Gestion ou révolution

L’expérience de Franco Basaglia, entre critique et politique1

Selon le sens commun, un « classique » est quelque chose qui jamais ne passe de mode. Cette image suggère l’idée d’une œuvre qui ne resterait pas confinée à l’intérieur des conditions de sa production, mais qui, comme un soleil qui ne meurt jamais, serait au contraire toujours prêt à illuminer de nouveaux paysages. Le classique, de ce point de vue, porte en lui les germes de l’« universel » : il s’agit d’une possibilité de sens qui se révèle à travers la transcendance de l’espace et du temps. Pour commencer, on peut se demander si l’œuvre de Franco Basaglia est bien devenue un classique. Bien sûr, nul ne songerait à considérer le psychiatre vénitien, célèbre pour sa lutte contre les asiles d’aliénés, de la même manière que l’on considérerait un Dante ou un Dostoïevski. Néanmoins, il faut reconnaître que Basaglia est aujourd’hui devenu une référence qui va au-delà des frontières nationales, mais aussi du seul cercle des initiés. Et ce, pour au moins trois raisons : la première est que, sans pour autant sacrifier la spécificité de son rôle en tant que psychiatre, il a toujours évité la tentation du « spécialisme2 ». En témoignent, d’une part, son attention aux principaux courants philosophiques du XXe siècle et, de l’autre, son aversion à l’idée que la folie ou la maladie mentale serait un problème à déléguer entièrement aux spécialistes. La deuxième raison est que ce nouveau point de vue selon lequel la maladie mentale ne peut jamais être séparée du contexte social a réussi à prendre racine en Italie, grâce à la loi de réforme 180 de 1978, et se présente aujourd’hui comme un patrimoine culturel et social relativement partagé. Enfin, la troisième raison réside dans la redécouverte de Basaglia au milieu des années 1990 par une nouvelle génération de chercheurs qui ont pris en compte de manière plus globale le potentiel critique de son expérience, en conjonction avec d’autres figures de proue de l’époque, et en particulier celle de Michel Foucault3.

Pour toutes ces raisons, nul ne saurait prétendre à des droits spéciaux sur l’héritage de Basaglia, dont l’universalisation risque cependant de l’enfermer dans le cadre de ses « versions dominantes ». La deuxième question que nous devons nous poser est par conséquent la suivante : existe-t-il des marges pour une transmission des aspects plus radicaux, ou, si l’on préfère, plus subversifs, plus hérétiques, de l’expérience de Franco Basaglia ?

En effet, la principale caractéristique de cette expérience peut être liée à une modification fondamentale du « regard » porté sur la folie : ayant, jeune homme, frayé avec des courants de pensée d’inspirations existentialiste et phénoménologique, Basaglia a accompli une véritable révolution copernicienne en mettant au centre de sa pratique non pas la maladie, mais la personne malade. Ceci, toutefois, n’explique pas pourquoi et comment Basaglia en est venu à s’en prendre avec une telle violence à la psychiatrie phénoménologique elle-même (à commencer par Jaspers), accusée d’avoir utilisé son radicalisme théorique comme l’écran destiné à cacher le fait quelle n’agissait pas sur l’état des choses existant, à savoir la condition d’« exclus » des malades mentaux. Il est également vrai, d’autre part, que, quand il a pris la direction de l’hôpital psychiatrique de Gorizia, Basaglia a relié la rupture épistémologique avec le positivisme à un effort pratico-institutionnel visant à « humaniser » notre relation à la folie, et, par là, à redécouvrir les conditions d’une dimension authentiquement « thérapeutique ». Mais, une fois encore, rien de ceci n’explique pourquoi Basaglia a été convaincu, à un certain point de son expérience, que l’hôpital psychiatrique ne pouvait pas être transformé, mais seulement détruit ; et ceci alors que, dans d’autres pays, comme l’Angleterre et la France, jamais le processus de réforme, pourtant inspiré des mêmes principes, n’a poussé ses acteurs à croire que la seule réforme possible de l’hôpital psychiatrique était celle qui portait en elle son abolition. Rien jusqu’ici n’explique, en d’autres termes, comment il est possible de réformer sans être réformiste : possibilité qui recèle probablement le « secret » de l’expérience basaglienne. Enfin, il est vrai que Basaglia, à travers la politisation du mouvement, a modernisé le système psychiatrique en le dotant enfin d’un cadre législatif approprié aux principes d’un État démocratique et libéral. Mais cela n’explique pas pourquoi, loin de se borner à lutter contre l’asile psychiatrique en général, il a refusé le modèle anglo-saxon de la « communauté thérapeutique », à savoir une réforme proprement libérale et démocratique de la manière de gérer les malades mentaux, opérant de cette façon une bifurcation qui fut décisive dans le processus de modernisation de la psychiatrie. L’Institution en négation est d’abord le témoignage vivant et brûlant de cette bifurcation. Et c’est vraiment un comble si, Basaglia étant aujourd’hui devenu un classique, son travail est présenté comme un modèle de « bonne gestion » de la santé mentale des populations. Un modèle qui, au fond, pourrait mettre tout le monde d’accord.

Il y a des signes, toutefois, indiquant que les tensions du présent concernent justement, d’une manière plus ou moins directe, le problème de la gestion des populations, envisagée dans sa dimension indistinctement biologique, économique et psychologique. À tel point que les nouvelles formes d’hyper-gouvernement qui, dans certains cas, ont conduit à radicalement interroger la crise actuelle des démocraties libérales4, peuvent être attribuées à un impératif non pas « idéologique », comme dans les anciennes formes de régime totalitaire, mais bien plutôt à un impératif « pragmatique » : le devoir de tout gérer, aussi rapidement et efficacement que possible, sans se soucier du prix à payer, que ce soit en termes de violation des règles démocratiques ou de suspension des garanties juridiques. D’où la troisième question que nous voudrions poser ici : quels instruments nous offre aujourd’hui la critique historique de la psychiatrie, et en particulier l’expérience de Basaglia, pour affronter le problème de la gestion ? Grâce à l’œuvre de Michel Foucault et celle de Robert Castel, nous savons aujourd’hui que la psychiatrie moderne est née et a grandi sous l’égide d’une ambivalence fondamentale, tiraillée entre sa vocation thérapeutique et humanitaire et sa fonction gouvernementale et biopolitique5 (ou « biosécuritaire »). Ce n’est pas un hasard si Foucault a « découvert » la biopolitique alors qu’il analysait le pouvoir-savoir de la psychiatrie, pendant ses cours au Collège de France, de 1973 et 1975.

La psychiatrie s’est institutionnalisée après la Révolution française, sous l’impulsion des nouvelles lois bourgeoises et libérales : le « gouvernement » de la folie est alors délégué à l’autorité médicale qui, du même coup, prend en charge la direction administrative des hôpitaux psychiatriques. Les psychiatres « aliénistes » reçoivent ce mandat au pouvoir exorbitant sur la base du contrat thérapeutique qui les lie aux malades. En fait, loin de soigner les patients, la gestion des psychiatres exerce sur eux un surplus de pouvoir « disciplinaire6 ». Mais il est fondamental de comprendre que la psychiatrie s’est institutionnalisée non pas comme une spécialité de la médecine, mais comme une branche spécialisée de l’hygiène publique. Les aliénistes étaient parmi les principaux promoteurs de l’hygiénisme en France : en 1829, ils fondèrent le premier journal spécialisé de psychiatrie, qui portait le nom significatif d’Annales d’hygiène publique et de médecine légale. Leur alliance avec les philanthropes réformateurs consista essentiellement en un pacte de sécurité justifié en des termes scientifico-thérapeutiques. D’un côté, Esquirol préconisait la théorie de l’isolement thérapeutique, en faisant valoir qu’« une maison d’aliénés est un instrument de guérison : entre les mains d’un médecin habile, c’est l’agent thérapeutique le plus puissant contre la maladie mentale7. » De l’autre, le ministre de l’Intérieur, Adolphe Thiers, donnait en 1835 l’explication suivante à la future loi de 1838 qui a établi la création d’institutions pour les aliénés : « la sûreté publique est souvent compromise par des insensés en état de liberté. Des meurtres et des incidents ont été commis par eux, et tout semble annoncer que les désordres et les accidents graves dont ils sont la cause deviennent chaque jour plus fréquents8. » La médecine mentale a donc été capable d’associer le principe de l’assistance aux fous à la nécessité de prévenir le danger qu’ils représentent pour la société. Grâce au relais de l’hygiène, la rationalité médicale a fusionné avec la rationalité politique, faisant surgir l’une des premières expériences de management médico-politique des hommes, à savoir de médecine sociale étatique.

En raison du retard de la psychiatrie italienne, qui, contrairement à l’Angleterre et à la France, n’avait entamé aucun processus de réforme, quand Basaglia arrive à Gorizia en 1961 pour en diriger l’hôpital psychiatrique, il est plongé dans une situation qui, bien qu’ayant complètement perdu l’élan de l’utopie asilaire, n’a pas, dans les faits, diminué le pouvoir du médecin. Il est toujours dans la position du seigneur tout-puissant de l’asile, bien qu’il semble surtout régner sur une île des damnés, à la dérive dans une nuit sans fin. Basaglia est tout d’abord l’ultime héritier de la tradition aliéniste. Mais quand il se rend compte qu’il ne veut ni ne peut régner sur cet univers concentrationnaire, et décide de transformer l’hôpital en suivant le modèle de la communauté thérapeutique de Maxwell Jones, il commet une série d’« erreurs », inexcusable du point de vue de la finalité réformiste dont la communauté thérapeutique est l’expression : c’est-à-dire l’objectif de rendre plus rationnelle et efficace la gestion des patients, grâce à la substitution de la méthode autoritaire et répressive par un système plus permissif et tolérant vis-à-vis des acting-out des patients. Basaglia semble alors agir comme un « manager maladroit ». En réalité, son expérience est le signe d’une rupture radicale au sein de la tradition tbérapeutico-gestionnaire de la psychiatrie, et jette une lumière particulièrement intéressante sur la manière dont la rationalité libérale de gouvernement des hommes s’est en général « réformée » dans notre société.

C’est peut-être dans sa manière de s’orienter à l’intérieur du processus de modernisation de la psychiatrie, en tant que dispositif biosécuritaire de gouvernement des populations, que l’on peut voir la principale contribution de Basaglia à la problématisation de la situation actuelle. Comme vous le savez peut-être, le thème du « gouvernement » est l’axe autour duquel tournent toutes les recherches du dernier Foucault. À partir du XVe et du XVIe siècle, on assiste à une explosion de l’art de conduire les hommes, art jusque-là limité à la sphère de la pastorale chrétienne. Le problème, d’un côté, se déplace de son foyer religieux et, en se sécularisant, prend racine dans la société civile, et, de l’autre, se multiplie d’une façon exponentielle. L’écho d’une question se fait alors entendre partout : comment gouverner les enfants, les pauvres, les mendiants ? Comment gouverner une famille, un foyer ? Comment gouverner les armées, les villes, les États ? Dans le même temps, cependant, les sociétés occidentales commencent à être traversées par une autre question, reflet de la première : comment ne pas être gouverné ? C’est de cette préoccupation, selon Foucault, que découle l’attitude critique moderne, dont la première manifestation historique sera la Réforme, et qui se retrouve impliquée dans toutes les expériences de résistance ou de révolte contre un pouvoir qui ne s’exprime pas sous la forme de la souveraineté et de l’exploitation, mais plutôt sous celle de la « conduite des conduites ». Parmi tous les exemples de contre-conduite, les insurrections anti-médicales méritent une attention particulière, dans la mesure où elles en vinrent même chez certains groupes protestants à prendre la place de la lutte contre l’ingérence de l’État en matière religieuse. Dans le cadre du processus de sécularisation, la résistance à se laisser guider se retrouve investie de significations nouvelles, et s’exprime dans le refus d’être gouverné selon la logique et la modalité d’une rationalité de type « médico-politique ».

L’émergence de ce type de rationalité est très importante. Tout d’abord, parce qu’elle a fonctionné comme une charnière entre la direction des consciences et le gouvernement politique des populations : entre le XVIIIe et le XIXe siècle, la police médicale, l’hygiène publique et la médecine sociale ont incarné le grand projet d’une médicalisation de la santé, sorte de religion laïque du monde moderne. Ensuite, parce que cette rationalité se présente comme la copule mariant la sphère médico-humanitaire et la sphère politico-gouvernementale. L’histoire de la psychiatrie, de l’aliénisme à la communauté thérapeutique, montre clairement comment ces deux dimensions ont pu s’instrumentaliser l’une l’autre, dégradant continuellement aussi bien les conditions de la relation thérapeutique que celles du jeu politique. L’aliénisme est né du « défi » que la folie, après la Révolution française, a lancé à la rationalité du gouvernement libéral. Comment continuer à séquestrer le fou tout en évitant de reproduire l’arbitraire qui caractérisait les procédures d’internement sous l’Ancien Régime ? Comment respecter les principes du droit bourgeois et libéral, sans pour autant exposer la société aux dangers dont on croit grosse la folie ? Difficile de faire tenir ensemble ces besoins divers et contradictoires : aider les nécessiteux et contrôler les populations, respecter les droits individuels et assurer la sûreté publique. C’est de cette « crise », qui mobilisa sérieusement l’Assemblée jusqu’à la promulgation de la loi en 1838, qu’émergea le management aliéniste. Un groupe de médecins – des spécialistes, si vous voulez, mais qui se firent reconnaître par l’administration en tant qu’« hygiénistes » – se montra désireux de résoudre la « quadrature du cercle » : il accepta de gérer le problème « coûte que coûte », c’est-à-dire même au prix de la perversion du contrat thérapeutique les liant aux malades et à celui de l’érosion des principes juridico-politiques qui fondaient leur mandat social. Le succès de l’aliénisme non seulement sanctionna le « statut d’exception » des malades mentaux, long obstacle à leur accès aux droits, mais représenta également une étape importante dans la « gestion d’exception » des populations. Cette gestion d’exception n’a jamais cessé de fonctionner comme une possibilité, aussi banale que dangereuse, de suspension des garanties juridiques et de violation des règles démocratiques dans notre société (il suffit de penser, pour se référer à un exemple actuel, à la protection civile9 en Italie).

C’est donc par conséquent en des termes proprement foucaldiens que l’on peut prendre la mesure de toute la portée historique et politique de l’expérience de Basaglia : il n’est plus possible de continuer à réduire le problème des malades mentaux à une logique de « gestion », problème qu’on pourrait alors déléguer à un groupe d’experts qui, grâce à son statut scientifique et à sa vocation thérapeutique, serait capable de neutraliser les brûlantes contradictions qui traversent leur pratique ; et, à l’inverse, il est plus que jamais nécessaire que la société s’interroge sur la manière dont elle gouverne les malades mentaux à partir de la reconnaissance des exceptions légales et des abus de pouvoir qui caractérisent fondamentalement toute gestion, aussi bien disciplinaire que biopolitique. De cette façon, le problème de la maladie mentale devient une sorte de terrain d’expérimentation pour toute société qui se veut « libérale et démocratique ». D’autre part, il est clair que l’expérience de Basaglia se présente comme un exemple historique concret de critique de la gouvernementalité (médico-politique) et de contre-conduite, au sens où Foucault l’entendait. Mais c’est là que la comparaison avec celui-ci peut avantageusement céder la place à celle avec Frantz Fanon, non pour s’y substituer, mais bien plutôt pour opérer une sorte de passage de témoin.

La comparaison entre Basaglia et Fanon permet de montrer et, en même temps, d’actualiser les enjeux éthiques et politiques inhérents au fait de « rompre » avec la tradition thérapeutico-gestionnaire de la psychiatrie. Pour commencer, on remarquera que le terrain de l’analogie est particulièrement homogène : non seulement Basaglia et Fanon étaient tous deux psychiatres, mais ils se sont tous les deux « formés » pendant la seconde guerre mondiale à travers leur lutte contre le nazisme et le fascisme. Si, pendant ses années d’études, les fréquentations antifascistes de Basaglia lui valurent un séjour en prison, expérience qui lui rendit intolérable la direction de l’asile psychiatrique de Gorizia, Fanon quitta lui la Martinique après l’avènement d’une dictature militaire soutenue par le gouvernement de Vichy, et s’enrôla dans les Forces française libres en 1945 en prenant part à la bataille d’Alsace. Cette culture de la « Résistance », partagée par d’autres acteurs de la transformation de la psychiatrie au XXe siècle – François Tosquelles fuit l’Espagne de Franco avant de trouver refuge à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, dont la transformation débutera plus tard, tandis que Lucien Bonnafé rejoint le maquis pour participer au combat pour la libération de la France –, est un morceau important de la mosaïque que nous devons essayer de reconstruire : d’une part, car on peut voir dans cette culture les racines d’une certaine transformation de la psychiatrie, et, de l’autre, car il est important de se rappeler, en une époque où l’on se sent le plus souvent impuissant face à l’émergence de « nouvelles » formes de racisme et de fascisme, qu’il fut autrefois possible de les démasquer, de les refuser et de les combattre.

N’étant pas en mesure de développer toutes les implications de la comparaison entre Fanon et Basaglia, nous ne considérerons ici que quelques points de contact plus directs. À plusieurs reprises, Basaglia a comparé la condition des internés des hôpitaux psychiatriques à celle des autres exclus : les Juifs dans les camps de concentration, les prostituées dans les bordels, les « Nègres » dans les ghettos ou encore les peuples colonisés. Par ailleurs, chez Basaglia, les citations de Primo Levi alternent avec les références à Frantz Fanon. Ce genre de comparaison est donc particulièrement significatif si l’on veut comprendre le changement radical survenu dans l’attitude de Basaglia à l’égard de la psychiatrie. Son point de vue n’est plus celui de qui veut connaître la maladie mentale, ni celui de qui a accepté le mandat de protéger la société des dangers qui la menacent. Basaglia est un psychiatre qui a remis en question la prétendue neutralité scientifique ou technique de son intervention, et en même temps a « mis en crise » son rôle institutionnel de garant de la sécurité sociale. Au nom de la « vérité » de la condition d’exclus des internés, il a rompu tous les liens qui lui assuraient la reconnaissance de la communauté scientifique et de la communauté politique, assumant ainsi une position extrêmement problématique et risquée. Mais, du même coup, il a forgé une nouvelle alliance politique avec les internés eux-mêmes, en se mobilisant à leur côté dans la lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Ce jeu complexe de scission et de recomposition est résumé en quelques lignes dans L’Institution en négation : « La psychiatrie établie a beau jeu de définir notre travail comme privé de sérieux et de respectabilité scientifiques. Ce jugement ne peut que nous flatter : il nous associe enfin au manque de sérieux et de respectabilité attribué depuis toujours au malade mental comme à tous les exclus10). »

Une rupture éthique est advenue, une aventure politique a commencé. Et la référence principale grâce à laquelle Basaglia réfléchit à ce tournant est Frantz Fanon. Si, comme l’a dit Albert Camus, l’homme révolté est – étymologiquement – celui qui fait volte-face, alors Fanon est la figure par excellence du psychiatre révolté11. Après avoir passé quelque temps à Saint-Alban avec Tosquelles, en 1952, Fanon accepte un poste à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, une ville au sud d’Alger. En appliquant les méthodes de thérapie sociale qu’il a apprises à Saint-Alban, il tente d’humaniser l’institution en instaurant une relation thérapeutique entre l’équipe soignante et les patients. Toutefois, dans le climat des premières années de la guerre de libération algérienne, Fanon est conscient des contradictions de son entreprise ; quel sens donner à une transformation de l’hôpital psychiatrique quand, partout autour de lui, on ne fait rien d’autre que produire déshumanisation et maladie ? D’un certain point de vue, il ne peut faire autre chose que réformer la psychiatrie en un sens humanitaire et thérapeutique. D’un autre, pourtant, il ne peut pas ne pas se demander si, en agissant ainsi, il ne finit pas par camoufler les contradictions, offrant ainsi une caution implicite au système colonial, et même peut-être une excuse à sa violence intrinsèque. Entré en contact avec des dirigeants du FNL, Fanon envoie en 1956 une violente lettre au ministre-résident et gouverneur général Robert Facoste afin de lui annoncer sa démission de son poste de médecin-chef, et en profite pour dénoncer ouvertement la politique coloniale française : « Si la psychiatrie est une technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue12. » L’expulsion immédiate qui s’en suivit, et qui lui « sauva la vie13 », mena Fanon, après un bref séjour en Europe, à s’établir en 1957 à Tunis, siège de la direction politique du FLN. Il deviendra en quelques années l’une des voix principales, non seulement de la révolution algérienne, mais plus généralement de la lutte de libération panafricaine, nourrissant la pensée de leaders comme Che Guevara et influençant des mouvements comme celui de libération de la Palestine ou le Black Panther Party.

Au moment où Basaglia est confronté aux défis de la réforme de l’hôpital psychiatrique, Fanon s’offre à lui comme un exemple de rupture radicale, et il est concevable que ses actes aient servi, au moins implicitement, de modèle pour la démission de l’équipe de Gorizia en 197214. Le plus fort élément de continuité entre Fanon et Basaglia réside d’une part dans leur refus commun de faire de l’acte thérapeutique un outil pour « atténuer les réactions des exclus » ou pour résoudre les « conflits sociaux », et d’autre part dans leur décision consécutive de se ranger du côté des opprimés15. Cette analogie, cependant, met également en valeur une différence importante. L’expérimentation de la « communauté thérapeutique » (CT) a fait émerger à Gorizia une série de contradictions, qui se sont retrouvées renforcées du fait du retard de la psychiatrie italienne. En particulier, la découverte qu’une gestion libérale et démocratique était en mesure de « diminuer l’agressivité des malades » ne fit en réalité que déchirer le voile masquant la fonction gouvernementale et sécuritaire de la psychiatrie, découverte qui, aux yeux de Basaglia, avait valeur de scandale : « la nouvelle gestion communautaire n’est rien de plus qu’une gestion douce plutôt que violente de l’asile16. » En ce sens, la CT ressemble à la forme la plus parfaite du réformisme psychiatrique, dans la mesure où elle rend plus efficace et rationnelle la « gestion thérapeutique des malades », permettant à la tradition aliéniste de surmonter sa propre crise. À cet égard, il serait possible de montrer comment la CT, après avoir prouvé son potentiel de « rationalité politique » dans le champ de la psychiatrie, a pu être considérée comme une possibilité plus générale de gestion biopolitique des hommes (de la même manière que le panoptique s’est diffusé sur le plan social comme une possibilité de gestion disciplinaire)17. Pour reprendre la formule qu’a utilisée Foucault à propos des réformes du système pénal du XVIIIe siècle, on pourrait dire que la logique qui sous-tend la CT ne vise pas à gouverner moins, mais à gouverner mieux ; gouverner avec une sévérité atténuée, peut-être, mais gouverner avec une plus grande nécessité et une plus grande universalité ; inscrire, enfin, au plus profond du corps social, le pouvoir de gouverner.

Voilà qui confère une plus grande valeur historique à la critique opérée par Basaglia, surtout si l’on considère qu’elle s’est développée de l’intérieur de son expérience communautaire à Gorizia. Basaglia n’est pas disposé à faire de la CT une « solution réformiste des contradictions sociales », même s’il est conscient du fait que, aussi longtemps qu’il restera « au sein du système », il ne lui sera pas possible de faire autrement que d’assumer la « contradiction » de la situation : « l’institution se trouve à la fois niée et gérée, la maladie se trouve à la fois mise entre parenthèses et soignée, l’acte thérapeutique se trouve à la fois refusé et pratiqué18. » Aurait-il donc été condamné à seulement « gérer » la situation, à faire fonctionner le système en dépit de ses contradictions, en finissant peut-être même par les neutraliser ou les cacher ? Là où l’expérience de Gorizia est présentée dans tout le drame de son impasse, le nom de Fanon fait irruption dans le discours de Basaglia. Dans les pages qui concluent l’édition italienne de L’Institution en négation, on peut lire : « La carrière de Frantz Fanon semble indiquer un chemin qui s’est conclu concrètement dans son engagement pour la « révolution africaine ». » Parangon de l’« anti-carrière » psychiatrique, Fanon a refusé une action humanitaire et thérapeutique qui ne pouvait aboutir qu’au « réformisme » et au « perfectionnement technique » de l’institution – refusant du même coup de légitimer avec une telle pratique le système de « déshumanisation systématique » régnant en Algérie –, et a choisi « la révolution comme unique lieu dans lequel il est possible d’agir hors des institutions ».

Fanon, en même temps qu’il indique une ligne de fuite possible par rapport à l’impératif gestionnaire, oblige à se confronter à une alternative radicale : ou bien la gestion ou bien la révolution. Sa lettre de démission, que Basaglia cite quasiment intégralement dans l’édition italienne, se conclut par ces mots : « Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire. » Et c’est ici que l’on peut voir se détacher la différence fondamentale existant entre Fanon et Basaglia, sur le fond de leur convergence substantielle. « Fanon, écrit le psychiatre italien, a pu choisir la révolution. Nous, pour des raisons objectives évidentes, nous ne pouvons pas faire ce choix. » On pourrait bien sûr discuter de l’invocation de ces « raisons objectives » à l’aube d’une époque qui, en Italie aussi, sera caractérisée par des idées et des passions « révolutionnaires ». Le fait demeure que Basaglia estime, de son point de vue, cette solution impraticable, c’est-à-dire qu’il ne croit pas en la possibilité d’un espace totalement « extérieur » à la sphère institutionnelle (en supposant que cet « extérieur » existe réellement, et non sous la forme d’une « utopie » révolutionnaire qui pourrait encore une fois ne servir qu’à rendre plus « tolérable » la situation). Confronté au choix entre la gestion et la révolution, Basaglia ne reculera pas, mais ne choisira ni l’une ni l’autre. La question est alors de savoir comment continuer à gérer l’institution tout en se refusant à le faire « coûte que coûte », ou plutôt de poser le problème du prix que paye depuis toujours notre société en gouvernant ainsi les malades mentaux. Et, en même temps, il s’agit de comprendre comment refuser son propre mandat thérapeutico-gestionnaire, tout en continuant à assumer sa propre « responsabilité » de psychiatre, et en se plaçant, donc, à l’intérieur d’un processus de réforme.

Le « secret » recelé dans l’impasse de l’expérience de Gorizia nous est tout entier livré ici : l’équipe de Basaglia a choisi de « continuer à vivre les contradictions » qui sont spécifiquement apparues dans la gestion communautaire de l’hôpital en les exportant à un niveau plus général, de façon à ce que ces contradictions apparaissent comme un questionnement radical sur comment et à quel prix les malades mentaux sont gouvernés dans notre société libérale et démocratique. De cette façon, le processus de modernisation de la psychiatrie n’est ni accepté comme un destin inéluctable, ni nié totalement à partir d’une vision abstraite et utopique ; il est bien plutôt mis entre parenthèse, problématiquement suspendu à une discussion qui concernerait l’ensemble de la société. En vingt ans de rencontres, de luttes, d’expérimentations, d’analyses et de débats en Italie, il a pour ainsi dire été possible de voler du temps à la modernisation. Au lieu d’être entraîné par ces flots impétueux, nous avons emprunté un chemin plus long et plus tortueux, mais aussi plus riche en interrogations, en réflexions et en créativité. Au sein de cette mise entre parenthèse – le « pari absurde » dans lequel s’est engagée l’expérience gorizienne – il est devenu possible d’opérer une bifurcation non réformiste du processus de réforme de la psychiatrie : une ligne de fuite « radicale » qui non seulement a conduit à l’abolition des asiles, mais a laissé des traces durables dans la loi et dans la culture de notre pays.

En une période historique comme la nôtre, caractérisée par une profonde érosion du sujet éthico-politique, l’analogie entre Basaglia et Fanon nous offre un précieux cadre de référence pour définir cette tendance, et, de là, pour la contrer. De plus en plus, un certain nombre de problèmes sociaux, politiques et économiques ne sont considérés que dans la mesure où ils sont traduits en urgence humanitaire et thérapeutique : la mort, la maladie, la souffrance, le traumatisme19. Par conséquent, les praticiens sont de plus en plus appelés à sanctionner et à légitimer, en s’appuyant sur leur savoir d’« experts », la gestion de problèmes et de contradictions plus générales. Rejetant une telle délégation, sans se cacher derrière l’excuse de la responsabilité « professionnelle », mais en continuant à maintenir ouvertes les contradictions, Fanon et Basaglia indiquent la possibilité de résister à l’instrumentalisation gestionnaire de leur profession, par une constante requalification aussi bien politique qu’éthique de leur engagement. Il serait difficile de surestimer l’importance de tels exemples. Il est probable, en effet, que nous soyons aujourd’hui au cœur d’une bataille, silencieuse mais décisive, entre deux interprétations antagonistes de la démocratie. La première est fondée sur un impératif de gestion : le devoir de tout gérer, coûte que coûte, en dérogeant si nécessaire aux règles de la démocratie et aux garanties juridiques. À une telle démocratie de l’hyper-gouvernement, qui en vient toujours à se nier elle-même jusqu’à s’exposer à une dérive pseudo-fasciste ou antilibérale, il est possible d’opposer une démocratie envisagée au contraire comme l’espace toujours ouvert à l’irruption d’un questionnement radical sur la manière dont nous sommes gouvernés et du prix qu’il nous en coûte en termes de liberté.

Pierangelo Di Vittorio