir. Ce fragment d’histoire nous paraît néanmoins confirmer ce qui peut arriver quand le sujet, découvrant la scène du hors-soi, est confronté à un spectacle où régnent le bruit et la fureur du conflit et de la haine. Le premier regard que M. R… pose sur la scène du monde lui fait découvrir un espace dans lequel s’affrontent deux couleurs, deux races, deux langues, deux classes : le couple dont il est issu s’offrant comme l’incarnation exemplaire et manifeste de cet affrontement. Ajoutons que le conflit parental est, dans ce cas, redoublé par un conflit « ambiant » : le hors-soi et le champ social apportent à

M. R… une même démonstration de l’universalité et de la « naturalité » de l’état de conflit.

La voix du porte-parole parle une langue que l’enfant est dans l’obligation de désapprendre quand on lui demandera d’acquérir le langage : des bonnes se chargeront de lui parler en français, le père l’exigera. Plaisir d’ouïr et plaisir d’entendre – au sens de comprendre – vont devoir être clivés : on peut ouïr la voix maternelle, on ne peut l’entendre sans encourir le courroux paternel. Quant à la voix du père, elle vous transmet et vous impose un « système de parenté » forgé par sa propre théorie « délirante » sur la filiation : père et grand-père excluant le couple réel au profit d’un couple fondateur formé par le Français dont ils portent le nom et par la jeune fille noble dont ils revendiquent le patronyme.

« Héritiers légitimes » d’un titre, dont ils prétendent avoir été dépossédés, alors qu’ils n’y avaient de fait aucun droit, le père et le grand-père de M. R… comme ce dernier, vont faire de cet « héritage » l’armure grâce à laquelle ils peuvent combattre leurs « non-semblables ». Qu’il s’agisse de ceux de leur propre race avec lesquels ils prétendent ne rien avoir à partager, ou qu’il s’agisse de ceux qui appartiennent à la famille de l’arrière-grand-mère, et donc à un clan, qui les a depuis toujours exclus de son sein. M. R.. hérite d’un système de parenté réordonné de manière arbitraire par le désir paternel et par ses propres failles. Système qu’il s’approprie, au point que, pendant des années, il signera d’un nom qui ne lui appartient pas et tentera de se présenter aux autres comme le fils direct de cette « première mère », tout en sachant que la couleur de sa peau vient dénoncer la folie du système. Nous avons trop peu entendu M. R… pour pouvoir définir son apport singulier et certainement présent dans la construction de « l’idée délirante primaire » : nous pensons que dans son cas elle s’est fixée sur une « idée » transmise par une lignée paternelle qui, depuis deux générations, s’est forgé de manière autocratique son propre système de filiation. Le personnage maternel est resté trop dans l’ombre pour que nous puissions avancer quoi que ce soit sur sa propre problématique À notre tour nous mettrons le point final à nos réflexions sur ce récit en posant une question à laquelle nous ne savons pas quelle réponse apporter : que s’est-il passé au moment où M. R… a subi le trauma crânien, la trépanation, l’hémiplégie, l’attitude méprisante et hostile du milieu hospitalier, l’état de misère réelle, économique et morale, où il se trouvait…, moment où, sur la scène du réel, un bistouri est venu « mutiler » le cerveau et la voix des médecins effectivement traiter M. R… comme un objet déchu, un « minus », pour reprendre ses termes, qu’on soigne par pitié et auquel on ne reconnaît aucun droit ? Cette similitude entre une représentation phantasmatique d’un monde persécutant et la réalité de ce qui surgit sur cette scène aurait dû, si nos hypothèses sont correctes, favoriser les risques d’acting out et renforcer le système délirant : et c’est vrai que, peu de temps après, M. R… fera une tentative de suicide aux barbituriques suivie, à une très courte distance, par le choix de sa deuxième femme. Il n’en reste pas moins, au dire de M. R…, que ce tournant va surtout lui apporter ce qu’il appelle sa prise de conscience. Identification au langage d’un agresseur auquel, en un sens, on est redevable de sa vie ? Pour brutaux qu’aient été le bistouri et la main qui le tenait, l’opération a quand même permis à M. R… de survivre aux suites de son accident. Ce qui nous apparaît plus énigmatique est le rapport entre cette prise de conscience et l’irruption de la phantasmatisation masochiste qui, selon M. R…, n’existait pas jusqu’alors. Personnellement nous verrions dans cette irruption l’effet d’un ébranlement dans le système et dans les défenses délirantes élaborées par M. R… Tant que le paranoïaque peut désigner sur la scène du reël l’objet persécuteur, l’ennemi à combattre, il peut rassembler les fragments de son corps et leur donner une sorte d’unité fictive, mais opérante, en les mettant au service d’une lutte commune, d’un combat partagé par l’ensemble des morceaux. Mais si, pour une raison ou une autre, cette désignation n’est plus possible, si le persécuteur s’efface, le sujet se trouve dépossédé de cette surface extérieure où il pouvait projeter son propre clivage, sa propre déchirure, sa propre antinomie, et ne peut dès lors que « se voir » comme l’espace à l’intérieur duquel régnent le conflit et la haine. Deux solutions, et deux seules, semblent alors possibles :

— agir en soi et sur soi ce conflit et cette haine, et ce sera la tentative suicidaire – M. R… en a fait trois fois l’expérience ;

— réussir à érotiser le désir de la haine dont on est conjointement objet et sujet, la jouissance masochiste étant dans ce cas le dernier rempart qu’Eros puisse opposer aux visées de Thanatos.

Dans les années qui ont précédé l’intervention chirurgicale, les psychiatres avaient représenté pour M. R… des persécuteurs fort actifs et auxquels il vouait une haine farouche : pourquoi le chirurgien n’a pu reprendre à son compte le même rôle ? La réalité de l’agression chirurgicale aurait-elle rendu la haine immaîtrisable et abouti à un meurtre réel ? Le fait que l’acte chirurgical ait quand même été donneur de vie a-t-il trop rapproché l’image du chirurgien de celle d’un père qui aurait retrouvé toute son idéalisation, ce qui aurait exigé qu’on abandonne tout droit à le haïr ? ou, hypothèse plus probable, ce moment s’est-il accompagné d’autres événements, dont nous n’avons pas eu connaissance, et qui ont été la véritable cause d’un certain flottement dans la relation de M. R… à ses persécuteurs ? Questions qu’on ne peut que laisser ouvertes.

Elles permettent néanmoins de rendre plus claire ce qu’a d’ambigu la « prise de conscience » que M. R… revendique et ce qui, dans ce discours, pourrait paraître à une écoute superficielle correspondre à ce que la psychiatrie appelle « la critique du délire ». En fait il n’y a ni prise de conscience, ni au sens vrai, critique : M. R… s’approprie un « savoir » qui reste au service de ses mises-en-scène, aussi bien masochistes que sadiques.

Il était évident, pour nous qui l’écoutions, que quand M. R… parle de lui-même comme d’un « malade », d’un « minus », il jouit de pouvoir s’identifier à ces objets déchus et effectivement rejetés qu’il a contemplés dans les asiles psychiatriques et dans les prisons où il a séjourné. Pendant longtemps ce « savoir des autres », et plus particulièrement ce « savoir des Blancs » a tenu le rôle d’un bien qu’il clamait posséder et dans lequel il voyait la raison de l’envie et de la haine qu’il suscitait autour de lui : ce « savoir » était aussi ce que le père possédait et plus encore ce que le père lui a imposé comme un bien à conquérir contre la mère et ses semblables. C’est le même « objet-savoir » que M. R… retrouve dans le langage médical, le même « savoir » qu’il s’approprie, mais cette fois en le mettant au service du plaisir masochiste que lui procurent les termes qu’il doit à ce langage et qui lui permettent de s’autodésigner comme un « minus », un objet à rejeter et à détruire. Mais ce « savoir » est aussi ce qui préserve l’obtention d’un plaisir au service de la pulsion sadique.

En décrétant que ce n’est pas lui qui « hait » mais un « autre malade », qu’il porte en lui, M. R…, tout en jouissant de sa mise-en-scène de la mutilation imposée à l’autre, s’assure un « savoir » sur la raison de la haine dont, implicitement, il désigne la cause dans « l’éducation contradictoire » et dans la contradiction opposant les « éducateurs ». Sa « maladie » c’est la faute des autres, en quoi il n’a pas tort, c’est pourquoi il peut se dire « non responsable » d’un « haïr » dont il déclare responsables les « éducateurs »*.

Comme nous l’avons dit, nous pensons que c’est là une phase transitoire du vécu pathologique de M. R… ; c’est durant cette phase que nous l’avons rencontré, nous ne pouvons donc que parler d’elle. 96

Au-delà du cas de M. R…, elle nous montre ce que risque de rencontrer le paranoïaque si le système délirant est mis en question, la fonction d’écran protecteur que tient la pulsion sadique, dernier rempart que le sujet puisse opposer à une représentation de soi-même, qui lui renverrait l’image d’un espace qui a été effectivement déchiré par la haine des autres, d’un « objet » que le couple a traité comme l’enjeu d’une partie qu’ils jouaient en tête à tête. Le danger de se retrouver visée de sa propre haine est d’autant plus fort qu’il réveille en écho, et qu’il trouve comme alliée, une position originaire que les premières rencontres avec le hors-soi sont venues dangereusement renforcer : c’est pourquoi le risque du passage à l’acte suicidaire est toujours présent. C’est contre ce danger que le paranoïaque réussit, mieux que le schizophrène, à se préserver en faisant appel à un persécuteur qui puisse détourner sur lui un désir de mort dont on reste, de fait, l’objet privilégié.

Créer une interprétation sensée de la violence subie : telle est la tâche que le Je fait sienne en « délirant ». La problématique paranoïaque montre comment la psyché, en faisant coïncider désir et haine, réussit l’exploit de rendre sens à une scène jouée par un couple auquel le sujet doit d’avoir été engendré, mais auquel il doit aussi d’avoir rencontré dans le hors-soi un discours a-sensé, parce que manquant effectivement de ce qui peut seul assurer sa logique et sa fonction : un énoncé sur les fondements, qui parle du désir et de la légitimité du plaisir qu’on est en droit d’en attendre.


80 Cf. ce que nous avons écrit à propos de l’objet persécuteur.

81 I en premier lieu, la possibilité pour le metteur en scène d’avoir d’emblée à sa disposition une double représentation de l’éprouvé : le hors-soi doit pouvoir

82 Le travail de Guy Rosolato, • Scène primitive et paranoïa * (in Essais sur le symbolique, Gallimard, 1969), n’a rien perdu de sa pertinence et de son originalité. Cf. aussi sur ce même sujet le texte de Micheline Enmquez paru dans le n° 14 de la revue Topique, Ed. de l’Epi, mai 1974.

83 Le concept de Psychose blanche que Ton doit à Jean-Luc Donnet et André Green définit une organisation psychique dont certains caractères se retrouvent dans ce que nous avons décrit comme potentialité schizophrénique. Leur approche et leurs conclusions diffèrent des nôtres. L’importance qu’ils accordent au t pensé » et à la fonction pensante, à l’apport de Bion, à l’analyse mot-à-mot de la texture du discours, aboutissent à une autre conceptualisation de la problématique psychotique qui mérite une grande attention. Cf. Jean-Luc Donnet et André Green, L’enfant de Ça, Ed. de Minuit, 1973.

84 I Mlle A… est la fille d’une Française et d’un « boche ». De ce père, disparu de son horizon quand elle avait trois ans, elle ne sait rien sinon qu’elle en porte le nom, allemand, que sa mère pendant longtemps l’a obligée à le prononcer à la française, prétendant que c’était une honte d’appartenir à cette nationalité et qu’elle ne voulait pas qu’on sache qu’elle avait eu pour mari un « boche ». Une scène est néanmoins fixée dans ses souvenirs : six mois après la séparation (elle avait donc à peu près quatre ans) le père vient la chercher à l’école ; elle s’en va en lui donnant la main quand apparaît la mère qui prend l’autre main et essaye de l’attirer vers elle. Elle se voit écartelée entre ces deux mains, dont aucune ne veut lâcher prise, saisie d’effroi et craignant réellement <t qu’on me déchire en deux, que mon corps se casse et que chacun en emporte un morceau ». Pas une parole n’est dite, dans le silence s’exercent deux forces antagonistes dont

85 S. Freud, in Névrose, psychose et perversion, op. cil., p. 290.

86 Terme que nous empruntons à un de nos analysés.

87 Ce discours nous l’avons analysé plus haut : nous avons vu qu’il ne peut qu’interdire à l’enfant toute autonomie dans le registre du désir ; d’entrée de jeu et dès l’entrée sur scène du Je, lui est désigné un désir à refuser et à combattre. Ce verdict sur ce qu’il « ne doit pas désirer » a comme contrepartie un verdict identificatoire inacceptable sur « ce qu’il ne doit pas être * : en effet, il lui faudrait pour le faire sien refuser d’entendre ce que, conjointement, on lui désigne comme un désir ayant eu part dans son origine. Le désir paternel « mauvais * n’en reste pas moins un désir que la mère reconnaît avoir été présent. On comprend la tentative de l’enfant de chercher du côté du père celui qui pourrait redonner droit de parole à son désir : il est vrai que ce faisant c’est le désir du porte-parole qu’il lui faut refuser. Il est encore vTai que si l’enfant ne peut échapper à ce piège, c’est que les deux discours parentaux lui ont imposé une seule et môme nécessité : valoriser un état de conflit pour rendre sensé leur discours.

88 Ce récit n’est pas une histoire de cas : nous n’avons joué aucun rôle analytique et nous nous sommes contenté d’écouter M. R… La reproduction, presque textuelle pour le premier entretien, d’une partie de ce discours permettra au lecteur de réfléchir avec une connaissance de bien peu inférieure à la nôtre sur ce que ce récit montre, sur les hypothèses qu’il induit et sur ce qu’il confirme ou infirme des pages qui le précèdent.

89 Nous reproduisons mot à mot le début du premier entretien,

90 Nous soulignons pour indiquer le ton emphatique que prend ici son récit.

91 Pendant tous les entretiens nous entendrons M. R… passer continuellement de l’imparfait au présent et inversement.

92 C’est nous qui parlons de sa race : M. R… parle * de ceux qui ne sont pas Français *, et nous avons l’impression que lui se considère Français, de race et non de nationalité. Nous ignorons du reste s’il a opté ou non pour cette nationalité.

93 La décompensation

M. R… fait commencer l’histoire de ses « peurs » vers ses treize-quatorze ans : c’est à partir de ce moment qu’il a « l’impression qu’ont lit ses pensées et l’impression qu’on lui en veut ».

« Impressions » qui ne le quitteront plus, qui le feront vivre dans un climat de méfiance et dans une attitude de retrait, interrompus de temps à autre par des explosions contre l’injustice, ou les injustices, dont il se sent victime. Ce qui ne l’empêche pas, pendant le laps de huit ans qui sépare son arrivée en France de son premier internement, de trouver une position stable dans une administration où il est fort bien coté et où des possibilités d’avenir, non négligeables, lui sont ouvertes. En 196., M. R… va se marier avec une jeune femme française èxerçant elle-même une profession : tentative de réparer la mésalliance commise par le père et le grand-père ? désir de retrouver une femme qui soit la descendante imaginaire de la femme de l’arrière-grand-père ? Nous n’avons pu écouter assez M. R… pour répondre. De ce mariage

94 Il nous semble que M. R… hérite d’une « théorie délirante sur l’origine * déjà présente chez le père, théorie qu’il reprend à son compte et remodèle.

95 Il est intéressant de noter que, si on a « honte » de la « peau noire », on hait aussi dans la famille la « peau blanche », trait qui devient le représentant métonymique de la famille noble qui les a dépossédés d’un droit imaginaire et qui, effectivement, a toujours refusé de recevoir l’arrière-grand-père.

96 Nous nous sommes posé la question, encore que le traitement subi par M. R… soit relativement léger, de l’effet de la chimiothérapie, non pas sur la disparition d’un vécu persécutif – qui, comme on l’a déjà vu, n’a jamais disparu – mais sur une sorte de « fluidification * du persécuteur. En l’écoutant nous avons souvent eu l’impression que c’est justement parce qu’il n’y a plus de support privilégié incarnant ce rôle que M. R… se trouve dépossédé du pivot pouvant soutenir le système interprétatif, ce qu’il paye par le sentiment de détresse qui l’envahit périodiquement. D’où, selon nous, le risque suicidaire qu’accompagne le démantèlement du système paranoïaque si on ne tente pas d’offrir d’abord au sujet d’autres supports iden-tificatoires.