Chapitre III. La représentation phantasmatique du processus primaire : image de chose et image de mot

I. Image de chose et phantasmatisation du corps

Notre conception du processus primaire et de sa représentation phantasmatique de la relation psyché-monde reste, pour l’essentiel, fidèle à celle que nous devons à Freud. C’est pourquoi nous nous bornerons à analyser les facteurs qui différencient radicalement ses productions psychiques de celles propres à l’originaire, en insistant plus particulièrement sur trois concepts que l’entrée en fonctions de ce processus oblige à prendre en considération : l’image de chose, le masochisme primaire, l’image de mot.

La possibilité pour le primaire d’user dans ses mises-en-scène de l’image de mot n’est pas immédiate ; elle n’apparaîtra que dans une deuxième phase et donnera lieu à ces productions métissées qui sont l’œuvre de ce que nous définirons par le terme de primaire-secondaire : l’analyse en sera donnée dans la deuxième partie de ce chapitre.

L’entrée en fonction du primaire est la conséquence de la reconnaissance qui s’impose à la pysché de la pré-

sence d’un autre corps et, donc, d’un autre espace, séparé du sien propre. Cette reconnaissance n’est pas compatible avec le postulat de l’auto-engendrement propre à l’originaire, auto-engendrement dans lequel ne peut avoir place la représentation d’une quelconque séparation entre l’engendrant et l’engendré. C’est la reconnaissance de la séparation entre deux espaces corporels, et par là de deux espaces psychiques, reconnaissance qu’impose l’expérience de l’absence et du retour, qui devra pouvoir se représenter par la mise-en-scène d’une relation reliant le séparé. Cette représentation est, conjointement, reconnaissance de la séparation et négation de celle-ci : le propre de la production phantasmatique est une mise-en-scène dans laquelle il y a bien représentation de deux espaces, mais ces deux espaces restent soumis au tout-pouvoir du désir d’un seul.

En d’autres termes, si la psyché est confrontée à l’obligation de reconnaître que le sein est un objet séparé du corps propre, et que donc ce n’est pas un objet dont la possession vous est assurée, elle ne peut, à juste titre, que refuser de voir dans une séparation qu’elle n’aurait pas le pouvoir d’abolir l’effet de son propre désir. Et cela d’autant plus que, si tel était le cas, elle devrait aboutir à la conclusion d’un désir qui pourrait être sans-pouvoir, conclusion inacceptable pour le primaire. À cette double nécessité de sauvegarder le postulat du tout-pouvoir du désir et de s’approprier une première information sur la séparation des espaces psychiques et corporels, viennent répondre la mise en place d’une représentation de l’Autre, agent et garant du tout-pouvoir du désir, et la représentation du propre espace corporel en tant que séparé comme une conséquence de ce désir : le plaisir ou le déplaisir dont cet « espace » peut faire l’expérience se présentera à son tour comme l’effet du désir de l’Autre d’une réunification entre les deux espaces séparés ou, à l’inverse, comme l’effet de son désir de rejet. Nous avons là l’infrastructure du schéma relationnel que l’on retrouvera dans toute représentation phantasmatique et, aussi bien, dans toute représentation du pbantasmant lui-même. Avant d’aborder la structure du phantasme, nous désirons éclaircir l’acception donnée au terme d’image de chose dans le processus primaire.

Nous subsumons sous ce terme le matériau présent dans les représentations que forge le primaire du phantasmant et de l’Autre, dans une phase qui précède l’entrée sur scène de l’image de mot. Quelle que soit la « chose » que le primaire métabolisera dans l’image qu’il en forge, il en résultera toujours une mise en relation des éléments présents dans le phantasme, qui sera le décalque de la représentation que le primaire se forge de la relation reliant les parties et les fonctions érogènes de son propre corps, et, conjointement, de la relation reliant ces mêmes parties et fonctions au corps de l’Autre. On pourrait dire que dans cette phase de l’activité du primaire il y a coïncidence entre l’image représentant l’espace du monde et les éléments qui l’occupent et celle représentant l’espace du corps et les parties qui le composent. Coïncidence qu’il ne faut pas confondre avec ce que nous avons appelé la spécularisation propre à l’originaire : en effet, si la relation présente entre les éléments du monde est supposée coïncider avec le schéma relationnel sur lequel est construite l’image du corps, à l’inverse, à ce que nous pourrions, métaphoriquement, appeler l’image « du corps du monde » est reconnu le pouvoir d’un désir s’opposant à celui de « l’habitant » de l’image du corps. Mais quelle que soit la « chose » que le primaire se représente par l’image, cette image sera aussi ce par quoi se présente une partie érogène du corps ; quelle que soit la relation reliant les images entre elles, elle sera aussi représentation de la relation liant entre elles des parties érogènes de corps. Il en résultera que, dans toute phantasmatisation, aura toujours place, explicitement ou comme toile de fond, la représentation phantasmatique du propre espace corporel, perçu comme un ensemble de zones érogènes. Le plaisir ou le déplaisir qu’elles éprouvent et qu’elles ont le pouvoir d’offrir ou d’imposer sera supposé dépendre de la présence ou de l’absence du corps d’un autre doué du même pouvoir. Si tout phantasme est réalisation d’un désir on peut ajouter que toute phantasmatisation vise l’obtention d’im plaisir érogène et que, de ce fait, tout phantasme nous renvoie, en dernière analyse, aux représentations successives que forge le primaire de ce qui peut être cause d’un plaisir sexuel.

1. La représentation phantasmatique et l’inconscient

Dans notre conception, le pictogramme est au phantasme ce que l’originaire est à l’inconscient : phantasme et inconscient résultent de l’œuvre conjointe du postulat constitutif du primaire et d’un premier jugement, imposé par le principe de réalité, sur la présence d’un espace extérieur et séparé. Cette première participation du principe de réalité dans le travail de la psyché est responsable de l’hétérogénéité présente entre production pictographique et production phantasmatique. Entre ces deux entités et ces deux modes d’activité on peut situer, comme une sorte de production limite, la « scène primitive » représentant le noyau de toute organisation phantasmatique et qui apporte un témoignage de ce que nous appelons l’engramme pictographique.

Le primaire construit la scène primitive en empruntant un scénario qu’il reprend à l’originaire et qu’il remodèle afin que puisse s’y inscrire une première relation de cause à effet entre l’éprouvé de celui qui regarde la scène et ce qui y apparaît. C’est la reconnaissance du corps de la mère comme entité autonome qui induira la psyché à admettre l’existence, sur la scène extérieure, d’un couple qui n’est plus représenté comme l’équivalent de l’objet complémentaire. Il y a séparation des éléments que le pictogramme présentait comme indissociables. Le lien unissant la mère à ce tiers, présent dans l’espace le plus familier à l’infans, n’est plus la fusion, mais un acte qui peut venir unir ce qui est par nature séparé, ou rejeter tout possible rapprochement. Cet « acte » l’infans le perçoit comme manifestation d’amour ou de haine. Mais parce que pour lui, en cette phase, tout amour se figure par la jonction avec une partie de corps et toute haine par son rejet, il existe, précédant toute possible compréhension du coït, le modèle d’une partie de corps pénétrant dans un autre corps et s’unifiant à lui ou le modèle d’un corps rejetant une partie dont il souhaite la destruction. Modèle par lequel vient « naturellement » se mettre en scène toute réponse que forge Vinfans aux questions du désir, de sa propre origine, de la relation présente entre son espace corporel et l’espace de l’Autre. C’est ce modèle que nous appelons l’engramme pictographique, entendant par là que l’emprunt fait par l’originaire au modèle somatique du prendre-en-soi et du rejeter-hors-soi va fournir au primaire un matériau qu’il métabolisera pour qu’il devienne apte à figurer la relation présente entre lui et le corps maternel, entre le père et la mère, entre lui et le couple parental. Ces figurations successives vont toujours le renvoyer soit à l’image d’une pénétration prouvant une possible réunification désirée, soit à celle d’un objet expulsé par violence d’un corps qui le rejette. Ce double modèle est donc la préfiguration de l’acte sexuel conçu comme acte de désir et d’amour ou comme acte de rejet. En tant qu’acte d’amour, il permet l’investissement de deux supports, dont la rencontre vient témoigner de l’existence d’un monde « aimant » s’unifiant et unifiant : le sujet contemple dans cet « extérieur » l’avant qui lui a donné origine. On comprend le risque que représente pour la structuration psychique l’impossibilité de se représenter cette scène comme acte d’amour et de ne pouvoir la figurer que comme réalisation d’un désir de rejet mutuel. Nous verrons à propos de la psychose ce qui peut en résulter.

Si une seule scène figure conjointement l’origine du sujet, du désir et du plaisir, c’est qu’en se présentant comme cause de l’amour ou de la haine, mais dans les deux cas comme cause de l’affect éprouvé, elle pose le phantasmant dans la position de celui auquel on offre un plaisir de voir, d’entendre, d’être, ou de celui qui est rejeté par le vu, l’entendu, l’existant ; rejet qui lui rendra impossible d’éprouver lors de la contemplation de la scène du plaisir. La première perception d’un monde « séparé » exige la reconnaissance qu’il existe des affects qui parcourent l’extérieur, que l’affect du monde n’est pas toujours identique à l’affect du phantasmant, mais la mise-en-scène de ce monde présuppose la métabolisation d’un modèle qui, ici encore, s’étaye sur un modèle corporel. Métabolisation qui va néanmoins donner au phantasme un statut non conforme au postulat de l’originaire.

2. Le postulat du primaire et le principe économique qui en résulte

Le postulat du primaire a deux conséquences essentielles :

— donner une interprétation scénique d’un monde où tout événement et tout existant trouvent leur cause dans l’intention projetée sur le désir de l’Autre ;

— faire du déplaisir, dont l’expérience est inévitable, ce qui vient prouver la réalisation du désir de l’Autre : déplaisir qui peut, dès lors, devenir source de plaisir puisqu’en l’éprouvant on s’assure d’être conforme à ce que l’Autre désire. Cette interprétation projetée sur le désir de l’Autre est au fondement du masochisme primaire. Quel que soit le prix dont la psyché peut payer cette interprétation, c’est à elle qu’elle doit la possibilité de métaboliser un désir d’autonéantisation, qui ne pourrait aboutir qu’à la néantisation du phantasmant, en un désir de déplaisir qui exige, pour se réaliser, que le phantasmant puisse se préserver afin de l’éprouver.

Par interprétation scénique, il faut d’abord entendre la mise-en-scène de l’intention supposée du sein. Une fois reconnue l’existence de cet objet primordial, sa présence ou son absence ne pourra plus être conçue comme effet du hasard, concept radicalement étranger à la psyché, et qui est toujours, soit pur concept théorique, soit une rationalisation secondaire. Présence et absence seront interprétées, par et dans le phantasme, comme conséquence de l’intention du sein, avant que ne s’y substitue l’intention du désir de la mère, d’offrir du plaisir ou d’imposer du déplaisir. Cette interprétation, comme tout ce qui appartient au primaire, quel que soit son degré d’élaboration, exige que l’expérimenté puisse trouver sa cause dans l’intentionnabté d’un désir posé d’abord comme désir de l’Autre à l’égard du sujet. Le but conforme au désir de la psyché restera toujours et exclusivement l’état de plaisir, il est désir de plaisir. Que le plaisir fasse défaut ne peut être pour elle qu’effet d’un désir, et ce désir elle ne peut l’imaginer que comme celui d’un Autre dont l’objet serait son non-plaisir à elle. L’image du phantas-mant et du monde spécifiant le primaire fera que ce qui est mis en scène est toujours une relation entre ces deux désirs, ou, pour mieux dire, entre les deux positions complémentaires de tout désir : tout ce qui témoigne de l’existence du hors-soi sera interprété comme manifestation du désir de l’Autre, l’éprouvé du phantasmant comme effet de la réponse que ce désir attend ou impose.

L’organisation de la construction phantasmatique fait que le phantasmant ignore qu’il en est le metteur en scène, que son constructum résulte de la projection sur l’Autre, d’un désir qui le concerne. Cette méconnaissance, qui est conjointement reconnaissance de l’existence du représentant de l’Autre, est responsable d’un caractère spécifique et constitutif de l’organisation phantasmatique : l’exigence, pour le phantasmant, de poser dans le scénario qu’il contemple deux objets et, à l’extérieur de la scène, un troisième représenté par le regard qui la contemple. Si toute phantasmatisation est toujours aussi représentation de la relation liant l’espace du corps propre à l’espace du corps du représentant de l’Autre, on comprend pourquoi il faut que dans le scénario deux objets soient les représentants métonymiques de ces deux espaces. La nécessité de poser à l’extérieur de la scène un regard supposé éprouver du plaisir, ou du déplaisir, est la conséquence du postulat selon lequel fonctionne le primaire, postulat qui exige qu’une relation de cause à effet doive toujours être posée entre l’éprouvé de plaisir, ou de déplaisir, et le tout-pouvoir du désir de l’Autre.

En affirmant que l’entrée en fonction du primaire comporte la reconnaissance de la présence d’un sein séparé du corps propre, nous avons laissé dans l’ombre celle qui la suit de façon immédiate : la reconnaissance d’un « ailleurs-du-sein », investi par le premier représentant de l’Autre sur la scène du réel, ailleurs par lequel se préannoncent à la psyché l’existence du père et la reconnaissance du couple parental. Avant que cet « ailleurs » ne soit occupé par les attributs prouvant la présence paternelle, il est ce par quoi la psyché se présente l’existence d’un énigmatique objet ou lieu qui permettrait à l’Autre de réaliser un désir qui ne fait plus appel à celui qui contemple la scène. Va ainsi se mettre en place l’infrastructure à trois éléments de toute organisation phan-tasmatique : un regard éprouvant un affect de plaisir ou de déplaisir dont la cause est imputée à la relation mise-en-scène entre le représentant de l’Autre et cet ailleurs21. Ce sera cette infrastructure qui rend possibles les phénomènes de retournement, de substitution, de changement de but, définissant le jeu pulsionnel. On peut ajouter que le mode de relation phantasmée présent entre les deux objets de la scène que le regard contemple, dépendra de la prévalence que prendra telle ou telle pulsion partielle et qui se dévoilera par la forme que prendra l’action reliant les deux objets. Mais tant qu’on reste dans le phantasme inconscient, l’image de l’objet sera toujours le tenant-lieu de l’image d’une chose corporelle, c’est-à-dire d’une partie érogène d’un corps.

L’analyse de la représentation phantasmatique conçue comme représentation de la relation du phantasmant au désir et au plaisir sera reprise à propos de la psychose.

Avant de voir ce que comporte pour l’activité du primaire l’entrée sur scène de l’image de mot, nous allons montrer comment, dès la première phase de son activité, le primaire met en place les prototypes du secondaire, sans lesquels la psyché ne pourrait avoir accès à ce qui deviendra la troisième représentation de sa relation au monde. Ces prototypes concernent la réalité, le Je, la castration et l’Œdipe.

3. Les prototypes du secondaire

Par la réalité de l’Autre, il faut entendre, d’abord, la réalité de la différence présente entre le désir de la mère et celui de Yinfans22. Première butée que rencontre le principe de plaisir et butée de loin plus dure et plus incontournable que ne le sera toute autre. Que ce désir de l’Autre le concerne est un constat auquel le primaire ne peut renoncer : si la psyché réussit à érogénéiser même l’état de besoin, si elle peut transformer le « rien » en ce dont se nourrit l’anorexique, elle ne pourrait pas, par contre, exister en un monde où désir et rien coïncideraient. Tout phénomène, pour avoir accès à l’originaire, doit être représentable par un pictogramme ; pour cela il faut que la zone-fonction, siège de la perception, soit érogénéisable. Dès ce moment on constate que c’est en tant que source de plaisir que l’objet peut avoir accès dans l’espace psychique. Le champ du primaire obéit à la même loi : la phantasmatisation de l’expérience doit s’accompagner de son investissement, on ne phantasme jamais gratuitement. Par cette activité on recherche la représentation d’un état de plaisir dont une première expérience a été à la source, avec la différence que le phantasme remodèle un fragment du monde reconnu extérieur, mais rendu conforme à la visée du désir. L’activité primaire part du constat de l’existence de fragments du monde connaissables parce que occupés par des objets investis, mais ces objets, comme l’espace qu’ils occupent, exigent pour être investis que la cause de leur existence et de leur ordre s’illustre en termes de désir. L’existence du désir de l’Autre est pour la psyché ce que le concept de Dieu est pour le système théologique : point nodal et postulat à partir desquels peut se mettre en place l’ensemble du système, qu’il soit phantasma-tique ou métaphysique n’y change rien. La certitude de l’existence et du pouvoir de ce désir est pour l’activité phantasmatique une nécessité logique, la voie et la seule lui permettant de poser l’existence d’un Autre, et plus tard, des autres et, ce faisant, l’existence d’une réalité. À partir de là pourra s’élaborer une réciprocité entre deux désirs permettant à la psyché de se reconnaître à son tour comme source d’une activité désirante et non plus comme elfet passif de la réponse. Dès lors, et c’est l’autre face de cette accession à la réalité de la différence du désir de l’Autre, la psyché sera confrontée à ces catégories fondant l’ordre humain que sont l’interdit, la culpabilité, l’envie, le désir de maîtrise. La dialectisation du désir exige que le désir de l’un – de transgresser, d’avoir, de détruire, de réparer – rencontre comine allié ou ennemi un autre désir, et non pas une « réalité physique » qui comme telle ne peut avoir de statut psychique dans aucun des trois processus. Si le biberon n’était offert ou refusé par une main, il n’y aurait probablement jamais d’anorexie, mais pas plus d’être humain.

a I Le prototype identijicatoire

Le terme d’identification appliqué au processus primaire nous paraît source de confusion, il ne devrait avoir place que dans le registre du Je, instance constituée par le langage et par le système d’interprétation du monde qu’il impose. Dire, avec Freud, que l’incorporation en est le prototype, exige que l’on ajoute que ce prototype a la même parenté avec le Je que celle pouvant exister entre deux classes de vertébrés. Si on retrouve une même structure neurophysiologique, les différences propres à chacune d’elles aboutiront à des modes d’être et d’existence hétérogènes. Le primaire comprend l’ensemble des prototypes sur lesquels la fonction du langage vient s’appuyer pour opérer ce travail de métabolisation qui les rendra conformes aux lois du processus secondaire et à celles de la mise-en-sens sous l’égide du discours.

Le prototype identificatoire, comme précurseur du Je, désigne la représentation du phantasmant telle qu’elle résulte de la réflexion de l’activité du primaire sur elle-même, réflexion à la source de ce que nous appelons, le sujet de l’inconscient. C’est autour de cette position réflexive que gravitera l’ensemble des mises-en-scène présentes en ce champ. Le sujet de l’inconscient est cette auto-présentation dans, et par laquelle, le phantasmant se reconnaît comme réponse et effet de l’interprétation que l’activité primaire forge du désir de l’Autre. Ce qui revient à dire que le précurseur et le tenant heu du Je, en cette phase de l’activité psychique, se constitue comme image de la réponse donnée au désir projeté sur la mère, il est mise-en-scène d’une relation. Ce n’est donc pas à un objet ni à un attribut d’intentionalité, que s’identifie le sujet de l’inconscient, mais bien à une réponse, c’est pourquoi il renvoie toujours à la mise-en-scène d’une relation et, en premier lieu, à la relation phantasmée présente entre le désir de la mère et le plaisir de l’enfant. La représentation de cette relation comporte cette action psychique que l’on définit par le terme d’introjection. Introjection qui présuppose, de la part de la psyché, la perception sur la scène extérieure de la présence d’un « signe » interprété comme preuve de la présence de l’Autre et comme manifestation de son désir de donner ou de refuser le plaisir. Cette interprétation est conjointement projection en un fragment de l’extérieur d’un Autre désirant et accusé de réception ou introjection sur la scène psychique d’une manifestation concernant le désir qu’on lui impute et auquel on répond. C’est la relation entre ces deux désirs qui est projetée-introjectée, car si le sujet de l’inconscient surgit au lieu même où s’écrit la trace de la réponse, c’est encore de ce même lieu que part vers l’Autre sa réponse à la réponse.

Cette première dialectisation symétrique que la psyché forge de la relation « plaisir du sujet-désir de l’Autre » explique pourquoi toute figuration du désir implique l’introjection de la réponse que l’Autre est supposé donner : réponse par laquelle fait retour à la psyché sa projection sur l’Autre de la relation présente entre le phantasmant et les occupants de l’espace extérieur.

Nous allons illustrer par un exemple ces formulations qui risquent d’être obscures, ce qui nous permettra d’esquisser le mécanisme projection-introjection fondant toute dialectique pulsionnelle.

1 I Imaginons qu’un état d’insatisfaction soit le résultat d’une certaine manière d’offrir le sein, ou encore que cet état, d’origine endopsychique, ne puisse être apaisé par l’offre du sein. L’acte d’offrir sera dès lors perçu et interprété comme « signe » du désir du sein, et donc de l’espace extérieur, de ne-pas-offrir-de-plaisir. Un désir de non-plaisir est projeté sur le sein.

2 / Le déplaisir éprouvé se figurera dès lors comme la réponse induite par ce désir de déplaisir de l’Autre : l’éprouvé sera interprété par le primaire comme effet de l’acte d’agression qu’il phantasme être l’intention de l’Autre.

3 I C’est donc comme objet agressé qu’il se contemple dans la figuration qu’il met en scène (ce que nous avons appelé la représentation du phantasmant comme réponse au désir de l’Autre).

4 / De cette position, il va dès lors éprouver pour l’objet agresseur un même désir d’agression (sa réponse à la réponse).

5 / Mais, ce faisant, il ne pourra phantasmer comme réponse à son désir d’agression que son propre éprouvé ; l’agression sur l’Autre lui renvoie en reflet sa propre réponse à l’agression, soit une nouvelle agression.

6 I II en résulte que le scénario figuré comporte l’ensemble des positions qu’agresseur et agressé peuvent occuper dans une dialectique régie par une pulsion agressive.

Si on imagine maintenant le point de départ opposé, soit la perception d’un signe interprété comme intention d’offrir du plaisir, nous aurons les mêmes séquences que l’on peut résumer ainsi :

1 I L’acte d’offrir sera interprété comme signe du désir du sein de « donner du plaisir ».

2 / Le plaisir qui en résulte se figurera comme cause de ce désir : l’affect éprouvé se figurera comme effet du désir de l’Autre.

3 I Le phantasmant dès lors contemple dans sa présentation l’effet d’un désir-de-plaisir qui fait de lui celui dont le plaisir est désiré.

4 / De cette place, il va renvoyer à l’Autre un même désir d’être source de son plaisir.

5 / Ce faisant, ce qu’il met-en-scène comme réponse sera la reprise de la sienne propre : être source de plaisir.

Ces considérations permettent de mieux comprendre qui et quelle fonction représentent le prototype du Je : non pas une quelconque unité mais une suite de scénarios, dans lesquels sont mises-en-scène les relations que la psyché expérimente dans sa rencontre avec les objets par elle investis, relations par lesquelles elle se figure les situations, source pour elle de plaisir ou de déplaisir. C’est à l’organisation de ces figurations relationnelles que l’on doit la mise en place du premier modèle sur lequel se structurera secondairement la problématique œdipienne stricto sensu. Il faut ajouter que si, déjà en cette phase de l’activité du primaire, on rencontre le précurseur du Je, ce sera néanmoins l’entrée sur scène de l’image de mot, qui va le doter des attributs permettant à son successeur de répondre aux exigences du fonctionnement du secondaire et de faire sien ce projet iden-tificatoire qui définit de manière spécifique la structure du Je.

b I Le prototype de VŒdipe

Nous avons dit que toute phantasmatisation comporte une scène à trois éléments : le regard contemplant un scénario dans lequel deux objets sont présents. Les relations regardant-vu et la relation présente entre les deux objets du scénario sont complémentaires l’ime de l’autre. À partir du moment où l’enfant pose le désir de la mère comme différent du sien, il va devoir figurer pour ce désir un objet qui n’est plus exclusivement lui-même. Tant qu’il peut se croire objet exclusif du désir maternel et tant qu’il garde la certitude qu’elle le désire comme seul objet de son plaisir, elle continue à désirer exactement ce que lui désire. À cette identité il devra renoncer dès qu’il a l’intuition de la possibilité d’un désir de l’Autre pour un « ailleurs » qui le déloge de cette position d’objet exclusif du plaisir. Dès ce moment la triangulation du phantasme montre qu’une place y est donnée à cet « ailleurs » occupé par un x désignant l’objet énigmatique du désir de la mère. Pour confuse que reste pour l’enfant cette première indication, elle pose, face à son regard, une scène dans laquelle l’action pulsionnelle phan-tasmée présente entre les deux objets fait que, alors qu’un des objets continuera à être le représentant du désir imputé à la mère, l’autre objet (l’objet x) deviendra le représentant d’un attribut paternel. Par attribut paternel, il faut d’abord entendre tout objet corporel pouvant avoir un rapport avec le corps érogénéisé de la mère, objet qui n’est plus phantasmé comme un appendice propre à ce même corps, mais comme un objet qui vient « d’ailleurs » pour compléter ce corps, l’agresser, lui donner quelque chose ou lui enlever un morceau.

À cette figuration scénique viendra ajouter sa qualité « œdipienne » ce qui se joue, de fait, sur la scène extérieure, et dont la psyché infantile commence à avoir une perception. Près de la mère se meut généralement cet autre sujet auquel elle est reliée par une relation privi-.légiée, quelle qu’elle soit, qui est le plus souvent responsable de la rupture du tête-à-tête mère-enfant, qui a son mot à dire, et souvent le crie, sur les pleurs par lesquels ce dernier manifeste son refus de rester seul, qui peut lui offrir, même si moins fréquemment, un plaisir corporel, le caresser, faire résonner à ses oreilles une suite phonématique que la tonalité transforme en l’équivalent d’une berceuse, dont la voix maternelle n’est plus seul émetteur.

Ainsi le plaisir du corps de l’enfant apprend à découvrir un autre-sans-sein mais qui peut néanmoins se révéler pour l’ensemble de ses zones-fonctions érogènes source de plaisir, devenir une présence qu’on désire, même si elle est souvent la présence qui dérange23. L’entrée du père sur la scène psychique obéit à la condition universelle réglant cet accès pour tout objet : être source d’une expérience de plaisir qui en fait pour la psyché un objet d’investissement. L’objet responsable du déplaisir renvoie toujours à un premier éprouvé de plaisir qu’il a dispensé et qu’il vient refuser ou interdire. Mais il faut tout autant tenir compte des relations liant entre eux ces deux occupants de la scène extérieure et, avant tout, des conséquences de leur propre refoulement de l’Œdipe. On constatera alors que le précurseur de l’Œdipe dans le primaire n’est rien d’autre que ce qui, de l’Œdipe parental, se fraye un accès dans cette même activité. Le « désir d’enfant » de la mère, en un lointain passé, était d’abord « désir d’avoir un enfant de sa propre mère » et, si tout s’est déroulé « normalement », son enfance aura été marquée par le « désir d’un enfant du père », puis par un « désir d’enfant » dont le père imaginaire, pour ne plus être le sien propre, restait néanmoins cet homme futur qui en aurait les qualités et qui en serait le successeur légal. Quant au père, son « désir d’enfant » s’est d’abord formulé comme « donner-recevoir un enfant à et de la mère » avant que le terme « femme » ne vienne s’y substituer. L’enfant du couple est donc effectivement successeur d’un « enfant » dont le désir a comme origine la transmission d’un « déjà-là-depuis-toujours » de la configuration structurant le désir œdipien, structure qui témoigne de l’historisation du désir dans l’ordre humain. Dès le moment où l’activité primaire vient mettre en place un système qui fait communiquer son espace psychique avec l’espace psychique maternel, le regard contemple une scène dans laquelle tout événement affectif porte la marque de l’Œdipe : ajoutons que cette marque va se manifester, par ce qui est à garder dans le refoulé. Le comportement de la mère et du père sont la conséquence de ce qui, du désir œdipien, ne peut plus s’exprimer, ne doit pas se manifester, et de ce fait, s’exprime et se manifeste par ces sentiments qui se nomment la tendresse, l’attachement, la recherche du « bien » de et pour l’enfant. Il faut souligner que les formes licites d’amour, comme les interdits que rencontre l’enfant, sont des conséquences directes de l’Œdipe parental, ils représentent ce que le couple s’autorise, dans le registre des sentiments, afin de préserver son refoulement, tout en offrant une libre voie à ce qui de son narcissisme, de son amour, de son agressivité vis-à-vis de l’enfant, peut et doit s’instrumenter sous une forme permise et valorisée par la culture. Si l’enfant « réel » est le successeur historisé de « l’enfant » d’un désir originaire24, les sentiments qu’on lui porte, tout aussi réellement, sont les successeurs historiques des « affects » tels qu’ils ont été éprouvés en leur temps. Le processus primaire en étant confronté à l’œuvre du processus secondaire des autres et, en premier lieu, à leur discours va subir une série de modifications qui font qu’en son propre espace prennent forme les prototypes du secondaire alors même que son but exige qu’il résiste à l’action de ce dernier. Avant ce tournant décisif où fera irruption dans le primaire l’image de mot, on rencontre un dernier prototype concernant la castration.

c I Le prototype de la castration

La forme première que prendra ce qui persistera, chez tout sujet, comme cette angoisse de castration, dont

l’ombre n’est jamais effaçable, quelle que soit la phase psychique considérée, sera l’angoisse d’une mutilation. Ce sera la tâche du secondaire de faire que cette angoisse ne se figure plus, sauf en des moments particuliers, toujours possibles, comme la peur d’une mutilation du corps, mais se transforme en la crainte d’être privé d’un « bien » – l’aimé, la réalisation du projet identificatoire, l’enfant, la santé, la beauté, le plaisir sexuel – dont l’absence vient faire obstacle à la jouissance. En d’autres termes, après l’Œdipe, pourra toujours resurgir la peur que tout à coup on perde l’objet de la jouissance, mais cette peur -— comme un renoncement à jouir qui anticipe sur un risque qu’on préfère s’imposer plutôt que de le rencontrer comme traumatisme inattendu et sur lequel on serait sans défense – n’est plus vécue comme une mutilation mortifère ni comme un morcellement du corps propre. On peut dire que le névrosé, par son renoncement à jouir, s’autorise à vivre comme corps unifié ; ce qu’il sacrifie c’est son sexe comme instrument et lieu de plaisir, afin de garder une image corporelle non morcelée. Il met ainsi à l’abri une forme unifiée de l’image de son espace corporel, condition nécessaire à ce que, de son propre espace psychique, il puisse préserver l’image d’une surface dont un fragment n’a pas été arraché et capté par la psyché d’un autre.

Tant qu’on reste dans le primaire, la psyché paye un lourd tribut à sa dépendance à une figuration qui se sert des images de la chose corporelle pour représenter sa relation au plaisir érogène et au désir de l’Autre. Ce tribut a comme conséquence que, tant que l’affect éprouvé par la psyché ne peut se représenter que par la mise-en-scène d’images de zones érogènes, du corps maternel ou du corps propre, et donc par une relation reliant des représentants de l’espace corporel, tout événement survenant dans le monde sera identifié par le regardant, à un accident survenant à son corps ou à celui de l’Autre. Qu’il s’agisse du corps maternel ou du sien propre n’a pas d’importance, puisque la contemplation de l’agression du corps maternel ou, à l’inverse, de sa plénitude, pose le regardant dans une position de mutilé ou d’unifié, conséquence du désir imputé aux acteurs du scénario. À propos de l’originaire, nous avons dit, que le représentant ne peut néantiser le vu, source de déplaisir, qu’en se mutilant de la fonction du regard et de son organe. Dans l’activité primaire la psyché ne peut agir ou subir un événement sans le figurer comme cause du désir et, de ce fait, comme action visant le plaisir de son propre espace corporel.

La psyché va donc se trouver confrontée à deux types d’expérience :

— Celles qui ont un effet intégrant sur les différentes zones partielles. Toute expérience de plaisir, quelle que soit la zone-objet privilégiée par la figuration, n’est telle que grâce à l’irradiation totalisante du plaisir éprouvé. Métaphoriquement on dira que le regard voit aussi bien un son, un goût, un touché, une odeur. Il ne peut y avoir conjointement plaisir de voir et déplaisir du goût ou de l’entendu : si plaisir il y a, encore faut-il que ne puisse apparaître, lors de sa présence, un manque de plaisir éprouvé comme tel dans une autre zone. C’est pourquoi toute zone érogène est représentation métonymique de la totalité des zones, son activité métonymie de la fonction globale du pouvoir-percevoir du corps et pour cette raison métaphore du pouvoir de la psyché qui figurera le phantas-mant et le monde comme deux totalités ignorant le manque.

— À l’inverse, et pour les mêmes raisons, toute expérience de déplaisir sera morcelante. Dans ce cas, la zone-fonction et l’objet viennent figurer ce que le regard rencontre comme un rejetant-rejeté. Le « vu » se transforme en l’objet d’une « activité de voir » qui n’est plus preuve d’un pouvoir que la psyché reconnaît comme sien, mais preuve de Y exi gence-d’avoir-à-voir qu’impose un regardant qui n’est pas elle. L’activité du regard persiste mais se transforme en une fonction au pouvoir de l’Autre ; le regardant se découvre pareil à un aveugle auquel on aurait greffé un « œil », dont le fonctionnement resterait relié au nerf optique d’un cerveau étranger et à ce que ce dernier décide de voir ou de ne pas voir25.

C’est pourquoi le déplaisir comportera le phantasme d’être mutilé de l’autonomie d’une fonction du corps propre, mutilation qui touche ce qui dans le monde pouvait être source du plaisir de voir. Cette mutilation vient amputer le propre espace psychique du sujet de son pouvoir sur une fonction qui tombe sous l’emprise d’un « corps étranger », prouvant à la psyché le désir d’expropriation et de captation que l’Autre éprouve vis-à-vis d’elle.

Le fait d’employer le même terme de « mutilation » pour ce qui se passe dans l’originaire et dans le primaire peut prêter à confusion. Or, entre ces deux phénomènes existe une différence essentielle : tant qu’on reste dans l’originaire la psyché ne peut rejeter le perçu-vu, entendu, touché – qu’en s’automutilant de la zone-fonction siège de la perception.

Dans le fonctionnement du primaire le rejet du perçu s’accompagne de l’amputation, non pas de la zone-fonction, mais de son autonomie. L’activité de « voir » persiste, mais on est dépossédé de toute forme de choix que le regardant pourrait exercer sur son activité. Tant que ce mode de fonctionnement reste tel, l’interdiction touchant l’objet source de plaisir ira de pair avec celle de l’activité qui lui est reliée : c’est pourquoi ce qui se joue effectivement sur la scène maternelle aura un poids déterminant dans la prévalence d’une position intégrante de l’image corporelle ou d’une position mutilante. Il faut insister sur ce qu’a de spécifique et de dramatique l’activité phantasmatique tant que l’image de chose est seule représentation possible. Est exclu, de ce fait, de la scène psychique tout accès à une protosymbolisation, nécessaire pour séparer la totalité d’une fonction d’un moment de cette fonction, pour différencier l’activité du regard, ou de tout autre organe-zone érogène, comme activité continue, d’une expérience actuelle et ponctuelle, pour maintenir la continuité de l’investissement autrement que comme suite de fragments séparés.

S’il est vrai qu’il existe, déjà en cette phase, une première possibilité de liaison et qu’on est en droit de postuler qu’il n’y a pas oubli total des expériences successives, que l’état de déplaisir garde un vague écho de la possibilité

de son contraire et inversement, cette « mémoire » primaire s’exerce a minima. Si elle est capable, contrairement à l’originaire, de relier les fragments scéniques, les tableaux qui se succèdent, son mode de fonctionner fait penser à un sujet qui collerait sur un album les photos qu’un appareil prendrait successivement de lui-même, sujet qui saurait que toutes les photos ont comme agent le même appareil, qu’elles lui appartiennent, mais qui serait néanmoins incapable d’y lire l’histoire de sa temporalité ou de prévoir, à partir d’elles, ce qu’il deviendra dans un temps futur.

L’importance de la mutilation comme prototype de la castration confirme que le primaire est bien ce créateur de prototypes que le secondaire hérite et transforme sans jamais être assuré qu’ils ne pourront pas régresser vers leur forme première.

Moule de la configuration œdipienne et précurseur du phantasme de castration, le primaire est déjà mise en place d’une logique du désir qui a affaire à l’activité secondaire de la psyché maternelle et qui préannonce à la psyché l’accès à ce type de représentation qu’elle devra faire sien. L’image de chose est le préalable nécessaire à ce que l’image de mot puisse s’y adjoindre : le primaire scénique suit le pictographique et prépare le dicible qui va lui succéder. Il est pont de passage entre un avant dont le sujet n’aura jamais connaissance et qui gardera sa mêmeté et sa clôture, et un après qui se constituera en prenant appui sur lui et qui s’en séparera en refoulant ce premier matériau qui a été partie essentielle de sa propre chair.

C’est pourquoi les productions que l’on doit à l’activité du processus primaire comprennent deux ensembles non homogènes : 26 27

l’image de chose, va donner lieu à ces productions métissées qui montrent que le primaire s’imposera la tâche de rendre conforme à son postulat ce qui « par nature » lui est hétérogène : le système de signification qu’impose le discours. La caractéristique de ce deuxième ensemble est de posséder la qualité du dicible et donc la qualité de conscient. Ce sont ces productions qui feront partie du refoulement secondaire, c’est-à-dire du refoulement hors de l’espace du conscient de mises en scène qui en avaient fait partie.

L’analyse de ce deuxième ensemble nous oblige à abandonner définitivement la fiction qui implique d’analyser la psyché et ses productions sans interroger pas à pas le rôle tenu par le porte-parole et par le discours de ceux qui répondent à la demande infantile et qui vont, en contrepartie, exiger que l’enfant soit conforme à une image de lui-même qui occupait le berceau bien avant que son corps ne vienne y prendre place. L’image de mot n’est pas création ex nihilo, elle a sa source dans ce premier porte-parole possédant un « sein-lait-parlant ». De même, l’action refoulante resterait une énigme si on ne trouvait sa source dans la parole d’un représentant de l’Autre, déjà marqué par un refoulement effectué : transmission indéfinie de sujet à sujet d’un « avoir à refouler » auquel nul être parlant, névrosé ou psychotique, n’échappe totalement.

II. L’entrée sur scène de l’image de mot et les modifications qu’elle impose a l’activité du primaire

1. Le système de significations primaires

«… la différence réelle entre une représentation inconsciente et une représentation préconsciente (idée) consisterait en ce que celle-là se rapporte à des matériaux qui restent inconnus, tandis que celle-ci (la préconsciente) serait associée à une représentation verbale. Première tentative de caractériser l’inconscient et le préconscient autrement que par leurs rapports avec la conscience. À la question : « comment quelque chose devient-il conscient ? » on peut substituer avec avantage celle-ci : « comment quelque chose devient-il préconscient ? ». Réponse : grâce à l’association avec les représentations verbales correspondantes.

« Ces représentations verbales sont des traces mnémiques : elles furent jadis des perceptions et peuvent, comme toutes les traces mnémiques, redevenir conscientes. Avant que nous abordions l’analyse de leur nature, une hypothèse s’impose à notre esprit : ne peut devenir conscient que ce qui a déjà existé à l’état de perception consciente ; et, en dehors des sentiments, tout ce qui, provenant du dedans, veut devenir conscient, doit chercher à se transformer en une perception extérieure, transformation qui n’est possible qu’à la faveur des traces mnémiques »’.

L’inscription psychique de l’image de mot exige-t-elle le passage au processus secondaire ou retrouve-t-on déjà sa trace dans le fonctionnement du processus primaire ? La réponse demande qu’on s’entende sur la fonction qu’on accorde à l’image de mot. Si on fait coïncider appropriation de l’image de mot et accès à la logique du discours, ce qui suppose une forme assez élaborée du langage pour qu’il s’impose, selon l’expression de Cassirer, comme « totalité autonome soustraite à tout arbitraire », alors l’entrée en scène de l’image de mot devra coïncider avec l’élaboration achevée de l’instance qu’institue le processus secondaire : le Je. Si, à l’opposé, on admet l’existence d’une phase précoce, d’une étape de transition entre l’état d’infans et celui d’enfant, phase pendant laquelle s’opère la jonction image de chose-image de mot, et s’impose un nouveau type d’information à l’activité psychique alors que garde encore tout son pouvoir le postulat définissant la logique du phantasme, on dira, et c’est notre opinion, que des productions psychiques, bien que déjà représentées par une double inscription, peuvent continuer à se mettre au service de la confirmation de ce postulat. 29

L’hypothèse que nous défendons peut se formuler dans les termes suivants : la représentation d’une idée exige que la psyché ait acquis la possibilité d’adjoindre à la représentation de chose la représentation de mot qu’elle doit à la perception acoustique une fois que cette dernière a pu devenir perception d’une signification : de cette signification la voix de l’Autre est la source émettrice. L’adjonction de ces « entendus » à l’image de chose met-en-place un système de significations primaires qui se différencie du système propre aux significations secondaires par le fait que dans le premier la représentation de sa relation au monde que forge ce système de signification reste organisée de manière à démontrer le tout-pouvoir du désir de l’Autre. Cette démonstration peut seule apporter au phantasmant la certitude de la vérité de sa représentation, alors que dans le second système l’épreuve de vérité devient une exigence que seul le discours culturel, que nous définirons comme le discours de l’ensemble29, est en droit d’apporter.

Dans son ouvrage sur les formes symboliques auquel nous ferons appel à propos de la définition de la fonction du même nom, Cassirer écrit :

« L’homme rencontre le langage comme une totalité qui possède en elle-même sa propre essence, ses propres relations soustraites à tout arbitraire individuel. »

Affirmation incontestable mais qui n’est énonçable que par un suj et capable de se servir de la totalité du système linguistique pour réfléchir sur le langage. Une autre définition concernant le moment premier de cette rencontre s’impose :

« L’infans rencontre le langage comme une série de fragments sonores, attributs d’un sein qu’il dote d’un pouvoir de parole, le premier apport de sens que l’on doit à ces fragments est sous l’égide absolue et arbitraire de l’économie psychique de l’infans. »

L’écart temporel séparant ces deux moments coïncide avec le temps nécessaire à la psyché pour passer de la signification primaire à une activité idéique, œuvre du 30

Je, qui tient compte des significations secondaires et du système interprétatif qu’elles organisent.

Il faut revenir ici sur le rôle que joue l’emprunt fait par l’originaire à l’organisation sensorielle et sur celui par nous attribué aux zones-fonctions érogènes : retour nécessaire pour comprendre quelle est la première forme que prend l’entendu dans l’originaire lui-même. Le pictogramme témoigne de la présence d’une capacité d’ouïr : l’activité vitale manifeste d’emblée un pouvoir d’excitation de la zone auditive, de purs sons a-sensés seront source de plaisir ou de déplaisir mais seulement en fonction du moment de leur apparition qui peut coïncider avec un état de plaisir ou de déplaisir et, à condition, bien sûr, que leur intensité ne dépasse un seuil à partir duquel l’excitation deviendra source de douleur.

Tant qu’on reste dans l’originaire la zone auditive obéit au même mode de fonctionnement psychique que toute autre zone érogène. Si, comme nous l’avons avancé, il existe un besoin d’information sensorielle dont le répondant psychique est le désir de retrouver le plaisir lié à l’excitation des zones correspondantes, il faut admettre la présence d’un plaisir d’ouïr qui n’a en cette phase aucun rapport avec la qualité significative des bruits émis par le milieu ambiant et ne se rapporte qu’à la qualité sensorielle de l’audible. Cette hypothèse aurait dû nous induire à nous pencher sur les expériences de désafférenciation sensorielle auditive. Mais nous avons vu que la présence sur la scène psychique de la seule activité de l’originaire ne peut être que d’une durée extrêmement brève qui s’apparente plus au concept de moment qu’à celui de phase.

Dès l’entrée en activité du primaire, le bruit, et nous serions tenté d’ajouter tout bruit, devient synonyme pour ce processus d’un élément qui l’informe de la présence ou de l’absence du premier objet que le primaire reconnaît conforme à l’attente de la zone-fonction auditive : la voix maternelle en tant qu’attribut sonore du sein, voix dont la présence se fera pour le phantasmant signe du désir maternel, que la zone auditive éprouve du plaisir ou en soit privée.

Nous verrons les conséquences qui peuvent résulter de la présence d’une voix trop souvent source de déplaisir. Il faut d’abord insister sur la première fonction que va attribuer le primaire à l’ensemble des perceptions acoustiques : les métaboliser en une suite sonore qui témoigne de la présence ou de l’absence de l’objet-sein et du désir de plaisir, ou de déplaisir, que ce sein, représentant métonymique de la mère, éprouverait vis-à-vis du phantas-mant. Si le sein est le représentant métonymique de la mère et donc de tous les objets dispensateurs de plaisir, tout plaisir partiel est à son tour représentant métonymique du plaisir du sujet en tant qu’objet du désir maternel. Que le désir de la mère attende le plaisir de telle ou telle zone érogène signifie au et pour le phantas-mant que c’est de son plaisir global qu’elle est désirante. C’est pourquoi nous avons dit que la présence ou l’absence du sein sera conçue par le primaire comme intention de l’objet d’offrir ou de refuser le plaisir. Il faut ajouter qu’en cette phase la présence d’un sein, source de déplaisir, et l’absence du sein, source de plaisir, ne peuvent probablement pas être distinguées. Un corollaire en sera que la présence d’une voix source de déplaisir ou l’absence de toute voix, c’est-à-dire le silence, se manifestant également par un éprouvé de déplaisir, ne seront pas plus différenciables. Une des conséquences, qui pourra secondairement en résulter, sera de faire de tout silence l’équivalent d’une parole destructrice et de le rendre de ce fait intolérable31.

La primaire et première signification d’un désir de déplaisir imputé au sein, en tant que représentant métonymique du monde, assimile ce monde à un espace vide parce qu’il se refuse à être investi par le sujet, refus qui se manifeste par la disparition de sa scène du seul support qui puisse aimanter vers lui la libido : l’objet du plaisir.

L’intention projetée sur le sein d’interdire que l’état de plaisir soit possible équivaut à la projection sur ce sein-

monde, occupant global de l’espace extérieur, d’un refus de plaisir pour la psyché, refus de plaisir équivalant pour elle à un refus qui concerne son existence. La psyché dans ce cas rencontre le refus du monde, elle se découvre confrontée à un retrait de l’existant dans sa totalité. On comprend l’intensité dramatique d’une telle expérience dont l’écho se retrouve dans ce sentiment de fin du monde dont témoigne si souvent l’entrée dans la psychose. À l’inverse, la présence d’un sein-monde source de plaisir se signifie par la rencontre avec un « plein » qui concerne au même titre toutes les zones sensorielles, y compris celle que notre analyse privilégie dans ce paragraphe : la zone auditive. Il serait illusoire de vouloir établir une hiérarchie de valeur ou un ordre temporel entre le voir et l’entendre. S’il est vrai que le primaire a comme premier matériau l’image de chose, il faut ajouter que la représentation phantasmatique qui en résulte est figuration d’un état de la psyché qui accompagne n’importe quelle excitation sensorielle érogène. C’est parce que l’oreille commence par « voir » l’entendu qu’imagé de chose et image de mot pourront se souder l’une l’autre avec le résultat que le sujet ne pourra voir que tant qu’il peut se « penser » voyant32. Si le registre de l’entendu et de la voix mérite une attention particulière, c’est à cause de la place prépondérante qu’ils prendront dans l’organisation du système sémantique constituant le Je. Ce qui deviendra le propre de cette instance sera que tout vu, tout perçu, tout éprouvé, se traduira par un sentiment, condition nécessaire pour que la perception existe pour cette instance, et sentiment dont la tonalité dépendra, non pas de l’objectivité du perçu, mais de la signification projetée sur, et interprétée comme, la cause de son apparition ou de sa disparition. Rappeler que le langage est d’abord reçu comme une suite sonore ne doit pas faire oublier que pour la voix qui parle, cette suite est tout à la fois message, expression, imputation d’un sentiment et d’un désir, et que le possesseur de cette voix oublie que pour l’infans les effets qui en résulteront sont d’un tout autre ordre. Le représentant de l’Autre agit de manière qui se veut conforme à son dit, œuvre du secondaire, opérant ainsi cette anticipation qui projette sur l’enfant l’avant-coup d’un entendement dont elle constitue le préalable indispensable.

Du côté de la voix, il y a d’emblée l’émission de messages hautement significatifs, d’expressions qui transforment la réponse au besoin en réponse aux sentiments que la mère éprouve et auxquels elle conforme sa réponse ; du côté de l’écoutant la perception d’éléments sonores que le processus primaire métabolisera en des signes l’informant du désir du sein à son égard. Ces signes primaires sont le noyau à partir duquel s’élaborera et s’organisera le langage comme système de signification. Cette organisation exigera une série de modifications faisant translater l’objet-voix de son statut premier d’attribut sonore du sein à son statut dernier où il sera demandé à la voix de rendre compte du droit à se faire entendre et d’avoir à soumettre à une épreuve de vérité l’entendu et l’énoncé. Ce lent parcours qui va de la perception d’une sonorité à l’appropriation du champ sémantique, peut être divisé en trois phases, chacune dotant l’entendu et l’acte d’énonciation de fonctions spécifiques qui se conformeront aux buts propres aux trois processus de l’activité psychique : le plaisir d’ouïr, le désir d’entendre, l’exigence de signification, but de la demande du Je.

2. Le plaisir d’ouïr

Propre au fonctionnement de l’originaire, ce plaisir que le primaire va modifier en le reliant au désir « d’ouïr » la présence du sein et de l’Autre, est la condition nécessaire à l’investissement de l’activité de l’audition par ce processus. Ce désir d’ouïr à son tour est l’antécédent indispensable pour que surgisse un désir d’entendre, terme à prendre ici dans sa double acception, ce que la voix énonce : ce désir d’entendre implique l’activité du primaire-secondaire. Tant qu’on considère le processus originaire, tout son se présente, dans et par le pictogramme, comme le produit d’un « tympan-sein sonore » représentant, dans le registre de la fonction auditive, les deux entités indissociées de l’objet-zone complémentaire. D’où une même réponse à l’entendu source d’un affect de déplaisir : tendre vers l’automutilation de la zone-organe correspondante. Cela explique, à nos yeux, où trouvent leur source certains phénomènes de surdité psychique que l’on rencontre dans l’autisme infantile et dans la catatonie : dernière défense que le sujet oppose à la voix, dans l’espoir de lui faire croire à sa surdité et dans l’espoir qu’elle pourrait ainsi, finalement, se taire.

À propos du signe phonétique, Humboldt écrit :

« Le signe phonétique représente la matière de tout processus de formation du langage. En effet, d’un côté le son est parlé et en tant que tel il est son produit et formé par nous, mais de l’autre côté, en tant que son reçu il devient partie de la réalité sensible qui nous entoure. »

Cette définition souligne la pérennité de cette double face du signe phonétique, objet, plus que tout autre, se présentant au sujet comme une partie de lui-même qui lui revient de l’extérieur. Ce que confirme cette expérience, à tous familière, de l’étonnement de nous découvrir parlant en l’absence d’interlocuteur, expérience dans laquelle on verra, fût-ce par plaisanterie, le signe d’une « folie » qui a un statut bien particulier puisqu’on sait, dans son for intérieur, que personne n’y échappe. Et pourtant, la parole émise dans la solitude inquiète, peut-être parce que preuve du clivage qui déchire notre fausse unité et tout à coup dévoile une séparation entre le parlant et l’écoutant, entre celui qui émet le conseil, la plainte, l’injonction, le commentaire de l’acte et celui auquel il s’adresse. Si nous appliquons la définition de Humboldt à ce temps premier, sa vérité apparaît évidente : tout son émis, que l’émetteur soit Vinfans ou l’extérieur, revient à son oreille comme une production que le monde lui renvoie, témoin anticipé du plaisir ou de la souffrance qui accompagneront son séjour sur une scène où le discours est maître. Son propre cri ou son propre gazouillis refont irruption dans sa cavité auditive comme son de haine ou d’amour dont un sein-tympan indivisible serait l’émetteur. Le plaisir d’ouïr est un premier investissement du langage qui a comme seule condition l’audibilité du perçu, investissement d’une unique qualité du signe linguistique qui laisse hors champ son essence. Il reste pourtant l’antécédent pouvant seul frayer sa voie à une deuxième forme de perception de l’entendu qui transformera le pur son en un signe qui fonde le système des significations primaires organisant les productions du processus du même nom à partir du moment où ce dernier tient compte de l’image de mot.

3. Du désir d’ouïr au désir d’entendre

L’entrée en jeu d’un désir d’entendre, plus que tout autre phénomène psychique, montre la modification radicale que comporte le primaire et l’acquisition sur laquelle il repose. Dans le registre que nous privilégions, cette modification se manifeste par sa possibilité de transformer le plaisir dû à la pure excitation de l’activité d’une zone-fonction par l’objet-voix en un plaisir lié à un signe que la voix de l’Autre vient offrir. Signe qui se réfère au désir de l’Autre, et qui, dès ce moment, est responsable de la légende du scénario que le phantasme figure. Cette transformation de la cause du plaisir présuppose la reconnaissance d’un sein comme objet séparé. Nous avons déjà vu que cette reconnaissance est nécessaire pour que l’organisation phantasma-tique mette en place les deux pôles d’une dialectique désir-plaisir que le regard, à l’extérieur de la scène, contemple dans la joie ou dans l’angoisse. Cette dialectique présuppose aussi la préséance donnée à ce qui dans le phantasme se présente comme mise en scène d’un sens projeté sur le désir de l’Autre. C’est ce sens qui a la tâche de rendre conforme à la logique du metteur en scène33 l’affect éprouvé. Ces mises-en-scène d’un sens concernant le désir forment ce que nous appelons le registre des significations primaires sous lesquelles fonctionne la logique du phantasme. La présence de la voix sera dès ce moment investie ou rejetée en fonction de ce que le primaire lui fait dire sur le désir de l’Autre à l’égard du phantasmant. Si nous prenons comme repère la présence d’un son émis dans l’extérieur et perçu par ce processus, nous dirons que le plaisir ou le déplaisir qui en résulte dépend de la fonction de signe que lui attribue le primaire : ce que le primaire voit et entend c’est un signe par lequel l’Autre lui communique l’intention de son propre désir et le déplaisir, ou le plaisir, qui va en résulter pour le phantasmant. Le signe renvoie donc, dans ce registre, à la cause que le phantasmant projette sur la raison de son apparition, de sa disparition ou de sa particularité : il renvoie au sens que le phantasmant impute au désir de l’Autre.

Par signification primaire ou par système de significations primaires, nous entendons l’activité grâce à laquelle le primaire organisera les images de mots présentes dans ses mises-en-scène de manière à ce qu’elles démontrent l’irréductibilité d’un même postulat : « Le désir de l’Autre est la cause de ce qui est mis en scène et la cause de l’affect qui en résulte pour le regard qui contemple la scène. » Le système de signification primaire désigne le mode selon lequel le primaire s’approprie les images des mots et les asservit à une mise-en-relation qui assure que ce qu’ils signifient ne viendra jamais contredire le postulat qui fonde son « langage ». Dans ce même « langage » le déplaisir peut continuer à faire sens parce que objet visé par le désir de l’Autre. Que l’Autre désire le déplaisir du sujet ne pose aucun problème à la logique du phantasme. Le paradoxe que, de ce fait, le primaire réussit à annuler est de ne pouvoir méconnaître la possibilité d’un éprouvé de déplaisir subi et de préserver la certitude que tout éprouvé a comme cause un désir. Nous avons déjà analysé les conséquences de cette solution propre au primaire.

Si nous y revenons à propos de la voix, c’est que l’exploit économique que réussit le primaire en transformant le déplaisir dans ce qui peut se faire visée d’un désir va être payé de l’entrée sur scène d’une relation persécuté-persécuteur, dans laquelle la dialectique déplaisir de l’un et désir de l’autre trouve sa formulation la plus pure. La clinique montre que l’objet-voix, plus souvent que d’autres, peut jouer le rôle de l’objet persécuteur : il est difficile de ne pas s’interroger sur les raisons qui lui accordent cet étrange privilège, avant même que nous reprenions l’analyse de cette relation dans la partie consacrée à la psychose.

4. À propos de l’objet persécuteur

La clinique confirme la fréquence avec laquelle cet objet apparaît sous la forme sonore : les voix, la compulsion à penser et à entendre le pensé, la menace perçue dans tel entendu, forment un ensemble de phénomènes pathologiques signant la psychose et montrent leur relation privilégiée avec l’auditif.

Indépendamment de l’entité nosographique responsable de la forme qui la particularisera, la relation persécuté-persécuteur n’est jamais absente du vécu psychotique : ce qui montre bien que cette relation garde un pouvoir de réactivation très intense. Ce pouvoir de réactivation pose une question et on doit se demander si le rôle privilégié que peut tenir la voix comme objet persécuteur ne renvoie pas à la facilité avec laquelle, dans ce cas, la réponse maternelle, c’est-à-dire la réalité du silence « entendu », était venue confirmer la mise-en-scène que le phantasmant se donnait du désir maternel de le priver de tout objet de plaisir. Confirmation qui se substitue au travail de modification que cette réponse aurait dû exercer. Le silence maternel – quelles que soient les raisons qui le motivent – est une expérience que tout enfant fait de manière répétitive, expérience qui sera phantasmée comme le refus maternel d’offrir l’objet sonore source de plaisir ; de plus cette expérience est ce que la mère très souvent ne pense pas devoir justifier, ce qu’elle peut imposer sans savoir qu’elle l’impose. Mais si l’expérience du silence peut dans certains cas avoir une telle action pathogène, c’est d’abord à cause des caractères particuliers propres à l’objet-voix. Caractères dont on pourra mieux comprendre l’action si on tient présent que le trait spécifique de l’objet persécuteur est bien d’interdire toute fuite de la part du persécuté, d’exiger sa présence constante, de le désirer parce que seul objet pouvant réaliser le désir de persécution qu’on lui impute.

Or, si on se penche sur la fonction auditive, on constate l’absence en ce registre de tout système de fermeture comparable à la clôture des paupières, des lèvres, ou au retrait tactile que permet le mouvement musculaire. La cavité auditive ne peut se soustraire à l’irruption des ondes sonores ; c’est un orifice ouvert dans lequel, en état d’éveil, l’extérieur pénètre de manière continue. Sans sous-estimer la fonction qu’il faut accorder au travail de l’interprétation dans le délire, ce caractère particulier de l’onde sonore et de son réceptacle explique pourquoi un premier entendu peut se retrouver si souvent comme moment déclenchant de l’entrée dans le délire. Mais cette description des caractères propres à l’audition et à son objet ne suffirait certainement pas à comprendre pourquoi l’objet-voix peut devenir si facilement l’incarnation de l’objet persécuteur. Un facteur autrement important en est responsable : nous avons dit que la voix de la mère, perçue comme manifestation du désir qu’on lui impute, va décider de l’affect pouvant accompagner toute perception. Que sur cette voix soit projetée une intention menaçante et tout plaisir partiel se transforme en son contraire. Le plaisir de voir ne peut aller de pair avec la tonalité menaçante présente ou projetée sur la voix. Or, le propre de cette voix est de pouvoir faire irruption pendant qu’on éprouve le plaisir de voir, de toucher, d’avaler : faire irruption et renforcer le plaisir ou, à l’inverse, le rendre impossible. L’écoute de l’enfant sera dès lors en attente de cet objet sonore qui va prendre vis-à-vis des autres plaisirs partiels une position hiérarchique. L’absence de la voix de l’Autre comporte une menace lors de la réalisation de tout éprouvé de plaisir, qui ne peut s’expérimenter dès qu’il s’accompagne d’un état de crainte.

Il en résulte que toute attente de plaisir partiel va s’accompagner aussi de l’attente de l’objet de plaisir de la zone auditive, attente d’une voix dont la présence assure qu’on n’a pas à craindre qu’elle fasse irruption sous une forme qui interdira le plaisir présent en une autre zone et le transformera en du déplaisir. C’est pour ces raisons que la voix peut devenir cet objet dont la présence ne saurait manquer, l’objet d’un plaisir qui doit accompagner les autres, s’y ajouter, et, peut-être aussi, le premier objet partiel pour lequel on peut dire qu’il est attendu, non pas à cause du plaisir qu’il offre à une zone érogène, mais en fonction de son pouvoir sur les plaisirs, pouvoir qui va lui faire prendre une place particulière parmi les objets partiels et dont on constatera les effets quand le sujet devra investir, non plus la voix, mais les paroles qu’elle émet en tant que premiers rudiments d’un savoir sur le langage, nécessaire à toute quête du savoir tout court.

La psychose nous montre sous quelles conditions peuvent se réactiver ces propriétés de la voix comme « objet-auquel-on-ne-peut-fuir » et comme « objet-qui-ne-saurait manquer » ; l’objet persécuteur est aussi cet objet pour lequel le complément (le persécuté) est une présence constamment nécessaire, objet qui a le pouvoir de lui interdire tout moment et tout mouvement de retrait, objet qui peut faire irruption à chaque instant sans que son apparition soit prévisible. Qu’on pense à Schreber parlant des rayons de Dieu. On voit que la problématique persécuté-persécuteur, qui ne peut s’élaborer qu’après la reconnaissance d’un hors-soi où se meut l’Autre, fait que l’action persécutrice se manifestera au sujet comme l’interdiction de se séparer de ce hors-soi, de mettre une distance entre lui et l’autre.

C’est pourquoi l’originaire ignore le persécuteur qui ne peut être qu’une construction du primaire.

« Aimer le mauvais objet », tel est le verdict méconnu que s’impose le persécuté34. Cette esquisse de la relation que pourra avoir le sujet avec l’objet persécuteur avait pour but d’éclairer la relation que peut entretenir l’activité primaire avec l’objet voix. Objet qui lui aussi ne saurait manquer à partir du moment où lui est attribuée la fonction de se faire signe de l’intention projetée d’abord sur le sein, ensuite sur la mère dans sa fonction de porte-parole. Que ce signe puisse être source d’un affect de déplaisir reste conforme à la logique du primaire, mais que ce qui apparaît dans le hors-psyché puisse ne pas être signe d’un désir est un énoncé informulable dans le langage du primaire, la conséquence en sera que reste pour lui inexistant tout ce qui dans cet espace ne peut être modelé de manière à confirmer son postulat.

5. Les signes et le langage du primaire

Cette série de signes informant le primaire de l’intention du désir de l’Autre forme le système primaire de significations donnant sens aux constructions qu’on lui doit. Dès le primaire apparaît le chemin que se fraye ce qui restera la spécificité et l’essentialité du langage : être donateur et créateur de sens. Au sein primordial perçu comme contenant l’ensemble des objets source d’excitation érogène, va s’ajouter un dernier attribut qui, en coiffant ses prédécesseurs, les pose dans une relation d’équivalence : ce dernier attribut c’est son pouvoir de faire sens, d’engendrer les signes que la psyché reçoit comme message d’un désir qui, dès ce moment, décidera de l’affect de la réponse donnée à l’excitation, quelle qu’elle soit. L’ouï ne pourra être source de plaisir que s’il devient l’entendu d’un message de l’amour de l’Autre : l’ouïr précède l’entendre, mais le désir d’entendre-comprendre le signe décide dès ce moment de l’effet de l’ouï. À la source de l’investissement du langage nous trouvons le désir de retrouver la présence d’un signe concernant le désir de l’Autre. Investissement qui préannonce celui du signe linguistique, langage primaire qui a des caractères bien précis.

Si par signifiant primaire nous entendons, de manière abusive, les suites phonématiques entendues et qui ne forment pas encore des phrases, nous dirons que le propre de ces signifiants primaires est de connoter toujours et exclusivement deux seuls « signifiés » :

— Le premier englobe un ensemble de représentations du percevant qui sont équivalentes : elles le désignent comme l’objet désiré, comme celui dont l’éprouvé de plaisir est le but du désir de l’Autre.

— Le second englobe l’ensemble contraire : les représentations par lesquelles l’éprouvé de déplaisir se présente comme but visé par le désir de l’Autre.

Cela implique une première, même si ambiguë, différence entre la voix comme objet libidinal et la signification de ce qu’elle énonce et qui peut connoter deux signifiés contradictoires. Un premier fragment du champ sémantique se fraye un accès dans la psyché grâce à ces significations primaires auxquelles l’analyste doit sa propre découverte du sens dont tout phantasme témoigne. Si le Je peut percevoir, fût-ce pour la taxer d’a-sensée, l’intelligibilité de l’image d’un rêve, d’un phantasme, d’une rêverie, c’est qu’il peut y découvrir l’œuvre d’une raison qui, pour ne pas être la sienne, n’en obéit pas moins à une certaine logique. Cette logique, il peut la désavouer, la déclarer effet d’un corps étranger (le symptôme), la méconnaître ; dans tous les cas, il sait que, ce faisant, il se défend contre l’inquiétante étrangeté que provoque tout phénomène conjointement trop proche de l’être et trop différent de la connaissance qu’on en possède : être et connaissance se réfèrent ici au Je lui-même.

Que le primaire soit création de sens est une évidence pour tout analyste. Plus important est de souligner ce qui va résulter de la coprésence d’un langage dans lequel sont présentes des significations primaires donnant lieu à des productions psychiques conformes à la logique du phantasme, et parallèlement des productions qui tiennent compte des significations secondaires, ce qui implique une connaissance de la part du sujet de ce que le signe linguistique signifie pour les autres.

6. Les signes et le discours des autres

Pour qu’un écart apparaisse entre le signe primaire et le signe linguistique, il faut que la psyché perçoive que des signes différents, et non plus deux signes contradictoires, sont émis par un même énonçant. Cette possibilité pour une même voix d’être source de messages différents induit la psyché à s’approprier un certain savoir sur la signification non arbitraire de l’énoncé ; il en résulte que le signe linguistique devient l’instrument qui pourra être utilisé par une demande qui, au-delà de l’objet attendu, quête dans le oui, le non, le peut-être, la raison de la réponse donnée. Ce n’est plus le seul objet, ou le seul oui ou non, qui satisfait la demande mais ce qui lui est dévoilé par la signification qu’elle attribue à la réponse. Les objets demandés deviennent les instruments grâce auxquels se manifeste un désir qu’on reconnaît être le sien propre ou celui de l’Autre : soi-même et l’Autre ne sont plus métonymie des objets demandés mais désignent l’agent qui désire, demande, rejette, attend, refuse les objets : la séparation entre le registre de la demande et le registre du désir ne trouvera sa forme achevée que dans et par le secondaire, mais on la voit déjà infiltrer le champ du primaire.

Deux conséquences essentielles s’ensuivront :

1 I La variété et la substitution des objets de demande sur lesquels le désir viendra s’instrumenter. Ceci comporte la possibilité que des objets partie du corps – le sein, la bouche, le regard, l’écoute – en perdant leur fonction privilégiée de supports exclusifs du désir gardent néanmoins pour la psyché leur statut d’existants, et plus particulièrement, en ce qui concerne le corps propre, restent des existants dont l’activité peut se préserver. S’il est vrai qu’il n’y aurait simplement pas de vie si d’une façon ou d’une autre, pour une instance ou une autre, il n’y avait présence d’un plaisir de vivre se manifestant par l’investissement des fonctions vitales, à partir du moment où l’activité de manger, ou une autre activité, n’est plus de manière exclusive la fonction nécessaire à l’avalement d’un signe cause de plaisir, il peut y avoir écart entre le fonctionnement alimentaire et la fonction érogène de la bouche – qui se manifestera par le toucher des lèvres, par la parole, ou par toute autre action. Cet écart, il faut le souligner, ne permet jamais qu’il y ait désérogénéisation totale de la fonction alimentaire, qui peut, dans certains cas, retrouver l’intensité de son érogé-néisation première. Mais il permet néanmoins que la bouche préserve son existence psychique comme partie du corps propre, et que la quête d’un signe, ou son refus, trouve à s’instrumenter dans un éventail composé par toute une série d’autres activités et d’autres objets supports de la demande infantile. Le sujet se préserve, ce faisant, du risque de devoir renoncer à toute fonction d’avalement et met à sa propre disposition une série d’objets substitutifs lui permettant de mettre à l’abri certains plaisirs essentiels pour le vivre en transférant et en instrumentant sur d’autres supports sa demande d’un plaisir dont l’éventuelle absence ne coïncide plus obligatoirement avec la nécessité de refuser l’aliment35. Fait tout aussi important, ces objets substitutifs permettent une organisation plus élaborée et plus stratifiée du scénario phantasmatique. L’organisation phantasmatique va mettre en place les repères permettant au phantasmant de cohabiter avec des pulsions différentes, de ne plus être fixé à un représentant exclusif, de poser les jalons d’un premier repérage dans la succession de ses expériences, embryon nécessaire à l’accès du sujet à la temporalité, à une histoire et à la problématique identifica-toire propre au Je.

2 I Dans le registre de l’écoute une différenciation tout aussi fondamentale va se faire jour. Si le signe primaire renvoyait à une suite sonore ne possédant que deux seules significations, va secondairement s’ajouter l’intuition que ces signes ne sont pas équivalents pour celle qui les prononce, qu’ils sont par elle et pour elle reliés à un sens qui dépend du type de paroles effectivement prononcées. Précédant la connaissance de la signification littérale de l’énoncé, apparaît ainsi une connaissance concernant la possibilité d’énoncés multiples et non identiques. Ce moment de transition marque le passage du signe primaire au signe linguistique, il est aussi moment limite entre une première forme de l’activité psychique régie par le postulat du primaire et une forme d’activité qui pré-annonce celle qui suivra. Dans le rapport au langage, ce moment de transition se différencie par le fait que l’énoncé, comme message émis par l’énonçant, peut être reconnu différent de la signification que lui accordait le signe primaire, alors qu’on continue à demander à l’énoncé, indépendamment de ce qui est compris de son contenu manifeste, de témoigner de la vérité du désir de l’énonçant, de dévoiler le message du non-dit.

On peut résumer comme suit ces deux étapes successives parcourues par l’activité psychique dans son accès au langage :

a I La première est elle-même résultat d’une série de différences préalablement acceptées :

Soi – hors-soi

Bouche – sein

Plaisir de l’un – désir de l’Autre

Quel que soit le sens manifeste de la suite sonore, elle est perçue ou comme signe d’un désir du sein, et puis d’un désir de l’Autre d’offrir du plaisir, ou comme signe de son intention persécutrice. Il y a donc perception de signifiants qui réfèrent à deux seuls référants possibles.

b I Dans la seconde étape, au signe est reconnue la possibilité de signifier différentes choses pour l’énonçant, et de les signifier en fonction du matériau particulier de l’énoncé.

Il en résultera une première compréhension de l’énoncé ; mais les fragments du sens manifeste perçu, ou la totalité de la phrase comprise, cèdent le pas à la question que l’écoutant se pose sur l’intention de l’énonçant. Avant la formulation d’un « Que dit-elle ? » ou d’un « Quelle signification comporte ce dit ? » surgit un « Pourquoi parle-t-elle ? » « Que veut dire l’offre ou le refus de sa parole ? »

Cependant, l’investissement libidinal reste séparé de la quête de signification, le premier gardant la priorité. Quoi que dise la voix, elle sera toujours perçue comme désir de plaisir ou comme intention persécutrice ; le sens libidinal a gain de cause sur la signification linguistique, mais néanmoins, il lui trace un accès en induisant la psyché à admettre que cette signification existe, qu’elle fait partie du patrimoine du porte-parole, et qu’elle n’est pas sans rapport avec l’offre ou le refus présent dans sa réponse.

À partir de ce moment où la psyché reconnaît les significations que les autres donnent aux énoncés, vont se constituer des productions psychiques qui méritent le qualificatif par lequel Freud désignait le phantasme.

Ces productions de « sang-mêlé » sont des pensées conscientes énonçables et énoncées par l’enfant, qui, sur un plan, respectent et prennent en considération la signification littérale de l’entendu et du dit et qui, sur un second plan montrent, ou bien que ce dit réussit à ne pas être contradictoire avec la logique du postulat primaire, ou bien, dans le cas inverse, que l’enfant prête conjointement foi à un autre énoncé, lui aussi conscient, qui confirme ce postulat, énoncé qui au regard de l’observateur est contradictoire avec le premier. Contradiction que l’enfant ignore sans pour cela refouler aucun des deux énoncés.

Il semble que, pendant une phase de son existence, l’enfant est confronté à l’exigence de s’approprier un savoir sur le langage et de connaître donc la signification du discours maternel alors que ces mêmes significations, il les refuse chaque fois qu’elles contredisent une interprétation qui continue à identifier ce qui est cause du monde au tout-pouvoir du désir.

À cette exigence contradictoire, l’enfant, pendant un temps plus ou moins court, apportera une solution originale : il clivera la signification et le sens imputé au dit de manière à être capable d’une réponse conforme à la signification de la demande, alors qu’il dote sa réponse, apparemment pragmatique, d’un sens qu’il est seul à connaître. Ceci lui permet de rendre sa réponse agie conforme au principe de plaisir et non contradictoire avec le principe de réalité rencontré d’abord comme une exigence des autres.

On verra dès lors l’enfant qui agit de manière conforme aux demandes parentales et à leur injonction, doter ses actes d’un sens qu’on pourra appeler magique, et qui n’est autre que le résultat de pensées conformes au postulat du primaire. À ce prix, il pourra accepter qu’on lui refuse, pour prendre un exemple parmi d’autres, de jouer avec ses excréments, ou qu’on l’oblige à aller sur le pot à heures fixes : le refus sera transformé en preuve du désir de l’Autre de réglementer son pouvoir d’excréter ou, à l’inverse, le pot en un récipient magique qui transforme les fèces en or. Le contraire est tout aussi vrai : l’énoncé exprimant l’amour de la mère peut parfaitement être entendu et être interprété au nom d’un sens qui en fait le témoin de son désir de captation.

Parallèlement aux significations manifestes que l’enfant entend et dont il use, se déroule une autre chaîne dont il a connaissance et qui redouble le premier discours. La nomination de la chose est clivée : à l’appellation que le discours en donne s’ajoute le surnom (au sens hiérarchique, est-on tenté d’ajouter) dont la dote le discours infantile et qui en fait sa chose, soit un objet doué d’un pouvoir maléfique ou bénéfique responsable de sa réponse affective face à elle. Il faut insister sur la coprésence de cette double appellation : son surnom de la chose et son nom pour les autres ne s’annulent pas, ils clivent de manière nouvelle l’objet, qui peut tour à tour et conjointement être l’un et l’autre. Ce n’est que dans un deuxième temps que les deux appellations se distancieront pour s’inscrire dans des espaces séparés ; avant cela, le clivage opère à l’intérieur du même, même chose, même espace, même conscience. Il en résultera un autre clivage, qui concerne l’énonçant qui parle et agit un double discours et une double action : double discours, puisque, au moment où il accepte d’appeler père et mère ses parents et donc a accès à la signification de ces termes, il continue à appeler mère celle à qui il dit ouvertement qu’il désire devenir son mari ; double action puisqu’en même temps il peut, par exemple, accepter de boire de l’eau à la place du lait, tout en s’affirmant que cette eau est sortie du sein maternel.

Cette double présence d’une signification secondaire et primaire coexistant à ciel ouvert pendant une phase de la vie infantile est un phénomène qui mérite attention. Il témoigne d’une autre dualité : principe de plaisir et principe de réalité, dont les effets traversent de part en part toutes les productions psychiques au-delà de l’originaire et montrent que le secondaire commence bien par cohabiter avec le primaire et à pactiser avec sa logique.

Rendre le discours qui parle la réalité conforme à la logique du primaire : ainsi se formule la première visée du processus secondaire. Il reconnaît le pouvoir autonome du discours, ne peut nier qu’il est porteur de significations, mais va tenter d’interpréter l’ensemble du système qu’elles constituent selon une logique contradictoire avec ce même système. Le primaire présuppose la reconnaissance d’un extérieur dont la présence et la séparation ne peuvent être annulées : le secondaire, la reconnaissance d’un discours porteur de significations non arbitraires, qui l’informe de quel nouveau postulat logique il sera obligé de tenir compte. Dans un cas comme dans l’autre l’activité psychique va commencer par mettre cette information au service du but qui précédait son entrée sur scène. Le changement de but ne pourra se faire qu’à partir du moment où le nouveau but peut assurer qu’il offre une meilleure forme de plaisir. Autre forme mais même résultat : garantir une prime de plaisir.

Le processus primaire désigne le modèle selon lequel va fonctionner l’activité psychique à partir du moment où s’impose la reconnaissance d’une première différence entre deux espaces et deux désirs : première action d’un jugement de réalité qui ne concerne, en cette étape, que la séparation qui peut apparaître entre deux supports désirants, celui dans lequel se reconnaît le phantasmant et celui par lequel il représente le désir de l’Autre.

Cette première perception de la possibilité d’une dualité ouvre la voie à un travail de l’activité psychique dont les moments féconds coïncident avec l’assomption d’une série de différences qu’on peut, d’après l’ordre temporel, énumérer comme suit :

— la différence entre deux espaces psychiques ;

— la différence entre les deux représentants du couple parental ;

— la différence désir-demande ;

— la différence des sexes,

et, pour terminer :

— la différence entre signification primaire et secondaire.

À chaque fois la différence reconnue implique que la psyché réorganise le heu à partir duquel elle se présente comme agent de cette reconnaissance, ce qui va, comme contrecoup, impliquer la réorganisation de la représentation qu’elle forge de sa relation au monde.

On peut dès lors illustrer la dualité principe de plaisir et principe de réalité en considérant leur relation au concept de différence pour dire que le principe de réalité a partie liée avec la catégorie de la différence alors que le principe de plaisir tend à la méconnaître. Le premier exige que tout élément puisse se différencier, être situé par rapport à l’avant et à l’après, au même et à l’altérité, à l’unité et à l’ensemble. Le principe de plaisir, à l’inverse, organise un champ dans lequel la différence tend à s’annuler, l’après à se présenter comme le retour de l’avant, l’altérité comme identité, le tout comme amplification de l’unité. Mais, fait plus important à nos yeux, si la reconnaissance d’un hors-soi précède, comme nous l’avons affirmé, l’entrée en activité du secondaire, il s’ensuit que principe de plaisir et principe de réalité sont d’emblée présents dans le primaire. Le secondaire aura la tâche de mettre le principe de réalité au service d’un plaisir que l’instance que ce principe va constituer – le Je – éprouvera chaque fois que sa construction se montre conforme à un postulat qui se différencie de celui qui fonde la logique du phantasme. L’expérimenté impose au primaire la reconnaissance de Tailleurs, c’est pourquoi nous disions qu’il est déjà entrée en jeu d’un jugement de réalité, l’action du principe de plaisir sera de remodeler cet ailleurs pour le rendre conforme à la représentation du monde forgé par le primaire, ce qui lui permet de méconnaître ce qui a rendu nécessaire son entrée en fonction.

La phantasmatisation que Ton doit au primaire opère à partir d’un désaveu, mais le désaveu a comme raison d’être l’existence de l’aveu fugitif et préalable d’un su, d’un vu, d’un entendu, qu’on remodèle. Au fondement du processus primaire nous rencontrons le travail des deux mécanismes fondamentaux du fonctionnement psychique : le désaveu et le clivage. Désaveu de l’autonomie irréductible du hors-soi, clivage entre ce que l’expérience préannonce et dévoile et ce que la figuration représente, désavoue et se voile.

Ces deux mécanismes, à l’œuvre dès l’entrée en fonction du processus primaire, n’infirment pas mais, bien au contraire, confirment le métissage que la prise en considération de l’image de mot leur impose.

C’est pourquoi, dès son entrée sur scène, il faudrait parler d’un processus primaire-secondaire, entendant par là cet ensemble de représentations idéiques, ou de pensées, qui ont la qualité du dicible et du conscient alors qu’elles peuvent continuer à être soumises à une logique dans laquelle la préséance est donnée au postulat du primaire.

Entre primaire et secondaire, il faut postuler la possibilité d’un compromis signé, en une première étape, par une instance capable d’entendre une signification conforme à la logique du discours et de répondre à un sens conforme au postulat qui donne tout pouvoir au désir ; on pourrait croire que c’est là une « maladie infantile » du Je, dont il guérira. Et il est vrai que ce sera la tâche de ce même Je, non pas d’empêcher que la représentation de ce « sens » s’opère, ce qui n’est pas en son pouvoir, mais de réussir à refouler cette représentation quand elle vient mettre en danger la cohérence de son projet. Il n’en reste pas moins vrai que, quand on prête l’oreille à ce qu’énonce le Je, une fois l’enfance passée, on réalise que ce dernier continue à payer son tribut à une représentation du monde qui reste l’objet d’une nostalgie qui lui fait périodiquement rêver qu’il pourrait se la réapproprier, réussir à la rendre conforme à son projet et… le fait buter sur la même défaite.

L’image de mot et le métissage qu’elle impose à ces productions du primaire pour lesquelles nous avons avancé le qualificatif de primaire-secondaire nous ont conduit à parler du Je dont nous allons analyser les fonctions et la structure.

Ce qui a été dit sur cette phase de l’activité psychique pendant laquelle on assiste à une cohabitation transitoire de deux représentations de la relation sujet-monde, qui vont secondairement devoir se séparer, explique pourquoi cette séparation nécessaire n’est jamais absolue. Non seulement la représentation primaire de l’idée peut toujours faire effraction dans l’espace du Je, mais le Je lui-même reste sous la double emprise du principe de réalité et du principe de plaisir : les significations primaires dont le Je ne veut rien savoir ne dépendent pas de leur appartenance au registre du primaire36, mais du fait qu’elles concernent un « savoir », une illusion ou un souhait dont découlerait pour le Je un sentiment de déplaisir parce qu’elles comporteraient un risque pour ses repères identificatoires.

La particularité du Je sera de pouvoir différer le plaisir attendu et, tout autant, de pouvoir fuir sa propre ten-siou et attention en rêvant la satisfaction qu’il souhaite.

Ce pouvoir de rêverie est une nécessité pour son fonctionnement, une exigence de sa structure, les moments de trêve pendant lesquels il suspend l’action, qu’il s’agisse d’un faire ou d’un penser, pour rêver l’inutilité de l’action, pour redonner fugitivement place à l’illusion d’une offre qui précéderait toute demande, d’une réalisation qui précéderait tout désir. Même au cours de l’activité théorique la plus investie et la plus rigoureuse, il est au pouvoir du théoricien, et nécessaire peut-être, de lever les yeux et d’imaginer : le théorème démontré, le prix Nobel offert, un voyage sur Mars, le retour de l’aimé.

L’action essentielle du refoulement, œuvre du Je, consiste à permettre que ces moments de coexistence dans la même instance des deux principes ne soient que des « moments-enclaves » : réserves d’illusions grâce auxquelles le Je retrouve ses sources et ses précurseurs familiers, replonge dans sa propre enfance, oublie son acceptation d’un différé qui implique toujours une différence entre le souhaité et l’obtenu.

Dire que déjà dans le primaire se fraye une voie le principe de réalité, présent dès qu’il y a reconnaissance d’un hors-soi, confirme la précocité du rôle de prothèse tenu par la psyché maternelle et par son discours qui anticipe le Je, impose à la psyché une interprétation du monde qui lui fait violence et rend de ce fait possible l’organisation d’un espace où le Je puisse advenir.

Prennent ici fin nos propos sur le fonctionnement du processus primaire. Notre but se bornait à pointer les mouvements de ce début de partie qui se joue entre la psyché et les éléments que lui fournit le discours du porte-parole, partie qui continue le temps de la vie et ne prend même pas fin avec l’échec et mat que la mort impose au discours du sujet singulier. Son successeur sera d’entrée de jeu confronté à la mémoire d’un discours dont les autres gardent le souvenir, discours qu’ils imposent au nouveau venu sous la forme d’un destin généalogique déjà par eux préformé. Sur ce destin, le sujet aura son mot à dire, mais ce mot, exprimerait-il le refus catégorique de l’accepter, montrerait encore que son histoire telle que le sujet la construit reste liée à la réponse qu’il fait à cette préhistoire qui n’est que la reprise de l’histoire des prédécesseurs.

Entre le début et la fin de partie, le jeu n’en reste pas moins mouvementé et imprévisible : l’idée-pensée, la mise-en-scène figurée, le pictogramme coexisteront côte à côte. L’expérience corrélative à cette rencontre continue entre le sujet et le monde se traduit de manière tout aussi continue par ces trois productions. Aucune d’elles n’abandonne jamais sa tendance et son espoir d’abolir toute concurrence, d’obtenir une satisfaction qui ne pourrait être totale que si elle était seule présente, et si elle pouvait réduire au silence les exigences des autres processus et instances psychiques.

C’est pourquoi la pensée, la figuration primaire, le pictogramme gardent, plus ou moins ouvertement, une relation conflictuelle. Ce qui oblige à privilégier l’idée-pensée dépend de la relation spécifique liant l’activité du secondaire à la connaissance et, aussi, du paradoxe propre à cette relation. Quand Lacan affirme que le sujet parlant est avant tout un sujet parlé, il énonce une vérité certaine, mais cette affirmation n’éclaire, à notre avis, qu’une face du phénomène. En effet, la découverte de cette condition de l’homme d’être parlé, à qui la doit-on sinon à un sujet parlant qui réussit à définir par le langage ce que le langage avait en partie fonction de cacher ? Quand nous avançons le terme de pictogramme, que faisons-nous sinon tenter de le penser et de le rendre dicible par une hypothèse et une construction qui sont l’œuvre du Je ? Il nous semble que la source de confusion réside dans la difficulté pour le sujet, théoricien inclus, à accepter que ce qui est au pouvoir de sa connaissance, et donc au pouvoir du discours, ne s’accompagne pas ipso facto d’un pouvoir de modification, que l’illusion du Je voudrait transformer en un pouvoir de pure et simple annulation.

Modifier la réalité – psychique ou du monde – fait à juste titre partie du projet du Je, mais à condition qu’on se rappelle ce que modifier veut dire.

La modification ne détruit pas l’avant. Modifier la grange pour en faire une bibliothèque, ou le palais pour en faire un hôtel, ce n’est pas les détruire : c’est respecter les caractéristiques de la grange ou du palais, mais les changer pour les rendre plus habitables ou plus rentables. Nous avons à comprendre aussi bien la nécessité d’une modification permettant que le monde et l’espace psychique propre deviennent habitables pour le Je, que les limites que son œuvre de modification rencontre inévitablement. Ces modifications que l’on doit au travail de mise-en-sens du Je sont d’autant plus essentielles que cette instance peut se distancier de ses précurseurs et l’activité secondaire réduire les productions du primaire qui se frayent un accès parmi les siennes propres.

Mais réduction ne veut pas dire annulation : on constate la persistance de l’activité du primaire dans le secondaire, et l’impossibilité pour ces deux processus d’éviter un effet d’interaction. Ce qui se modifiera est la place de plus en plus mince que le secondaire donnera à une représentation du monde conforme à un postulat hétérogène au sien, sans jamais pourtant pouvoir l’exclure définitivement.


21 Pour des raisons qui, à la relecture de ce texte, nous paraissent critiquables, nous avions préféré donner une analyse plus détaillée de l’organisation phantasmatique et de ses figurations successives dans le dernier chapitre consacré à la paranoïa et à sa phantasmatisation de la scène primitive. Nous prions le lecteur de s’y rapporter.

22 Quand cette différence entre ces deux désirs disparaît ou devient trop petite, elle entraîne l’impossibilité du jeu pulsionnel : risque alors de disparaître de la scène phantasmatique ce troisième pôle qui est le regard. Regardant et regardé, en coïncidant, fixent le désirant dans une position immuable avec la conséquence de réduire dangereusement la capacité de reconnaître l’écart séparant scène phantasmatique et scène de la réalité. La réduction de cet écart est au cœur du phénomène psychotique, sa conséquence la plus grave sera que la scène de la réalité puisse se présenter de manière à permettre au pictogramme de retrouver l’état de spécularisation originaire. Si cela advient, on assistera à ce que nous avons décrit plus haut comme ce « ré-agir » responsable de Vacting oui.

23 La précocité de l’entrée en scène du « désir du père * montre l’erreur de bien des théorisations sur la psychose, et plus particulièrement sur la schizophrénie, dans lesquelles la seule place laissée à ce désir est sa « forclusion » par la mère ou son absence. Ce que l’expérience clinique ne cesse de démentir. Le désir du père joue dans le destin psychique du sujet un rôle fort important : en privilégiant abusivement le « désir ou le non-désir * de la mère pour le père, et en laissant dans l’ombre les conséquences du désir du père pour Venfant, les formes et le but qu’il poursuit, les théoriciens se font complices, sans le savoir, d’un effet qu’ils prennent pour une cause. La fréquence de traits paranoïaques chez le père du « schizophrène », et aussi bien la fréquence d’une attitude para-nourricière, méritent réflexion. Il en est de même dans les cas où le père est l’agent de l’exercice d’un pouvoir qui fera coïncider toute forme de pouvoir avec un abus de pouvoir et cela sans contestation possible. Nous reviendrons sur ce problème à propos de la paranoïa.

24 L’analyse de cette transmission d’un « désir d’enfant * et de son rôle sur le refoulement sera reprise et élaborée page 142.

25 Ce que nous disons pour le regard vaut évidemment pour toute autre fonction-zone érogène.

7 Freud, Abrégé de psychanalyse, P.U.F., p. 72.

29 S. Freud, Essais de psychanalyse, Le Moi et le Soi, Payot, p. 173.

29 S. Freud, Essais de psychanalyse, Le Moi et le Soi, Payot, p. 173.

30 Cf. le chapitre suivant, * Le contrat narcissique ».

31 Conséquence que la psychanalyse de la psychose ne laisse jamais oublier.

32 Voir, ouïr, penser l’entendu : dès que l’image de mot devient un matériau métabolisable par le processus primaire, toute hiérarchisation devient impossible.

33 Et aussi bien homogène à sa structure.

34 Cette analyse de la relation du persécuteur montre qu’au fondement de son infrastructure on trouve l’autre face de tout phénomène de persécution : le phénomène d’idéalisation. L’objet persécuteur est toujours un objet dont le pouvoir est idéalisé, et combien ! Or, ce second phénomène est aussi l’œuvre du primaire. Persécution-idéalisation : ce binôme désigne les deux actions psychiques, complémentaires et antinomiques, que peut subir l’objet investi dans le registre du primaire. Ce même binôme se retrouve chaque fois qu’on analyse la relation du psychotique à son corps, à l’autre, au monde.

35 Cette mise à l’abri peut échouer : sa réussite implique en effet que l’Autre aussi – la mère – accepte ce jeu substitutif. Si, à l’inverse, l’activité et le fonctionnement oral de l’enfant gardent pour elle une valeur privilégiée et non substituable, l’enfant ne pourra que maintenir l’investissement exclusif de cette fonction ou renoncer à demander quoi que ce soit.

36 Le Je continue bel et bien, le long de son existence, à accorder foi à des croyances conformes aux visées du primaire, mais encore faut-il, hors de la psychopathologie, que ces croyances restent non contradictoires avec le projet identificatoire du Je.