Chapitre II. Le processus originaire et le pictogramme

1. Le postulat de l’auto-engendrement

Nous avons dit que le propre de chaque processus de métabolisation, mis en fonction par la rencontre entre l’espace psychique et l’espace hors psyché, se définit par la spécificité du modèle relationnel imposé aux éléments du représenté, modèle qui est le décalque du schéma structural du représentant lui-même. Dans la phase que nous analysons, l’ensemble des productions de l’activité psychique se conformera au postulat de l’auto-engendrement. Nous séparons dans notre analyse ce qui a trait à l’économie plaisir-déplaisir propre à ce postulat et ce qui a trait à la particularité du représenté qu’il engendre : le pictogramme.

Nous avons dit que la rencontre originaire, en droit, se joue au moment même de la naissance, mais que nous nous autorisons à déplacer ce moment, pour le situer lors d’une première et inaugurale expérience de plaisir : Ja rencontre entre bouche et sein. Quand nous parlons de moment originaire, ou de rencontre originaire, c’est à ce point de départ que nous nous référerons. Ce décalage vers l’après sera compensé par une démarche inverse lorsque nous aurons à parler du Je, instance que le discours de l’Autre anticipe de manière bien plus patente.

Si nous restons du côté de l’infans on peut isoler une

série de facteurs responsables de l’organisation de l’activité psychique dans la phase considérée :

1 / La présence d’un corps dont la propriété est de préserver par autorégulation son état d’équilibre énergétique. Toute rupture de cet état se manifestera par un éprouvé inconnaissable, un x que, dan6 l’après-coup du langage, on appelle souffrance. Toute apparition de cet éprouvé déclenche, quand cela est possible, une réaction qui vise à en éliminer la cause. Cette réaction, que l’on doit à l’homéostasie du système, échappe à toute connaissance de la part de la psyché. Cette dernière est néanmoins informée d’un possible état de souffrance du corps, auquel elle réagit par la seule action sous sa dépendance : l’hallucination d’une modification dans la situation de rencontre, venant nier son état de manque, on verra que ce manque a un rapport fort particulier avec ce qui est, en droit, son équivalent physiologique, l’état de besoin.

Apparaît d’emblée le scandale majeur du fonctionne-ment psychique : sa première réponse « naturelle » est de méconnaître le besoin, de méconnaître le corps et de ne « connaître » que « l’état » que la psyché désire retrouver. Le comportement d’appel n’apparaît que face à l’échec du tout-pouvoir du pictogramme. Scandale qui dévoile s la présence originelle d’un rejet du vivre au profit de la quête d’un état de quiescence et d’un état de non-désir, qui restent la visée méconnue mais toujours à l’œuvre du désir. Il faut reconnaître que la présence originaire de Thanatos est plus scandaleuse pour le Je que celle d’Eros, le déjà-là de la haine plus perturbant que le vioujours-là de l’amour.

2 / Un pouvoir d’excitabilité auquel on doit « la représentation dans la psyché des stimuli qui s’originent dans le corps et atteignent l’esprit, exigence de travail demandé à l’appareil psychique par suite de son lien avec le corporel ». Cette définition que donne Freud de la pulsion, s’applique en tout point à celle que nous proposons pour l’activité pictographique. Le travail demandé à l’appareil psychique consistera à métaboliser un élément d’information qui vient d’un espace qui lui est hétérogène, en un matériau homogène à sa structure, afin de permettre à la

4 / D’entrée de jeu la double présence d’une liaison et d’une hétérogénéité entre Yx de l’éprouvé corporel et l’affect psychique, se manifestant dans, et par, sa représentation pictographique. En effet l’affect est coextensif de la représentation, or la représentation peut être conforme ou non à la réalité de l’éprouvé corporel. Si nous imaginons une représentation de l’unité bouche-sein accompagnant l’expérience d’allaitement nous avons une conformité entre affect et éprouvé du corps. Si nous envisageons, à l’inverse, la représentation hallucinatoire d’une union bouche-sein qui impose momentanément un silence psychique à l’état réel du besoin, nous aurons une contradiction objective entre affect et éprouvé corporel, mais contradiction totalement ignorée de la psyché et n’existant au mieux que pour l’observateur.

psyché de se représenter ce qu’elle veut retrouver de son propre éprouvé.

3 / Un affect lié à cette représentation, représentation d’un affect et affect de la représentation étant indissociables pour et dans le registre de l’originaire.

5 / L’exigence constante de la psyché : rien ne peut apparaître en son champ qui n’ait pas été d’abprd métabolisé en une représentation pictographique. La repré-sentabilité pictographique du phénomène est une condi-tion nécessaire pour son existence psychique : cette loi est aussi universelle et irréductible que celle qui décide des conditions d’audibilité ou de visibilité d’un objet. Les ondes sonores et les ondes lumineuses excèdent de loin le spectre propre à la sensibilité des organes humains : mais hors de ce spectre elles n’existent pas pour l’homme. De même l’originaire ne peut « connaître » que les phénomènes répondant aux conditions de représentabilité, les antres n’ont pas d’existence pour lui.

Les » conditions de représentabilité que doivent posséder

les objets pour fournir un matériau dont puisse user l’originaire ne peuvent que se reconstruire à partir d’une phase postérieure, dans laquelle on ne rencontre plus que quelques rejetons. Cette reconstruction nous fait poser comme vraisemblable qu’elles doivent répondre aux propriétés particulières que nous allons décrire.

2. Les conditions nécessaires pour la représentabilité de la rencontre

L’activité du processus originaire est coextensive d’une expérience responsable de la mise en activité d’une, ou de plusieurs fonctions du corps résultant de l’excitation des surfaces sensorielles correspondantes.

Cette activité et cette excitation exigent la rencontre entre un organe sensoriel et un objet extérieur ayant un pouvoir de stimulation à son. égard. C’est ce modèle sensoriel que le processus originaire reprend dans ses mises-en-forme. La représentation pictographique de cette rencontre a la particularité d’ignorer la dualité qui la compose. Le représenté se donne à la psyché comme présentation d’elle-même : l’agent représentant voit dans la représentation l’œuvre de son travail autonome, il y

contemple l’engendrement de sa propre image. La représentation est donc « mise-en-présentation » de la psyché pour la psyché, autorencontre entre une activité originaire et un « produit », tout aussi originaire, qui se donne comme présentation de l’acte de représenter pour l’agent de la représentation. Ces sursignification et surdétermination du représenté en sont le caractère essentiel.

La première çonditio.n de la représentabilité de la rencontre nous renvoie donc au corps et, plus précisément. à l’activitésensorielle qui lui est propre. Cette première condition sera analysée de manière plus détaillée

lorsque nous parlerons de l’emprunt fait par la psyché au modèle sensoriel, ce qui nous permettra d’expliciter la texture particulière du pictogramme. Avant de ce faire, nous allons considérer, sous quelles conditions, la représentation de la rencontre peut être source de plaisir et sous quelles conditions elle sera source de déplaisir. Nous rencontrons en ce point une deuxième loi générale de l’activité psychique : le bnt qu’elle vise n’est jamais gratuit, la dépense de travail qu’elle comporte doit être assurée d’une prime de plaisir, faute de quoi, le non-investissement de l’activité de représentation mettrait

fin à l’activité vitale elle-même. Danger contre lequel la"psyché est généralement préservée par la présence de ce que nous avons appelé le « plaisir minimal », conséquence de toute mise-en-relation, conforme au postulat, des éléments d’information qui se frayent un accès dans l’espace psychique et de l’état de quiescence qui en résulte pour l’activité de représentation, tant que le représenté s’offre comme un support qui aimante et fixe à son profit l’énergie dont dispose ce processus. Il est évident que si ce « plaisir minimal » était seul en cause, il ne pourrait avoir d’autre but que la pérennité d’une représentation inaugurale qui se ferait support, premier et dernier, de la totalité de l’énergie psychique. Visée impossible à réaliser mais qui, à nos yeux, témoigne de la complicité présente d’emblée entre_jffiia£Îpe de plaisir et” pulsion de mort. Pour que cette complicité n’ait pas trop tôt gain de cause sur la visée d’Eros, il faut qu’à ce plaisir minimal viennent s’ajouter la quête et l’attente d’une « prime de plaisir », équivalent psychique d’un « plaisir d’organe », prime qui, à partir du moment où en est faite l’expérience, devient

le but de l’activité psychique. S’il est vrai que, dans le représenté du pictogramme, ne peut exister une différence entre la représentation qui accompagne l’allaitement et la représentation de cette expérience en l’absence du sein, nous postulons néanmoins la perception fort précoce de la part de la psyché, d’un en-plus de plaisir éprouvé lors de la représentation accompagnée d’une expérience de satisfaction réelle, à condition toutefois que cette satisfaction soit apte a apporter du plaisir et ne se réduise pas à faire taire le besoin12. Nous verrons à quelles conditions

elle doit répondre pour que cela soit possible, nous dirons dès maintenant, que la condition essentielle est que cette expérience puisse se représenter comme apportant du plaisir aux deux entités de ce que nous définirons comme « l’objet-zone complémentaire ». La prime de plaisir, comme visée de l’activité de représentation, est donc

reliée à la possibilité d’une représentation et d’une expérience qui puissent mettre respectivement en scène et en présence la jonction de deux plaisirs, celui du représentant et celui de l’objet qu’il représente et qu’il rencontre au cours de l’expérience (de la satisfaction du besoin).

Si on veut maintenant analyser les conditions relatives à l’affect de déplaisir, nous dirons que cet affect est présent chaque fois que l’état de fixation devient impossible et que l’activité psychique doit reforger une représentation. On peut recourir à la métaphore énergétique et dire que le travail nécessaire à la mise en place d’une nouvelle représentation a comme conséquence un état de tension, responsable de ce que nous appellerons le « déplaisir minimal », symétrique de ce que nous avons appelé le plaisir minimal.

Plus importante et plus essentielle pour comprendre le fonctionnement psychique, est la relation existante entre l’affect de déplaisir et la représentation qui lui est indissociablement liée. Cette relation va nous obliger à aborder la question que pose la pulsion de mort et de faire appel au concept que nous avons avancé en parlant d’une haine radicale, aussi originaire que son opposé.

La représentation de l’affect « de déplaisir ne pourrait se comprendre sans postuler la présence originaire de l’antinomie propre aux deux visées du désir : désir d’investir l’objet en le métabolisant en la représentation d’une partie du corps propre, désir de l’incorporer, et, grâce à cela, désir d’investir l’incorporant lui-même, et désir d’autonéantisation qui fait de la représentation de l’instance représentante l’autoprésentation de l’instance engendrant le déplaisir. Chaque fois que la persistance du besoin oblige l’activité psychique à en être informée et à représenter, dans et par le pictogramme, ce qui serait cause de déplaisir, va avoir gain de cause une représentation qui respecte, évidemment, le postulat de l’originaire mais qui prouve sa soumission aux visées de Thanatos : dans ce cas l’instance qui se spécularise dans le représenté se contemple comme source engendrant sa propre souffrance, c’est alors cette image d’elle-même qu’elle vise à annuler et à détruire. Le déplaisir a comme corollaire et comme synonyme un désir d’autodestruction, première manifestation d’une pulsion de mort qui voit dans l’activité de représentation, en tant que forme originelle de la vie psychique, la tendance contraire à son propre désir de retour à l’avant de toute représentation. Cette hypothèse a l’avantage de faire mieux comprendre ce qui sépare ces deux concepts, appelés par Freud, le principe de Nirvana et la pulsion de mort. Si l’on peut voir dans le premier l’actualisation d’un principe de plaisir qui tend à la quiescence et à la persistance immuable d’une première représentation, s’offrant à la psyché comme preuve de sa toute-puissance d’auto-engendrement de l’état de plaisir eLJîojnine témoin de son pouvoir de créer l’objet conforme à son but et à jamais présent, il faut voir dans le deuxième une tendance tout aussi archaïque et insistante. Tout se passe comme si « l’avoir à représenter » en tant que corollaire de « l’avoir à désirer » dérangeait un sommeil antérieur, un avant inintelligible pour notre pensée et dans lequel tout était silence. Nous assistons à la manifestation d’une haine radicale, présente d’emblée, pour une activité de représentation dont l’entrée en action présuppose, à cause de « sa liaison avec le corporel », la perception d’un état de besoin que sa fonction est d’annuler. Chaque fois que l’activité psychique s’accompagne d’une excitation l’informant d’un état de besoin, son but sera de la métaboliser et de la représenter par sa négation, d’où l’ambivalence qu’elle nourrira à l’égard de sa propre production. L’état de plaisir qu’elle induit recouvre la perception d’un expérimenté que l’on fuit : l’amour que l’on porte à la représentation est l’envers, mais aussi le corollaire, de la haine que l’on porte au besoin en tant que témoin de l’existence d’un espace corporel autonome. Tout surgissement du désir de représenter a sa source dans le désir de forclore la possible irruption du besoin et de ce dont il témoigne : dès lors le désir lui-même risque, paradoxalement, de se découvrir désirant d’un état qui le rendrait inutile et sans objet. Le désir de ne pas avoir à désirer est une visée inhérente au désir lui-même. Désir de non-désir : cette

formule, par nous souvent employée, exprime notre conception de la pulsion de mort13. Parce que partie intégrante des visées du désir, la haine pour tout objet manifestant la présence du désir risque de gagner la partie, chaque fois que le représenté ne réussit plus à ignorer le besoin et donc chaque fois qu’il risque de s’accompagner d’un éprouvé de déplaisir. Dans ce cas la psyché contemplera dans le résultat de son propre travail la démonstration et la preuve de l’existence dé son ailleurs, l’espace corporel, qu’elle ne peut que haïr et vouloir détruire, chaque fois qu’il se révèle soumis à un pouvoir sur lequel elle n’a pas de prise. Etrange destin du corps, lourd de conséquences, qui est conjointement le substrat nécessaire à la vie psychique, le fournisseur des modèles somatiques que lui emprunte la représentation, mais qui, parce que obéissant à des lois hétérogènes à celles de la psyché, et qui devront pourtant imposer leur exigence et obtenir une satisfaction réelle, commence par apparaître à l’instance psychique comme preuve irréductible de la présence d’un ailleurs, et de ce fait comme objet privilégié d’un désir de destruction. Il est vrai qu’à l’inverse, si la vie se poursuit, le corps comme cet ensemble d’organes et de fonctions sen-

sorielles grâce auquel la psyché découvre son pouvoir

— de voir, d’entendre, de goûter, de toucher – devient source et lieu d’un plaisir érogène permettant que certains de ses fragments soient immédiatement investis par la libido narcissique au service d’Eros.

Nous verrons que cette autodécouverte du pouvoir de ses fonctions sensorielles se présentera dans le pictogramme par le modèle du prendre-en-soi un objet auto-engendré.

Ce que nous avons dit jusqu’à maintenant offre un premier schéma des éléments organisant la situation originelle de la rencontre bouche-sein quand on privilégie ce qui est à l’œuvre du seul côté de Yinfans.

Nous avons successivement rencontré :

— un éprouvé du corps, ce que nous avons appelé l’a : inconnaissable, qui accompagne une activité de représentation donnant lieu au pictogramme ;

— un affect qui lui est indissociablement lié, et qui peut être affect de plaisir ou de déplaisir ;

— la présence originelle d’une ambivalence radicale du désir face à sa propre production, qui pourra être, tout autant, support de sa tendance à s’y fixer que support de son souhait de la détruire, parce que preuve de l’existence d’un ailleurs qui échappe à son pouvoir, mais aussi d’un ailleurs qui l’oblige à continuer son travail de représentation, qui lui interdit de préserver un état de fixation ;

— enfin, l’ambivalence de tout investissement concernant le corps. Founisseur d’un modèle que le pictogramme reprend à son compte, il apparaîtra, tour à tour, comme ensemble de zones érogénéisées et, de ce fait, comme espace investi par la libido narcissique et comme cet ailleurs abhorré, chaque fois qu’il vient dénoncer les limites du pouvoir de la psyché et démentir la légende de l’hallucination sur la non-existence d’un hors-psyché.

Après cette première mise-en-place des facteurs organisant l’activité et l’économie du processus originaire,

nous allons considérer, sous un autre angle, la relation psyché-corps, en explicitant ce que nous entendons par l’emprunt fait au modèle corporel.

3. L’emprunt fait au modèle sensoriel par l’activité de l’originaire

Nous partons de l’hypothèse que la vie de l’organisme a comme fondement une oscillation continue entre deux formes élémentaires d’activité que nous nommons :

— « le prendre-en-soi »,

— « le rejeter-hors-soi »,

ces deux activités s’accompagnant d’un travail de méta-bolisation du « pris », qui le transforme en un matériau du corps propre, les résidus de cette opération étant expulsés du corps.

Respiration et alimentation en sont un exemple simple et clair. Ce double mécanisme peut, mutatis mutandis, s’extrapoler à l’ensemble des systèmes sensoriels dont la fonction implique analogiquement la « prise-en-soi » de l’information, source d’excitation et source de plaisir, et la tentative de « rejeter-hors-soi » cette même information quand elle devient source de déplaisir. Une première différence mérite attention : il est possible de vomir le lait, il est impossible, en cette étape de l’existence, de se boucher le nez ou de fermer la cavité auditive. De plus, toute information sensorielle a le pouvoir d’excéder le seuil de tolérance et de se transformer en excitation, source de douleur14. Le terme d’information, que nous avons introduit dès les premières pages, a pour but de donner la préséance au rôle tenu par les fonctions sensorielles. En parlant d’information, nous ne pensons pas nous enfermer dans une nouvelle forme d’organicisme inspiré de la cybernétique ; bien au contraire, nous espérons par là poser à l’avant de la scène un ensemble de fonctions ayant la tâche d’informer psyché et monde de leur mutuelle interdépendance dans un registre bien particulier et bien « psychique », si on ose dire, celui du plaisir et de sa relation au discours. Vu, entendu, goûté, touché se retrouveront, dès qu’il y a accès au langage, sous l’égide d’un énoncé qui décidera du message affectif qu’informé et voix informante attendent et reçoivent l’un de l’autre. L’instrumentation du message sur l’objet sensible fera que ce sera ce qui est énoncé par le message qui décidera de la relation de l’expérience sensorielle et de l’objet sensible au plaisir et au déplaisir, au licite et à l’interdit. Ajoutons que les expériences récentes de désafférenciation sensorielle semblent prouver que, parallèlement à ces objets de besoin que sont l’aliment, l’air, l’appoint calorique, est nécessaire, pendant la phase vigile, un apport d’information sensorielle continu faute duquel la psyché semble avoir bien du mal à pouvoir fonctionner sans avoir à halluciner l’information qui lui fait défaut.

En termes psychanalytiques, le « prendre-en-soi » et le « rejeter-hors-soi » peuvent d’emblée se traduire par un autre binôme : l’investissement ou le désinvestissement de ce dont on est informé et de l’objet d’excitation responsable de cette information. Il est important de souligner que la représentation pictographique des concepts du « prendre » et du « rejeter » reste en cette phase la seule représentation possible de toute expérience sensorielle : vu, entendu, goûté seront, ou bien perçus par la psyché comme une source de plaisir par elle auto-engendrée et donc par excellence faisant partie de ce qui « est pris » à l’intérieur d’elle-même, ou bien comme une source de souffrance à rejeter et ce rejet implique que la psyché s’automutile de ce qui, dans sa propre représentation, met en scène l’organe et la zone, source et siège de l’excitation.

En parlant de ce double modèle du prendre-en-soi et du rejeter-hors-soi nous abordons la description de la représentation que la psyché se donne de son éprouvé de plaisir ou de déplaisir. Les termes de modèle sensoriel ou corporel et d’emprunt réfèrent en effet aux matériaux présents dans la représentation pictographique, par laquelle la psyché s’auto-iuforme d’un état affectif qui la concerne seule. Il serait vain en ce registre de poser un ordre de préséance entre l’affect et sa représentation et aussi bien entre l’éprouvé et l’information que la psyché en a ; de même serait-il asensé de faire de la représentation la source d’un affect que son surgissement déclencherait, ou de voir dans l’affect un état préexistant que l’activité de représentation mettrait en scène. Il faut postuler la coalescence d’une représentation de l’affect qui est indivisible de l’affect de la représentation qui l’accompagne. Ils ne sont pas plus séparables que ne l’est le regard du vu : voir c’est la rencontre d’un organe sensoriel avec un phénomène doué de visibilité, aucune hiérarchisation temporelle n’est possible. Si nous avions à parler du Je, on nous accorderait facilement qu’il serait incongru de vouloir décider si un sentiment de joie, de dépit, d’envie, précède ou non sa nomination par le Je : il n’y a pas de sentiment séparable de la possibilité de l’exprimer par un énoncé. L’expression, intérieure ou communiquée, explicite ou implicite, du sentiment est corrélative de l’état qu’il manifeste et qui n’existerait simplement pas pour le Je sans cette possibilité de le nommer. Si on accepte d’appeler sentiment les affects présents et se manifestant, dans la sphère du Je, leur formulation devenant ainsi l’équivalent de la représentation pour l’affect, on comprendra mieux l’indissociabilité des deux termes de ce second binôme.

Se pose ici la question du rapport existant entre le terme d’emprunt que nous proposons et celui d’étayage employé par Freud : leur proximité est évidente, néanmoins sur un point ils se différencient. L’étayage, dans l’acception que lui donne Freud, s’apparente plus à une « ruse de la psyché m15 qui profiterait du chemin que fraye la perception du besoin, ou l’état de satisfaction, pour permettre à la pulsion de l’informer de ses exigences vitales afin, comme l’écrit Freud, « d’obliger le système nerveux à élaborer des activités plus interdépendantes et plus complexes capables d’effectuer des modifications sur le monde extérieur dans le but de satisfaire la source des stimulations endogènes »x.

L’hétérogénéité, posée d’emblée par Freud, entre besoin et pulsion est un concept nodal de la théorie psychanalytique : mais cette hétérogénéité n’empêche pas qu’on trouve entre ces deux entités une relation qui n’est plus de l’ordre de l’étayage, mais d’une dépendance effective et persistante dans le registre du représenté. Persistance dont nous retrouverons la trace dans les figurations scéniques forgées par le primaire, dans lesquelles apparaîtra la place prépondérante tenue par l’image du corps. Notre hypothèse sur l’originaire, comme création se répétant indéfiniment le long de l’existence, implique une énigmatique interaction entre ce que nous nommons le « fond représentatif » sur lequel fonctionne tout sujet et une activité organique, dont nous ne pouvons percevoir les effets, dans le champ psychique, qu’en des moments singuliers et privilégiés, ou alors, et ici encore de manière déguisée, dans le vécu psychotique. Ayant défini le terme d’emprunt, nous pouvons aborder l’analyse du représenté : c’est-à-dire ce que nous supposons qu’un hypothétique et impossible regard verrait s’il pouvait contempler la représentation pictographique. Parler de regard hypothétique et impossible suffit à rappeler que nous ne faisons que reconstruire ce qui nous paraît vraisemblable, à partir de la connaissance que l’analyste peut avoir d’expériences vécues par des sujets qui ont, depuis longtemps, dépassé ce moment où le seul processus originaire occupait la scène.

4. Pictogramme et spécularisation

Nous analyserons dans la partie réservée au Je le concept de stade de miroir, tel que le définit Jacques Lacan. Mais bien avant ce moment, et en fait dès l’origine 16 de l’activité psychique, on constate la présence et la prégnance d’un phénomène de spécularisation : toute création de l’activité psychique se donne à la psyché comme reflet, présentation d’elle-même, force engendrant cette image de chose dans laquelle elle se reflète ; reflet qu’elle contemple comme sa création, « image » qui est conjointement pour la psyché présentation de l’agent producteur et de l’activité produisante. Si on admet qu’en cette phase le monde – le hors-psyché – n’a pas d’existence hors la représentation pictographique que l’originaire en forge, il s’ensuit que la psyché rencontre le monde comme un fragment de surface spéculaire, dans laquelle elle mire son propre reflet. Du hors-soi elle commence par ne connaître que ce qui peut se donner comme image-de-soi, et le soi à son tour se présente à lui-même comme, et par cette activité et ce pouvoir qui ont engendré ce fragment du hors-soi qui en est la spécularisation16. Terme qui est fort proche, dans l’acception que nous lui donnons, de celui de complémentarité : si dans la problématique, ici en cause, on ne considère que ce qui est du ressort de l’activité de représentation, on constate que représentant et représentation du monde sont complémentaires l’un de l’autre, chacun étant pour l’autre condition d’existence. Ce travail de réflexion continue est la pulsation même de la vie psychique, son mode et sa forme d’être, exigence aussi impérieuse que l’exigence du pouvoir respirer pour la survie de l’organisme.

Cette complémentarité spéculaire entre l’espace psychique et l’espace du monde trouve son modèle de représentation dans l’emprunt fait par la psyché à l’expérience sensible. C’est sur le « vecteur sensoriel » que s’étaye le pulsionnel ; la perception du besoin lui-même se fraye un accès à la psyché grâce à une représentation qui met en scène l’absence d’un objet sensible, source de plaisir pour l’organe correspondant. Si nous avons choisi, comme point de départ de notre construction, l’expérience inaugurale d’un éprouvé de plaisir, c’est en raison de la fonc – 17 tion que nous accordons à l’activité sensorielle, source originelle d’un plaisir (du goûter, de l’entendre, du voir, du sentir, du toucher) qui est condition et cause de l’investissement d’une activité corporelle que la psyché découvre en son pouvoir. Expérience d’un plaisir qu’elle se procure qui est le préalable nécessaire à Vinvestissement de l’activité de représentation et de l’image qui en résulte. Il faut bien souligner l’intrication synchronique de ces différents moments qui s’additionnent pour former une expérience globale et indissociable :

— perception sensible d’un bruit, d’un goût, d’un toucher, d’une odeur, d’un vu, source de plaisir, coïncidant temporellement avec l’expérience de la satisfaction du besoin alimentaire et l’excitation effective de la zone orale, mais aussi, avec la satisfaction d’une attente de l’organisation sensible, pour énigmatique que nous restent la présence de ce besoin élémentaire d’information des sens et ce plaisir résultant de leur mise en activité ;

— découverte d’un pouvoir « voir, entendre, sentir, toucher, goûter », qui va être métabolisé par la psyché dans la représentation de son pouvoir d’auto-engendrer l’objet et l’état de plaisir ;

— représentation de cette dualité « zone sensorielle-objet cause de l’excitation » par une image qui les met en scène comme une entité unique et indissociable ; c’est cette entité que nous appelons « l’image de la chose corporelle » ou, formulation que nous préférons, « l’image de l’objet-zone complémentaire ». Cette image est le pictogramme, en tant que mise en forme d’un schéma relationnel, dans lequel le représentant se reflète comme totalité identique au monde. Ce que l’activité psychique contemple et investit dans le pictogramme, c’est ce reflet d’elle-même qui l’assure que, entre l’espace psychique et l’espace du hors-psyché, existe une relation d’identité et de spéculari-sation réciproques.

Nous reviendrons de manière plus détaillée, à propos de la voix, sur le concept de zone érogène, mais il faut dès

maintenant souligner que dès l’origine de l’expérience de plaisir, tout plaisir d’une zone est conjointement, et doit l’être, plaisir global de l’ensemble des zones. L’expérience de l’allaitement s’accompagne d’une série de perceptions touchant les différents organes sensoriels : le plaisir, dès sa première apparition, va paradoxalement anticiper sur cette expérience d’une totalité indicible de l’éprouvé que, dans un lointain après-coup, on appellera jouissance. Nous verrons, à propos de l’entrée en action du primaire, que cette réflexion se retrouve dans la première phase de cette activité : la première reconnaissance d’un hors-soi reste tributaire d’une première relation d’identité dans laquelle la reconnaissance d’une « altérité » est conjointement reconnue et niée. Reconnue comme peut l’être le sosie dont j’accepte de savoir qu’il n’est pas moi, niée puisque à la réalité de la différence se substitue l’illusion de la mêmeté entre ce qui apparaît dans un ailleurs reconnu comme tel et la forme sous laquelle la psyché se pense et se représente.

À partir de ces constatations on peut définir comme suit ce qui spécifie la représentation pictographique : la mise-en-forme d’un perçu par laquelle se présentent, dans l’originaire et pour l’originaire, les affects dont il est successivement siège, activité inaugurale de la psyché pour laquelle toute représentation est toujours auto-référente et reste à jamais indicible, ne pouvant répondre à aucune des lois auxquelles doit obéir le dicible, pour élémentaire qu’il soit. Cette spécularisation soi-monde démontre l’ambiguïté de l’acception, donnée couramment au concept de narcissisme primaire. Si le représentant est le monde, et inversement, cette réflexion « folle » du monde par le représentant fait que ce dernier se présente à lui-même comme reflet du « tout » ou comme reflet du « néant » : Eros et Thanatos signent de leur nom deux autoprésentations qui subsument la totalité de l’existant. Dès lors à côté d’une présentation narcissique d’un soi-monde il faut poser la présentation (narcissique ?) d’un soi-néant : on peut évidemment qualifier de narcissique la réduction du monde à un « néant », qui réfère, de fait, à un état de la psyché, mais dans ce cas s’effondre l’idée d’une étape originelle et paradisiaque où la psyché ne percevait dans le monde qu’une totalité pleine s’offrant comme preuve de son tout-pouvoir sur le plaisir.

5. Pictogramme et plaisir érogène

La totalité synchronique de l’excitation des zones est d’une importance fondamentale : préalable nécessaire à l’intégration du corps comme unité future, mais, aussi, cause d’une fragmentation de cette « unité » qui est à la source d’une angoisse de morcellement, dont on comprend quelle désintégration de l’image du corps elle implique. Cette synchronie des plaisirs érogènes est de plus coextensive d’une première expérience d’allaitement qui met en présence une bouche et un sein et s’accompagne d’un premier acte d’avalement de nourriture qui, dans le registre du corps, fait disparaître son état de besoin. Si le concept d’oralité, ou de phase orale, tient une telle place dans la théorie analytique, c’est bien parce qu’il réfère à cette expérience inaugurale de plaisir qui fait coïncider :

— la satisfaction du besoin ;

— l’avalement d’un objet pris en soi ;

— la rencontre par l’organisation sensorielle d’objets, source d’excitation et cause de plaisir.

Le sein doit être considéré, en ce stade, comme un fragment du monde qui a la particularité d’être conjointement audible, visible, tactile, olfactif, nourrissant, et donc d’être dispensateur de la totalité des plaisirs. Ce fragment, par sa présence, déclenche l’activité du système sensoriel et de cette part du système musculaire nécessaire à l’acte de la succion : la psyché va dès lors établir une identité entre ce qui est réellement effet d’une activité musculaire, qui avale un élément extérieur et qui, ce faisant, satisfait un besoin, et ce qui résulte de l’excitation sensorielle qui, à son tour, pourrait-on dire, « avale » le plaisir qu’elle éprouve le temps de son excitation. C’est pourquoi la bouche deviendra représentant pictographique, et métonymique, des activités de l’ensemble des zones, représentant qui autocrée par avalement la totalité des attributs d’un objet – le sein – qui sera à son tour représenté comme source globale et unique des plaisirs sensoriels. Zone et objet primordiaux qui n’existent que l’un par l’autre, leur indissociabilité est corrélative de leur représentation et de son postulat, exactement au même titre que dans l’expérience de l’audition sont indissociables l’activité de l’organe sensoriel et l’onde sonore, source d’excitation. Cette « zone-objet complémentaire » est la représentation primordiale par laquelle la psyché met en scène toute expérience de rencontre entre elle et le monde. Elle est la protoreprésentation de ce que l’on retrouvera à la source de l’activité phantasmatique du primaire, soit le phantasme originaire d’une scène primitive. Ce que l’activité originaire perçoit du milieu ambiant (psychique) où elle baigne, ce qu’elle intuitionne quant aux affects dont sont responsables les ombres qui l’entourent se présentera pour elle et sera par elle représenté par la seule forme dont elle dispose : l’image d’un espace extérieur qui, ne pouvant être que le reflet d’elle-même, devient l’équivalent d’un espace où entre les objets existe une même relation de complémentarité et d’interpénétration réciproque.

La présentation pictographique, que le primaire transformera en une scène primitive, métabolise le couple parental dans la représentation de deux parties qui ne peuvent exister que sous une forme indissociée : prise-en-soi ou rejet de l’une par l’autre, sans qu’il puisse y avoir une quelconque préséance.

Nous avons jusqu’ici parlé de l’objet-zone complémentaire comme coextensif d’une expérience de plaisir. Or, le déplaisir et la souffrance du corps sont des phénomènes tout aussi présents. Nous avons vu plus haut quelle était notre hypothèse sur la représentation accompagnant l’affect déplaisir : ce que nous venons de dire sur le pictogramme permet de mieux comprendre notre option. La complémentarité zone-objet et son corollaire, soit l’illusion que toute zone auto-engendre l’objet à elle conforme, fait que le déplaisir résultant de l’absence de l’objet ou de son inadéquation, par excès ou par défaut, va se présentifier comme absence, excès ou défaut de la zone elle-même. « Le mauvais-objet » est en ce stade indissociable d’une « mauvaise zone », le « mauvais sein » de la « mauvaise bouche » et plus généralement le mauvais, comme totalisation des objets, du mauvais comme totalisation des zones et donc comme totalisation du représentant. Mais, comme leur indissociabilité reste entière dans le registre pictographique, il s’ensuivra la mise-en-scène d’un impossible écartèlement, d’un arrachement, violent et réciproque, se perpétuant entre zone et objet : une bouche essayant d’arracher le sein, un sein tentant de s’arracher de la bouche. Le pictogramme représentera une même unité « objet-zone » comme lieu d’un double désir de destruction, lieu où se déroule un conflit mortifère et sans fin. Le « rejeter-hors-soi » trouve sa première illustration dans la mise-en-scène d’un rejet mutuel entre zone et objet et, de ce fait, d’un rejet mutuel entre l’instance représentante et le représenté, conséquence de la réfraction spéculaire propre à ce stade. Le résultat sera que le rejet de l’objet, son désinvestissement impliqueront un même rejet et désinvestissement de la zone complémentaire. Le désir de détruire l’objet s’accompagnera toujours, dans l’originaire, du désir d’anéantir une zone érogène et sensorielle, et aussi l’activité dont cette zone est le siège : l’objet vu ne peut être, en cette phase, rejeté qu’en renonçant à la zone visuelle et à l’activité qui lui est propre. Dans cette mutilation d’une zone-fonction source de plaisir, on retrouve le prototype archaïque de la castration que le primaire aura à remodeler. Dans l’originaire, tout organe de plaisir peut devenir ce dont on se mutile afin d’annuler le déplaisir dont il se montre tout à coup responsable. Au cours de l’évolution psychique, le phantasme de castration viendra donner sa forme dernière et définitive à une angoisse que le sujet ne fait que retrouver : celle qui le saisit en voyant se lever à ses frontières cette force destructrice toujours prête à anéantir tout ce qui le confronte à un éprouvé de déplaisir18. C’est ici que prend, à nos yeux, toute son importance ce passage de Freud :

« Le Moi hait, déteste, poursuit de ses desseins de destruction tous les objets qui deviennent une source d’impression désagréable, qu’ils constituent pour lui un renoncement à la satisfaction sexuelle ou bien à la satisfaction du besoin de conservation. On peut poser que le véritable prototype de la relation de haine n’émane pas de la vie sexuelle mais des luttes du Moi pour se maintenir et s’affirmer. L’amour et la haine qui nous apparaissent comme des contraires pleinement tangibles ne sont pas toutefois dans un rapport simple. Ils ne sont pas issus de la scission de quelque chose de primitivement commun mais ont des origines différentes et ont chacun subi une évolution particulière avant de s’être constitués en contraire sous l’influence de la relation plaisir-déplaisir… Du point de vue de la relation avec l’objet la haine est antérieure à l’amour, elle émane du rejet initial par le Moi narcissique du monde extérieur, fauteur d’excitation » (Freud, Les pulsions et leur destin). (C’est nous qui soulignons.)

Dans notre conception, la haine n’est ni antérieure ni postérieure à l’amour : les deux termes désignent l’affect et le but, propres à deux représentations inaugurales, une fois que le discours veut en rendre compte. La première a sa source dans la visée englobante, unifiante et centrifuge d’Eros, qui, par l’indissociabilité zone-objet, met en forme l’image d’un monde dans lequel tout objet tend vers et rejoint son complément, s’y unit pour retrouver une totalité parfaite. La seconde prend racine dans l’aire de Thanatos, sa visée restera la néantisation du désir et de sa quête, sa tendance sera de haïr radicalement tout ce qui, en se présentant comme complément nécessaire à la satisfaction, vient démontrer la dépendance de la zone à l’objet, et rappeler que la psyché pourrait se découvrir en état de manque, être obligée de désirer ce qui n’est pas là, se présenter à elle-même comme manquant de pouvoir sur le plaisir, comme capacité de souffrance et d’attente. C’est cette présentation d’elle-même qui est à la source inaugurale de la haine. La mise-en-scène de l’arrachement et du rejet entre zone et objet est aussi la représentation de la relation de haine présente entre Thanatos et Eros, dès que celui-ci ne réussit plus à

prendre le premier au piège d’une fixation entre la libido et l’objet, fixation qui apporte l’illusion d’un retour à un silence et à un statu quo éternel.

Ces deux représentations inaugurales des deux expériences affectives, dont la psyché est tour à tour le siège, sont l’infrastructure responsable de ce qui se re-produira sur la scène de l’originaire le temps de la vie : cette re-production d’un représenté toujours identique à lui-même est un des caractères distinctifs de l’originaire. Elle est responsable de ce que nous avons appelé le « fond représentatif » qui accompagne l’éprouvé et l’expérience du Je.

6. La re-production du même

Le terme d’originaire définit donc une forme d’activité et un mode de production qui sont seuls présents en une phase inaugurale de la vie. La relation existant entre l’énergie à l’œuvre et sa production tend au maintien d’un état statique. Cette visée peut se réaliser de deux façons :

— Par la fixation de l’énergie à un support (le représenté) qu’elle investit ; il y a dans ce cas attraction entre l’activité représentante et l’image représentée dont la psyché désirera dès lors la présence ou le retour. Ce tendre vers la représentation, ce désir de présence est ce que nous appelons Eros. On voit comment le sexuel pourra prendre la suite de l’érogène, dont il restera inséparable.

— Par la tentative d’anéantir toute raison de quête et d’attente grâce au retour à un silence premier, à un avant du désir où l’on ignorait d’être « condamné à désirer ». D’où la haine qui accompagne le premier éprouvé d’un non-plaisir venant dévoiler l’existence d’un ailleurs et la dépendance psychique à son égard. Cette tendance régressive vers un impossible avant est ce que nous appelons Thanatos. Ce n’est pas la mort, telle que le discours la conçoit qui est désirée, mais cet avant impensable pour le discours : avant de la vie, avant du désir, avant d’un plaisir toujours payé d’un moment où le déplaisir est, ou serait, possible, et aussi, avant d’un « avoir à représenter » synonyme d’un « avoir à exister ».

Il y a donc antinomie entre les deux voies qui s’offrent à l’énergie psychique pour atteindre son but. Le conflit est d’emblée présent puisque chaque fois que l’état de désir surgira – ce qui a comme préalable l’éprouvé d’un état de manque19, fût-il ponctuel – il y aura, conjointement, quête de l’objet attendu et rejet de toute activité de quête, désir de présence et haine pour une rencontre, qui est preuve indirecte de l’existence du besoin et du manque. Dès lors, Eros ne peut gagner la partie que si l’attente du plaisir ne se prolonge pas, sa ruse étant d’offrir à Thanatos par la voie de Vobjet l’illusion qu’il a atteint son but : le silence du désir, l’état de quiétude, le repos de l’activité de représentation.

Dans le registre économique, l’originaire reste sous l’emprise de cette force aveugle qui tend à préserver un état de quiescence et qui, laissée à elle-même, ne pourrait osciller qu’entre une fixation perpétuelle au premier support rencontré et l’impossible néantisation d’elle-même. Dans cette optique on pourrait dire que la mort est le dernier leurre que l’homme rencontre sur son chemin, qu’en désirant mourir il espère « follement » atteindre un avant du désir, en oubliant que cet avant implique l’annulation de toute possibilité d’en jouir. On voit la ténacité d’une haine dont l’objet est « en vérité » le désir, haine qui réussit à faire de la mort la ruse, par laquelle Eros pourra croire trouver un dernier objet finalement conforme à son attente, alors que ce qui est de fait attendu « ailleurs », c’est la néantisation définitive de tout désir et de toute raison d’avoir à désirer.

Nous avons avancé que rien ne peut apparaître sur la scène psychique sinon dans et par cette représentation : d’où l’importance accordée à ce qui se figure sur la scène, à l’emprunt fait au modèle sensoriel et au concept de pictogramme qui en résulte. Le pictogramme n’est rien d’autre que la première représentation que se donne d’elle-même l’activité psychique par sa mise-en-forme de l’objet-zone complémentaire et par le schéma relationnel qu’elle impose à ces deux entités. Plaisir et déplaisir dépendront des relations respectivement mises en scène entre l’objet et la zone. L’état d’attraction réciproque, d’aimantation de l’une par l’autre sera la représentation coextensive de tout éprouvé de plaisir : l’état de rejet, d’agression de l’un par l’autre, celle coextensive de tout éprouvé de déplaisir.

Quelle que soit la diversité des expériences de plaisir ou de déplaisir de l’infans, quels que soient la zone et l’objet concernés et quelle qu’en soit la cause (endogène ou exogène), l’expérience elle-même, l’expérience en soi pourrait-on dire, sera métabolisée, ou bien en une représentation dans laquelle l’acte de prendre-en-soi, de se réunir indissociablement à son complément, est corrélatif de l’état de plaisir, ou bien en une représentation où l’acte du rejeter, du déchirer est corrélatif de l’état de déplaisir. En d’autres termes, la psyché contemple dans la représentation sa propre forme d’activité (prendre ou rejeter) ; dans le premier cas, elle investit cette force produisante et le produit qui en résulte, dans le second, elle voit dans la représentation de son activité et de son produit la cause haïe de sa souffrance. Ce schéma relationnel, première métabobsation de la relation psyché-monde et de la relation de la psyché à ses productions psychiques reste, selon nous, pour toujours à l’œuvre : l’agir de l’homme, la succession de ses expériences se traduiront sur la scène de l’originaire par ce « flux représentatif » dans lequel la relation de la psyché à ce qu’elle produit, et à ce qu’elle expérimente, s’exprime et se manifeste par un pictogramme dans lequel la relation du représentant au représenté exprime, ou bien leur coalescence, leur investissement réciproque, ou bien leur haine, leur rejet, leur tentative de se détruire l’un l’autre. Cette représentation reste tributaire de l’emprunt fait à l’image d’une chose et d’une fonction du corps. C’est par cette même représentation que le processus originaire va métaboliser les productions psychiques que l’on doit aussi bien au primaire qu’au secondaire, chaque fois que ces productions ont à faire avec la mise-en-scène et la mise-en-sens d’un affect. Joie et douleur, en tant que sentiment du Je, seront métamorphosés parce processus en des hiéroglyphes corporels. Toute représentation d’une zone érogène, et de sa fonction, devient métonymie de la totalité de l’espace et de l’activité du corps et, donc, de l’espace et de l’activité psychique. Toute production de cet espace sera métabolisée par l’originaire et représentée comme effet de son pouvoir d’engendrement de l’objet de plaisir, ou comme effet de son pouvoir d’engendrer l’objet à détruire. C’est l’image de la réunification des deux entités constituant l’objet complémentaire, source d’un plaisir continu, ou l’image d’un objet dans lequel les deux entités qui le composent se déchirent et s’écartèlent, qui viennent tour à tour représenter, sur la scène de l’originaire, ce qui est à l’œuvre dans les deux autres espaces qui appartiennent à une même psyché. Répétition immuable d’une représentation qui ne peut user que de ces signes. Le plaisir ou le déplaisir éprouvé par le Je et la relation du Je à la « pensée », conçue comme sa production et par laquelle il prend connaissance de son éprouvé et le remodèle en le nommant, se représentera sur la scène de l’originaire par un pictogramme illustrant de manière conforme à son postulat, la relation du pensant au pensé et, donc, du Je à l’idée produite. L’hétérogénéité radicale séparant la représentatiou idéique du Je du représentant pictographique de ce même Je comporte un décalage entre l’intensité des affects coextensifs de la représentation pictographique de la relation Je-pensée et les sentiments présents entre le Je et les représentations conformes à son postulat. Si, dans le deuxième cas, il y a possibilité d’une gradation, d’une relativisation, de la coexistence de sentiments divers, l’originaire est toujours sous l’emprise de la loi du « tout ou tout » de l’amour ou de la haine. Cela implique le risque d’une irruption soudaine et déstructurante dans l’espace du Je, pour bien défendu qu’il soit (et il l’est), d’un affect immaîtrisable qui pourra indifféremment faire précipiter le sujet dans le gouffre de la fusion ou dans celui du meurtre (de lui-inème ou de l’Autre). C’est cette possibilité qui justifie l’importance que nous accordons à notre hypothèse pour la compréhension de certains phénomènes cliniques propres à la psychose20 et que nous retrouverons dans la partie qui lui sera consacrée.

On peut néanmoins souligner qu’un trait spécifique de la psychose est de rendre possible la réactualisation entre l’espace originaire et l’espace du hors-soi d’un état de spécularisation. Possibilité qui, même dans la psychose, n’apparaît que dans ces moments ponctuels et dramatiques que l’observateur nomme acting out ou impulsion. Le pictogramme, comme tel, n’a pas de place dans la figuration phantasmatique qui, elle, comporte la présence d’un troisième pôle représenté par un regard extérieur à la scène, et, encore moins, a-t-il une place dans le registre du dicible.

À l’opposé, la scène de la réalité peut se prêter à sa projection chaque fois que le Je risque de percevoir, sur la scène du réel, une image de lui-même proche de sa propre représentation pictographique. Dans ce cas le Je, loin de trouver à l’extérieur des repères identificatoires consolidant son pouvoir de forclore toute production de l’originaire, contemple sidéré une image de lui-même qu’il ne peut reconnaître, mais qui entre en résonance avec la représentation pictographique du Je, dans et par l’originaire. Deux reflets identiques se renvoient l’un à l’autre ; de quelque côté que se tourne le Je, il bute sur un même inconnaissable, parce que indicible, surgissant aux deux frontières de son espace psychique. La relation Je-originaire et Je-monde n’est plus diflerenciable. Il en résultera une mise-hors-fonction du percevant, l’annulation momentanée de tout écart séparant regardant et regardé, le fading du Je et de ces résidus, qui le représentent dans la psychose. On assistera, alors, non pas à un « ça parle » mais à un « ça réagit » ou à un « ça agit » : sur l’espace du réel se projettera la haine radicale ou le désir de fusion signant le pictogramme. Que son propre

corps ou le corps de l’autre deviennent l’espace à détruire ou avec lequel fusionner montre qu’ils ont retrouvé une indifférenciation première. Le pictogramme n’est évidemment en rien spécifique de la psychose, il permet néanmoins de comprendre pourquoi cette dernière garde la possibilité d’agir un impensé qui est aussi, pour les autres sujets, un impensable.

Avant de terminer ce chapitre sur l’originaire par le rappel des caractères que nous en avons proposés et afin de justifier l’importance que nous accordons à la représentation que ce processus se donne du Je et de ses productions, nous allons faire une parenthèse, pour donner un premier aperçu de ce que nous entendons par activité de penser et par représentation idéique, deux formulations synonymes, dans notre conception, du Je lui-même et dont on trouvera l’analyse dans le quatrième chapitre.

7. À propos de l’activité de penser

À partir d’un certain moment, qui signe le passage de l’état d’infans à celui d’enfant, la psyché va conjointement acquérir les premiers rudiments du langage et une nouvelle « fonction » : il en résultera la constitution d’un troisième lieu psychique dans lequel tout existant devra acquérir le statut de « pensable », nécessaire à ce qu’il acquière l’attribut de dicible. Ce pensé-dicible peut se définir par le terme d’intelligible : se met ainsi en place une « fonction d’intellection » dont le produit sera le flux idéique qui accompagnera l’ensemble de l’activité, de la plus élémentaire à la plus élaborée, dont le Je peut être l’agent. Toute source d’excitation, toute information ne peut avoir accès dans le registre du Je que si elle peut donner beu à la représentation d’une « idée ». Il faut ajouter que toute activité du Je va dès lors se traduire par ce « flux pensant », implicite ou expbcite. On assiste à une véritable « traduction simultanée » en « idée » de toute forme du vécu du Je qui ait la qualité du conscient. Cette traduction représente un fond latent, généralement silencieux, mais qu’il est, le plus souvent, au pouvoir du Je de rendre présent par un acte de réflexion sur sa propre activité.

Le dicible est donc la qualité propre aux productions du Je. Si nous considérons maintenant non plus le Je mais cette phase intermédiaire entre l’originaire et le secondaire constituée par le primaire, nous dirons que le « pensable » y a place, qu’on y voit à l’œuvTe des représentations idéiques, qu’imagé de mot et image de chose ont, après une première phase, opéré leur jonction, mais aussi que les liaisons reliant entre elles ces pensées-idées donnent jour à un « langage » dont la logique diffère de celle qu’imposera, par étapes, le discours constituant le Je.

Le surgissement de la « fonction d’intellection », comme nouvelle forme d’activité va, en un premier temps, s’adjoindre aux fonctions partielles préexistantes. Elle se présente à la psyché comme une nouvelle « zone-fonction » érogène dont « l’idée » serait l’objet à elle conforme et à la source de son plaisir, c’est là une condition nécessaire pour qu’il y ait investissement par le processus primaire de cette « zone pensante » et de sa forme d’activité. Comme nous le montrerons plus explicitement pour le plaisir d’ouïr, en tant que préalable nécessaire à un désir d’entendre, un « plaisir de penser » doit précéder un « vouloir » ou un « désirer penser ». On peut dire que l’activité de penser, condition d’existence du Je, se constitue comme l’équivalent d’une fonction et d’un plaisir « partiel », qui vont s’imposer à l’investissement du primaire grâce à l’érogénéisation que ce plaisir induit.

Si nous revenons sur la scène du Je, une fois achevée la mise-en-place des limites défendant son propre Topos, on constate que tout éprouvé, tout acte implique la coprésence d’une « idée » le rendant pensable et donc nommable. Ce dont le Je ne peut avoir une représentation idéique ne peut avoir pour lui d’existence, ce qui ne veut pas dire que le Je ne puisse pas en subir les effets. C’est pourquoi toute activité du Je comporte une production idéique, une auto-information, sorte de commentaire du vécu qui est l’œuvre et le but même de l’activité de penser, fonction du secondaire. Ce qui se déroule en ce registre s’accompagne de ce que nous appelons les sentiments du Je, soit Vaffect dans sa forme consciente. Mais le propre du système psychique est de ne jamais renoncer à ses modes successifs de représentation : la participation du primaire à l’activité du Je n’est plus à démontrer.

Notre hypothèse sur le pictogramme postule sa coprésence, en un lieu forclos au Je et à son entendement, lors de toute pensée, de tout éprouvé, de toute production revendiqués par le Je comme son œuvre et son « bien ».

Il en résultera que tout acte d’investissement opéré par le Je et donc l’ensemble des relations présentes entre le Je et un objet – qu’il s’agisse d’un autre Je ou des « objets-biens » que le Je possède ou convoite – donneront lieu à une triple inscription dans l’espace psychique :

— Dans le registre du Je nous trouverons l’inscription de l’énoncé d’un sentiment, énoncé par lequel le Je prend et donne connaissance de sa relation aux « emblèmes-objets » par lui investis et qui ont aussi fonction de repères iden-tificatoires.

— Dans le registre du primaire les souhaits du Je et ses sentiments se traduiront par un phantasme qui mettra en scène le déjà-là d’une réunification opérée ou d’une dépossession subie.

— Dans le registre de l’originaire on aura un pictogramme dans lequel, et c’est sa spécificité, le Je lui-même se présente comme zone complémentaire, l’objet investi – idée ou image – tenant lieu de l’objet complémentaire.

Ce pictogramme est la représentation que forge l’originaire des sentiments reliant le Je à ses objets. Cette hypothèse implique que l’idée, soit l’énoncé du sentiment, source de plaisir ou de souffrance, va se représenter par l’objet indissociablement relié à cette zone complémentaire qui représente pour l’originaire l’activité du Je : leur relation se présentera par la mise-en-scène d’un acte d’avalement, d’attraction mutuelle ou à l’inverse d’un acte de rejet, de répulsion, de haine. Cette hypothèse, nous la devons à notre mode d’entendre le discours psychotique : au-delà du sens manifeste ce qui nous a frappé depuis longtemps, plus particulièrement dans le discours schizophrénique, est la relation de l’énonçant à l’acte même de l’énonciation et la réponse qu’elle suscite chez celui qui reçoit « l’objet énoncé ». Il y a une sorte d’étrange réification du flux discursif, ou de sa rétention, qui fait irrésistiblement penser à une bouche qui déverse un flux alimentaire qui envahit l’Autre, pour le nourrir ou l’étouffer, à une bouche qui retient une gorgée d’aliment-excrément qui l’empoisonne. La relation du sujet à ce qui « est pensé » semble se rapprocher de ce qu’avait été une relation archaïque à l’avalé ou au vomi. « L’activité de penser » redevient, partiellement, l’équivalent de l’activité d’une « zone-fonction partielle » qui peut, comme toute zone partielle, être, tour à tour, perçue comme source d’un plaisir permis, comme zone dont l’autre risque de vous mutiler, ou comme zone dont l’activité est interdite par le verdict du désir de l’Autre.

8. Le concept d’originaire : conclusions

Dès le début nous avons souligné qu’analyser l’activité psychique en hypostasiant un espace psychique isolé du milieu qui l’entoure et sans lien avec ce dernier était une fiction impossible à éviter, dont le seul avantage est de privilégier l’analyse des caractères propres à « l’originaire en-soi ». L’activité de l’originaire se spécifie par sa méta-bolisation de toutes expériences, source d’affect, en un pictogramme, dont nous avons défini la structure. La seule condition nécessaire à cette métabolisation est que le phénomène responsable de l’expérience réponde aux caractères de la représentabilité.

Cela permet de poser une première séparation entre deux types « d’existants », que la source en soit le corps ou le monde :

— Le premier comprend ce dont le sujet n’aura jamais aucune connaissance, le terme sujet incluant ici la totalité des instances présentes dans l’espace psychique.

— Le second comprend deux sous-ensembles : le sous-ensemble du représentable et le sous-ensemble de l’intelligible.

Ce qui appartient au premier type n’a d’autre forme d’existence pour l’homme que celle qu’il doit au savoir mythique ou scientifique, qui affirme que le visible est loin d’inclure l’existant, que ce que nous pouvons connaître du monde est partiel, et qui plus est, dans le domaine de la science, que l’on ne peut subjectivement rien savoir ni rien percevoir d’une partie des activités fondamentales de notre organisme : la génétique nous en propose une série de formules fascinantes qui donnent de notre corps une idée aussi étrangère, aussi irreprésentable, et dans un sens aussi non pensable, que peuvent l’être les formules physiques traitant des ondes lumineuses par rapport à la perception que le sujet a de la lumière.

Le deuxième registre comprend à l’inverse ce qui de l’existant se fraye un accès dans l’espace psychique :

— les phénomènes représentables (les productions de l’originaire) ;

— les phénomènes figurables et pensables (les productions du primaire et du secondaire).

La relation existant entre les deux est différente : en effet, si tout pensable a un représentant dans l’espace du représentable, à l’inverse les représentations originaires restent forcloses de l’espace du primaire-secondaire.

Nous allons revenir au registre du représentable et rappeler l’hypothèse dont nous sommes partis ; l’information sensorielle que l’on doit aux propriétés de stimulation que possède une série d’objets, dont, dans un premier temps, le corps maternel est le dispensateur privilégié, a comme résultat la mise en activité des organes des sens. Cette activité sur le plan d’au moins un des sens, le gustatif, correspond temporellement à l’expérience de la satisfaction du besoin et à l’ingestion de l’apport alimentaire. Nous pensons que ce qui résulte de cette rencontre inaugurale ne dépend pas de la juxtaposition fortuite entre le plaisir du goût et la satisfaction du besoin alimentaire mais bien qu’existe dans le registre de la sensibilité, une « attente » de l’objet ayant un pouvoir d’excitabilité et un « besoin » d’information qui explique que la mise en activité des différentes zones sensibles a la propriété de s’accompagner de ce que nous appelons le plaisir érogène. Il y a donc équivalence entre l’excitabilité et l’érogénéitê des zones : il s’ensuit que c’est l’activité découlant de leur excitation lors de la rencontre avec leurs objets (vu, entendu, goûté), qui est investie par la libido et devient source de plaisir pour la psyché. Cet investissement de l’activité sensorielle est la condition même de l’existence d’une vie psychique puisqu’elle est condition de Vinvestissement de l’activité de représentation. En effet, toute information sensible n’est telle que pour autant qu’elle a une représentation dans l’espace psychique : « excitation, érogénéisation, représentation » forment un trinôme indissociable, elles désignent les trois qualités que doit nécessairement posséder un objet pour qu’il puisse avoir un statut d’existant pour la psyché.

Que l’investissement de l’activité de représentation soit la condition même du vivre nous paraît une évidence, c’est par cette seule voie que les fonctions du corps peuvent être érogénéisées et ce qui en résulte devenir pour la psyché cet objet de plaisir dont elle halluciné la présence. L’identité de perception comporte l’identité de l’affect qui accompagne la représentation hallucinée de l’expérience. L’hallucination du sein s’étaye sur un mouvement de succion des lèvres qui reproduit l’activité propre à la zone orale lors de l’avalement du lait, le pouce venant à son tour reproduire, au niveau tactile, l’excitation que l’on devait au mamelon. C’est ici que prend son importance, ce que nous avons avancé sur la totalisation propre au plaisir érogène. À partir d’une mise-en-fonction « réelle » des mouvements de la zone orale, et du plaisir qui en résulte, ce que reproduit la représentation est Vhallucination de la présence de l’ensemble des attributs, source d’excitation, dont le sein a été doté. Seront hallucinées la visibilité, l’audibilité, la tactiiité de l’objet absent : sont donc hallucinées l’activité de l’ensemble des zones érogènes et la présence de l’ensemble des objets à elles conformes. Le pictogramme est la représentation que la psyché se donne d’elle-même comme activité représentante, elle se re-présente comme source engendrant le plaisir érogène des parties corporelles, elle contemple sa propre image et son propre pouvoir dans son engendré, soit dans ce vu, cet entendu, ce perçu qui se présente comme auto-engendré par son activité. Si par affect on désigne le plaisir ou le déplaisir résultant de l’expérience que fait la psyché lors de sa rencontre avec le monde, y compris ce fragment du monde représenté par son propre espace corporel, il s’ensuit, comme nous l’avons déjà avancé, que la qualité de l’affect dépendra de la relation positive ou négative qui relie dans le pictogramme le représentant au représenté. Condamné à représenter ce qui est par elle expérimenté, et cet expérimenté qui lui est imposé comprend aussi l’éprouvé du besoin et de la souffrance, ne pouvant en fonction de sa propre structure se représenter l’éprouvé que comme sa propre création, l’affect est ce qui dans la représentation se manifeste soit par l’attraction soit par la répulsion liant représentant et représenté. Les deux éléments indissociables et constituant l’objet-zone complémentaire mis en relation par le pictogramme tiennent lieu de l’agent représentant et de son engendré, leur relation, d’attrait ou de rejet, est ce par quoi la représentation met sur scène l’affect éprouvé par le représentant. L’image de la chose corporelle, telle que la forge le pictogramme, est donc ce par quoi l’originaire se représente ce qui de sa rencontre au monde est pour lui représentable : de cet espace infini n’apparaît sur sa scène que ce qui peut se faire reflet de l’espace corporel, de son mode de fonctionnement, et du schéma structural du représentant. Une conséquence majeure en découle pour notre compréhension du fonctionnement psychique : la représentation par l’originaire de ce qui résulte de l’activité du Je obéit à la même loi, est soumise à la même métabolisation.

C’est face au risque que fait courir au Je sa représentation pictographique par le processus originaire, que ce même Je fera appel à ce type de défense particulier qu’on appelle délire : nous les retrouverons en fin de parcours. Avant d’aborder les étapes qui nous en séparent nous résumerons ce chapitre, en énumérant les implications théoriques qui en découlent :

1 I L’espace et l’activité de l’originaire sont pour nous différents de l’inconscient et des processus primaires. Cette activité a comme propriété de métaboliser tout éprouvé affectif présent dans la psyché en un pictogramme qui est, indissociablement, représentation de l’affect et affect de la représentation.

2 I Cette représentation ne peut avoir comme « représenté » que ce que nous avons défini sous le terme d’objet-zone complémentaire.

3 I Cette mise-en-forme est représentation de l’affect reliant l’objet et la zone, mais cet affect est aussi représentation de la relation liant le représentant aux expériences que lui impose l’existence du hors-soi (son propre corps et le monde).

4 I L’affect, en tant qu’éprouvé de l’originaire, est représenté par une action du corps et plus précisément par l’action d’attraction ou de rejet réciproque de la zone et de l’objet, action qui reflète la relation d’attraction ou de rejet entre représentant et représenté.

5 I Cet avalement ou cette attraction et ce rejet sont l’illustration pictographique de ces deux sentiments fondamentaux que le discours appelle amour et haine : il s’ensuit que tout mouvement positif du représentant vers le monde s’illustre par un désir d’avalement, tout mouvement négatif par un rejet et un désir de néantisation.

6 / La mise-en-forme du pictogramme s’étaye sur le modèle du fonctionnement sensoriel : c’est pourquoi toute expérience de plaisir reproduit la coalescence organe sensible-phénomène perçu, toute expérience de déplaisir implique le désir d’automutilation de l’organe et de destruction des objets d’excitation correspondants.

7 I De cet emprunt fait aux fonctions du corps résulte que du monde ne peut se représenter dans l’originaire que ce qui peut se donner comme reflet spéculaire de l’espace corporel. La spécularisation soi-monde est de fait spécularisation psyché-corps, le corps désignant ici le lieu de cette série d’expériences dépendantes de la rencontre sujet-existant, expériences que la psyché se représente comme effets de son pouvoir d’engendrer les objets source d’excitation, et d’engendrer ce qui est cause de plaisir ou de déplaisir.

8 I Cette métabolisation qu’opère l’activité de représentation persiste le temps de l’existence. L’activité intellectuelle et « l’idée » qu’elle produit s’accompagnent sur la scène de l’originaire d’une même représentation : le Je se présente pour et est représenté par l’originaire, comme une « fonction pensante » venant prendre place à côté des autres fonctions partielles, « l’idée » comme objet à elle conforme et par elle produit. En d’autres termes, l’espace et les productions de la psyché qui ne sont pas l’originaire se représentent pour ce dernier comme les équivalents d’un objet-zone complémentaire, dont l’activité peut être source de plaisir ou de déplaisir.

9 I C’est cela que nous appelons le « fond représentatif » forclos au pouvoir de connaissance du Je. Mais les effets sur le Je se manifesteront, hors du champ de la psychopathologie, par ces sentiments indéfinissables que le langage traduit par des métaphores dont l’usage a émoussé le sens profond : « se sentir bien dans sa peau », « être en forme », « être mal à l’aise », « porter le monde sur ses épaules », « sentir son corps en morceaux », et d’autres encore.

10 I Dans le champ de la psychose ce fond représentatif peut par moments occuper l’avant de la scène : non pas que le pictogramme, comme tel, vienne envahir la scène du conscient, mais le travail du processus secondaire, qui à sa façon continue sa lutte et tente de se défendre contre cette effraction, va voir sa tâche s’inverser. Il ne s’agit plus d’une mise-en-sens du monde et des sentiments qu’on prétend conformes aux rencontres où ils surgissent, mais de la tentative désespérée de rendre sensés et dicibles des éprouvés qui trouvent leur source dans une représentation dans laquelle le monde n’est plus que le reflet d’un corps s’autoavalant, s’automutilant, s’autorejetant.

11 I Hors du registre de la psychose, il existe des moments de fading du Je, que l’on taxera de lucidité ou d’aveuglement selon la philosophie de celui qui en rendra compte, dans lesquels vacille cette construction, œuvre du Je, qui donne sens au monde et le rend conforme à un principe d’intelligibilité. Le Je découvre qu’entre le monde et l’idée qui le rend connaissable la conformité est indécidable. Chaque fois que l’idée du monde risque de vaciller, de manière imprévue et non maîtrisable, le fonctionnement psychique risque de ne plus pouvoir rencontrer qu’une image du monde proche de l’originaire. Si le regard désinvestissait la scène extérieure pour se tourner exclusivement vers la scène originaire, il ne pourrait qu’y contempler, sidéré, ces imagés de la chose corporelle, cette force engendrant une image du monde devenue reflet d’un espace corporel, déchiré par des affects qui' soritj à chaque instant et totalement, amour ou haine, action fusionnelle ou action destructrice.

12 I Ces moments sont rarement absents du vécu du Je du psychotique : ils se manifestent par ce que le dis-cours 'àppelle~Tac£mg ont, la sidération, certaines formes catastrophique s ~9e Tango i s s e. On oublie souvent que ces termes, que l’on préfère croire pathognomiques de la psychose, ponctuent fugitivement notre propre existence. Ce qui change, chez le non-psychotique, c’est la possibilité que garde le Je de reprendre possession de son espace et de son mode de fonctionnement, d’oublier ces moments d’épreuve ou de les maîtriser, mais seulement dans leur après-coup, en les traitant comme des « corps étrangers », des « symptômes passagers », dont il imputera la cause à tel ou tel événement extérieur.

13 I En définitive, l’originaire est pour nous ce « réservoir » pictographique dans lequel restent agissantes, et à jamais fixées, ces représentations qui, en dernière analyse, sont ce par quoi se représente et s’actualise indéfiniment le conflit irréductible qui oppose Eros et Thanatos, le combat que se livrent désir de fusion et désir de néantisation, amour et haine, activité de représentation comme désir d’un plaisir d’être et comme haine d’avoir à désirer. Le pictogramme est une représentation dans laquelle l’action, reliant les deux entités complémentaires, vient tour à tour témoigner qui, d’Eros ou Thanatos, a momentanément gagné la partie. Tant que l’éprouvé subjectif est à l’abri de la souffrance et du manque, entre représentant et représenté, psyché et corps, psyché et monde, pourra se maintenir une relation de fusion, d’attraction mutuelle : chaque fois que corps et monde se révèlent cause de souffrance, on assistera à une relation de haine, au retour du désir d’anéantir ce dont le représenté témoigne, de retrouver un « avant » où rien ne dérangeait le silence du désir et le silence du monde.

Il nous faut maintenant analyser les effets de la structure originaire, telle que nous l’avons définie, en les replaçant dans la situation « réelle » de leur apparition et de leur fonctionnement : cette rencontre dans laquelle à l’originaire vient répondre le « secondaire » régissant le comportement de la mère, rencontre dont le premier effet sera l’entrée en action du processus primaire. Si on peut affirmer que la représentation pictographique est preuve de la métabolisation totale opérée par la psyché sur l’image du monde à laquelle le « Je » des autres accorde foi, apparaît à ses côtés la violence tout aussi radicale que fait subir à la psyché le discours de l’Autre et les demandes de ce porte-parole qui ne peut répondre aux besoins de Vinfans qu’en prétendant « savoir » ce dont il n’a, en réalité, aucune connaissance. Au nom de ce « savoir » les affects de la représentation et les exigences qui en découlent ne pourront trouver de réponse qui ne soit accompagnée d’un abus de pouvoir commis par le répondant, abus aussi absolu que nécessaire. Dès ce moment 1’ « objet-savoir » est à la source de la problématique identificatoire et devient ce « bien » dont l’appropriation sera imposée à Vinfans. Le mode selon lequel se fera cette appropriation décidera de la place et de la fonction qu’occupera dans la psyché l’instance appelée Je.