Chapitre VII. En guise de conclusion : les trois épreuves que la pensée délirante remodèle97

Le discours psychotique, écrivions-nous dans notre avant-propos, confronte les autres à la non-évidence de l’évident : on le lui a rarement pardonné. Il confronte aussi à la catégorie du pouvoir : pouvoir du discours, pouvoir de la réalité, pouvoir de la psyché, pouvoir de la violence du champ social.

Le premier se manifeste par l’abus dont bien souvent il fait preuve, abus qui, en se prétendant au service d’un savoir supérieur, réussit à déposséder ceux contre qui il sévit, de toute possibilité de reconnaître la violence subie et à transformer en un sentiment de culpabilité leur droit de défense le plus légitime.

Pouvoir d’une réalité dans laquelle le Je continue à chercher la vérification par excellence de ses énoncés et de laquelle il ne peut jamais connaître que le discours qui la parle. Réalité qu’il croit pouvoir objectiver, poser devant soi, en faire l’objet neutre de sa réflexion, alors que ce qui lui en revient c’est une représentation de sa propre relation à l’objet, et aux objets du monde, une présentation de lui-même qui va l’obliger à revérifier ses propres repères identificatoires et lui imposer une quête qui ne peut pas avoir de fin.

Et, enfin, pouvoir de la psyché de se défendre contre un désir de mort qu’elle porte en elle et contre un désir de mort présent chez les autres et dont ils se protègent en lui offrant un « semblable » comme objet.

De ces trois pouvoirs la psychose nous offre la forme extrême, comme de la lutte qu’ils peuvent se livrer. Nous avons privilégié, dans cette seconde partie, l’analyse de ce qui se rapporte au travail du Je, à sa création et à son mode de réponse. Nous conclurons en montrant que la réponse psychotique et le délire, par lequel le Je défend sa possibilité d’exister, sont l’aboutissement de trois conditions qui ne deviennent opérantes qu’à cause de leur répétition lors des trois rencontres qui inaugurent les trois formes selon lesquelles les processus psychiques représentent leur relation au monde.

1 | La rencontre entre l’originaire et l’organisation du hors-soi

— La première condition implique que l’originaire et ses pictogrammes rencontrent une réalité extérieure qui ne se prête pas – ou mal – à refléter un état de fusion, de totalisation, de jonction. Il est possible, mais indé-cidable en théorie, que la « constitution » de la psyché puisse présenter « par nature » une plus ou moins grande sensibilisation à l’absence de l’objet, à la frustration inévitable, à l’attente. Il est plus important de souligner que, quand l’âge de l’enfant ou le discours maternel permettent une reconstruction historique relativement détaillée de la première année (nous parlons bien sûr d’enfants ou de sujets présentant des manifestations psychotiques) on entend dans la majorité des cas deux types de récits : a) l’histoire vide – ce qui est mis en avant étant le silence, la non-histoire d’une machine corporelle qui paraît, en effet, avoir fonctionné comme une machine parfaite mais inhabitée ; b) Vhistoire somatique – maladies, troubles alimentaires, insomnies, toxicoses, convulsions, etc. Nous pensons que, dans ces cas, le vide des manifestations expressives comme le plein du langage du corps témoignent d’une rupture dans l’oscillation des représentations pictographiques et de la préséance prise par le pictogramme du rejet et par le désir d’autonéantisation qui lui est coextensif.

Premier temps, première expérience, premier effet de la rencontre avec la réalité extérieure : ils ne suffisent pas à constituer le noyau schizophrénique ou paranoïaque mais jouent un rôle inducteur si celles qui suivent ne peuvent panser cette première blessure. Il est évident que de ces expériences « originaires », qui ne peuvent s’inscrire dans la psyché en usant de l’image de mot, aucun sujet n’a le souvenir, elles ne sont dicibles que par la reconstruction théorique qu’en fait l’analyste, quels que soient les concepts auxquels il fait appel. Ce qui se joue dans l’originaire ne peut, comme tel, avoir place dans la scène du primaire et ne peut être de ce fait mémorisable, mais par contre, ce qui va se construire sur cette scène en portera la marque. Le primaire est ce par quoi la psyché met en scène un hors-soi, espace dans lequel elle projettera la cause des affects qui envahissent son champ, ce qui les rendra aptes à devenir secondairement dicibles.

Plus les affects sont sous l’emprise de Thanatos et plus le primaire va métaboliser pour ses mises-en-scène les matériaux qui, dans l’extérieur, s’offrent comme signe d’agression, de haine, de rejet. Constatation qui éclaire ce qui se passe lors du deuxième temps de la mise en place de la potentialité psychotique.

2 | La rencontre entre le primaire et les signes de la réalité

Le primaire a comme condition, et comme cause, la reconnaissance par la psyché de l’existence d’un hors-soi : comme nous l’avons dit, sauf mort précoce, aucun sujet n’échappe à cette reconnaissance. Ce hors-soi, en un premier temps, n’aura pas d’autre existence psychique que la représentation phantasmatique que la psyché s’en forge. Cette représentation, pour autocratique qu’elle soit, présuppose l’introjection de ces éléments d’information, qui viennent de l’extérieur, et qui sont à la source d’une perception conjointe du « perçu » et de « l’espace » du monde, occupé par ce perçu. Sans doute le phantasme refuse le principe de réalité, il a une relation beaucoup plus ambiguë avec le principe d’existence : d’emblée son but, et l’hallucination du sein l’exemplifie, est de recréer un fragment de l’extérieur, tel qu’il serait s’il était conforme au souhait du primaire. Le phantasme ne nie pas l’existence du hors-soi, il nie l’existence d’un hors-désir, son rêve n’est pas que le monde s’anéantisse, mais qu’il soit identique à l’image qu’il s’en forge. Ce que le primaire rêve c’est d’être à la place d’un dieu-désir qui créerait un monde à son image, un monde rêvé, sans doute, mais encore un monde. Cette relation, entre le primaire et le monde, justifie l’importance que nous accordons aux événements et aux expériences, que ce monde peut imposer au metteur en scène. Le rôle de ce que Freud appelait Vananké sera de faire admettre à tout homme qu’entre le monde et sa mise en scène du monde98 l’identité est impossible, c’est là le verdict qu’impose la « dure réalité ». Mais ce verdict est tout aussi vrai, ou devrait l’être, pour les mises-en-scène coextensives de l’angoisse du rejet, de l’effroi de la haine, du désir de mort : là encore un démenti est nécessaire et devrait être « normalement » rencontré. Ajoutons à cela que la non-conformité entre la représentation et le monde ne veut pas dire qu’il ne puisse pas y avoir des moments de coïncidence, entre la légende de la scène, source de plaisir, et les perceptions qu’impose le réel : ce qui est nécessaire, pour l’évolution de la psyché, ce qu’elle doit devenir capable d’assumer, peut être subsumé sous le concept de différent. Différence entre des états et des moments de plaisir et des moments de déplaisir, différence entre l’hallucination et la satisfaction réelle, différence entre le rêve d’un plaisir continu et un temps scandé par la diversité des expériences successives. En d’autres termes ce que la psyché est en droit d’attendre des expériences que lui impose la réalité et des effets qui en résultent pour elle, c’est qu’il peut y avoir des moments de concordance entre le plaisir que la scène figure et le plaisir que la réalité lui offre. C’est cette concordance qui permettra de séparer le plaisir offert par l’objet du plaisir dû à l’hallucination, le désir dont le représentant de l’Autre est effectivement offrant du désir qu’on lui impute au nom de la projection, la présence d’un signe conforme à l’intention de l’agent de celle d’un signe qu’on crée, pour colmater une trop longue absence ou une absence définitive. Dans les cas dont nous traitons, la réalité du désir maternel se manifeste effectivement par l’absence ou la rareté de ces moments de concordance entre la mise en scène, source de plaisir, et le plaisir qu’on attend de sa présence et de ses dons. La réalité historique, rencontrée lors de l’entrée en fonction du primaire, manque des signes d’un désir positif et non conflictuel ; ce dont Témoignera :

— en premier lieu, tout ce qui touche à l’éducation, à l’apprendre, qu’ici il faudrait, en référence à l’éthologie, appeler le dressage ;

— en second, ce qu’on peut appeler le « climat ambiant », qu’il soit le lieu de « scènes », le lieu du silence, ou le lieu des deuils ;

— en troisième, ce qui concerne le hors-famille, soit que le noyau familial reste clos sur lui-même, refuse de reconnaître l’existence et la fonction du discours de l’ensemble, soit que ce discours, qui périodiquement exigera qu’on obéisse à ses règles, et non pas à sa loi, ne soit plus que l’occasion de tension, d’agression, de déception.

Ce contexte, comme tel, fait partie de ce que nous appelons la réalité historique que rencontre la psyché infantile ; nous espérons qu’il est clair qu’elle n’appartient pas à la seule rubrique du seul désir inconscient (de la mère, du sujet, du père). Cette réalité dévoile ce qui de ce désir est manifeste (au sens que la théorie donne à ce qualificatif par opposition à celui de latent, quand elle traite du discours) et s’y manifeste, par des signes, agis et parlés. Dans le comportement de la mère et de l’entourage, dans sa manière d’offrir et d’exiger, dans ce qu’elle donne et dans ce qu’elle demande, l’enfant reconnaît, à raison, les signes d’un non-désir et du conflit. Que lui y projette son phantasme, ou qu’il tente de les nier par le phantasme contraire, ne suffit pas à forclore de son espace psychique ce qui finira par s’imposer comme juste perception de l’absence réelle, non pas de ce qu’on désire, mais d’un attendu qui est, pour la psyché, un droit et une nécessité. Dès lors ces expériences, partagées par tous, que sont le sevrage, l’apprentissage sphinctérien, l’absence, l’éventuelle maladie ou l’éventuel deuil, revêtiront des formes qui les transforment dans les expériences traumatiques d’une histoire. Traumatiques, non pas à cause de la projection du sujet, mais à cause de la signification qu’elles prennent effectivement dans le discours et pour la psyché maternelle. Ce que montrent les exemples cités peut paraître des exceptions ou des cas limites : il n’en est rien. Que la mère asperge le visage de l’enfant, ou qu’elle ne lui donne le sein qu’en montrant les signes de la hâte, en arrachant brutalement le mamelon, revient exactement au même. Dans un cas, comme dans l’autre, sont manifestes les signes de son déplaisir, la réalité confirme la mise en scène du rejet, infirme la mise en scène d’un état de plaisir que l’enfant représentait, et se représentait, comme réponse conforme au désir maternel. L’œuvre du processus primaire est cette métabolisation qui transforme les perceptions que l’extérieur offre et impose en signes des intentions du hors-soi à l’égard du percevant : chez celui qui peut devenir psychotique « les représentations et les jugements b99 attendus de la réalité sont venus répé-titivement dévoiler quelles étaient les forces en jeu dans le hors-psyché : le non-désir, le conflit, l’angoisse, le secret, le manque. Le sevrage a démontré qu’il était effectivement pour la mère la décision qui exemplifiait, après coup, l’interdit, posé dès l’origine, sur tout plaisir qui aurait pu être reconnu tel par l’enfant, n’être plus réductible au besoin ni reçu passivement, comme un plaisir dont elle resterait seule dispensatrice. L’apprentissage de la propreté n’est pas imposé au nom d’une éthique partagée : « faire sur soi » comme « tout faire du soi » est intolérable pour elle, parce que toute manifestation d’un plaisir autonome suscite un écho qu’elle ne peut entendre. Ces « représentations et ces jugements » sont perçus, le metteur-en-scène pourra les transformer, tenter de les forclore de son entendement, malheureusement ils trouvent dans le primaire même leur majeur allié : la signification et la manifestation de l’agir maternel vont confirmer la légende d’un phantasme qui, de toute façon, aurait eu place, mais à côté d’un autre, de sens contraire, dans lequel sevrage égale mutilation d’un plaisir oral, propreté égale refus de recevoir le don excrémentiel, deuil égale rétorsion, absence égale désir de ne pas voir le sujet, de nier son existence.

Nous en arrivons à la troisième condition nécessaire pour que se constitue une psychose, ce qui montre la résistance avec laquelle la psyché se défend contre ce risque.

3 | La rencontre entre le Je et le discours identifiant

Nous ne nous souvenons plus à propos de quel sage de l’Antiquité on raconte que, aux Dieux reconnaissants qui l’invitaient à formuler un vœu, il avait répondu « Faites que je n’ai jamais à subir tout ce qu’un homme est capable de supporter ».

Le destin psychotique nous confronte à la démesure de l’angoisse, de l’effroi, de la souffrance, que le sujet peut supporter. Qu’il puisse cohabiter en un monde où la persécution règne, où la mutilation vous guette, où la parole de l’Autre est le plus souvent message menaçant et où, à la vôtre, est dénié tout pouvoir de signification, cela n’a pas cessé de nous étonner, chaque fois que nous écoutons et regardons vivre les « fous ». Mais tout aussi étonnante est la résistance que la psyché oppose à ce destin. La rencontre entre originaire et un monde conforme au pictogramme du néant, la rencontre entre la mise-en-scène du primaire et un monde où les signes du désir, qu’on est en droit d’attendre, manquent ne suffisent pas à créer la faille. Il faut qu’une troisième condition s’y ajoute : la rencontre avec la réalité du discours, ce qu’il faut appeler la réalité historique de Ventendu. Entendu qui concerne la signification que le discours du porte-parole prétend imposer à la cause des affects éprouvés. Affects qui ne pourraient perdre un peu de leur dramatique intensité que si la psyché pouvait voir s’offrir des signes « sensés » auxquels les relier, ce qui permettrait de relativiser leur effet, en reconnaissant que, si le désir de plaisir n’est pas tout-puissant, il en va de même pour le désir de mort. Il ne suffit pas de désirer pour que le sein surgisse, mais il ne suffit pas plus de se représenter qu’il est à jamais perdu pour qu’il ne se re-présente pas et offre, à nouveau, plaisir et amour. Ce n’est que si ce deuxième énoncé est démontré par l’épreuve de réalité que le premier pourra être accepté, sans risquer que le deuil, qui en résulte, excède les possibilités de réponse du Je. La troisième condition se constitue lors de la rencontre entre un « pouvoir d’entendre » et les énoncés du porte-parole, ce pouvoir d’entendre et de s’approprier une partie des messages est au fondement du processus instituant le Je. Troisième temps qui confirme ce qu’écrit Freud sur l’évolution des phases libidinales : l’antécédente prépare la suivante, qui portera la marque de ce qui s’y est joué, de la victoire ou de la défaite qui a signé sa fin. De même l’originaire précède le primaire, au travail duquel il trace la voie et au destin duquel il participe. Mais, comme nous l’avons vu, le processus secondaire et le Je ont avec le discours un rapport de création réciproque ; le Je s’institue grâce à ce qui du discours, entendu et investi, revient sur la scène psychique pour lui offrir ses énoncés identifiants. Ces énoncés ne peuvent pas être autocréés par l’instance à laquelle ils doivent d’abord donner naissance, le premier temps n’est pas substituable, il implique l’appropriation par la psyché d’énoncés imposés et formulés par un discours, dont le porte-parole doit être le médiateur. Encore faut-il que ces énoncés, qui contredisent la mise-en-scène, viennent confirmer le droit de se reconnaître dans une image narcissisante et valorisée. Dans les cas ici analysés, l’écoute de l’enfant est confrontée à une mise-en-sens de son corps, de ses fonctions, de ses éprouvés et du monde qui dément le primaire, qui impose une série de deuils douloureux, sans aucune contrepartie, sinon négative ! L’image identificatoire, que les énoncés imposent, n’offre ni une image de corps unifié et unifiante, ni une image du « pensant » qui valorise, en tant que « bien propre », cette nouvelle fonction qu’on est dans l’obligation d’exercer, ni une image du monde dans lequel le désir et le plaisir aient droit de cité sans procès et sans avoir à se naturaliser en optant pour une langue étrangère. Le Je naissant se trouve confronté à une triple négation et à une triple violence :

— On lui nie tout droit à se reconnaître comme agent d’une fonction pensante autonome, à éprouver du plaisir à créer des « pensées » qu’il pourrait revendiquer comme sa production et investir narcissiquement.

— On lui nie tout droit à prétendre vrais les sentiments éprouvés, à affirmer qu’il est triste quand on lui affirme qu’il doit être content ou l’inverse.

— On lui impose un récit historique qui manque de tout fondement, au sens que nous avons donné au fondement des énoncés, et qui cache ce manque en lui substituant un énoncé faux. Ce substitut dévoile, dans sa formulation manifeste, le désir maternel qui interdit que le sujet trouve dans le désir du couple sa signification originelle. Interdit qui, pour se faire respecter, imposera au sujet un postulat sur les fondements y compris les fondements du discours, a-sensé et contradictoire avec l’ensemble des énoncés qu’on lui demande de répéter, et aussi bien avec les énoncés de l’ensemble.

Quand la mère de Mme B… oblitère le nom de son propre père, quand elle devient, à l’opposé, prolixe dès qu’il s’agit du récit de « la mère », guérisseuse et douée de dons surnaturels, et quand elle se contente, sans plus d’explications, d’énoncer à la fille aînée, en présence de la cadette, « on n’embrasse pas le père », elle confronte effectivement l’enfant à un discours paradoxal. Pourquoi à ce nom de « la mère » si souvent évoqué ne fait pas pendant celui du « le père » ? Pourquoi on ne doit pas l’embrasser quand on vous apprend, conjointement, que c’est un devoir d’aimer ses parents ?

Quand elle affirme à la petite fille, rentrée de l’hôpital, que « l’avalé » n’était pas dangereux, que c’est elle-même et les médecins qui exagèrent, et lui nie le droit de faire reconnaître une vérité sur la souffrance par elle éprouvée, de même qu’elle lui défendra par la suite de « se souvenir » de cette expérience et essayera de la convaincre qu’il ne s’était de fait « presque rien passé », elle l’oblige à démentir une vérité que l’enfant a parfaitement perçue.

Quelles qu’en soient les singularités, dans l’histoire de ces enfants on retrouvera toujours l’effet dramatique d’une rencontre dans laquelle est, apparemment, imposée au Je l’appropriation d’un savoir – sur le langage, sur lui-même, sur le monde – alors que chaque fois qu’il vient faire montre du résultat de cette acquisition, il bute sur un interdit, sur une négation de la valeur du produit, sur une contrevérité qui dément la signification qu’il avait entrevue et construite. « Il est interdit de penser, il est obligatoire de penser « le pensé de Vautre ». » C’est là une injonction insoutenable et impossible, tout aussi impossible qu’un ordre qui exigerait qu’on se bouche hermétiquement les oreilles et qu’on entende, ou qu’on se bâillonne la bouche et qu’on parle. Penser le « pensé de l’autre » a, comme préalable et comme condition, qu’on puisse penser, or c’est cette possibilité que la mère craint par-dessus tout.

Ce troisième temps vient redoubler, amplifier, l’épreuve imposée par les deux premiers :

— Les pictogrammes ont rencontré un monde qui résistait à refléter l’un des deux.

— Le primaire, à son tour, a en vain cherché dans le hors-soi des signes lui permettant de trouver dans le lieu de l’Autre la cause d’un état de plaisir qu’on puisse relier à son désir et, aussi bien, les signes qui démentiraient ses phantasmes de rejet, qui l’aideraient à reconnaître que le monde et le corps de l’autre sont aussi des lieux où le plaisir est possible, où le désir peut se réaliser.

— Le Je, lui, last but not least, rencontre dans l’espace où il a à advenir, et dans l’espace où il va advenir, dans les énoncés qui doivent l’instituer, et qui vont le constituer, l’ordre d’avoir à être, alors que chaque fois qu’il devient, dans chaque image de lui-même qu’il tend à investir, il bute sur l’interdiction d’être cette forme, cette image, ce moment, dès qu’ils se présentent comme son choix.

Le champ du secondaire ou l’espace du Je est miné ; à chaque pas accompli, ou bien saute en l’air le bout de sol où on avait, juste avant, posé ses pieds, ou bien saute l’espace où on allait les poser, juste après. On avance, par une série de sautillements au hasard, dans un chemin réduit à de pauvres fragments, chemin où l’avant est fait de trous et oùl’après risque toujours de devenir tel. Espace qui n’est plus qu’un puzzle de morceaux et qui ne peut prétendre offrir aucune route et, encore moins, indiquer quel serait le but une fois qu’on l’a parcouru.

Le Je a vite fait de comprendre que, cet espace, il ne peut l’habiter s’il n’y change pas quelque chose ; il a tout aussi vite compris qu’il vaut mieux faire semblant de ne pas voir les trous, si on ne veut pas s’arrêter figé par les risques de la catastrophe, et aussi qu’il est interdit d’espérer trouver en ce lieu un but qu’on pourrait offrir à la libido, pour qu’elle renonce à privilégier les mises-en-scène au dépens des productions de la mise-en-senS. Pour éviter d’être réduit à abandonner la route et pour éviter que ne se reproduise cette spécularisation originaire-monde qui signe ses moments de néantisation, il va mettre en place trois opérations (terme à entendre au sens d’opération stratégique, au sens d’opération chirurgicale et au sens de l’opération mathématique) :

— créer la « pensée délirante primaire », soit inventer son énoncé sur les fondements ;

— tenter, grâce à cela, de rendre le secondaire apte au primaire ;

— employer une partie de son énergie à un travail d’autoexclusion, en désavouant ce qu’il s’est avoué, en méconnaissant ce dont il a eu connaissance, en niant ce qu’il « sait » être et sur son être.

Nous avons dit, au début, qu’il n’y aurait pas de psychose s’il n’y avait pas de Je et si cette instance ne trouvait son précurseur, sa « matière » dans le discours « ambiant ». C’est bien entre le moi et le monde extérieur, comme dit Freud, qu’éclate le conflit dans la psychose, mais non pas à cause de la « surpuissance de l’influence du « ça » mais à cause d’une impuissance dans le discours de l’Autre et d’une surpuissance dans son désir de s’approprier ce qui lui « manque », en faisant siens l’espace psychique et le travail de penser de l’enfant lui-même. Le Je est confronté à une réalité historique dans laquelle, de manière répétitive, il rencontre une série d’énoncés, le concernant, qui contredisent les perceptions que la réalité par ailleurs lui impose et auxquelles il n’est ni aveugle ni sourd. Discours dans lequel la langue fondamentale manque d’une signification, qui aurait été nécessaire, à mettre en place le système de parenté ; la conséquence sera d’interdire, dans le registre propre à « la nomination des sentiments », qu’on nomme « justement » tout éprouvé dont la cause renverrait à la signification manquante.

Face à cette exigence, qu’impose un discours effectivement prononcé et entendu, le Je va riposter en créant un sens, là où il n’était pas, grâce à sa construction de la pensée délirante primaire ; les contradictions, les contrevérités, les omissions du discours, il les interprète comme le manifeste d’un sens latent par lui autocréé. Sens qui se substitue à l’indicible de sa propre origine et, par là, aux origines en général. Si le délire de filiation en est une exemplification éclairante, une « pensée délirante » sur la filiation se retrouve dans la psychose et participe à son noyau. À partir de cette « pensée », le dit et le contredit, maternel ou paternel, referont sens puisqu’on s’auto-convaincra que s’il y a contradiction, omission, négation, c’est que le dit doit être référé, non pas au postulat fondant la logique du discours des autres, mais au postulat qu’on est seul avec un autre à connaître.

Le Je ne peut pas habiter un espace dont l’organisation rendrait, et lui rendrait, inintelligible son propre désir de vie : c’est pourquoi il va remodeler ce dont il ne peut nier, ni l’existence, ni les conséquences, afin de rendre le « vu », qui rendrait a-sensé d’habiter un tel espace, conforme à une logique empruntée au primaire.

Il voit les trous dans le sol, il entend la mine sauter, il éprouve les blessures dues à la retombée des éclats, mais il nie toute relation de causalité entre ce qui se passe sur la scène du réel et le non-désir et le manque présents chez la mère. Il affirmera, dès lors, qu’un désir qui le concerne est encore cause de ce qu’il expérimente : le désir du persécuteur, le désir de Dieu ou son propre désir de miner, d’éclatement, de souffrance. Ce faisant il préserve la possibilité de garder son investissement pour 1 ? mère, de croire aux postulats de son discours et se préserve du danger de n’avoir plus un lieu où pouvoir exister, un lieu où une parole soit possible.

« Evidemment le procès reprend, mais il reste toujours la possibilité de provoquer un nouvel acquittement apparent : il faut alors recommencer à ramasser toutes ses forces : on ne doit jamais se rendre »*.

Le psychotique, plus désabusé que J. K. n’éprouverait aucune « incrédulité » face à une telle affirmation : il sait depuis longtemps que, dans le procès que le discours de l’Autre lui intente et dans celui que son délire intente aux discours des autres, tout acquittement, quand et s’il survient, est apparent. Il lui arrive aussi de découvrir que les oripeaux dont se revêtent les représentants de la loi ne sont souvent que des « fragiles apparences » : c’est peut-être une des raisons qui lui font refuser de se rendre et de déclarer le procès clos.

1. F. Kafka, Le procès, in Œuvres complètes, t. II, p. 164, traduction Alexandre Vialatte.

1

Ce terme désigne ici au même titre le fonctionnement psychique de l’analyste.

2

I La situation de rencontre. – Le propre de l’être vivant est sa situation de rencontre continue avec le milieu physico-psychique qui l’entoure. Cette rencontre va être à la source de trois productions dont les lieux d’inscription

3

On verra dans le chapitre I*r ce que nous entendons par postulat.

4

Cette dernière implique l’entrée en jeu du processus secondaire.

5

Dans cette perspective les qualificatifs de conscient et de dicible sont synonymes.

6

Terme & entendre ici comme synonyme de savoir.

7

Freud, Abrégé de psychanalyse, P.U.F., p. 72.

8

Disons tout de suite que c’est ce paradoxe qui fonde la logique du primaire.

9

Cf. P. Castoriadis-Aulagnier, Demande et identification, dans L’Inconscient, n° 7, juillet-septembre 1968, P.U.F.

10

C’est la fréquence de ce rapport opposant le sujet et les autres qui explique pourquoi la folie, comme discours qui vient répondre à la violence de ces autres, est à son tour à entendre comme l’interprétation de la violence (voir la deuxième partie de cet ouvrage).

11

Sous le terme de sentiment nous désignons l’affect conscient, soit un éprouvé affectif dont le Je a connaissance, et dont il peut formuler l’énoncé.

12

Cette prime de plaisir n’implique pas que soit déjà reconnue l’existence du sein comme objet séparé du corps propre, même si elle le préannonce. Elle présuppose, par contre, que l’objet représenté comme auto-cngendré soit aussi représenté comme objet expérimentant du plaisir.

13

On peut se demander si les considérations « philosophiques » de Freud concernant la pulsion de mort, ou notre hypothèse d’un mouvement vers l’avant du désir ou d’un désir de non-désir ne sont pas des phantasmes. Mais ces phantasmes rendus intelligibles pour et par le Je, où pourraient-ils trouver leur source sinon dans l’existence d’une force x que le sujet ne peut rendre intelligible qu’en l’appelant pulsion de mort ? Que le Je ne puisse accepter l’existence d’un désir de mort qui va à l’encontre du sentiment de scandale qu’il éprouve face à elle, est naturel.

Mais quand ce même Je accepte le risque de vouloir connaître ce qui n’est pas lui, il est dans l’obligation de voir l’inacceptable et de reconnaître l’impact d’un désir à lui hétérogène et qu’il apprivoisera en le transformant en un concept théorique. Lui reste en prime de pouvoir se dire, que, même s’il ne le sait pas, il mourra parce que tel est son désir : dernière et illusoire victoire du Je ? Peut-être, mais on a l’impression que cette victoire est bien vécue comme telle en un autre espace. Et cette « impression » étrangère au Je et que pourtant l’histoire nous démontre présente bien avant Freud, d’où pourrait-elle surgir sinon d’un tréfonds de la psyché qui attend et espère n’avoir plus de raison de poursuivre son travail de quête ? Si la « pulsion de mort * est un « phantasme » de Freud, il est, comme tout phantasme, réalisation d’un désir inconscient qu’il ne fait que mettre en sens pour lui donner accès dans le champ du Je.

14

Nou9 verrons à propos du processus primaire pourquoi cette impossibilité de forclore l’information concernant l’audition va doter la voix d’un statut particulier.

15

En fait, il faudrait parler d’une ruse de ce que Freud a commencé par appeler les pulsions de conservation.

16

Sigmund Freud, Les pulsions et leur destin.

17

Quand nous parlons de « soi * nous n’entendons rien d’autre que l’instance représentante.

18

Nous restons fidèle à une option faite par nou9 depuis longtemps : l’angoisse de mort précédé l’angoisse de castration, qui en e9t mie réélaboration.

19

Ce manque se réfère au même titre aux objets nécessaires aux besoins du corps et aux « besoins » de la psyché, objets que le hors-soi doit pouvoir fournir.

20

Plus précisément à Vacting out, tel que nous le définirons.

21

Pour des raisons qui, à la relecture de ce texte, nous paraissent critiquables, nous avions préféré donner une analyse plus détaillée de l’organisation phantasmatique et de ses figurations successives dans le dernier chapitre consacré à la paranoïa et à sa phantasmatisation de la scène primitive. Nous prions le lecteur de s’y rapporter.

22

Quand cette différence entre ces deux désirs disparaît ou devient trop petite, elle entraîne l’impossibilité du jeu pulsionnel : risque alors de disparaître de la scène phantasmatique ce troisième pôle qui est le regard. Regardant et regardé, en coïncidant, fixent le désirant dans une position immuable avec la conséquence de réduire dangereusement la capacité de reconnaître l’écart séparant scène phantasmatique et scène de la réalité. La réduction de cet écart est au cœur du phénomène psychotique, sa conséquence la plus grave sera que la scène de la réalité puisse se présenter de manière à permettre au pictogramme de retrouver l’état de spécularisation originaire. Si cela advient, on assistera à ce que nous avons décrit plus haut comme ce « ré-agir » responsable de Vacting oui.

23

La précocité de l’entrée en scène du « désir du père * montre l’erreur de bien des théorisations sur la psychose, et plus particulièrement sur la schizophrénie, dans lesquelles la seule place laissée à ce désir est sa « forclusion » par la mère ou son absence. Ce que l’expérience clinique ne cesse de démentir. Le désir du père joue dans le destin psychique du sujet un rôle fort important : en privilégiant abusivement le « désir ou le non-désir * de la mère pour le père, et en laissant dans l’ombre les conséquences du désir du père pour Venfant, les formes et le but qu’il poursuit, les théoriciens se font complices, sans le savoir, d’un effet qu’ils prennent pour une cause. La fréquence de traits paranoïaques chez le père du « schizophrène », et aussi bien la fréquence d’une attitude para-nourricière, méritent réflexion. Il en est de même dans les cas où le père est l’agent de l’exercice d’un pouvoir qui fera coïncider toute forme de pouvoir avec un abus de pouvoir et cela sans contestation possible. Nous reviendrons sur ce problème à propos de la paranoïa.

24

L’analyse de cette transmission d’un « désir d’enfant * et de son rôle sur le refoulement sera reprise et élaborée page 142.

25

Ce que nous disons pour le regard vaut évidemment pour toute autre fonction-zone érogène.

26

I celui que nous venons d’analyser sous le terme de

primaire-scénique et dont le matériau est représenté par les images de chose, dans l’acception que nous avons donnée à ce terme en la reliant au corps ;

27

I celui que nous allons aborder, dans lequel fait son

entrée en scène l’image de mot qui, en s’unissant à

29

S. Freud, Essais de psychanalyse, Le Moi et le Soi, Payot, p. 173.

30

Cf. le chapitre suivant, * Le contrat narcissique ».

31

Conséquence que la psychanalyse de la psychose ne laisse jamais oublier.

32

Voir, ouïr, penser l’entendu : dès que l’image de mot devient un matériau métabolisable par le processus primaire, toute hiérarchisation devient impossible.

33

Et aussi bien homogène à sa structure.

34

Cette analyse de la relation du persécuteur montre qu’au fondement de son infrastructure on trouve l’autre face de tout phénomène de persécution : le phénomène d’idéalisation. L’objet persécuteur est toujours un objet dont le pouvoir est idéalisé, et combien ! Or, ce second phénomène est aussi l’œuvre du primaire. Persécution-idéalisation : ce binôme désigne les deux actions psychiques, complémentaires et antinomiques, que peut subir l’objet investi dans le registre du primaire. Ce même binôme se retrouve chaque fois qu’on analyse la relation du psychotique à son corps, à l’autre, au monde.

35

Cette mise à l’abri peut échouer : sa réussite implique en effet que l’Autre aussi – la mère – accepte ce jeu substitutif. Si, à l’inverse, l’activité et le fonctionnement oral de l’enfant gardent pour elle une valeur privilégiée et non substituable, l’enfant ne pourra que maintenir l’investissement exclusif de cette fonction ou renoncer à demander quoi que ce soit.

36

Le Je continue bel et bien, le long de son existence, à accorder foi à des croyances conformes aux visées du primaire, mais encore faut-il, hors de la psychopathologie, que ces croyances restent non contradictoires avec le projet identificatoire du Je.

37

Nous avons souligné dans notre introduction le mouvement de balancier qu’impose à toute recherche psychanalytique l’avoir à analyser successivement ce qui se joue dans deux espaces psychiques lors d’un même temps, d’une même rencontre, d’une même découverte inaugurale. Va-et-vient qui ne peut éviter certaines redites et certaines répétitions à partir du moment où l’analyse rencontre le même phénomène. Une fois l’angle de vision déplacé, on découvre aussi bien l’hétérogénéité des mises-en-forme de l’expérience, que la similitude de certains effets et, avant tout et toujours, l’interaction continue qui joue, au même titre, pour les deux partenaires en présence. La répétition inévitable de certains thèmes vient confirmer l’écueil que rencontre en ce champ la réflexion théorique. En dévoilant la fiction de la séparation, apparaît l’impossibilité de concevoir l’espace psychique, quelle que soit la phase choisie, autrement que comme lieu de communication, d’osmose continue avec le hors-espace qui l’entoure.

38

Le souhait « qu’il ou qu’elle devienne père ou mère * comporte implicitement le droit futur du choix d’un autre qui permettra la réalisation du vœu. C’est cette distance temporelle qui fait que la mère oublie ce que ce

39

On pourrait aussi dire qu’elle vient occuper la place d’un donateur de désir, don essentiel à la structure psychique, mais refuse d’être le donateur de l’objet, refus tout aussi nécessaire.

40

Dans la partie traitant de la psychose on verra que c’est cet abus de pouvoir qui est le premier responsable de la constitution d’un délire.

41

Cf. à ce propos l’annexe en fin de ce chapitre.

42

Cf. Schreber, Memories of my nervous illness, p. 50.

43

S. Freud, Outline of psychoanalytis, p. 197.

44

Ce8 images renvoyées par l*énonciation du sentiment exprimé fondent le processus identificatoire : l’après-coup de la nomination de l’affect est cette opération identifiante qui institue le Je.

45

De fait il serait plus exact de parler de la relation présente entre le signe linguistique et son référant, aussi bien dans ce passage que pour l’ensemble de notre travail… Mais existent des habitudes de penser dont on se défait difficilement !

46

On peut parfaitement imaginer un système où ce représentant n’est pa9 le père. Mais, quel qu’il soit (l’oncle, un ancêtre, le prêtre, une classe ou une caste, et aussi bien la classe des Mères), son rôle n’en est pas moins nécessaire. Le discours maternel devra donc trouver ce point de référence et ensuite accepter d’être la voix qui énonce à Vinfans l’existence de cette

47

Ce qui préfigure le paradoxe de la jouissance : expérience corporelle qui pourtant exclut de manière radicale tout ce qui serait de l’ordre d’une quelconque rationalité biologique.

48

Cette complicité joue un rôle important dans la problématique du pervers, cf. P. Aulàgnier, La structure perverse, in U Inconscient, n° 2,

49

Nou9 entendons le père comme objet d’une haine qui peut grâce à lui désigner dans le hors-psyché sa cause.

50

Il est fréquent de voir dans ces cas le père revendiquer la « naturalité * de ce qui est arrivé, sans savoir qu’en couchant avec sa fille c’est à sa propre mère qu’il vient montrer sa victoire. Dans les cas cliniques que nous avons pu suivre nous est toujours apparue une complicité de la part de la femme, un peu comme si sa fille, dans ces ca9, continuait à faire partie de ses objets que la mère veut bien prêter, sûre que cela ne peut qu’accroître son pouvoir sur le père (aidée en cela par le discrédit et la sanction légale possible).

51

Pour ce qui concerne la difficile relation entre la psyché et le social et les problèmes que pose son analyse, cf. Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, en particulier le chap. VI (Le Seuil, octobre 1975).

52

L’analyste et l’analysé.

53

Nous verrons dans le chapitre VI pourquoi ces énoncés du fondement nsnt nécessaires au maniement du langage par le sujet, pour lequel toute réponse concernant l’origine – du monde, du langage, de la loi – est entendue comme une réponse sur son origine.

54

Dans ce registre l’ambition scientifique n’a rien à envier aux illusions de l’ambition du sacré : elles partagent la même démesure.

55

Ensemble de9 voix ou texte écrit dont le rôle de référent est nécessaire pour que l’enfant 9e libère de 9a dépendance à ce premier référent incarné par la voix maternelle.

56

Ce dernier coïncidant avec le registre de l’imaginaire, cf. Annexe.

57

Nous ne pouvons sur ce sujet que résumer un texte datant déjà de quelques années et auquel nou9 avons peu de chose à ajouter, cf. P. Casto-RIADI9-AULAGNIER, Demande et identification, in L* Inconscient, n° 8.

58

Un caractère propre à cette question fait qu’on ne peut rien dire 9ur « qui » e9t Je sans faire appel à ce que Je pense devenir. Faute de cette projection dan9 un futur, le Je ne pourrait rien énoncer sur un temps actuel, comme tel insaisissable. Ajoutons que la référence au passé est aussi indispensable.

59

L’œuvre de Cassirer, La philosophie des formes symboliques, nous a beaucoup apporté. Ce qui n’abolit pa9 l’écart qui sépare le mode de poser et de résoudre un problème dans le9 paramètres qu’impose la réflexion philosophique et le mode et les paramètres qu’exige la réflexion analytique.

Pour le passage cité, cf. Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, vol. III : La phénoménologie de la connaissance, Chap. I, Ed. de Minuit, 1972.

60

Et plus généralement quand nous l’employons dans le champ psychanalytique.

61

Souligné par l’auteur.

62

On trouvera en fin du chapitre VI le compte rendu détaillé que M. R… nous a donné de son histoire.

63

Ici encore le terme de potentialité psychotique désigne ce que plus correctement il faudrait appeler, selon les cas, potentialité schizophrénique ou potentialité paranoïaque.

64

Moments d’un silence « mortel * pour le Je qui peuvent survenir aussi bien dans le vécu de la potentialité psychotique que dans ses formes manifestes.

65

Expression que l’on retrouve en tant que telle dans des structures sim-plement névrotiques ; mais dans ce cas elle prend un sens fort différent qui la relie à une problématique œdipienne.

66

Nous verrons que le « désir d’enfant * chez le père peut présenter les mêmes anomalies et pour des raisons semblables. Nous pensons qu’il n’est pas indifférent qu’elles apparaissent chez l’un ou chez l’autre, ou chez les deux. La fonction de la mère et l’effet anticipateur de son discours agissent en une phase plus précoce de la vie psychique, son rôle dans l’assouvissement du besoin corporel et libidinal la dote des attributs d’un pouvoir absolu qui en fait ce premier représentant de l’Autre, qui est aussi le premier représentant du monde. Il s’ensuit que les conséquences de ce qui, dans son comportement, fait obstacle à une mise en place structurante de la psyché de Yinfans seront plus précoces et plus difficiles à compenser. C’est pourquoi un certain type de pathologie maternelle renforce les risques d’une réponse schizophrénique, un certain type de pathologie paternelle ceux d’une réponse paranoïaque : il est évident que cela n’a rien d’une règle et encore moins d’une loi. Les conséquences de cette différence seront reprises dans l’analyse de la représentation de la scène primitive chez le schizophrène et chez le paranoïaque.

67

Ce « désir de maternité * est la négation d’un « désir d’engendrer » entendu comme pouvoir de donner naissance à une vie et à un être nouveau, ce qui est désiré concerne le registre du retour et du même. On pourrait aussi dire que, dans ce cas, à l’identité et à la transmission d’une fonction symbolique, s’est substitué un « devoir d’identité » chez les représentants successifs de cette fonction.

68

Il est évident, à partir de ce que nous avons écrit sur la fonction du système de parenté, que ce dernier ne peut fonctionner que si l’ensemble des termes est présent.

69

Quand cette fille avait 15 ans, elle a été dans un hôpital « mystérieux *, pendant 6 mois, où personne n’a été la voir sinon la mère qui « pleurait beaucoup ». Nous avons l’impression qu’il a dû s’agir d’un hôpital psychiatrique, ce qui explique la culpabilité que la mère paraît éprouver vis-à-vis de cette première fille.

70

Sont mises entre guillemets les citations empruntées au texte de Freud sur « Le roman familial des névrosés ». Sigmund Freud, Psychose, névrose et perversion, introduction de Jean Làplanche, P.U.F., 1973, p. 157.

71

Nous conseillons la lecture d’un livre fort instructif sur ce sujet et dont certaines conclusions sont irréfutables : A. B. Hollingshead et F. C. Red-LICH, Social Class and Mental Illness, John Wiley & Sons Inc., 1958.

72

Serait dans ces cas de peu de recours de croire tout comprendre en affirmant qu’il y a eu « non-accès au symbolique > ou i forclusion du nom du père » ou encore que l’événement « n’est pas symbolisable * : formules qui deviennent bien peu convaincantes dès qu’on les a transformées en ces sortes de passe-partout théoriques.

73

Qn’on lise à ce propos l’étrange histoire de Mary Bell in : Gittn Sereny, Meurtrière à onze an », de Noël-Gonthier, éd., 1974.

74

Cf. Sigmund Freud, Névrose, psychose et perversion, op. cit., pp. 284 et 285.

75

Souligné par nous, op. cit., p. 300-301.

76

Morton-Schatzman, L’esprit assassiné, Stock, 1974, traduit par Jeanne Esnault-Vàillant. On regrette que le traducteur n’ait pas cru utile de lire les Mémoires du fils Schreber, ce qui lui aurait permis d’intituler la traduction française correctement par « Le meurtre d’âme ».

77

Cf. op. cit., p. 50-51.

78

On aura remarqué que nous employons souvent indifféremment les termes de réel et de réalité, encore que nous privilégions le second. Si nous devions poser une différence nous dirions que la réalité est le réel « humanisé » et le seul dont profane et théoricien puissent parler, et que le « réel » est cette « matière », totalement inconnaissable, qui s’offre et s’impose à la

79

La question que pose la présence de répits spontanés dans le vécu schizophrénique, alternant avec des épisodes délirants, mériterait d’être reprise en tenant compte de ce qui a été dit sur le rôle tenu dans la schizophrénie « potentielle * par la présence sur la scène du réel d’un Autre incarnant une instance non intériorisée. Ce rôle prouve la dépendance qui en résulte pour le Je et le prix dont il paye le non-passage à une psychose manifeste, mais montre aussi le pouvoir dont fait preuve ce même Je de retrouver une voix à qui demander de reprendre ce rôle, ou tout au moins de faire « comme si * afin de ne pas lui imposer une reconnaissance dont il reste capable : reconnaître qu’il y a maldonne, que n’existe pas d’identité entre les postulats des deux discours, que le dialogue comporte une surdité réciproque sur l’essentiel.

80

Cf. ce que nous avons écrit à propos de l’objet persécuteur.

81

I en premier lieu, la possibilité pour le metteur en scène d’avoir d’emblée à sa disposition une double représentation de l’éprouvé : le hors-soi doit pouvoir

82

Le travail de Guy Rosolato, • Scène primitive et paranoïa * (in Essais sur le symbolique, Gallimard, 1969), n’a rien perdu de sa pertinence et de son originalité. Cf. aussi sur ce même sujet le texte de Micheline Enmquez paru dans le n° 14 de la revue Topique, Ed. de l’Epi, mai 1974.

83

Le concept de Psychose blanche que Ton doit à Jean-Luc Donnet et André Green définit une organisation psychique dont certains caractères se retrouvent dans ce que nous avons décrit comme potentialité schizophrénique. Leur approche et leurs conclusions diffèrent des nôtres. L’importance qu’ils accordent au t pensé » et à la fonction pensante, à l’apport de Bion, à l’analyse mot-à-mot de la texture du discours, aboutissent à une autre conceptualisation de la problématique psychotique qui mérite une grande attention. Cf. Jean-Luc Donnet et André Green, L’enfant de Ça, Ed. de Minuit, 1973.

84

I Mlle A… est la fille d’une Française et d’un « boche ». De ce père, disparu de son horizon quand elle avait trois ans, elle ne sait rien sinon qu’elle en porte le nom, allemand, que sa mère pendant longtemps l’a obligée à le prononcer à la française, prétendant que c’était une honte d’appartenir à cette nationalité et qu’elle ne voulait pas qu’on sache qu’elle avait eu pour mari un « boche ». Une scène est néanmoins fixée dans ses souvenirs : six mois après la séparation (elle avait donc à peu près quatre ans) le père vient la chercher à l’école ; elle s’en va en lui donnant la main quand apparaît la mère qui prend l’autre main et essaye de l’attirer vers elle. Elle se voit écartelée entre ces deux mains, dont aucune ne veut lâcher prise, saisie d’effroi et craignant réellement <t qu’on me déchire en deux, que mon corps se casse et que chacun en emporte un morceau ». Pas une parole n’est dite, dans le silence s’exercent deux forces antagonistes dont

85

S. Freud, in Névrose, psychose et perversion, op. cil., p. 290.

86

Terme que nous empruntons à un de nos analysés.

87

Ce discours nous l’avons analysé plus haut : nous avons vu qu’il ne peut qu’interdire à l’enfant toute autonomie dans le registre du désir ; d’entrée de jeu et dès l’entrée sur scène du Je, lui est désigné un désir à refuser et à combattre. Ce verdict sur ce qu’il « ne doit pas désirer » a comme contrepartie un verdict identificatoire inacceptable sur « ce qu’il ne doit pas être * : en effet, il lui faudrait pour le faire sien refuser d’entendre ce que, conjointement, on lui désigne comme un désir ayant eu part dans son origine. Le désir paternel « mauvais * n’en reste pas moins un désir que la mère reconnaît avoir été présent. On comprend la tentative de l’enfant de chercher du côté du père celui qui pourrait redonner droit de parole à son désir : il est vrai que ce faisant c’est le désir du porte-parole qu’il lui faut refuser. Il est encore vTai que si l’enfant ne peut échapper à ce piège, c’est que les deux discours parentaux lui ont imposé une seule et môme nécessité : valoriser un état de conflit pour rendre sensé leur discours.

88

Ce récit n’est pas une histoire de cas : nous n’avons joué aucun rôle analytique et nous nous sommes contenté d’écouter M. R… La reproduction, presque textuelle pour le premier entretien, d’une partie de ce discours permettra au lecteur de réfléchir avec une connaissance de bien peu inférieure à la nôtre sur ce que ce récit montre, sur les hypothèses qu’il induit et sur ce qu’il confirme ou infirme des pages qui le précèdent.

89

Nous reproduisons mot à mot le début du premier entretien,

90

Nous soulignons pour indiquer le ton emphatique que prend ici son récit.

91

Pendant tous les entretiens nous entendrons M. R… passer continuellement de l’imparfait au présent et inversement.

92

C’est nous qui parlons de sa race : M. R… parle * de ceux qui ne sont pas Français *, et nous avons l’impression que lui se considère Français, de race et non de nationalité. Nous ignorons du reste s’il a opté ou non pour cette nationalité.

93

La décompensation

M. R… fait commencer l’histoire de ses « peurs » vers ses treize-quatorze ans : c’est à partir de ce moment qu’il a « l’impression qu’ont lit ses pensées et l’impression qu’on lui en veut ».

« Impressions » qui ne le quitteront plus, qui le feront vivre dans un climat de méfiance et dans une attitude de retrait, interrompus de temps à autre par des explosions contre l’injustice, ou les injustices, dont il se sent victime. Ce qui ne l’empêche pas, pendant le laps de huit ans qui sépare son arrivée en France de son premier internement, de trouver une position stable dans une administration où il est fort bien coté et où des possibilités d’avenir, non négligeables, lui sont ouvertes. En 196., M. R… va se marier avec une jeune femme française èxerçant elle-même une profession : tentative de réparer la mésalliance commise par le père et le grand-père ? désir de retrouver une femme qui soit la descendante imaginaire de la femme de l’arrière-grand-père ? Nous n’avons pu écouter assez M. R… pour répondre. De ce mariage

94

Il nous semble que M. R… hérite d’une « théorie délirante sur l’origine * déjà présente chez le père, théorie qu’il reprend à son compte et remodèle.

95

Il est intéressant de noter que, si on a « honte » de la « peau noire », on hait aussi dans la famille la « peau blanche », trait qui devient le représentant métonymique de la famille noble qui les a dépossédés d’un droit imaginaire et qui, effectivement, a toujours refusé de recevoir l’arrière-grand-père.

96

Nous nous sommes posé la question, encore que le traitement subi par M. R… soit relativement léger, de l’effet de la chimiothérapie, non pas sur la disparition d’un vécu persécutif – qui, comme on l’a déjà vu, n’a jamais disparu – mais sur une sorte de « fluidification * du persécuteur. En l’écoutant nous avons souvent eu l’impression que c’est justement parce qu’il n’y a plus de support privilégié incarnant ce rôle que M. R… se trouve dépossédé du pivot pouvant soutenir le système interprétatif, ce qu’il paye par le sentiment de détresse qui l’envahit périodiquement. D’où, selon nous, le risque suicidaire qu’accompagne le démantèlement du système paranoïaque si on ne tente pas d’offrir d’abord au sujet d’autres supports iden-tificatoires.

97

Ces conclusions privilégient le remodelage que l’on doit à la potentialité schizophrénique : si nous lui donnons la préséance, c’est qu’elle nous paraît, sur la scène de notre monde actuel, plus fréquente qu’on ne le croit.

98

C’est-à-dire ses constructions phantasmatiques.

99

Expression dont use Freud dans l’article cité.


97 Ces conclusions privilégient le remodelage que l’on doit à la potentialité schizophrénique : si nous lui donnons la préséance, c’est qu’elle nous paraît, sur la scène de notre monde actuel, plus fréquente qu’on ne le croit.

98 C’est-à-dire ses constructions phantasmatiques.