I. Introduction documentaire

Par Nino Vascon

Le bref récit qui va suivre m’a été fait par un aveugle interné depuis de longues années à l’hôpital psychiatrique de Gorizia. Cet homme, que nous nommerons Andrea, leader d’un petit groupe d’anciens, a passé comme eux le plus clair de sa vie dans l’enceinte de l’hôpital, voire enfermé dans un pavillon, sans jamais en sortir. Italiens, Hongrois, Slovènes, Autrichiens, ces vieillards représentent les diverses nationalités jadis réunies sous la couronne des Habsbourg ; voilà cinquante ou soixante ans, les bureaucrates du « Gouvernement impérial et royal » les reléguèrent, à coups de tampons, de cachets et de signatures, dans la plus reculée des basses-fosses de la société : celle que l’on réserve aux exclus. Andrea – qui était maçon dans sa jeunesse – compte parmi les plus anciens malades de l’hôpital de Gorizia ; il y jouit du respect de tous et d’une certaine autorité. Aveugle, de grande taille, il a toujours gardé la tête haute, le torse bombé, les épaules effacées, les mains et les bras tendus en avant. Fier, invaincu, témoin et survivant d’un passé dont il conserve le souvenir, il a fait de ses épreuves – à l’instar des anciens combattants – un titre de gloire.

Son témoignage est des plus spontanés : Andrea ignorait que je l’enregistrais. Du fait de sa cécité, il n’a jamais vu ni micro ni magnétophone ; d’autre part, il est trop âgé pour avoir une idée précise de ces appareils, et quoiqu’il en connaisse l’usage, ils n’éveillent en lui aucune inhibition. Ce récit peut donc être tenu pour authentique et servir légitimement de préface à la description de la situation psychiatrique nouvelle qui s’est créée à Gorizia. Il a d’ailleurs constitué le début d’un documentaire radiophonique que j’ai réalisé il y a quelque temps pour la radiodiffusion italienne, profitant d’une période d’enthousiasme et de curiosité à l’égard de ces questions, en un moment où j’étais moi-même sensibilisé par le récit des expériences professionnelles de Franco Basaglia. Depuis, fût-ce par intermittence et en passant par des hauts et des bas, mû par une sorte d’attirance-répulsion, je n’ai cessé de m’intéresser au problème.

Mon intérêt n’était au départ que la conséquence normale d’une attitude et d’une exigence professionnelles : la recherche du fait nouveau. L’expérience de Gorizia étant unique en Italie, décrire son organisation et sa fonction me paraissait un bon sujet d’actualité, propre à accrocher l’auditeur. Il y avait cependant autre chose. Ce choix impliquait en effet un élément émotionnel : la possibilité de pénétrer dans un asile d’aliénés (j’utilise à dessein ce terme), et d’entrer en contact avec le type particulier de malades que l’on s’attend à trouver en ces lieux. Il faut dire que je partageais l’opinion courante au sujet des hôpitaux psychiatriques départementaux, et que ceux-ci m’apparaissaient, à la suite d’expériences superficielles, comme quelque chose à mi-chemin entre la prison et le cloître : des lieux insolites qui éveillent le subtil plaisir de la violation. En analysant après coup mon comportement, j’ajouterais que l’attitude du citoyen moyen envers le malade mental, quand elle ne se réduit pas à la peur ou au dégoût, peut se révéler bienveillante sous l’effet de certaines idées traditionnelles et suggestives : il y a un grain de folie dans le génie, la folie est géniale, etc. Tels étaient donc, pour moi aussi, les premiers motifs d’intérêt à l’égard de l’asile d’aliénés. D’autre part, je nourrissais l’espoir de découvrir chez le malade que je m’apprêtais à rencontrer quelque élément propre à justifier ou récompenser mes bonnes dispositions envers lui. J’avais déjà éprouvé de tels sentiments, sans pour autant les analyser, en admirant des peintures de malades mentaux exposées dans une galerie de tableaux et dans l’atelier d’un asile : j’y voyais d’émouvants témoignages des profondeurs insondables de l’esprit, de merveilleux produits de l’imagination débridée, des faits vaguement inquiétants ou obsédants, mais, somme toute, agréables. C’est seulement après ma visite à Gorizia que j’ai réalisé à quel point ces mécanismes étaient semblables à ceux que le Blanc met en œuvre lorsqu’il tente d’exclure le Noir, dans les pays où la coexistence raciale est impossible ou n’a jamais existé. Le Blanc cultivé aborde en effet le problème noir en donnant libre cours à son sentiment de culpabilité – je souffre de la condition du Noir, et peut-être beaucoup plus que lui – puis atténue ce sentiment par l’acceptation et la connaissance admirative de la poésie des Noirs, de leurs chants, de leur élite. Au niveau bourgeois, le poète, le musicien ou l’écrivain noir, est – comme dirait Fanon – moins noir que le porteur, le marchand de tapis ou le paysan d’Afrique. Au moment même où il opère une ouverture, le Blanc ne se rend pas compte qu’il recrée une exclusion. De même a-t-on déployé de périlleux stratagèmes pour arracher à la fureur nazie le grand musicien ou le célèbre savant juif, et les sauver ainsi avant les autres, car plus méritants, plus représentatifs que le cordonnier ou le fripier du ghetto.

En somme, toutes ces attitudes se réduisent à une série d’équivoques bien faites pour dissimuler un sentiment de culpabilité ; une élégante échappatoire à la peur et au dégoût ; une façon fuyante de ne pas partager les positions idéologiques de la société envers l’exclu. En fait, la situation du malade mental en Italie est scandaleuse : il est le dernier malade à être privé du droit d’être tel parce que qualifié de « dangereux pour lui-même et pour autrui, objet de scandale public ». Nous l’enfermons derrière des barreaux et des grilles, puis, pour oublier son problème, nous le transformons – selon les termes d’une malade de Gorizia – en un simple « colis ». Bref, nous faisons de lui un homme-objet livré aux caprices du hasard : s’il est riche, il évitera, en passant à travers le dédale des cliniques, le coup de tampon infamant sur son casier judiciaire ; pauvre, il finira tout droit au ghetto des exclus.

Nul n’ignore à quel point peut être crasseux et dépenaillé l’idiot de village, traité en bête plus qu’en homme, livré aux farces des enfants, présenté comme loup-garou aux tout-petits ; lorsque l’on pénètre dans l’asile d’aliénés, le tableau n’est guère plus riant : l’insupportable relent des pavillons clos – l’odeur typique de l’asile –, l’enfer des cris et des voix, l’écume et la salive aux lèvres des internés, la camisole grise, les crânes rasés, tel est le décor de la maladie mentale dans un pays qui se flatte d’être celui des Offices, de Portofino, de la Chambre des Époux, de Capri, de Venise et de Rome.

Certains témoignages de vieux internes illustrent ce qu’était il y a quelques années la situation à Gorizia ; ils demeurent néanmoins valables pour de nombreux hôpitaux psychiatriques italiens. Ici, une constatation s’impose : les hôpitaux psychiatriques sont les plus pauvres d’entre les hôpitaux. En Italie, les instituts départementaux sont réservés aux indigents ; dès que les familles peuvent supporter certaines dépenses et sont décidées à défendre leurs membres, elles les confient à des cliniques privées ou les gardent chez elles. Mais si l’état des ressources familiales l’interdit, ou lorsque font défaut la cohésion du groupe et la volonté commune à l’égard du parent, l’hôpital psychiatrique devient également le dernier refuge pour le malade de « bonne famille ».

Certes, le bilan des administrations départementales est loin d’être florissant ; il reste que des dépenses plus séduisantes, plus voyantes, ou, souvent, électoralement plus rentables, prennent le pas sur celles réservées à l’asile.

Le premier des malades internés à Gorizia depuis de longues années que nous ayons interviewé a été justement Andrea.

***

Vascon : Donc, vous dites qu’ici, à présent, la situation a changé…

Andrea : Il y a une grosse différence. Ici, avant, nous étions enfermés derrière des grilles ; et ce n’est pas tout, on nous mettait aussi à quatre-vingts dans la salle, et nous n’avions même pas de sièges ; il fallait se mettre par terre. Nous ne pouvions même pas aller aux cabinets. Puis, il y avait… à cinq heures du soir le dîner, et tout de suite après au lit, même l’été, en plein été, quand il y avait encore trois heures de soleil. Ils nous envoyaient au lit avec la bouche encore pleine. Moi, je sortais dans la cour pour prendre un peu l’air, et tout de suite quelqu’un venait me chercher.

Vascon : Mais de quelle façon les choses ont-elles changé ?

Andrea : C’est le jour et la nuit. Parce qu’il faut dire qu’au début, quand nous avons ouvert ces assemblées – d’ailleurs j’ai été président pendant un mois, et plus tard aussi –, personne ne desserrait les dents, tout le monde était comme intimidé, apeuré. On n’avait pas le courage de parler ; moi qui étais le président, je les encourageais : « Si vous avez quelque chose à dire, dites-le, nous sommes ici pour ça ; si vous avez à vous plaindre de quelque chose, dites-le. » Mais personne ne desserrait les dents. Parce qu’ils avaient peur après être restés enfermés si longtemps… C’est le directeur qui a tout fait… Mais d’abord, ça été le docteur Slavich, qui est venu au pavillon C et qui a dit : « Allez, prenez dix ou quinze malades et emmenez-les faire un tour dans la colonie. »

Vascon : C’était la première fois que vous sortiez ?

Andrea : Oui, c’était la première fois. Nous sommes sortis avec le docteur Slavich, qui est venu lui aussi, avec le directeur. Alors, on est tous allés se promener. Et on avait tous l’impression de ressusciter. Il y eut tout de suite un autre esprit, une autre ambiance ; puis le docteur lui aussi prit quelqu’un dans sa voiture et lui fit faire un petit tour à travers la colonie, en bavardant, et, chaque jour, il nous fit sortir un peu plus.

Vascon : Donc, vous estimez que cet esprit de liberté a fait du bien ?

Andrea : Beaucoup de bien, beaucoup, beaucoup de bien ; parce qu’avant, ceux qui étaient enfermés ici, ils priaient pour mourir. Dans le temps, ici, quand quelqu’un mourait, on sonnait toujours la cloche ; maintenant, ça ne se fait plus. Quand la cloche sonnait, tous disaient : « Mon Dieu, si au moins c’est moi qui étais mort, je n’en peux vraiment plus de mener cette vie-là. » Combien sont morts qui auraient pu rester vivants et en bonne santé : avilis, parce qu’ils n’avaient aucune issue, ils ne voulaient plus manger. On leur envoyait la nourriture par le nez, avec un tuyau ; mais rien à faire, parce qu’ils étaient enfermés ici et n’avaient aucun espoir d’en sortir. Comme une plante quand elle se dessèche parce qu’il ne pleut pas, et les feuilles se flétrissent. Voilà, comment on était.

Vascon : Pour la maladie aussi, cela a fait du bien ?

Andrea : Bien sûr, et comment ! Il y en a beaucoup, à présent, qui ne veulent plus rentrer chez eux. Ils sont bien ici. Dans le temps, le docteur passait, et tous, ils disaient : « Docteur, docteur, renvoyez-moi à la maison ! » Comme des condamnés : ils suppliaient. Mais le docteur filait tout droit, sans faire attention…

Un autre témoignage qui m’a immédiatement frappé est celui de Margherita.

Vascon : Alors, dites-moi, comment était l’hôpital autrefois ?

Margherita : Autrefois, l’hôpital était triste, nous étions tristes.

Vascon : Il y avait des barreaux, des portes fermées ?

Margherita : Oui, il y avait les grillages. Il a commencé par enlever les grillages dans notre pavillon. Il nous a enlevé les camisoles de force ; enfin, il a fait pas mal de choses…

Vascon : Mais, ces camisoles, vous les portiez toute la journée ?

Margherita : Toute la journée, du matin au soir, et même la nuit ; au lit, ils nous attachaient les pieds, les épaules, tout, comme Jésus en croix…

Vascon : Et ça faisait mal ?

Margherita : Et comment que ça faisait mal ! Parce que même quelqu’un qui est vraiment fichu, je ne crois pas que ça lui fait du bien de se trouver comme ça.

Vascon : Vous ne sortiez jamais ?

Margherita : Non, nous ne sortions jamais. Moi, à l’époque, je n’allais même pas travailler, parce qu’ils avaient peur qu’on casse tout…

Vascon : Même pas au jardin ?

Margherita : Oui, au jardin, nous y allions, mais nous étions attachés, là aussi. Quand il faisait beau, qu’il y avait du soleil, ils nous attachaient au jardin. J’ai été attachée tant de fois au banc, à l’arbre qui est dans la cour. C’est toujours là qu’ils m’attachaient.

Vascon : Pourquoi vous attachaient-ils ?

Margherita : Parce que ça se voit qu’il n’y avait pas la cure, comme à présent ; oui, elle existait, mais le professeur d’avant, ça se voit qu’il ne s’en servait pas. Au lieu, maintenant, Basaglia est venu, et la cure qu’il fait suivre à présent a amélioré l’hôpital à cent pour cent.

Vascon : Maintenant, tout est ouvert, vous pouvez aller et venir comme vous voulez ?

Margherita : Oui, maintenant, oui, tandis qu’avant, je ne pouvais pas, ils ne nous laissaient pas.

Vascon : Mais comment vous attachaient-ils ?

Margherita : Avec la camisole de force. Après ils m’attachaient aussi les pieds avec des sangles de cuir.

Vascon : Pourquoi ?

Margherita : Parce que je sautais, j’étais diable, je sautais, ça me plaisait quoi. Eux croyaient que j’étais malade, ça fait qu’ils m’attachaient. En ce temps-là, on ne pouvait pas aller dire à un médecin : « Vous savez, cette infirmière me maltraite », que tout de suite on vous attachait ; on devait se laisser traiter comme ils voulaient, et se taire. Maintenant, par contre, c’est tout différent.

Vascon : En somme, il y avait en vous un sentiment de rébellion, et vous ne pouviez pas vous soulager.

Margherita : Oui. Parce que nous avions peur aussi d’être attachées, et après, ils nous faisaient aussi des masques…

Vascon : Des masques ?

Margherita : Ils nous mettaient un drap mouillé autour de la figure, puis ils serraient très fort, et nous jetaient de l’eau sur la figure. De quoi mourir !

Vascon : Est-ce qu’on vous l’a fait aussi ?

Margherita : À moi aussi, oui, hélas ! Puis, la nuit, je dormais enfermée dans la cage.

Vascon : Dans la cage ?

Margherita : Parce qu’on avait des lits avec des grillages autour et des cadenas de chaque côté, et moi, j’étais enfermée là-dedans.

Vascon : Comme un oiseau ou un lion…

Margherita : Alors, des fois, je me révoltais, parce que j’en avais assez d’être enfermée, et comme il y avait des ficelles, je commençais à dénouer les grillages pour me sauver, vu qu’ils ne voulaient pas ouvrir…

Vascon : Et combien de temps restiez-vous dans cette cage qui recouvrait le lit ?

Margherita : Toute la nuit. Nous allions nous coucher à six heures du soir. Jusqu’au lendemain matin.

Vascon : Quel sentiment éprouviez-vous, dans cette cage ?

Margherita : Ça me faisait mal, parce que je voyais que tous les autres étaient libres, et moi seule en cage…

Vascon : Et que faisiez-vous ? Vous vous mettiez à crier ?

Margherita : Oui, je criais, puis je défaisais le grillage pour me sauver, je marchais avec, je l’emportais avec les pieds, pour m’en débarrasser…

Vascon : Et plus vous vous démeniez, plus les autres pensaient que vous étiez malade ?

Margherita : C’est ça, et après ils nous attachaient. Si nous faisions quelque chose de plus, ils nous attachaient, et nous ne pouvions plus bouger…

Vascon : Aussi, lorsqu’ils ont enlevé les grillages…

Margherita : Nous avons pensé que c’était bizarre, après tant d’années, de nous trouver comme ça, et tout d’un coup nous les enlever. Nous nous sentions soulagés.

Vascon : Contents ?

Margherita : Contents, vous pensez !

Vascon : Cela a dû vous paraître étrange de pouvoir sortir.

Margherita : Oui, étrange aussi, parce que tout le temps enfermés, enfermés, enfermés, puis voir qu’ils ont enlevé les grillages, pouvoir marcher.

Vascon : Et que faites-vous, à présent, dans la communauté ?

Margherita : Je vais chanter, deux fois par semaine. L’après-midi, je vais à l’école ; et comme travail, je vais faire l’électro-encéphalogramme. En haut, à la direction. Je mets le casque avec tous les électrodes qu’on se met sur la tête. Une sorte d électrocardiogramme, seulement c’est sur la tête.

Vascon : Vous avez d’autres occupations ?

Margherita : Ici, au pavillon, je tricote toujours, parce que je ne peux pas rester sans rien faire, ça m’énerve.

Vascon : Vous travaillez à l’encéphalogramme comme employée, comme assistante ?

Margherita : Comme assistante technique.

Vascon : Alors vous avez bien appris…

Margherita : Oui, et j’en suis jalouse. Je ne veux l’apprendre à personne, c’est un travail qui me plaît.

Vascon : Ça, c’est votre travail. Et comme activité de détente, vous faites de la musique ?

Margherita : Oui, je vais à la musique, et deux fois par semaine nous avons chant, puis le samedi, il y a le cinéma, le dimanche le bal, et nous faisons quelques sorties…

Vascon : D’après vous, pourquoi vous attachait-on, autrefois ?

Margherita : Autrefois, on nous attachait parce n’y avait pas la cure qu’on fait à présent. Ou plutôt, elle existait, mais ils ne s’en servaient pas.

Vascon : Maintenant qu’on pratique la cure, on n’attache plus personne. Alors, les pilules, pour vous, c’est comme la camisole ?

Margherita : Je crois que oui, parce qu’elles vous font rester tranquille. Si une pilule ne suffit pas, on vous en donne deux, trois, et en attendant, on se calme.

Vascon : Donc, sans ces comprimés, ce serait pareil qu’avant…

Margherita : Ça serait pareil qu’avant. Il n’y a qu’à voir : suffit d’un mot, et tout de suite, ils sautent…

Vascon : Dites-moi, est-ce que vous prenez des comprimés à présent ?

Margherita : Moi ? Non.

Vascon : Mais, autrefois, on vous attachait. Alors ?

Margherita : Autrefois, ils nous faisaient pire que ça, ils nous faisaient l’électrochoc…

Vascon : Mais ne croyez-vous pas que c’est le fait d’être libre, d’aller travailler, de n’être plus attachée, contrainte, qui vous ait fait du bien ?

Margherita : Ça sûrement.

Vascon : Où ce sont les médicaments ?

Margherita : Non, ce n’est pas ça, puisque je ne prends plus de médicaments, et pourtant… je me sens mieux.

Vascon : Il faut donc penser que c’est ce sentiment de liberté…

Margherita : Oui, le sentiment de liberté, parce qu’une personne qui se trouve enfermée, même si elle n’est pas nerveuse, ça l’énerve d’être enfermée, de voir qu’elle ne peut pas faire ceci ou cela, alors qu’elle aurait envie de le faire…

Vascon : Y a-t-il d’autres malades, ici, qui étaient enfermées comme vous ?

Margherita : Oui, plusieurs. Maintenant, elles vont travailler, au bar, au cinéma.

Et voici l’interview de Caria, l’une des malades les plus connues et les plus écoutées de l’hôpital.

Vascon : Vous avez eu une vie particulièrement tourmentée et pénible… Vous avez même été dans un camp de concentration…

*

Deux ou trois répliques de l’interview ont sauté à cause d’une défaillance du magnétophone.

*

Carla :… dans le lager où j’étais, il y avait aussi la pauvre princesse Mafalda20.

Vascon : De quel camp s’agissait-il ?

Carla : Auschwitz.

Vascon : Ensuite, vous avez séjourné quelque temps ici, quand les méthodes étaient différentes…

Carla : Très différentes, car nous étions tous attachés avec la camisole de force. Certains aux arbres, d’autres au banc ; et jusqu’au soir, on ne nous détachait plus. Vous pouvez imaginer dans quel état nous étions. Nous étions tout souillés. Le soir, ils nous détachaient et nous mettaient au lit, pieds et poings liés.

Vascon : Vous remplissez des tâches dans la communauté ?

Carla : Oui, comme secrétaire ; je tiens le compte rendu des séances quotidiennes. Quand il y a des réunions de comité, je dois suivre aussi celles de messieurs les médecins, puis faire un rapport…

Vascon : Dans un bulletin…

Carla : Oui, justement, le bulletin quotidien, et en plus je faisais le compte rendu mensuel pour Il Picchio21. Je devais également interviewer tous les médecins, et le seul qui ne m’ait pas répondu – j’en suis restée un peu vexée –, c’est un médecin, dont je tairai le nom, qui m’a dit « no comment ».

***

La communauté de Gorizia occupe un vaste espace vert, ombragé d’arbres séculaires, où sont distribués neuf pavillons à deux étages, les dépendances, l’église et une ferme. Le mur d’enceinte de l’hôpital longe en partie la frontière italo-yougoslave. Il y a environ cinq cents malades, cent cinquante infirmiers, neuf médecins ; une psychologue, un aumônier, quelques religieuses, des assistantes sociales et des volontaires complètent les effectifs de l’institut. Les malades portent désormais des vêtements civils au lieu de la blouse grise toujours en usage dans de nombreux hôpitaux italiens ; chacun est donc libre de s’habiller à sa guise, selon ses moyens et ses goûts.

Il est rare de trouver un hôpital situé dans un parc aussi beau, aussi vaste et bien tenu, constamment égayé par le chant de milliers d’oiseaux de toutes espèces ; aussi est-il pénible de songer que, voilà quelques années, cette herbe, ces arbres, ces fleurs et ces chants d’oiseaux ne servaient qu’à rendre plus triste encore la vie des malades.

Aujourd’hui, l’hôpital est pratiquement ouvert à tous. Au lieu du si fréquent : « Il est strictement interdit d’entrer, etc. », un écriteau vous invite à rendre visite aux malades quand bon vous semble.

Depuis quelque temps, la peur surmontée, des équipes locales de football amateur viennent s’entraîner sur le terrain de l’hôpital.

Les grilles franchies – elles sont toujours ouvertes – le visiteur occasionnel suit les allées du parc, pour se rendre éventuellement au bar de la communauté, situé à trois cents mètres de l’entrée. Tout au long du parcours, il rencontrera de nombreuses personnes, hommes ou femmes, qui se promènent, sont assises devant les pavillons, jouent aux boules ou tricotent. Parvenu au bar, il verra quantité de consommateurs attablés, tant sur la vaste terrasse couverte que dans la salle, bruyante et enfumée, comme dans tous les bars de banlieue. Ne sachant plus différencier malades, médecins et infirmiers, complètement désemparé, il essaiera alors de réintroduire des termes de comparaison, et demandera immanquablement : « Où sont les agités ? »

Eh bien, il n’y en a pas. Il n’y a pas de malades qui hurlent, qui se démènent, se jettent sur le médecin, l’infirmier ou le visiteur ; tout simplement parce qu’en l’absence de barreaux, de grilles, de camisoles de force, de moyens de coercition générateurs de violence, on ne sent pas dans cette communauté le climat d’anxiété tumultueuse qui caractérise les institutions analogues.

La question du visiteur est cependant justifiée, voire légitime. Elle entre en effet dans la logique de sa culture et de ses habitudes mentales. Dans un hôpital ordinaire, les malades sont couchés, ou déambulent dans les couloirs en robe de chambre ou en pyjama ; infirmiers et médecins sont tous en blanc, mais portent des blouses de coupe différente : hygiénico-militaire pour les premiers ; longues et professorales, ou courtes et coquettes, pour les seconds. Il est ainsi beaucoup plus facile de distinguer les trois classes ; de même, dans les casernes, les prisons et les écoles, distingue-t-on emblématiquement les officiers des soldats, les détenus des gardiens, les maîtres des élèves. Ici manque par contre cette classification extérieure, que l’on tient généralement pour une preuve réconfortante d’ordre établi, pour une juste différentiation, et rien n’embarrasse davantage le visiteur occasionnel. C’est même la seule chose vraiment embarrassante que cette difficulté à distinguer les différentes catégories, et partant à adopter un langage approprié pour engager la conversation : je parle avec déférence à un infirmier, alors que je viens d’être excessivement familier avec un médecin ; mais qui me dit que ce brave infirmier n’est pas un fou ? Aussi les premiers contacts avec la communauté sont-ils en général muets, et les premières heures ponctuées de questions adressées tout bas à l’ami qui vous accompagne, dans un désir de complicité entre personnes saines, venues « de l’extérieur ». Cet abord étrange et froid se dissipe cependant quand commence l’activité communautaire, et plus précisément avec l’assemblée générale de la communauté, qui s’ouvre chaque matin à dix heures.

***

L’assemblée générale de la communauté réunit chaque matin malades, médecins, infirmiers et assistantes sociales dans la salle plus vaste de l’hôpital, qui est en fait le réfectoire d’un des pavillons. Les malades aident les infirmiers à disposer les chaises en demi-cercle, puis à tout remettre en ordre lorsque la réunion est terminée. L’assemblée se tient spontanément en ce sens que l’on n’est pas obligé d’y assister, que l’on peut entrer et sortir à sa guise, qu’il n’est dressé aucune liste d’absences ou de présences. Apparemment du moins, rien ne différencie les membres de la communauté ; médecins, malades et infirmiers prennent place dans la salle, mêlés les uns aux autres. Ces circonstances favorisent des réactions propres à toute réunion publique : les plus dégagés et extravertis s’installent au premier rang ; les leaders, faisant preuve d’une certaine intuition stratégique, occupent les postes clés de l’hémicycle ; tandis que dans l’angle le plus reculé, défendus par un mur sans ouverture (les autres murs ont des fenêtres et des portes, dont une grande et vitrée), se tiennent les malades les plus atteints, ou ceux dont la participation témoigne encore d’une attitude polémique ou critique à l’égard de l’assemblée. Deux ou trois malades siègent à tour de rôle à la table de la présidence : rendus responsables par la conduite de l’assemblée, ils se révèlent dotés de prestige et de grandes ressources dialectiques dans la distribution et la relance des thèmes de discussion. Il n’est pas rare qu’un malade en état de crise veuille s’asseoir à cette table, troublant ainsi les travaux et créant par son attitude une forte tension au sein du groupe ; dans ce cas, ses provocations ou ses insanités sont supportées ou déviées par les malades avec infiniment de tact. En effet, on lui reproche son comportement, non sur le plan de la maladie, mais sur celui des rapports communs, de la sensibilité réciproque, etc.

À ce propos, il est à noter que l’assistance compte nombre d’ouvriers et de paysans : avec le temps, leur langage s’est affiné, et leur comportement au cours de la discussion – par rapport à ce qui se passe en Italie dans des institutions extérieures homologues – se révèle quasiment exceptionnel. Cela est dû au fait que certains d’entre eux, influencés par le comportement des autres (infirmiers, médecins, malades) à leur égard, ont appris à nuancer et améliorer le leur. Au reste, l’assemblée de l’hôpital psychiatrique de Gorizia dément un phénomène pourtant fort répandu en Italie : la quasi-impossibilité, pour une réunion publique à n’importe quel niveau, de se développer d’une façon cohérente et positive. Comme fait négatif, signalons une certaine tendance au mimétisme de la part de certains sujets ; en revanche, la tentative de bloquer la discussion sur certains thèmes met en valeur des questions essentielles du point de vue communautaire et thérapeutique : les payes et les sorties.

Ces payes sont de très modestes rétributions décidées à l’échelon administratif, que les malades reçoivent chaque semaine en échange de leurs services. Elles devraient donner au travail un sens logique ; mais, dans de nombreuses institutions, comme dans des situations analogues à celles des hôpitaux psychiatriques, elles ne sont rien d’autre qu’un facteur de colonisation (il suffit de penser aux convoitises dont sont l’objet les concessions de main-d’œuvre pénitentiaire). Toutefois, ces quelques centaines de lires par semaine ont à l’intérieur de l’hôpital une certaine valeur économique ; il est donc juste que les payes, les augmentations, etc., fassent l’objet de discussions fréquentes. Les sorties, elles, sont désirées comme occasions de distraction et de détente dans la vie monotone de l’hôpital, et comme possibilités de contacts avec l’extérieur.

La vie intérieure de l’hôpital est réglée par les réunions. La journée se déroule en effet selon l’emploi du temps traditionnel (visites des médecins dans les pavillons, petit-déjeuner, ouverture du bar, etc.), mais aussi selon le rythme des réunions ; je dirais même que, par rapport aux exigences communautaires, les activités traditionnelles sont reléguées au second plan. Il y a plus de cinquante réunions par semaine ; elles n’intéressent pas simultanément les mêmes personnes, mais placent tous les membres de la communauté dans un continuel état de disponibilité réciproque. La matinée type débute à huit heures et demie par la réunion des infirmiers, des religieuses, des assistantes sociales et du staff médical. Elle prend fin à neuf heures. De neuf à dix, les médecins visitent les pavillons. À dix heures commence l’assemblée générale, qui dure une heure, une heure et quart. À onze heures, onze heures et quart, les médecins, les infirmiers, les assistantes sociales et les leaders des malades (leaders spontanés, traditionnels ou improvisés) se réunissent pour discuter du déroulement de l’assemblée. À une heure et demie se réunissent – une fois par semaine et à tour de rôle – les infirmiers entrants et sortants de chaque pavillon. L’après-midi se tiennent les assemblées de pavillons (quotidiennes pour les pavillons d’admission et pour les alcoolisés, bi-hebdomadaires pour les autres), les réunions de médecins et les réunions de comités. Les visiteurs participent fréquemment à cette activité.

Avant de procéder à l’enregistrement des séances d’assemblée, j’ai tenu à interroger le directeur de l’hôpital sur certains problèmes généraux.

***

Vascon : Puisque la vie de l’hôpital est réglée par les assemblées, on peut en déduire qu’elles constituent le fait communautaire le plus important. Sont-elles nécessaires, utiles ou thérapeutiques ? Quel est leur but ? Est-il indispensable qu’elles soient si fréquentes ?

Basaglia : Nos réunions ne peuvent être considérées comme une psychothérapie de groupe ; elles n’ont pas de base psychodynamique dans leur développement et leur interprétation. Il convient plutôt de les englober dans la signification générale des dynamiques de groupe, sans référence spécifique à ce type particulier de psychothérapie. En d’autres termes, le nombre de réunions qui se tiennent dans la journée a pour l’essentiel deux raisons : 1° offrir aux malades, dans le cadre de l’hôpital, diverses alternatives (se rendre aux réunions, aller travailler, ne rien faire, ne pas quitter le pavillon, se livrer à d’autres activités secondaires) ; 2° créer un terrain de comparaison et de vérification réciproques. Quand un malade prend part aux réunions, cela signifie que son niveau de spontanéité est suffisamment élevé, puisqu’il accepte de se confronter à d’autres. D’ordinaire, par contre, la psychothérapie de groupe implique une certaine obligation de participer : les groupes sont stimulés et animés par une intelligence médicale. Ici, nous tendons à faire en sorte que la vie de la communauté, la vie quotidienne, au lieu d’être régie par une intelligence médicale, soit le résultat de l’activité spontanée de tous ceux qui, à n’importe quel titre, participent à la vie de l’hôpital. Comme vous avez pu le constater, les médecins, par exemple, ne se rendent pas toujours à toutes les réunions. Sans doute en sont-ils empêchés par d’autres activités sanitaires, mais il se pourrait aussi qu’ils veuillent éviter d’exprimer lors de ces réunions un état de tension personnelle ou d’agressivité ; il en va de même pour les infirmiers. Ces exemples prouvent que la présence ou l’absence des personnages et des rôles de la vie institutionnelle sont d’elles-mêmes significatives. Les réunions n’ont de valeur et de poids que dans la mesure où la présence d’une personne exprime une décision, un choix entre plusieurs possibilités. Peut-être est-ce là le sens principal de toutes les activités qui se déroulent au cours de la journée ; activités en partie spontanées et en partie organisées par le staff médical. Faire en sorte que s’opèrent des choix : telle est la base de notre travail. Les personnes en cause doivent pouvoir prendre leurs décisions sans être organisées en vue d’un but déterminé. Il est important que cette spontanéité de choix naisse de la participation de tous les membres de la communauté, médecins, infirmiers et malades ; sans vouloir créer pour autant, bien entendu, une réalité artificielle qui ne tienne pas compte de la situation, du rôle social, du statut du malade, qui est différent de celui du médecin et de l’infirmier. Le malade est encore lié, malheureusement, à une réalité sociale qui le tient pour un individu sans aucun droit ; nous mettons entre parenthèses le fait qu’il n’est pas considéré comme une « personne », tout comme nous mettons entre parenthèses la maladie.

Vascon : En tout cas, vues de l’extérieur, il semble bien que ces réunions soient le moteur de la communauté.

Basaglia : C’est vrai, mais seulement si l’on considère les réunions comme l’occasion, pour les membres de la communauté, de se retrouver et de se confronter : elles n’ont pas d’autre sens. Le fait que le malade ait un statut social, un rôle, différent de celui des infirmiers et des médecins, introduit un motif de comparaison et de contestation ; contestation à travers laquelle chacun clarifie pour lui-même sa position. Le malade voit dans les médecins et les infirmiers des personnes « libres » auxquelles il conteste le rôle prépondérant quelles jouent au sein de l’institution. Ils analysent par conséquent, face à un pouvoir exclusif, leur condition d’exclus. D’autre part, aux yeux des malades, médecins et infirmiers représentent non seulement la limite de la réalité, mais aussi le refus, par la négation dialectique de leur mandat social, d’être des excluants. Le mandat social du psychiatre et des infirmiers coïncide en ce qu’ils sont objectivés et déterminés, à l’égard du malade, dans leur rôle de geôliers et de défenseurs de la société. En un certain sens – quoiqu’à un degré différent – les psychiatres eux-mêmes sont des exclus, dans la mesure où ils font inconsciemment le jeu de la classe dominante. C’est sur ces bases que s’établit le niveau de réciprocité qui permet la confrontation.

Vascon : Donc, pour offrir au malade un statut social nouveau, ou renouvelé, surtout par rapport à l’extérieur qui le lui dénie, il faut le lui donner d’une façon continue…

Basaglia : D’une façon continue et indépendamment de toute interprétation de type psychodynamique à l’égard des réunions et des groupes. Nous considérons que la réalité première du malade est d’être un homme sans droits, et c’est de cette réalité que nous tâchons de partir. Une réhabilitation n’est possible qu’à partir de ce fait réel : le malade est un homme sans droits, et nous discutons avec lui de son « être sans droits ; le malade est un exclu, et nous discutons avec lui de son exclusion.

Vascon : On a le sentiment, de l’extérieur, que vous faites abstraction de la maladie, comme si elle n’existait pas.

Basaglia : Ce n’est pas que nous fassions abstraction de la maladie, mais nous estimons nécessaire, pour entrer en relation avec un individu, de ne pas tenir compte de l’étiquette qui le définit. Je suis en relation avec un homme non pour le nom qu’il porte, mais pour ce qu’il est. Donc, si je dis : « Cet individu est un schizophrène » (avec tout ce qu’il y a d’implicite, pour des raisons culturelles, dans un tel terme), je me réfère à lui d’une façon particulière, c’est-à-dire en sachant que la schizophrénie est une maladie contre laquelle on ne peut rien : ma position ne peut être que celle d’un homme qui s’attend uniquement à de la « schizophrénicité » de la part de son interlocuteur. On comprend dès lors que, sur ces bases, la vieille psychiatrie ait relégué, emprisonné et exclu le malade, en estimant qu’il n’y avait pour lui aucun moyen ni instrument de cure. Voilà pourquoi il est nécessaire d’aborder le malade en mettant entre parenthèses la maladie ; la définition du syndrome a acquis désormais le poids d’un jugement de valeur, un étiquetage qui dépasse la signification réelle de la maladie. Le diagnostic a la valeur d’un jugement discriminatoire, sans nier pour autant que le patient soit en quelque façon malade. Tel est le sens de notre mise entre parenthèses de la maladie ; une mise entre parenthèses de la définition et de l’étiquetage. L’essentiel est de prendre conscience de ce que représente cet individu pour moi, connaître la réalité sociale dans laquelle il vit, et ses rapports avec elle. Voilà en quoi les réunions sont importantes : elles constituent le terrain où une confrontation devient possible au-delà de toute catégorisation ; il s’agit d’individus hospitalisés parce qu’ils sont malades, et de leur confrontation constante à la réalité peut même surgir l’occasion de comprendre quelque chose à leur maladie.

Vascon : Vous parlez de dépsychiatrisation de votre travail.

Basaglia : La dépsychiatrisation est un peu notre leitmotiv. C’est la tentative de mettre entre parenthèses tout schéma, afin d’agir sur un terrain non encore codifié ni défini. Pour commencer, on ne peut que nier tout ce qui nous entoure : la maladie, notre mandat social, le rôle. Nous nions par conséquent tout ce qui peut donner à notre action une connotation déjà définie. Dès lors que nous nions notre mandat social, nous nions le malade en tant que malade irrécupérable, et partant notre rôle de geôliers, garants de l’ordre public ; en niant le malade comme irrécupérable, nous nions sa connotation psychiatrique ; en niant sa connotation psychiatrique, nous nions sa maladie comme définition scientifique ; en niant sa maladie, nous dépsychiatrisons notre travail et abordons un terrain vierge, entièrement à défricher.

Vascon : Quel a été votre point de départ ?

Basaglia : Nous avons eu pour point de départ la réalité de l’asile d’aliénés, qui est tragique parce qu’oppressive. Il n’était pas possible que des centaines d’hommes vivent dans des conditions inhumaines du seul fait qu’ils étaient malades ; comme il n’était pas possible pour nous, en qualité de psychiatres, d’être les artisans et les complices d’une telle situation. Le malade mental est avant tout « malade » parce qu’il est un exclu, abandonné de tous ; parce qu’il est une personne sans droits, à l’encontre de laquelle tout est permis. C’est pourquoi nous nions dialectiquement notre mandat social – qui voudrait que nous ne considérions pas le malade comme un homme –, en niant ainsi du même coup la non-humanité du malade. Sur le plan pratique, nous nions que la déshumanisation du malade soit le résultat ultime de la maladie, et imputons le niveau de désagrégation à la violence même de l’asile, de l’institut, dont les mortifications, les prévarications et les impositions nous renvoient d’autre part à la violence, aux prévarications et aux mortifications sur lesquelles est fondé notre système social. Si cela a pu se produire, c’est que la science – toujours au service de la classe dominante – ayant décidé que le malade mental était un malade incompréhensible et par conséquent dangereux et imprévisible dans ses réactions, ne lui a laissé pour seul recours que la mort civique.

Assemblée générale du 17 mai 1967

Assistance nombreuse, tension et anxiété diffuses. Renato, en état de crise, se montre agressif et provocateur. Giovanna préside.

*

Giovanna : Vous êtes-vous informé de la marche à suivre pour avoir cette allocation ? Il me semble que ça intéresse tout le monde.

Maso : La marche à suivre n’est pas très compliquée. Il n’y a pratiquement qu’à remplir une demande. Je l’ai remplie, mais on l’a rejetée. Je l’ai refaite, et maintenant nous verrons. La marche à suivre n’est pas compliquée, non, je crois plutôt que c’est la compréhension qui manque, la volonté d’appliquer la loi : cet article dit que j’ai droit à une allocation, mais chacun interprète comme il veut, et ça fait qu’on n’obtient rien du tout.

Giovanna : Qu’est-ce qui n’allait pas dans la demande que vous avez faite ? Ils vous ont dit le motif ?

Maso : Ils me l’ont dit. Ils m’ont dit que je ne suis sûrement pas un privilégié, mais que mes proches parents, comme mon père, et ma sœur, ont une maison, un bout de terrain ; comme s’ils étaient rentiers. Donc, d’après eux, je n’ai pas besoin d’allocation.

Lucia : Vous n’êtes pas mineur, pour vivre à leur charge.

Maso : Non, mais d’après eux, ce qui est juste n’est jamais vrai.

Andrea : Quand on travaille, les parents vous donnent une assiette de soupe, autrement, ils vous disent : « Débrouille-toi, tâche de gagner ta vie. Tu n’as plus à rester chez nous, tu es sorti de la famille. »

Renato : Moi, par exemple, je suis venu ici il y a huit ans. M. le directeur et les médecins m’ont fait quinze électrochocs. Ils m’ont cassé toutes les dents d’en haut. C’est juste ça ? Je vous dénonce. C’est de leur faute. (Il jure, lance des imprécations.)

Maso : Renato, je ne crois pas que le moment soit très indiqué pour ce genre de discussions.

Giovanna : J’ai écouté tout ce qu’a dit M. Maso, et j’ai parfaitement compris ; je voudrais cependant ajouter deux mots. M. Maso dit qu’il a demandé cette allocation, que ses parents sont à l’aise et qu’ils pourraient s’occuper de lui. Mais il était hospitalisé : il n’est pas libre. Nous avons ici une loi, je ne sais pas si elle est juste, mais je ne crois pas, et cette loi dit que quand nous sortons d’ici, nous devons toujours être confiés à quelqu’un qui doit signer pour nous. Et cela parce qu’on n’est jamais sûr de nous. Nous sommes comme un colis : ce colis doit être conservé, mais gare si on l’ouvre, si on le déplace et s’il manque quelque chose. Voilà, c’est pareil pour le malade qui rentre chez lui : ses parents se chargent de tout à sa place. Mais alors, il est inutile que je sorte ; si quelqu’un me fait un geste, et que je réagis, si je me mets à réagir avec celui-ci, avec celui-là, les parents qui me gardent disent : « Elle nous procure des tas d’ennuis, qu’on l’enferme. »

Maso : C’est un piètre raisonnement, et laissez que je le fasse moi-même. J’ai entendu dire une chose : tant dans la société que dans les ministères et les grands bureaux, pratiquement, c’est la loi du mal qui règne : les gros poissons mangent les petits, et les petits doivent se laisser manger.

Giovanna : Ça c’est à l’extérieur, dehors, entre les ouvriers, les pauvres et les riches qui profitent et les exploitent ; là-dessus, je suis d’accord. Mais nous, nous sommes malades, admettons que nous sommes malades, nous devons donc être protégés, à la rigueur pendant un certain temps, ensuite ça change, comme pour les enfants au début.

Elda : Moi, je dis que c’est absurde de penser que nous sommes comme des gosses qu’il faut protéger, quand nous quittons l’hôpital. Les tout-petits sont sans doute très bien à la crèche, mais nous sommes des grandes personnes, et à notre âge nous avons nos droits, et pas des droits de petits gosses de la crèche.

Renato : Eh bien, je vais vous dire une chose, moi, que nos droits, nous autres, nous ne pouvons pas les avoir : quand l’un de nous a déjà été à l’hôpital, quand il a été dans un hôpital psychiatrique pendant cinq ans, il n’a pas de droits civiques.

Basaglia : C’est pourquoi, justement, Mme Giovanna disait que quand une personne sort de l’hôpital psychiatrique, elle est comme un colis.

Giovanna : Elle est comme un colis, parce que je le sais, moi, quand mon fils vient me chercher, il doit signer. À la maison, il ne me traitera pas comme ça, pour plusieurs motifs : il ne le fera pas car il se rend compte, grâce à Dieu, que je raisonne ; mais sur certains points, je le vois bien, nous sommes comme un colis.

Une voix : Je vous en prie, nous ne sommes pas tous pareils. Il y a deux familles : les frères de Rome et les ouvriers.

Slavich : M. Maso est sorti de l’hôpital. Se sent-il lui aussi comme un colis ?

Maso : J’ai commencé d’aller à l’école en 1946, j’allais à Trieste tous les matins, je vivais pratiquement à Trieste, et je rentrais à neuf heures, dix heures du soir, parfois même à minuit, avec deux barrages : à Aurisina et à Monfalcone ; l’école finie, ça été le service militaire, et de nouveau hors de la maison ; puis j’ai travaillé dans les chemins de fer, une fois de plus hors de chez moi, à Venise ; je me suis toujours débrouillé tout seul, je n’ai jamais eu besoin de ma mère, ni de ma sœur ; je m’en suis toujours tiré par mes propres moyens ; c’est pourquoi ça ne me fait pas grand-chose d’être seul.

Giovanna : Vous, vous ne ressentez pas ce besoin, mais les autres, quand vous êtes dehors, je ne crois pas qu’ils soient tranquilles, parce qu’il y a toujours une certaine tension, parce qu’ils se demandent : « Où est-il passé ? Qui sait s’il rentrera, qui sait s’il boit… »

Pietro : Je suis d’accord sur tout ça. Il faut donc avoir une famille. Quand on n’a même pas la possibilité de vivre, quand on vous refuse même cette petite aide, ce petit soutien, comment est-ce que je pourrais entretenir une femme, moi, payer le loyer, l’électricité, les impôts et tout le reste ? Que faire, comment se débrouiller sans travail, sans rien ? Comment faire, vous pouvez me le dire ? Et qui n’aimerait pas avoir une famille ? Qu’est-ce que vous croyez ? Tant que j’ai eu ma mère, mon père, ma sœur, vous croyez que je n’étais pas bien ? Je vivais comme un prince, je n’ai jamais été aussi bien, et je ne le serai jamais plus, je crois, même si je gagnais le gros lot.

Giovanna : Écoutez, monsieur Pietro, je n’ai pas l’intention de vous vexer, ce que je dis ne doit pas vous vexer : vous avez quitté l’hôpital, et maintenant vous voilà dehors, mais vous ne pouvez pas vous empêcher de revenir ici, donc, c’est que vous avez pris l’habitude d’être ici, que vous vous y sentez en sécurité ? Vous y êtes bien ? Vous vous y sentez bien ?

Angela : Moi, ici, je trouve la paix, le réconfort, et je me sens à l’abri. Hier, c’était mon anniversaire, et moi, je suis venue ici, et je sais que quand j’en ai envie, je peux sortir ; tandis que si je vais dehors, et que je fais une bêtise, forcément, on me ramène ici. C’est pourquoi je suis venue avant, pour être sûre de ne pas faire des bêtises, comme ça je peux sortir. D’habitude, comme hier, on faisait une fête à la maison pour mon anniversaire, on buvait quelque chose…

Une voix : Donc, madame Angela, vous vous sentez à l’abri en venant passer la journée à l’hôpital ?

Angela : Oui.

Une voix : Mais il est inutile alors de renvoyer les gens si après ils reviennent tous ici.

Angela : Ce n’est pas vrai, on vient ici dans un moment de détresse.

Elda : Ça fait quinze ans que je ne suis plus rentrée chez moi ; M. le directeur dit toujours : « À la mi-août, à Pâques », et ce jour-là ne vient jamais.

Angela : Hier, trois dames sont venues me voir à la maison, et malgré tout ça, je suis venue ici.

Renato : Qu’est-ce que tu es venue faire ? Reste dehors. C’est beau la liberté. Ils te flanquent dans une cellule.

Aldo : Elle est venue parce que dehors elle peut boire, et elle a peur de boire…

Angela : J’ai peur de boire parce que ça me fait du mal, un rien suffit pour me faire du mal, je ne supporte pas l’alcool.

Basaglia : Madame Giovanna, voulez-vous me dire pourquoi une personne est admise à l’hôpital.

Renato : Parce que les autres se fichent de nous. Depuis combien d’années es-tu ici, toi ?

Andra : Je ne m’en souviens même plus.

Renato : Moi, ça fait huit ans que je tourne dans cet asile, ce n’est pas un mois ou deux. Maintenant, tout dernièrement, on se fiche de moi, et le moment est venu d’en finir. Moi, tous les jours, l’infirmier m’accompagne ; j’ai tué quelqu’un peut-être ?

Angela : Quatre ans d’affilée, sans voir le soleil…

Renato : C’est trop peu, il t’en faudrait encore dix, et on te bouclera de nouveau. Tu n’iras pas loin, et c’est moi qui viendrai te chercher.

Angela : Si j’étais occupé au point de ne pouvoir venir, mais je remercie les braves personnes, et aussi les malades, je suis heureux de continuer à les voir.

Renato : Moi, j’ai le cœur malade, pas la tête, rappelez-vous-en, et que M. le directeur s’en rappelle lui aussi : j’ai le cœur malade, pas la tête.

Basaglia : Qu’entendez-vous par malade du cœur ?

Renato : À voir tous ces pauvres bougres que vous faites crever et rien d’autre. Moi, je suis là depuis des années. Quand est-ce que je vais rentrer à la maison ? Demain, à Pâques, à la Noël, à la mi-août : quelle dégoûtation, là-dedans. Il faut plus de sérieux là-dedans, plus de sérieux et de sévérité !

Une voix : À mon avis, si tu avais le cœur malade, tu serais en ce moment même à l’hôpital civil, dans un service de médecine générale, et non dans un hôpital psychiatrique.

Renato : C’est eux qui veulent m’envoyer ici. Est-ce que je suis fou ? Non ! J’ai mal au cœur, je pleure tous les jours, moi.

Une voix : De toute façon, le sérieux comporte aussi une règle, et bien d’autres choses ; il y entre aussi de la sévérité, différentes choses ; d’ailleurs, nous ne nous trouverions pas dans la condition où nous sommes aujourd’hui ; le sérieux, il ne faut pas le considérer simplement en tant que sérieux… Pratiquement, les autres hôpitaux « sérieux », comme tu dis, pratiquement, ils n’ont pas ce que nous avons.

Renato : Je suis ici depuis deux mois, au pavillon C, et la Caisse de maladie ne me paye pas pour manger comme les cochons du pavillon C. Un point c’est tout.

Angela : Mais puisque vous dites que vous avez le cœur malade ; moi, je souffre du foie, et j’ai passé quatre ans au pavillon C. Je devais être dans ce service parce que c’est là qu’est l’infirmerie. Vous ne pouvez pas prétendre qu’on vous mette dans un autre pavillon avec votre maladie du cœur.

*

Long silence.

*

Elda : J’ai remarqué que les infirmiers ont une paye considérable, vu qu’ils reçoivent beaucoup d’argent…

Giovanna : Les infirmiers n’ont pas une paye considérable. Un père de famille a peu…

Angela : Et ils ont de grosses responsabilités. Si quelqu’un balaie, puis donne un coup de balai sur la tête d’une autre, c’est l’infirmière qui est responsable…

Une voix : Et alors, qu’elle balaie elle-même ! Ce matin, j’ai balayé les escaliers, et j’ai manqué le petit-déjeuner, et tout le pain avec, pour rendre service à l’infirmier ! Je ne suis pas fou, moi ; je suis sain d’esprit, je suis là pour délinquance.

Autre voix : La responsabilité n’est jamais d’une seule personne, comme la faute n’est jamais d’un seul, mais de tous.

Giovanna : Si vous allez vers un malade avec de bonnes manières, ce malade ne peut pas réagir contre vous.

Une voix : Ici, je dois me serrer la ceinture jusqu’à midi, même si j’ai faim. Moi, quand je travaille, j’ai l’habitude de manger un morceau.

Angela : Ne croyez pas, monsieur, que vous soyez obligé de vous serrer la ceinture jusqu’à midi. Si vous avez envie de manger quelque chose, si vous avez besoin… moi, je viens du dehors, mais si je demande un bol de lait, ils me le donnent.

Une voix : À moi aussi, mais je dois le demander ! Je n’avais pas besoin de demander avant, parce que j’avais de quoi manger ! Et l’autre jour, on m’a volé le goûter. Mais si je savais qui c’est, infirmier ou malade, il passerait un mauvais quart d’heure.

Angela : Il ne faut pas être comme ça, voyons, ce doit être quelqu’un qui l’a fait sans méchanceté. Pour ma part, je remercie les docteurs, les infirmiers, les malades qui m’ont aidée ; même si je devais aller dans un autre hôpital, pour ma maladie, comme je devrais, je préfère venir ici. Les médecins et le directeur savent ce qu’il m’en coûte de venir ici. Je suis venue un soir, à neuf heures, les supplier qu’ils m’admettent, parce que je n’en pouvais plus ; que de fois j’ai supplié : « Aidez-moi, je n’en peux plus ! » J’ai demandé à tout le monde dans la rue – et M. Antonio peut vous le dire – La Caisse n’a plus voulu me faire les papiers, ni rien du tout ; il n’y avait plus qu’à laisser mon fils de vingt-deux ans au lit, avec 39 °C de fièvre, et venir ici ; j’étais à la maison, je pleurais, je criais. Mon fils est venu à la maison, il était sous les drapeaux, il est venu à la maison et il était malade. Moi, ici, j’ai toujours été contente, je ne peux pas me plaindre, ni accuser les médecins. Je ne demande qu’une seule chose, je vous en prie, j’ai encore besoin de vous : au lieu de me donner ces comprimés qui me détraquent l’estomac, donnez-moi autre chose. Et j’ai encore quelque chose à dire : monsieur le directeur, dimanche dernier, on m’a volé mille trois cents lires ; naturellement, je n’ai accusé personne ; mais ce n’est pas seulement à moi que c’est arrivé, aussi à une autre malade. Je n’accuse personne, ni les infirmières, ni même la mère supérieure, parce que la pauvre ne peut pas prendre sur elle cette responsabilité. Je suis saine d’esprit, moi.

Autre voix : Ce sont des questions qu’il faut résoudre à l’intérieur du service.

Angela : Je voulais dire, monsieur le directeur, que même au pavillon A-Femmes, comme au pavillon A-Hommes, il faudrait des armoires pour y enfermer nos affaires ; parce que, autrement, on ne peut pas les garder. Nous n’avons même pas une chaise à côté du lit, une petite armoire pour y mettre nos affaires. Je n’accuse personne, même les hospitalisés, ils sont malades, ils ne le font pas exprès, ils oublient, ils ne savent plus quelles sont leurs affaires. Il m’est arrivé l’autre jour de sortir avec Irma, et elle a pris ma robe, elle a dit que c’était la sienne, et elle n’a plus voulu me la rendre.

Renato (beaucoup plus calme) : Qu’est-ce que ces histoires ont à voir avec l’assemblée ?

Angela : Elles ont quelque chose à voir. On est bien, ici, on mange, on boit, on dort, et si je n’avais pas d’enfants, je signerais tout de suite pour rester. Je m’y sens bien, je m’y sens tellement bien, je ne me suis jamais sentie aussi bien, et je le dois à M. le directeur, et au docteur Slavich, que j’ai connu en premier.

Basaglia : Quand un malade est renvoyé chez lui, il est confié à un parent. Et il lui est confié comme s’il s’agissait d’un colis.

Giovanna : Je ne retire pas ce que j’ai dit.

Basaglia : Il faudrait voir si les autres sont d’accord avec vous sur ce point.

Giovanna : Oui, pas tous, sauf ceux qui viennent pour un mois ou deux, qui suivent une cure. Mais ceux qui sont là depuis des années ; vous-même, avant de confier le malade, vous lui donnez des conseils : tâche de faire ceci, cela, parce que si la chose n’est plus sûre, alors, il faut signer.

Une voix : Il y en a pourtant beaucoup qui vivent dehors et ne viennent pas ici. Ils vivent dehors et sont bien contents.

Giovanna : Ça veut dire que ceux-là ont réagi, qu’ils se sont bien conduits, et que tout va bien. Mais ce n’est pas la totalité, ce doit être 10 %. Il doit y en avoir 10 % qui méritent et se conduisent bien.

Renato : Il faudrait les envoyer travailler dehors, et ne pas les tenir enfermés et leur donner à manger. Il faudrait prendre d’autres malades à leur place, il y a plus de malades dehors que dedans. Ici, on moisit, il faudrait travailler.

Giovanna : Mais j’ai déjà dit l’autre jour qu’ici ce n’est pas une usine ; vous ne devez pas oublier que c’est un hôpital, et si on vous donne du travail, c’est un travail pour passer le temps ; en plus, vous gagnez quelques sous, et ça vous fait une distraction pour la journée. Parce qu’elle est longue, la journée, surtout pour les hommes ; et avoir cette satisfaction de toucher cinq cents, huit cents ou mille lires par semaine, ce qui est aussi pour vous un viatique, ça aide. Moi qui ai soixante ans, je travaille du matin au soir, et je suis heureuse quand je travaille. Le travail fait oublier bien des choses, Renato ! Il ne faut pas te fâcher.

Renato : En attendant, ils ont augmenté la bière, ils ont augmenté le café, etc.

Giovanna : Ils ont dû augmenter.

Renato : Où va-t-il cet argent ?

Giovanna : Il est pour Bled.

Une voix : Pour faire une promenade à Bled, il n’y a pas d’argent. Vous avez dit hier qu’il n’y a pas d’argent.

Giovanna : Comment, il n’y a pas d’argent ? Personne n’a dit qu’il n’y avait pas d’argent.

Tommaso : Hier j’y étais, et j’avais presque l’impression que M. Furio se moquait de nous : il a refusé de dire ce qu’il y a dans la caisse du club, pour les promenades et pour le reste.

Giovanna : Ce n’est pas vrai. Il n’en sait rien.

Letizia Jervis : Ce n’est pas un refus, Tommaso. Moi aussi, je n’en sais rien.

Furio : Je ne pouvais donner qu’un chiffre approximatif. Il doit y avoir, je ne sais pas, environ quatre cent mille lires. Mais je peux dire ce qu’on a dépensé pour aller au cirque : on a dépensé quarante-sept mille lires. Ça, je peux le dire parce qu’on me l’a communiqué.

Andrea : Ça vous paraît bien de dépenser quarante-sept mille lires pour aller au cirque ?

Giovanna : À mon avis, c’était une erreur. Moi, j’ai tout de suite dit non.

Basaglia : Alors, à quoi sert l’argent ?

Guido : L’argent, ça sert pour les sorties.

Andrea : Aller d’une cage dans une autre, c’est une sortie, ça ? Selon vous, c’est une sortie ?

Basaglia : Je pense que oui. C’était une distraction.

Andrea : Pour vous qui êtes libres, mais nous, qui sommes ici comme des chiens, comme des esclaves. Payer une bière cent cinquante lires, un Coca-Cola cent cinquante lires ! Comment peuvent-ils y arriver, ces pauvres gens ? Ça vous paraît bien ? Pourquoi ne faites-vous pas une promenade à Castelmonte ou à Barbana ?

Basaglia : S’ils ont voulu aller au cirque, je me demande pourquoi vous êtes contre. Ils ont voulu y aller. Ce n’est pas nous qui les y avons obligés.

Casagrande : Ils étaient cent vingt-cinq à vouloir y aller. Ceux qui n’ont pas voulu n’y sont pas allés.

Andrea : S’il s’était agi de payer, ils n’y seraient même pas allés à vingt.

Renato : Je crois que maintenant on pourrait discuter de façon à voir si on peut faire une sortie par mois.

Andrea : Maintenant, faisons plutôt une sortie à Capriva ou à Cormons : c’est le cercle qui paye, et personne ne devra se ruiner. Au moins, on prend un repas, on boit un coup pendant la promenade ; mais payer une glace cent cinquante lires ? Un Coca-Cola cent cinquante lires la petite bouteille ! Tandis que s’ils vont en promenade, ils ont un repas, ils mangent tous, ils ont au moins un bifteck, Monsieur le directeur, sans payer, ils y seraient allés tous les cinq cents, mais s’il avait fallu payer, il n’y en aurait même pas eu vingt.

Renato : Pour la sortie, c’est pareil. S’il fallait payer, personne n’irait.

Andrea : Une sortie c’est toujours une sortie : en sortie, on mange.

Renato : Mais si on veut bien manger, il faut payer.

Vittoria : Pourtant, vous y êtes allés, vous vous êtes amusés, et à présent, vous protestez.

Basaglia : Que dites-vous, Vittoria ?

Vittoria : D’abord ils y sont allés, ils ont tout fait pour y aller, et maintenant, ils le regrettent.

Ferruccio : Nous ne le regrettons pas, c’était bien.

Furio : Il me semble que la décision d’aller au cirque a été prise justement en assemblée, et je pense que si quelqu’un n’était pas d’accord, il fallait le dire avant.

Renato : Moi, je n’y étais pas, j’étais malade.

Giovanna : Maintenant, on fera deux sorties, en juin et en juillet.

Furio : Le problème des sorties, selon moi, doit être posé de façon à choisir comment les faire : par grands groupes, par petits groupes, où aller, étudier les itinéraires…

Renato : Mais puisqu’on n’arrête pas d’en parler, on en parle tous les jours, qu’est-ce que tu as à dire, toi, tête de lard ?

Andrea : Maintenant, s’il faut faire une sortie, allons à Cormons ou à Capriva. Pas trop loin.

Renato : Combien de temps vous croyez que je vais rester ici, moi, encore deux ans ?

*

Longue pause. Discussions par petits groupes.

*

Elda : Comme le professeur Basaglia et moi nous connaissons depuis plusieurs années, je voudrais lui demander de me faire un plaisir, qu’il m’envoie au pavillon A, parce que moi, avec ces femmes-là, je ne veux pas dormir, c’est compris ? Moi, je ne dors pas avec les autres malades : elles me dégoûtent, c’est d’accord ? Qu’on m’envoie de nouveau au pavillon A ; il doit bien y avoir une petite place pour moi. On m’y a gardée pendant huit ans, et toutes les infirmières m’adoraient. Que je sache, je n’ai jamais fait d’esclandres ni quoi que ce soit. Alors, je peux y aller ?

Voix de femme : Dis donc, nous ne sommes pas tellement dégoûtantes…

Elda : Et comment que vous êtes dégoûtantes !

Voix d’homme : Alors, Giovanna, quand fait-on cette sortie ?

Giovanna : Il faut discuter pour savoir comment, quand et où on va la faire. Il ne suffit pas de dire « sortie ».

Maso : Mettez-vous d’accord, et faites une belle promenade à Venise.

Andrea : Non, pas à Venise, c’est trop loin. Venise, c’est pour aller prendre des bains de mer. Nous autres, nous n’allons pas nous baigner.

Giovanna : Pour faire une sortie, il faut préparer les choses à la perfection, discuter, et pas comme ça.

Maso : À mon avis, d’après ce que j’ai entendu à la radio, avec la nouvelle organisation des hôpitaux psychiatriques, il y aura sans doute une certaine amélioration. Je crois, j’en suis presque sûr, que les services seront eux aussi améliorés : le traitement des infirmiers sera relevé, ce qui aura pour effet d’augmenter les dépenses de quelques milliards ou de cinq cents millions, dont bénéficieront également les pauvres malades ; j’en suis presque convaincu, car lorsque quelque chose change, cela entraîne un bien-être dans toutes les branches. Nous pourrons alors entreprendre différentes choses, et aussi pour les malades.

Basaglia : Pourquoi ces malades sont-ils différents des autres. Pourquoi sont-ils les derniers à être pris en considération ?

Maso : Ils sont différents des autres ?

Renato : Parce qu’ici nous sommes des esclaves, et non des malades.

Maso : De tous les gens que j’ai connus ici, plusieurs ont eu des chocs pendant la guerre, plusieurs en sont restés invalides, comme moi qui ai perdu la tête après un accident de la route. Certains, par contre, sont nés comme ça, mais ils sont peu nombreux. Disons que c’est le malaise qui règne dans la société qui oblige les gens à tomber malades, puis à venir dans ces hôpitaux ; car il va de soi que, quand on a le bien-être, il est très difficile qu’on se laisse aller à boire, qu’on fasse des extravagances ; c’est la misère qui mène à tout ça.

Basaglia : Les riches, eux aussi, vous savez, se laissent aller comme ça…

Maso : Mais ils sont très peu nombreux. Ce sont d’autres dissipations, d’autres raisons qui les amènent ici.

Angela : C’est également une maladie, parce que j’en connais qui vivent bien, qui ont tout le confort, tout ce qu’ils veulent, et pourtant, ils boivent.

Maso : Oui, seulement, les riches, les millionnaires, on les met dans une clinique, ils ne perdent pas leurs droits civiques, eux, ils ne sont pas signalés.

Angela : Je dirais même que ce sont les misères humaines qui vous font finir ici.

Renato : Ça fait huit ans que je tourne dans cet hôpital pour guérir. Pourquoi ne pas m’envoyer dans une autre clinique ?

Giovanna : Maintenant, à l’hôpital, on trouve toutes les classes sociales.

Bruno : Oui, bien sûr, mais à ce que j’ai vu, à ce que j’ai remarqué, vous n’avez qu’à regarder ici, nous sommes six à sept cents dans cet hôpital, et rien que des gens pauvres ; et c’est pareil dans les autres hôpitaux. Peut-être, de ceux qui n’ont pas à s’en faire, sur six cents, il doit y en avoir, disons, cinquante : cinq pour cent ; les autres ce n’est rien que des pauvres gens qui sont conduits ici par la misère. Moi, je constate que quand un pauvre malheureux n’a que cent lires en poche, qu’il n’arrive même pas à se payer un sandwich, avec ces cent lires, s’il ne reçoit rien, qu’est-ce qu’il peut faire ? Il va se payer un quart de rouge, sans manger, naturellement : et à force de le faire, il finit ici. Tandis que s’il peut manger ceci et cela ; il ne lui vient même pas à l’idée de boire : il boira un verre, et ciao !

Giovanna : Mais s’il a de quoi se payer un verre de vin, il a de quoi se payer à manger.

Bruno : Quand on n’a pas le sou, pratiquement, on se dit : « Qu’est-ce que je fais ? Un repas, je n’y arrive pas ; un sandwich, pas question non plus ; avec mes cent lires, je m’en vais boire un quart de vin. » On se contente de ce quart de vin, on est saoul, et puis on tombe, et ainsi de suite, comme ça. Les nerfs s’affaiblissent, le cerveau s’affaiblit, et on ne pense pas à la misère. Et si on ne boit pas, ce sont les malheurs et les ennuis qui vous rendent malade.

Maso : Mais vous pouvez rester ici tant que vous voulez, monsieur, parce que je n’ai jamais vu personne manger autant que vous. Vous pouvez rester, parce que dehors, pour entretenir quelqu’un comme vous, il faut au moins trois mille lires par jour.

Renato : Quand on sait que la vie dehors c’est comme ça, on ne sort pas sans avoir un appui…

Andrea : Vous aimez bien rester ici, parce que le manger, ici, est suffisant, tant que vous voulez ; mais dehors, il faut travailler.

Maso : Même pour ceux qui boivent, s’ils boivent normalement et mangent de même, en un certain sens, le vin ça devient alors comme un médicament.

Basaglia : Les problèmes des malades qui ne sont pas des malades mentaux, quels sont-ils ?

Maso : Je n’en sais rien, moi. Je ne suis pas psychiatre, c’est vous qui devez le savoir. Modifier un état de nature, ça doit être possible, c’est presque certain. Ceux qui tombent malades, d’après moi, peuvent être soignés ; pour le reste, ça dépend de vous, de vos capacités.

Le Pavillon B-Hommes

La libéralisation de l’hôpital a eu pendant longtemps pour fleuron le pavillon B-Hommes, qui fut le premier à être géré d’une façon « communautaire ». Cette libéralisation a été en outre rendue possible par la volonté commune des infirmiers de ce service. Le témoignage qui suit est la transcription d’un enregistrement effectué lors d’une réunion qui a rassemblé, beaucoup plus tard, autour du micro, quelques médecins et les infirmiers du pavillon B, pour discuter de la fonction de ce pavillon pilote et de sa situation actuelle.

*

Basaglia : À mon avis, ce débat pourrait nous fournir l’opinion des infirmiers du pavillon B, qui ont été les premiers à ouvrir complètement un service. Comme c’est à partir de là que l’expérience communautaire s’est étendue à l’ensemble de l’hôpital, je pense que nous pourrions discuter de ce problème.

Dizorz : À mon avis, les autres pavillons n’en sont pas encore au point où nous étions arrivés alors.

Basaglia : Vous trouvez qu’un service est plus ou moins communautaire selon le type de malades qu’il a ? C’est là, me semble-t-il, votre point de vue. Au cours de réunions précédentes, vous avez dit également : « Le pavillon B avait été constitué d’une façon particulière ; on avait réuni un groupe d’environ cinquante patients, d’un niveau de réhabilitation satisfaisant, qui devait représenter un certain type de malade, etc. Puis, par la suite, ces malades sont sortis, d’autres les ont remplacés, et cela a changé le sens du service. »

Dizorz : Mon point de vue, vous le connaissez. Nous sommes à présent au même niveau qu’avant ; les vingt-cinq malades qui sont rentrés chez eux étaient des malades particuliers…

Basaglia : Ainsi, vous pensez qu’il n’y aura plus de pavillon comme le pavillon B ?

Slavich : Au fond, quant à moi, je pense que chaque service est fait réellement par les personnes qui le composent. Ce que l’on y fait, ce que l’on n’y fait pas, dépend de ce que ces personnes font ou ne font pas. Que le pavillon soit présentement autre qu’il n’était en 1964, cela me paraît l’évidence même. Peut-être, ce dont on pourrait discuter, c’est de savoir s’il est vraiment pire qu’avant ; différent ne signifie pas toujours « pire ».

Dizorz : Je crois plutôt qu’il est pire pour nous, infirmiers ; pour vous, de votre point de vue médical, il est peut-être différent.

Basaglia : Excusez-moi, qu’entendez-vous par service pire ou meilleur ?

Dizorz : Je ne dis pas qu’il est pire, je dis qu’il y a maintenant des problèmes qui, auparavant, n’existaient pas. Avant, nous étions préoccupés parce que la chose était nouvelle, parce que le parc n’avait jamais été ouvert ; il fallait faire attention ; nous voulions savoir où se trouvaient les malades, ce qu’ils faisaient. C’est aussi ce que nous essayons de faire à présent, mais les malades ne sont plus les mêmes. Les autres, nous les connaissions bien, et certains d’entre eux, depuis des années ; beaucoup étaient des hospitalisés à vie… Il me semble que la sécurité que nous avions alors, nous ne l’avons plus.

Silvestri : Pendant les réunions, ce sont toujours les mêmes deux ou trois qui prennent la parole ; les vingt à vingt-cinq malades qui discutaient, qui protestaient, sont partis ; il ne reste plus que Massi, Lucchi…

Sturm : Ils sont plus éteints, moins actifs, ils ne participent pas…

Dizorz : Nous avons adopté la politique du laisser-faire. Au début, presque tous allaient travailler, et recevaient une rémunération hebdomadaire. Puis, celui-ci n’a plus eu de travail, celui-là ne s’est pas senti bien, mais ils ont touché leur paye quand même ; et les autres se sont dit alors que ce n’était pas la peine d’aller travailler puisque, de toute façon, ils auraient leur semaine.

Basaglia : Selon vous, était-ce une politique de laisser-faire, ou une tentative pour instaurer un nouveau mode de vie dans la communauté ?

Dizorz : Il faut savoir jusqu’où l’on veut aller ; c’était une expérience, un essai, une tentative… Tout s’est bien passé, nous étions tous satisfaits, et nous le sommes encore.

Basaglia : J’ai l’impression que les infirmiers de ce service se sentent en quelque sorte mortifiés par rapport au reste de l’hôpital, et je n’arrive pas à voir pourquoi. Le service a été constitué avec cinquante malades et un tout petit groupe d’infirmiers ; ces infirmiers ont réhabilité ces cinquante personnes, dont vingt-cinq sont sorties ; ces vingt-cinq personnes ont été remplacées par vingt-cinq autres qui ont changé le visage du pavillon. Or, j’ai l’impression que tous les membres du service trouvent leur nouveau travail mortifiant.

Mian : Non, il ne me semble pas que nous ayons été mortifiés. Vingt-cinq sont sortis, et nous en sommes très heureux.

Basaglia : N’empêche que le service, tel qu’il est à présent, ne donne plus autant de satisfactions.

Mian : Il est différent, c’est sûr.

Sturm : Autrefois, le service était plus vivant. Maintenant, il paraît mort.

Jervis : Il me semble que deux choses ont changé : d’une part, la composition du service, en ce sens que les malades les plus actifs, ceux qui l’animaient, sont partis ; et d’autre part, la « communauté thérapeutique », votre service, n’est plus le noyau de l’hôpital. Désormais, les autres pavillons aussi sont ouverts, et le vôtre n’est plus le service modèle.

Dizorz : C’est comme quand on repeint les murs sans repeindre les portes, les portes ne changent pas, tandis que les murs paraissent plus beaux. Par rapport aux autres services, nous sommes restés ce que nous étions, et nous avons le sentiment d’un recul.

Basaglia : Mais la situation, en fait, est restée la même.

Jervis : Peut-être y a-t-il un troisième facteur : quand une amélioration se produit dans un service, tout va de l’avant, il y a transformation ; puis, à un moment donné, ce renouvellement peut s’interrompre, ou du moins ne plus offrir de grandes nouveautés, et lorsque les nouveautés viennent à manquer, l’entrain manque à son tour. En somme, quand les choses se transforment, c’est enthousiasmant : on obtient certains résultats, on tâche d’en obtenir d’autres, d’opérer de nouvelles transformations, de faire quelque chose d’entièrement nouveau ; si, au contraire, on estime que les résultats sont atteints, alors, pratiquement, chacun s’assied pour souffler un peu, et je crois que c’est comme ça partout. Bien souvent, en prenant certaines initiatives, je me suis aperçu que les choses allaient bien tant que l’on avançait, que tout marchait ; mais, à peine pensait-on pouvoir ralentir l’allure, que presque tout s’écroulait ; comme si les choses ne pouvaient se maintenir qu’en courant. Je crois que c’est un fait assez général dans un domaine comme le nôtre.

Dizorz : M. le directeur a dit que nous paraissons humiliés.

Basaglia : Oui, j’ai l’impression que tout le staff du pavillon B se sent quelque peu mortifié par rapport au reste de l’hôpital. C’est le pavillon B qui a mis en œuvre le nouveau type d’approche du malade ; or, au fur et à mesure que le reste de l’hôpital s’est ouvert et s’est transformé à son image, le pavillon B a eu le sentiment de rester à la traîne.

Silvestri : Cette crise du service, qui est aussi la nôtre, nous la devons à la crise du travail, de l’ergothérapie : autrefois, il y avait davantage à faire, vous étiez plus occupés.

Dizorz : Disons plutôt que nous sommes insatisfaits.

Slavich : À mon avis, s’il y a crise, c’est moins parce que le service est devenu pire qu’avant que parce qu’il est autre ; on a le sentiment que les moyens qui permettraient d’adapter l’activité à la nouvelle situation font défaut, d’autant plus que l’effectif de l’équipe avait été conçu en fonction des patients choisis pour ce pavillon. Les patients ayant changé, divers moyens – dont certains éprouvent davantage le besoin que d’autres – ayant disparu (en général tous les infirmiers pensent que le travail est un facteur très important dans la vie de l’hôpital), et le nombre des infirmiers par rapport aux patients étant devenu insuffisant, une partie de l’équipe peut en ressentir un malaise.

Basaglia : Je pense moi aussi qu’à présent les choses ont changé. Les infirmiers constatent que les résultats sont moins rapides : cette situation n’est sûrement pas très réconfortante pour eux.

Jervis : Je crois que la disparition de certaines possibilités de travail pour les hospitalisés a son importance ; j’ai eu l’impression qu’à l’intérieur de l’hôpital, ces activités ont disparu avant même d’être remplacées par d’autres, moins institutionnalisantes et plus avancées.

Dizorz : Oui, du fait aussi qu’à l’extérieur, par exemple, un retraité dénué d’obligations, s’il n’a aucune raison de se lever le matin, se dit « Je reste là, de toute façon… » En revanche, s’il se dit chaque jour : « Je dois aller faire quelques pas sur le pont de l’Isonzo », il a une raison de se lever. Cela, les malades ne le sentent plus.

Basaglia : Si je comprends bien, vous voulez dire qu’à présent, dans votre service, le malade n’a d’autre alternative que de demeurer oisif ou de s’enfuir. Une chose ou l’autre : c’est tout ce qui leur est offert. En somme, ils n’ont pas le choix entre aller travailler ou ne pas y aller, et par conséquent, n’ayant rien à faire, qu’ils descendent à 7 heures ou à 10 heures du matin…

Slavich : Il y en a tout de même trente qui travaillent, non ?

Dizorz : Oui, trente, trente-cinq. Comme Brizzi. Ce matin, je lui ai demandé : « Alors, tu vas travailler ? » Il a répondu « Oui, de 9 heures et demie à 11 heures et demie. Deux heures, ça ne suffit pas ? » J’ai dit : « Si c’est tout ce que tu peux faire, deux heures, c’est suffisant. »

Slavich : Cette alternative, travailler ou ne pas travailler, Brizzi l’a-t-il ou pas ?

Dizorz : Celui-là est un de ceux avec qui on peut encore discuter. Avec d’autres, c’est impossible !

Slavich : Le problème concerne justement les trente autres qui ne travaillent pas. En 1964, il y avait trois inactifs : un parce qu’il était aveugle, l’autre parce qu’il était hémiplégique, le troisième parce qu’il ne travaillait pas, un point c’est tout. Aujourd’hui, ils sont trente, qui encombrent le pavillon, et circulent par-ci par-là. Mais le fait est qu’au lieu de rester le long du mur ou assis sur les bancs, ils se réunissent à présent par petits groupes, à deux ou trois, pour bavarder. Voilà, il me semble, ce qu’on trouve encore dans le service. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais on note encore une certaine vie relationnelle.

Dizorz : De toute manière, elle ne nous sert pas à grand-chose. Nous étions habitués à mieux.

Basaglia : Et vous vous sentez frustrés par cette situation ?

Mian : Nous nous sentons aussi coupables, parce que nous n’arrivons pas à faire marcher le service comme avant.

Silvestri : Je pense qu’en plus c’est une question d’argent. Ils se disent : « Samedi, nous toucherons notre paye, que nous allions travailler ou pas ! » Alors, ils se contentent de travailler une heure le matin, une heure l’après-midi, et quelques-uns s’en abstiennent carrément…

Basaglia : Mian a soulevé un problème qui me paraît très important. Peut-être nous sentons-nous coupables parce que nous devrions réhabiliter ces nouveaux patients comme nous avons réhabilité les autres, qui se trouvaient sans conteste dans une meilleure situation. Mais nous n’y arrivons pas, et nous nous sentons en faute.

Silvestri : Pourquoi n’y arrivons-nous pas ?

Slavich : La faveur qu’a rencontrée auprès des infirmiers la mise en place du troisième infirmier « volant » est révélatrice. Ce troisième infirmier n’augmente pas l’effectif du pavillon ; il circule toute la journée dans l’hôpital, s’entretient avec celui-ci, avec celui-là, recueille des observations, en discute avec les autres, et du même coup résout en partie son problème. Tous préfèrent ce travail de contacts multiples.

Basaglia : À mon sens, le problème qu’a soulevé Mian est des plus intéressants !

Silvestri : Il se peut qu’il y ait de notre faute, mais il se peut aussi que non.

Basaglia : Nous avons su réhabiliter cinquante pour cent de nos patients : un résultat énorme. À présent que nous avons changé de type de « clients », disons, nous nous révélons incapables d’affronter aussi bien le problème. Pourquoi ? S’agit-il de malades dont la réhabilitation est impossible ? Est-ce une question de temps ? Redoutons-nous de ne pas arriver aux résultats que nous voudrions, ou que nous avons obtenus plus vite auparavant ?

Dizorz : C’est aussi une question d’âge. J’ai établi un jour une moyenne, et j’en ai conclu que, pour les hospitalisés, nous en sommes à un âge moyen de 60 ans : jadis, les saints faisaient des miracles, aujourd’hui, eux-mêmes n’en font plus !

Jervis : Cet âge moyen de 60 ans est très élevé.

Slavich : Ce n’est sans doute pas un hasard si, en 1964, tous se portaient bien physiquement, alors que quatre ans plus tard, différents problèmes d’internat médical se posent.

Basaglia : On peut donc dire qu’avec des malades de 60 ans, ce genre d’activité est une grosse source de frustration. En effet, si nous tendons à réhabiliter des gens qui, pour plusieurs raisons, risquent de ne pouvoir l’être…

Slavich : Le problème n’est peut-être pas tellement de travailler avec des personnes âgées que de les voir vieillir sous nos yeux. Un service composé de personnes âgées est une chose, mais un service dont les patients, quand nous avons débuté, voilà cinq ou dix ans, étaient valides, et à présent sont toujours là, et commencent à avoir des maladies de cœur, ce qui suffirait à les empêcher de sortir… dans un tel service, nous penserons fatalement que nos efforts ont été vains.

Basaglia : Le pavillon se serait donc transformé en un service d’assistance pour malades âgés. Ce ne serait plus un service de réhabilitation, comme autrefois, mais un service où l’on fait de l’assistance.

Jervis : Ce mécontentement au sujet du pavillon B doit avoir des causes multiples ; cependant, le fait que les patients de ce service aient changé de la sorte, et que l’âge moyen soit à présent de soixante ans, expliquerait à lui seul bien des choses. Il me paraît impossible, dans ces conditions, de continuer à suivre la même voie ; je crois qu’il y a là une réalité nettement différente et plus difficile. C’est un problème nouveau.

Slavich : Oui, un problème nouveau, et les difficultés, selon moi, viennent de ce que nous hésitons encore à l’affronter, et non d’une comparaison avec le passé, d’une nostalgie de « l’âge d’or ».

Basaglia : Mais justement, les infirmiers, eux, la font, cette comparaison. Lorsqu’ils n’arrivent pas à obtenir ce qu’ils obtenaient d’habitude, ils se sentent frustrés, et c’est normal, car ils voient leurs efforts se perdre. C’est là une hypothèse personnelle. Si l’on est mécontent, il doit bien y avoir une raison.

Dizorz : À vrai dire, on travaille, on fait quelque chose – et c’est, je crois, l’aspiration de tous – pour en retirer certaines satisfactions ; or, durant cette période, il ne me semble pas que nous en ayons eu.

Basaglia : Qu’entendez-vous par satisfactions ?

Dizorz : Des résultats. Voir Pilati sortir de temps en temps de sa petite chambre, par exemple, le voir un jour en train de parler ; enfin, quelque chose, je ne trouve pas les mots…

Basaglia : Ce serait donc un résultat ?

Dizorz : Pour moi, oui.

Basaglia : Et les malades ? Il en est resté vingt-cinq. Se sentent-ils humiliés, frustrés, parce qu’ils ne font plus corps avec les autres ?

Silvestri : Je crois que oui. Plusieurs devaient rentrer chez eux, et ils se sont fixés là-dessus ; tandis que les autres sont rentrés, eux, pour des raisons familiales ou autres, sont restés ici.

Slavich : En effet, en ce qui concerne les sorties du pavillon B, ça été une année désastreuse.

Sturm : Et aussi en ce qui concerne le travail, docteur. Comme ils sortent et vont se promener en ville le samedi, par-ci par-là, ils mesurent et connaissent la valeur de l’argent. Je pense que si le travail ne leur sourit guère, c’est pour ça : sachant ce qu’ils touchent, cette misérable paye, ils font des comparaisons avec l’extérieur, et s’aperçoivent que c’est peu de chose. « Pourquoi tant travailler, se disent-ils, si l’on ne me donne que ça ? »

Slavich : Depuis quelque temps, du moins depuis cette année, ceux qui sont rentrés chez eux étaient des hospitalisés récents ; ils se trouvaient en observation, et ne sont restés ici que deux ou trois mois ; quand on parle de sorties, c’est de ceux-là qu’il s’agit, et non des autres, qui espéraient sortir.

Mian : C’était pour nous une grande satisfaction de voir Marri, ou d’autres, sortir après tant d’années d’internement.

Basaglia : Cinquante pour cent de malades ayant quitté l’hôpital, c’est déjà énorme.

Jervis : Et après ? C’est donc le rebut qui est resté, et cela suffit pour créer au sein du service un malaise très grave.

Dizorz : Que les malades soient sortis, qu’ils reviennent nous trouver, qu’ils nous exposent leurs problèmes, tout ça nous fait plaisir. Mais ça nous fait penser, aussi, à ce que nous faisions, et que nous ne pouvons plus faire aujourd’hui.

Basaglia : Que faisait-on ?

Dizorz : Nous avons fait en sorte que ces malades puissent sortir, et s’ils reviennent nous voir pour nous dire bonjour, ça signifie qu’ils reconnaissent avoir reçu quelque chose de ce service, que nous leur avons donné quelque chose. Quelque chose que nous ne pouvons plus donner à présent.

Basaglia : Le hic est là : ne pouvons-nous rien donner, ou ne sommes-nous plus capables de donner ? Cela me paraît être un sujet de discussion important. Il faut voir les choses comme elles sont. En d’autres termes, le service comprend soixante personnes, dont les trois quarts ont plus de soixante ans.

Vascon : Comment se fait-il qu’il y ait eu une telle concentration de personnes âgées, ou du moins que tous les remplacements aient inévitablement conduit des personnes âgées dans ce service ? On a renvoyé des jeunes, d’accord, mais pour atteindre une moyenne aussi élevée, il a fallu que les remplaçants soient tous d’un âge avancé.

Slavich : C’est que, désormais, ceux qui « sédimentent » à l’hôpital sont toujours des gens âgés. Une source importante de patients, pour le pavillon B, a été le pavillon C ; en quatre mois, quand il était encore fermé, il a fourni au pavillon B une quinzaine de personnes, et toutes âgées. Au fond, c’est l’ensemble de l’hôpital qui est vieux, soit parce que les années passent pour les malades qui restent ici, soit parce que, aujourd’hui, parmi les nouveaux arrivants, seules les personnes âgées sédimentent.

Vascon : Cela pourrait être, en fait, une donnée positive.

Slavich : Vu de l’extérieur, oui ; mais, en vivant les choses de l’intérieur, il faut tenir compte du sentiment d’impuissance qui peut en résulter…

Basaglia : En vérité, si les malades ne sont pas des « choses », ils ne sauraient l’être pour nous, qui ne le sommes pas non plus. Nous ne sommes pas des objets qui servent à soigner les malades, mais des personnes, et soumis, par conséquent, à des répercussions psychologiques, émotives. C’est pourquoi, justement, si nous ne considérons pas les malades comme des choses, nous ne devons pas nous-mêmes nous considérer comme tels… Cette souffrance, cette angoisse, que nous éprouvons au sujet du service qui n’est plus ce qu’il était, révèle aussi, peut-être, une projection de notre part envers les malades ; et une projection erronée, car comme nous sommes anxieux de ne pouvoir faire ce que nous voudrions, le résultat lui-même, en ce qui concerne l’appréciation du malade, n’est sûrement pas positif.

Vascon : Certes, si le travail est devenu plus ingrat, si l’on n’en retire pas, comme vous dites, « certaines satisfactions »…

Dizorz : Le fait est que nous en retirons moins qu’avant.

Basaglia : C’est toujours ce qui arrive quand on travaille dans un service de longue maladie. Dans les autres services, la situation est assez payante : un mois après leur admission, les malades sortent, rétablis, et nous nous sentons tous très efficaces parce que nous parvenons à les soigner et à les renvoyer chez eux. Le service de longue maladie, d’où sortent en un an sept à huit personnes, quand elles sortent, est un travail particulièrement frustrant, un travail qui pèse. Comme le pavillon B avait multiplié les « sorties » en peu de temps, il était en somme devenu comparable au service d’observation.

Slavich : Ce qui dénote, en outre, que la satisfaction se mesure au nombre de « sorties » à l’actif de l’hôpital.

Basaglia : À la capacité de produire… des gens « sains ».

Slavich : Et si l’on n’a pas d’autre but, une sortie en moins, et tout semble s’écrouler.

Silvestri : Je crois, toutefois, que la raison de certaine mauvaise humeur, dans notre service, est due aussi à ce que, voilà un ou deux ans, nous avons fait trop de promesses. Vingt-cinq patients sont sortis. Vingt-cinq autres sont restés. Peut-être seraient-ils sortis à leur tour, mais des motifs familiaux sont intervenus…

Basaglia : Nous ne sommes pas omnipotents.

Silvestri : S’ils ne sont pas sortis, ce n’est pas à cause de l’hôpital, mais pour des raisons familiales…

Dizorz : Je pense que c’est à cause de l’ergothérapie : nous l’avons négligée.

Slavich : Souvent, les infirmiers et le médecin, en voyant toute la journée, dans leur service, un patient qui « se conduit bien », et partant, « se porte bien », se sentent davantage incités et tenus de faire sortir cette personne, qu’ils ont constamment sous les yeux, plutôt que le patient qu’ils ne voient pas de la journée parce qu’il travaille régulièrement en quelque autre endroit de l’hôpital. À mon avis, c’est donc moins le travail qui est en cause, que le mécanisme visant à mettre réellement en contact le patient avec l’extérieur, et pas seulement pour aller se promener en ville, bien entendu.

Jervis : Le patient qui bêche toute la journée à la colonie agricole, nous ne le voyons pas ; pour nous, le fait qu’il soit là ne constitue pas un problème, nous savons en effet ce qu’il fait : il est casé ; en un certain sens, il a trouvé sa solution : il bêche. Mais que le même patient reste au pavillon toute la journée, et nous disons : « Que se passe-t-il ? Ce malade est inactif, il faut faire quelque chose. » Bref, il nous met en crise.

Basaglia : Oui, mais nous pensons aussi que ce patient, en bêchant, se livre à une activité déterminée qui lui est utile ; alors que rester toute la journée assis dans le pavillon est moins profitable pour lui que bêcher la terre.

Jervis : Quant à savoir si c’est vrai on pas, je crois que la question est à débattre.

Dizorz : Puisque nous parlons d’insertion dans la société, il me semble que le travail, lui aussi, est nécessaire : tous n’ont pas la chance, en sortant d’ici, de vivre de l’air du temps…

Jervis : Certes, mais travail veut dire qualification. Il est incontestable que l’une des choses les plus nécessaires à l’insertion du malade dans la société, c’est de le qualifier ; autrement dit, de lui fournir des connaissances qui permettent d’exercer un travail semi-spécialisé ou spécialisé. Or, je ne pense pas que les activités qu’exercent les malades à l’hôpital soient des activités qualifiées. Tout au plus produiront-elles un manœuvre ; et être manœuvre, aujourd’hui, n’est pas une qualification, ça ne sert à rien.

Dizorz : Les malades, hommes ou femmes, sont ce qu’ils sont.

Jervis : Je veux dire qu’il y a une réelle différence par rapport à ce qui se passait il y a vingt ou trente ans. Il y a vingt ans, on pouvait penser : « Ce malade travaille en colonie, il sait bêcher la terre, faire le manœuvre agricole, il trouvera du travail dehors dans une exploitation agricole. » Aujourd’hui, la même personne ne trouve plus d’emploi dans une exploitation de ce genre. Donc, ce travail doit changer. Il se peut que bêcher soit utile, mais cela ne sert pas à réinsérer le malade dans le monde extérieur. C’est déjà mieux s’il est barman ; je ne crois pas, cependant, qu’un barman puisse trouver très facilement du travail dehors.

Basaglia : Danieli en a trouvé.

Jervis : Mais nous avons eu de la chance.

Vascon : Je pense que, désormais, il s’agit vraiment d’une question à considérer de l’extérieur. Celui qui dirige les activités agricoles, n’a peut-être jamais songé à des formes de travail plus modernes, qui auraient en outre une valeur pédagogique, comme la culture des fruits (les fraises, par exemple, dont la culture est peu coûteuse, mais qu’il faut savoir cultiver) ; ceux qui apprendraient ce métier auraient ensuite la possibilité de trouver un emploi, un emploi très simple, mais déjà quelque peu spécialisé. Cette colonie agricole est sans doute conçue sur le type des fermes ancien modèle, alors qu’il serait possible d’envisager, à moindres frais, des conversions qui, en plus, seraient thérapeutiques. Le lien entre conversion agricole et thérapie semble lointain, mais pourrait exister.

Jervis : Je pense bien, qu’il pourrait exister ! À mon avis, cette colonie agricole est toute semblable à celles du siècle dernier : tant du point de vue thérapeutique que du point de vue de la productivité.

Vascon : Actuellement, dans les campagnes, il y a sans aucun doute des secteurs où le journalier n’existe plus ; mais on trouve à sa place, par exemple, l’ouvrier préposé à la culture des arbres fruitiers, qui est déjà un spécialiste, et doit avoir des connaissances particulières ; donc, conçue d’une certaine façon, la conversion agricole pourrait se révéler efficace.

Basaglia : Oui, mais nous n’en demeurons pas moins sur deux positions différentes : soit tous travaillent parce qu’ils acquièrent, ce faisant, un certain degré de réhabilitation, parce qu’« ils oublient » d’être malades, ou parce que ça leur fait passer le temps ; soit on exalte l’aspect, disons, communautaire, le travail comme occasion de rencontres, de discussions, etc. Il s’agit là, réellement, de deux façons différentes d’envisager le travail des malades.

Jervis : Il n’y a pas opposition entre ergothérapie, activité et discussion ; il s’agit plutôt de mettre en cause la vieille conception de l’ergothérapie, et de trouver une nouvelle forme d’activité ; une forme de travail pouvant être utilisée pour discuter et dialectiser ce travail lui-même. L’opposition entre travail et discussion ne me paraît pas valable.

Basaglia : Peut-être pouvons-nous tomber d’accord là-dessus. Vous autres, qu’en pensez-vous ? Concevez-vous uniquement le travail en tant que tel, le travail en soi, pratiqué du matin au soir ? Ou faut-il le considérer comme une source de discussions et de rencontres ?

Dizorz : Je comprends, monsieur le directeur, ou du moins, je dois comprendre ce que vous voulez dire. Je sais que la discussion compte énormément, mais à cause d’elle, justement – ce n’est pas une critique –, à cause des réunions que nous tenons chaque jour, même si quelqu’un a l’intention de travailler, de faire quelque chose, il en est empêché ; alors, plutôt qu’interrompre la discussion, qui vous paraît plus utile, vous laissez tomber l’ergothérapie.

Slavich : Excusez-moi, Dizorz, mais c’est là, me semble-t-il, un problème dont nous avons déjà longuement discuté. En définitive, pourquoi ne ferait-on pas une chose et l’autre ? Si l’on considère que l’ergothérapie se rattache à l’hôpital en tant qu’initiative médicale, je ne vois pas pourquoi elle devrait être pratiquée vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; peut-être s’agit-il d’organiser l’ergothérapie de façon à ce qu’il y ait une partie de la journée consacrée au travail et une autre partie à la discussion ; ou alors, on discute en travaillant ; mais, au fond, les huit heures de travail à l’hôpital n’ont rien à voir avec l’« ergothérapie ». Le seul point commun, c’est que les services généraux font leurs huit heures : autrement dit, ces huit heures ne relèvent pas d’une exigence thérapeutique, mais des nécessités de l’hôpital.

Jervis : De toute façon, il me semble que huit heures, c’est trop. Je ne vois pas de raison à ce que l’on doive travailler pendant huit heures. Vieillir avec une telle mesure de temps, de travail quotidien, interdit assurément de nombreux contacts interpersonnels et de nombreuses participations communautaires.

Vascon : Sans doute est-ce une question que vous vous êtes déjà posée, une question « de l’extérieur » : dans quelle mesure ceux qui travaillaient étaient-ils disponibles par rapport aux activités de la communauté ? Trouvaient-ils leur seule raison d’être dans le travail, et par suite se coupaient-ils de la communauté ?

Dizorz : Non, ils avaient également des intérêts communautaires ; ils prenaient la parole, et assistaient volontiers aux réunions. Ils discutaient aussi entre eux.

Vascon : Vous pensez donc que le travail les rendait en quelque sorte plus disponibles envers la communauté ?

Dizorz : Je ne saurais vous dire. Les gens comprenaient ; ils se disaient : « On doit travailler. Même en sortant d’ici, il faudra travailler. » Alors, ils travaillaient et ils participaient.

Le Pavillon C

Au printemps de 1967, les services C, hommes et femmes, constituaient le point noir de la communauté : seuls services encore fermés dans un hôpital sans barreaux, ils étaient l’image même de l’ancienne institution. Ils tourmentaient l’équipe médicale, anxieuse de brûler les étapes vers une libéralisation totale, et indisposaient les malades « libres » qui ne passaient pas de bon gré dans l’allée où se trouvaient les pavillons-cages. Certes, la communauté avait déjà apporté à ces services nombre de transformations et d’améliorations, mais il restait encore à ouvrir les portes et à faire disparaître les grillages. Dans les pavillons C avaient en outre échoué les plus vieux et les plus diminués d’entre les malades, à telle enseigne que ces services méritaient la dénomination de « fosse aux serpents ». Malades sales et baveux, hurlants, prêts à se battre pour un mégot ; ou silencieux depuis des années, pétrifiés, et chez lesquels seul un mouvement de main ou de lèvres révélait encore, ensevelie Dieu sait où, la présence de quelques bribes d’images ou de mots : des malades qui étaient plus des choses que des hommes. D’autre part, l’ensemble de la libéralisation s’étant effectué par degrés, il était normal qu’il y eut une phase ultime, postérieure aux autres. Enfin, l’ouverture des pavillons C était subordonnée à l’adhésion totale et à l’intime conviction des membres de la communauté ; ce moment n’en était pas moins attendu de tous avec la plus grande impatience. L’interview qui suit a été enregistrée auprès du médecin responsable du pavillon C-hommes, peu de temps avant que ce service soit ouvert.

*

Vascon : Pourriez-vous me donner un exemple de ce qui se passe dans un pavillon fermé, un exemple qui puisse également illustrer, par son côté dramatique, ce que constitue le service C par rapport aux autres services de la communauté ?

Pirella : Le service fermé représente en un sens le maintien des rapports hiérarchiques que nous considérons comme antithérapeutiques ; leur maintien, mais aussi leur exaspération, car ils ne concernent plus seulement l’équipe médicale, mais une hiérarchisation proprement dite chez les patients eux-mêmes. En effet, une certaine stratification des patients s’opère à l’intérieur de cette structure fermée, de cette institution close et retranchée de la communauté plus vaste. Il y a, par exemple, le malade qui peut savourer sa cigarette jusqu’au bout et qui la fume en paix, malgré les demandes plus ou moins pressantes des autres ; il y a, ensuite, celui qui ne peut pas la fumer jusqu’au bout parce qu’il doit la céder à un malade qui le supplie de la lui donner, ou qui l’exige. Puis, on trouve un troisième type de patient, auquel les autres réclament le mégot ; et pour finir, il y a même un ou deux malades qui attendent de pouvoir tirer une dernière fois sur cet ultime et minuscule mégot. Ce sont là, je crois, les restes d’une situation institutionnelle dont nous avons hérité, et contre laquelle, bien entendu, nous luttons.

Vascon : Cette hiérarchie du mégot, disons, correspond-elle au degré de maladie des patients ?

Pirella : À mon avis, elle est en grande partie indépendante de la maladie ; elle doit plutôt être mise en relation avec, d’une part, la personnalité vulnérable de certains patients qui, de ce fait, ont subi davantage le poids de l’institution fermée, la violence de la détention ; et, d’autre part, avec un aspect que je qualifierais de socio-économique. Dans ce service, et c’est assez significatif sur le plan social, plus de 50 % des patients ne reçoivent aucune visite de l’extérieur. Certains sont des ressortissants yougoslaves, d’autres des personnes qui n’ont plus de famille, ou que leurs parents ne viennent plus voir par désintérêt.

Vascon : Ce sont des hommes abandonnés…

Pirella : Oui, des personnes abandonnées, et il ne leur est guère facile de se procurer de l’argent : elles ne sont pas en mesure d’exercer une activité. C’est pourquoi, je pense, elles ont accepté avec d’autant plus de passivité cette règle de la « quête » de la cigarette.

Vascon : Tout cela jure incroyablement avec le reste de l’hôpital, de la communauté, et prend un aspect encore plus dramatique…

Pirella : Oui, le problème du service fermé existe ; surtout en tant que relation entre cette réalité résiduelle, gravement institutionnalisée, et le reste de l’hôpital, qui mûrit. À ce propos, justement, un effort significatif a été fait : nous avons centré notre attention sur ce service, et nous avons obtenu, dès cette première année, des résultats qui laissent entrevoir la possibilité de modifier suffisamment, et en profondeur, la situation.

Vascon : Les malades du service fermé, du pavillon C, sont-ils plus malades que les autres ? Ont-ils des lésions qui font que la maladie se manifeste chez eux d’une façon plus violente, plus dramatique ?

Pirella : Je viens de faire allusion à la personnalité fragile de ces patients ; sans aucun doute, certains d’entre eux présentent des lésions organiques : il s’agit de déments graves, d’encéphalopathes, à propos desquels on peut dire que l’abandon à une situation d’internement n’a fait que renforcer leur tendance à un comportement aussi régressif. Pour d’autres patients, en revanche, cela n’est pas valable ; nous pensons, en effet, qu’ils sont le résultat d’une faillite thérapeutique, de ce que nous appelons souvent la faillite de la psychiatrie institutionnelle.

Vascon : Vous pensez donc qu’en abattant le mur, en ôtant les barreaux, bref en ouvrant le service, vous obtiendrez de meilleurs résultats ?

Pirella : La suppression des barrières matérielles du service, et partant, son ouverture, est conditionnée par une série d’engagements qui, à notre avis, ne sont pas seulement le fait du personnel et de l’équipe médicale, mais de la communauté tout entière. Je pense que si la communauté dans son ensemble, y compris par conséquent les hospitalisés des services ouverts, ne collabore pas, ne s’engage pas à ce que ces deux derniers pavillons encore fermés puissent être ouverts à leur tour, nous n’obtiendrons aucun résultat.

Vascon : Le reste de la communauté s’émeut-il de cette situation ?

Pirella : Oui, et c’est assez significatif, tant il est vrai qu’au cours de longues discussions, lors des assemblées générales, on a envisagé de faire quelque chose pour ces services et que ce quelque chose s’est concrétisé, au fur et à mesure, d’une façon quelque peu fragmentaire, mais en prenant finalement un sens très précis. Il a été décidé, en effet, de prélever sur les achats et consommations effectués au bar un petit impôt au bénéfice des deux pavillons fermés ; et chaque mois, désormais, ils reçoivent ainsi une certaine somme. D’autre part, nous pouvons dire que cette somme, qui témoigne de l’intérêt des patients des services ouverts pour ceux du service fermé, permet en outre de porter remède d’une façon concrète à certaines situations comme celle de ces malades sans ressources dont je vous ai parlé.

L’autocontrôle

Les réunions de service se déroulent avant ou après le repas du soir, entre 17 et 19 heures, en plein air ou à l’intérieur, selon la saison. En moyenne, 15 à 30 personnes y assistent. La discussion s’engage spontanément et sans programme. Dans les services de malades « chroniques », elle est entrecoupée d’interminables silences, de pauses et de ruptures du discours ; en revanche, elle se déroule rapidement et normalement chez les malades en voie de guérison des pavillons de « passage ». Les débats portent sur des sujets d’ordre général ou des problèmes inhérents au service. Les sujets prédominants ont trait aux rapports avec la famille, le milieu professionnel, la société, ou à l’obtention des permis de sortie. Ces permis sont en effet accordés durant les assemblées, après que le groupe, médecins et infirmiers compris, ait examiné les conditions du malade, les ait discutées avec lui, en obtenant de sa part l’assurance d’un bon comportement à l’extérieur, d’un autocontrôle, et le respect des délais établis. Ces assurances sont particulièrement exigées dans le service pour alcooliques, où les patients en voie de guérison tiennent la situation bien en main et sont absolument intransigeants sur le manque de parole. Voici, à cet égard, l’opinion du médecin responsable.

*

Casagrande : La communauté fait siens les succès ou les insuccès que connaît chacun de ses membres. Il arrive bien souvent, par exemple, qu’une personne donne sa parole ou fasse des promesses qu’ensuite elle ne tient pas ; au retour, tôt ou tard, et même longtemps après, la communauté la rappelle à l’ordre. L’intéressé se sent alors d’autant plus frustré qu’il a conscience d’avoir trahi les autres. En revanche, quand une personne demande à une autre de ne pas boire, et que celle-ci tient parole, elle ressent ce succès comme sien, car si l’autre a tenu bon, cela veut dire qu’elle-même peut s’en tirer. Tel est donc, à mon sens, le facteur qui unit ces personnes : avoir un problème en commun, et s’y attaquer ensemble. Mais le lien qui se crée ainsi ne suffit pas ; aussi faisons-nous souvent appel aux familles : une ou deux fois par semaine, nous avons des réunions avec elles. D’autre part, les malades vont fréquemment en promenade, seuls ou en compagnie de l’infirmier. À l’occasion de ces sorties, qu’ils organisent eux-mêmes, ils préparent très souvent leurs repas, et s’engagent mutuellement à poursuivre leur lutte à l’extérieur ; et en effet, la plupart s’abstiennent de boire, et s’il arrive à l’un d’eux de se laisser aller, de boire tout au plus un quart de vin, la première chose que font les autres en rentrant, c’est d’en discuter ; et pas seulement pour reprocher à l’intéressé d’avoir plus ou moins bu, mais pour découvrir les raisons qui l’ont poussé à boire.

Vascon : C’est en somme une reprise de responsabilité.

Casagrande : En outre, ils sont habitués à opérer continuellement de menus choix. Il me vient à l’esprit le cas, tout récent, d’une personne qui s’était remise à boire. Cet homme est venu nous voir pour se faire hospitaliser, et des motifs assez particuliers s’opposaient à son admission (comme il avait une affaire en justice, son avocat ne voulait pas d’une hospitalisation au moment où le procès allait s’ouvrir). La communauté lui a offert alors son concours sous d’autres formes, mais toujours en faisant appel à son sens de la responsabilité. À ce moment-là, c’est la communauté, et non le médecin, qui l’a mis en face de ses responsabilités. Elle lui a dit : « Nous t’aiderons si tu fais telle et telle chose. » Et ce qu’on lui a demandé, c’est de s’engager à venir chaque jour à l’hôpital, du matin au soir. Il a répondu : « Renvoyons à jeudi. » « Non, a répliqué la communauté, nous voulons le savoir maintenant. Nous sommes disposés à t’aider, mais nous voulons une réponse tout de suite. » Il était très embarrassé : il devait faire un tout petit choix, mais il en était incapable. Jusqu’au moment où il s’est trouvé pratiquement dans l’obligation d’accepter ce que la communauté, après avoir envisagé différentes possibilités, lui offrait. Ils ont essayé de le favoriser au maximum, puis l’ont mis au pied du mur : c’était ça ou rien ; et il a dû choisir. Depuis, comme convenu, il vient à l’hôpital ; et, actuellement, il se porte bien. Ce sont ces petits choix quotidiens qui préparent l’individu à des choix plus vastes, et aussi, à mieux juger la situation.

Vascon : Vous éprouvez donc quotidiennement la sensation d’avoir dans ce service des patients qui partagent la responsabilité de l’action médicale…

Casagrande : Oui, et je dirais même que leur responsabilité est constamment engagée, car c’est la situation elle-même qui l’exige. En effet, n’étant pas enfermés, et jouissant d’une grande liberté de mouvement, ils ont sans cesse la possibilité de faire des choix, comme, par exemple, collaborer ou ne pas collaborer au travail commun, sortir pour aller boire – ce qui, au fond, est assez facile – ou ne pas sortir du tout et essayer de se faire apporter du vin ; participer ou non aux diverses activités, etc. Eh bien, c’est la communauté qui, continuellement, les « responsabilise » ; en effet, les activités étant collectives, si quelqu’un est absent, on le remarque et on le rappelle à l’ordre ; naturellement, celui qui le rappelle à l’ordre doit en quelque sorte lui-même se « responsabiliser » (s’autoresponsabiliser), car il sait très bien que c’est lui, le cas échéant, qui sera mis sur la sellette. Et ce ne sera ni la mère ni le père, ni le médecin qui s’en chargeront (le médecin risquerait d’être considéré comme l’autorité constituée), mais les autres ; les autres avec lesquels il est en contact, qu’il tente sans cesse d’« instrumentaliser » et qui sans cesse l’instrumentalisent en retour. Tôt ou tard, à force d’instrumentaliser les autres et d’être à son tour instrumentalisé, l’individu est mis en état de crise, et se trouve ainsi amené, d’une façon ou d’une autre, à choisir.

Le Pavillon A-Femmes

Vue de près, la création de la responsabilité du groupe, même si elle est loin d’atteindre la perfection, est un événement passionnant. Elle doit en effet se frayer la voie dans un milieu difficile, soupçonneux, qui souffre de graves moments d’irresponsabilité, de régression, et elle coûte en tout cas de gros efforts aux malades comme à l’équipe médicale. Du reste, la situation varie d’un service à l’autre. Au pavillon A-Femmes, où sont rassemblées les patientes nouvellement admises, et qui se compose surtout de « passagers », les relations à l’intérieur du groupe sont plus fluides.

*

Vascon : Je vois que vous tenez des réunions avec les malades. Obtenez-vous des résultats ?

Jervis : À vrai dire, je ne me suis jamais posé la question ; encore s’agit-il de savoir quels résultats l’on veut obtenir. Les réunions sont quotidiennes ; et quand par hasard nous les interrompons durant quelques jours, nous en ressentons vite le manque. Du reste, la structure et le climat du service changent en fonction de nombreux facteurs, dont la plupart ne sont pas directement contrôlables : pensez simplement au réseau d’interactions émotives qui s’instaure entre malades, infirmiers et médecins ; le service tout entier retentit de facteurs inconscients qui concernent un grand nombre de personnes, et ne sauraient être analysés que d’une façon très grossière ; la réunion du soir ne fait souvent que les enregistrer. Lorsqu’on s’aperçoit que quelque chose change dans la structure et le climat du service, on ne peut pas toujours saisir avec exactitude la cause principale de cette transformation ; toutefois, de ce point de vue, il est certain que les réunions sont très importantes.

Vascon : Est-ce que vous les dirigez ?

Jervis : Pas toujours, mais plus en tout cas que je ne le souhaiterais. Les patientes s’adressent facilement au psychiatre d’une façon directe, en lui attribuant un pouvoir qu’il n’a pas, ni ne saurait avoir ; c’est là, naturellement, l’un des sujets de discussion les plus fréquents. L’idéal serait d’avoir des réunions encore plus informelles, où la présence du médecin ne serait pas déterminante et finirait même par devenir accessoire. Il semble parfois qu’on y parvienne, mais en fait, qu’on le veuille ou non, la présence du médecin dans une réunion de malades est toujours déterminante. Il ne faut pas oublier que ces réunions sont surtout des occasions de rencontres pour de grands groupes de vingt à trente personnes, et non pas des réunions de psychothérapie ou des réunions de travail ; elles se scindent très facilement en petits groupes, et il arrive même que de nombreux malades du service soient absents. Les « dynamiques », très variées, sont souvent passionnantes.

Vascon : Le vôtre est un service de passage : c’est là que sont admises les malades qui arrivent à l’hôpital. Éprouvent-elles en général quelque difficulté à s’adapter ? En ce qui concerne ces réunions, par exemple.

Jervis : Il est difficile de répondre d’une façon générale. Cela dépend en grande partie des modalités de l’admission ; il est évident que les plus grosses difficultés apparaissent lors des admissions forcées, quand les malades arrivent ici en ambulance, quelquefois ligotées, ou abusées sur leur destination. Mais nous avons aussi des malades qui viennent de leur propre chef, à titre d’assurées sociales, avec parfois des problèmes névrotiques familiaux que l’internement ne résout qu’en apparence ; il en est même qui proviennent de couches sociales un peu plus aisées : avec ces personnes-là, on a quelque difficulté à rompre une certaine tendance à l’isolement ou à la recherche de rapports personnels et privilégiés avec le médecin. Bien souvent, durant les premiers jours d’hospitalisation, les réunions sont évitées : il s’agit alors de savoir s’il faut encourager les rapports d’ordre personnel avec la malade, ou orienter celle-ci vers les groupes informels et les réunions.

Vascon : Si je comprends bien, vous préférez l’approche de groupe à l’approche individuelle.

Jervis : Je me demande si c’est là le vrai problème, encore que, pour ma part, je répondrais affirmativement. En un certain sens, il est impossible d’éliminer la relation médecin-patient, et on doit en mesurer la complexité. D’autre part, qu’elle soit individuelle ou de groupe, toute relation risque d’être une relation purement technique, où le médecin accepte d’être considéré soit comme omnipotent, soit comme « bon », « juste » ou « punisseur » : en somme, on crée des fantômes. C’est pourquoi j’essaie toujours, autant que possible, d’impliquer d’autres personnes dans ces rapports : les parents de la malade, une ou deux infirmières, d’autres patientes, en fonction du cas et de la situation. Ce n’est pas un groupe proprement dit, mais le caractère informel de ces rencontres les rend plus réelles. Parfois, il est préférable d’être seuls ; mais la relation en tête à tête psychiatre-patient peut se révéler aussi artificieuse et faussée qu’une approche de « groupe » standardisée et aseptique.

La psychologue

Une psychologue exerce à plein temps à l’hôpital psychiatrique de Gorizia ; là aussi, la définition du rôle apparaît très différente de la définition traditionnelle.

Vascon : Vous êtes venue exercer ici en qualité de psychologue. En quoi consiste votre travail ?

Letizia Jervis : Il n’est pas facile de décrire une activité qui, pendant longtemps, n’a pas eu de caractéristiques, disons, « positives », qui est demeurée, pendant plusieurs mois, « négative », comme suspendue dans le vide. J’ai pratiqué quelques tests, bien sur ; mais peu, et au début, même pas.

Vascon : En quoi cette activité vous a-t-elle paru négative ?

Letizia Jervis : Ça été, plus exactement, une activité « de négation ». Je me suis trouvée dans une situation privilégiée ; en effet, je pouvais soit emporter l’arsenal traditionnel de la psychologie clinique, et tenter d’en user « d’une façon nouvelle », soit ne rien emporter du tout, arriver sur place et m’efforcer d’agir. J’ai choisi la deuxième solution ; voilà pourquoi j’ai parlé tantôt d’une activité suspendue dans le vide. Voyez-vous, les médecins ont pour point de référence un rôle traditionnel à détruire : ils se confrontent constamment à ce qu’ils ne veulent pas être, et il ne pourrait d’ailleurs en aller autrement, car on exige d’eux des prestations « techniques » qu’ils sont absolument tenus de fournir. Mon choix a été différent, et ce, justement, pour être en mesure de me confronter à leur position en empruntant un autre itinéraire.

Vascon : Vous avez donc essayé de trouver une autre voie en écartant totalement les techniques de votre spécialité.

Letizia Jervis : Il serait illusoire de penser que l’on puisse se défaire de tout appareil technique : on peut choisir de ne pas utiliser certains moyens, mais on aborde toujours la situation avec la façon d’être dont la spécialité vous imprègne, qu’elle vous impose en même temps que les techniques. J’ai choisi de ne pas prendre le rôle traditionnel comme terme de comparaison, c’est tout ; j’ai essayé de me confronter aux personnes et non aux rôles ; de voir, du moins, si c’était possible. Au reste, beaucoup de psychologues cherchent actuellement à définir leur rôle dans l’institution psychiatrique, et sur ce point, les incertitudes, comme les divergences, sont nombreuses. En France, par exemple, ce problème a été abordé dans un numéro de L’Information psychiatrique, et l’on a abouti à la conclusion que l’apprentissage psychanalytique constituait la règle d’or pour tout psychologue qui entend réellement s’intégrer à l’institution psychiatrique.

Vascon : Vous ne semblez pas être de cet avis.

Letizia Jervis : J’essaie actuellement de me libérer d’une technique d’objectivation du malade, et je pense qu’avant d’en embrasser une autre, il faut voir ce que signifie le refus d’une attitude objectivante et techniciste.

Vascon : Les expériences de ces premiers mois vous ont-elles fourni quelques indications ?

Letizia Jervis : Oui, bien sûr, mais ce sont à mon sens des indications encore ambiguës. D’une part, l’absence de points de références propres à me « situer » laisse penser que je suis une sorte de médecin incomplet : je fais ce que font mes confrères psychiatres, mais sans prescrire de médicaments, et, bien entendu, sans m’occuper du patient sous l’angle de la médecine générale, ce qu’ils ont à faire parfois.

Vascon : Cette opinion des malades à votre égard est-elle difficile à modifier ?

Letizia Jervis : Il ne s’agit pas seulement des malades ! Cette attitude est même davantage le fait des confrères, des infirmiers… ou de moi-même : je crains en effet que tous mes efforts pour éviter de me comparer au rôle traditionnel du psychologue ne se réduisent qu’à me comparer aux médecins. En revanche, de nombreux patients ont immédiatement saisi le côté nouveau de la chose, et m’ont posé, pour essayer de me définir, quantité de questions personnelles. Il n’y avait pas entre nous l’intermédiaire des techniques : les médicaments, les tests (je dirai même, en raffinant : la situation de tests).

Vascon : Ainsi, il a dû s’instaurer avec les malades une relation de type nouveau, non ?

Letizia Jervis : Une possibilité s’est trouvée mise en évidence par rapport au stéréotype traditionnel du psychiatre. Se faire définir par les patients, et s’efforcer de dépasser constamment avec eux cette définition, telle est la première indication anti-institutionnalisante fournie par mon travail : pour le psychologue, en tout cas ! Naturellement, il y a de gros risques : ne pas analyser d’une façon réaliste cette « nouvelle » relation, et tomber dans les improvisations d’une pratique quotidienne libérée de la technique, et partant, tout à fait incontrôlable. Ou encore tirer parti d’une fausse réciprocité pour se donner bonne conscience, et justifier ainsi la perte du rôle, et donc, de notre identité ; la perte de la façade habituelle, qui oblige à se remodeler sans cesse par rapport aux autres.

Les infirmiers

« Quand nous voyons le malade arriver ici, et qu’il semble condamné, et qu’il faut le suivre, le suivre sans arrêt, et nous le suivons, et que nous pouvons dire enfin : il est capable de se débrouiller tout seul ; eh bien, pour nous, c’est un plaisir. » Ainsi s’exprime un infirmier, Di Lillo, dont les paroles simples et spontanées résument l’état d’âme de la plupart de ses cent cinquante collègues, hommes et femmes. Les plus jeunes, en particulier, sont satisfaits et fiers des résultats obtenus par la communauté. Ils le sont également de leur nouvelle condition. Leurs fonctions, depuis quelques années, ont totalement changé : c’est eux qui tiraient les lugubres verrous. « Nous étions des geôliers », disent-ils. Aujourd’hui, en revanche, le fait d’être au contact permanent des malades – dans les services, au cours des promenades, au bar ou durant les parties de cartes – leur permet de se mettre au diapason de chacun en tenant compte de la situation générale, et inversement. Ils se révèlent par conséquent comme d’indispensables intermédiaires entre le malade et l’équipe médicale : telle une loupe qui peut préciser ou brouiller les points de vue. Certains sont demeurés indifférents aux transformations intervenues dans l’hôpital ; d’autres regrettent même l’ancien temps, quand il suffisait de tirer les verrous et d’empêcher les malades de s’enfuir : ils avaient peu de responsabilités et aucune satisfaction. En fait, s’il existe un petit groupe d’opposition parmi les infirmières et les infirmiers, il faut en voir la raison, je crois, dans l’attente déçue d’une amélioration d’ordre économique, qu’exprimerait la formule : à responsabilité accrue, salaire accru. Malheureusement, ce n’est point de la microsociété dont ils font partie que peut leur venir ce genre d’amélioration, mais de la société tout court, et selon ses modalités : les contrats de travail, les luttes syndicales, bref, l’évolution des conditions d’ensemble du secteur hospitalier italien.

De l’entretien que j’ai eu avec certains infirmiers (Augusto Benossi et Silvestro Troncar) et infirmières (Anita Jerman et Luciana Marega), deux grands thèmes se dégagent : le renouveau institutionnel, et la découverte d’un nouveau type de relation avec le malade.

Vascon : En somme, en appliquant les méthodes actuelles, vous vous donnez plus de mal qu’auparavant.

Jerman : Je ne pense pas que nous ayons plus de mal qu’avant. Il s’agit d’une situation nouvelle, totalement différente, où l’infirmier, au lieu d’être un gardien, est membre de la communauté.

Vascon : Pouvez-vous me citer quelques exemples ?

Marega : Pour ma part, l’essentiel est d’assister les malades ; mais c’est moins l’assistance qui compte, que leur redonner confiance en eux-mêmes, pour qu’ils puissent se réinsérer dans la société. C’est une chose, je crois, que tous ont compris.

Vascon : Comment réagissent les malades ?

Jerman : Disons qu’ils réagissent bien quand on les aborde comme il faut : quand l’approche entre l’infirmier et le malade est aussi libre que possible. Si on donne à l’infirmier ou à l’infirmière un sentiment de confiance et de responsabilité dans leur travail, ils sauront le communiquer également aux malades. Plus l’infirmier est libre, meilleurs sont ses rapports avec le malade.

Vascon : Quelle règle adoptez-vous envers ceux qui viennent ici pour la première fois ?

Marega : Nous essayons d’abord et d’emblée de les comprendre, d’être près d’eux au maximum. Mais ils s’adaptent très vite, car le milieu, ici, est très libre…

Vascon : Néanmoins, à l’arrivée, ne sont-ils pas prévenus contre l’hôpital ?

Marega : Bien sûr, ils arrivent avec certaines préventions, mais ils s’adaptent tout de suite, dès les premiers contacts avec nous et avec le milieu. Dès qu’ils voient ce qui se passe autour d’eux, ils s’habituent.

Jerman : Plus d’un est mal disposé. Je dirai même que c’est là le combat que doit soutenir l’hôpital : combattre les préjugés de la société envers le malade mental. Le malade qui vient ici pour la première fois arrive avec des idées faussées.

Vascon : Et par suite, il se ravise ?

Jerman : Il se ravise, car il voit bien qu’il n’est pas traité comme il le craignait.

Marega : Comme le lui laissait croire le lieu commun de l’ancien hôpital psychiatrique…

Jerman : La société continue d’imaginer l’hôpital psychiatrique comme il était voilà des années, et elle pense toujours au malade classique des bonnes petites histoires, alors que ça n’a rien de commun. Ici, tous vivent librement. Vous n’avez même plus la sensation de vous trouver dans un hôpital. Le malade se sent libre et s’aide lui-même.

Vascon : Avez-vous été le témoin de progrès sensibles chez certains malades ?

Jerman : Chez tous les malades, dirais-je, les progrès sont sensibles. Je travaille dans cet hôpital depuis cinq ans, et j’ai pratiquement vécu l’expérience depuis ses débuts. Quand je suis arrivé, on n’utilisait plus les camisoles de force, ni les moyens de contention mécanique, mais les services étaient encore fermés ; j’ai donc eu la possibilité d’assister à l’ouverture du premier pavillon.

Vascon : Que s’est-il passé ?

Jerman : Il ne s’est rien passé du tout, absolument rien de ce qu’on imaginait. On croyait qu’ils sortiraient en masse… tout ce qu’il y a eu, c’est le mécontentement de nombreux infirmiers, et même de certains médecins, qui jugeaient la méthode mal appropriée ; ils pensaient qu’on n’obtiendrait aucune amélioration en ouvrant l’hôpital, en libérant pratiquement le malade. Tandis qu’à présent, la plupart, et même tous, je crois, ont changé d’avis. L’amélioration est si évidente…

Vascon : Et parmi les malades, y a-t-il eu flottement ?

Jerman : Non, que je sache. Le plus gros problème a été de les tirer de leur apathie. En ce qui concerne les fugues, leur fréquence n’a pas augmenté : elle a même diminué.

Vascon : Pourquoi cette apathie ?

Jerman : Parce qu’ils étaient restés enfermés, livrés à eux-mêmes, soumis à cette claustration depuis Dieu sait combien d’années ; par conséquent, ils se trouvaient dans l’impossibilité d’exercer la moindre initiative personnelle.

Vascon : Rencontrez-vous des difficultés pour entrer en contact avec les malades ?

Benossi : Surtout pendant les premiers jours d’hospitalisation. On essaye par tous les moyens de favoriser leur insertion dans la communauté, dans les groupes. À mon avis, c’est une excellente méthode, et qui en outre simplifie notre tâche.

Vascon : Les réunions apportent-elles des satisfactions ?

Benossi : Oui, beaucoup. On écoute les avis, les désirs de chacun. Tout le monde, y compris les infirmiers, est libre d’exprimer sa pensée, ce qui est très important. Ça fait environ vingt-quatre ans que je suis ici, et j’ai pu constater personnellement ce progrès.

Vascon : Pratiquement, le visiteur que je suis, le profane, n’a pas l’impression en circulant à travers l’hôpital de se trouver dans un hôpital psychiatrique.

Benossi : C’est bien vrai, surtout quand on entre dans certains services, comme le nôtre, où tout a été remis à neuf, des murs aux installations ; mais c’est surtout l’ambiance, l’atmosphère qui a changé ; à présent, c’est un milieu familial.

Vascon : J’ai vu ici, il y a une semaine, un jeune garçon particulièrement agressif, et je l’ai retrouvé aujourd’hui déjà calmé. À quoi est due, selon vous, cette amélioration ?

Benossi : Elle est due surtout aux contacts avec les autres, et au milieu. Voyez-vous, nous nous efforçons par tous les moyens de faire que cette communauté existe vraiment ; pas seulement en paroles, mais dans les faits.

Vascon : Est-ce que vous pensez vous aussi, Troncar, que le rétablissement des relations avec le malade se trouve facilité ?

Troncar : La conversation de groupe est une bonne chose, parce qu’on se situe sur le plan du réel : on peut discuter de divers problèmes, conseiller, comprendre…

Vascon : J’ai l’impression que, de la sorte, vous vous donnez beaucoup plus de mal.

Troncar : Nous nous donnons de toute façon beaucoup plus de mal, vu que ce travail nous engage davantage ; en revanche, nous en retirons beaucoup plus de satisfactions : en constatant que nous progressons, que nous sommes utiles. Voyez-vous, autrefois, nous étions un peu des geôliers : on remplissait sa tâche, on venait toucher sa paye, et bonsoir.

Vascon : En fait, vous avez à présent une fonction plus précise.

Troncar : Un peu plus précise, oui, et en tout cas plus lourde, car maintenant nous sommes toujours un peu anxieux, à nous demander : Ai-je bien fait ? Ai-je mal fait ? Avant, la responsabilité était moins grande : on verrouillait, on faisait attention à ce que les malades ne se battent pas, on distribuait quelques comprimés, les médicaments que prescrivait le médecin. Bref, nous étions aux ordres, et les ordres une fois bien exécutés, nous étions tranquilles, et la conscience aussi : guérir le malade, c’était l’affaire des médecins. À présent, on peut voir le malade aller mieux, le voir guérir sous nos yeux, en se tenant près de lui…

Vascon : En somme, vous collaborez à la cure. Comment vous comportez-vous avec le patient ? Pouvez-vous me donner un exemple ?

Troncar : Autrefois, dès son admission, le patient était déshabillé ; on lui faisait prendre un bain, puis on le mettait dans une petite chambre, ou plus exactement, une cellule. À présent, au contraire, en parlant avec lui, on l’invite à se rendre à l’infirmerie, on lui prend sa tension, on lui demande d’où il est, de façon à sympathiser, à lui donner confiance, pour le mettre à l’aise, et qu’il se sente comme chez lui, en famille. Puis, petit à petit, on le présente aux collègues, on le conduit dans la chambre où se trouve son lit, et s’il y a d’autres malades, on le présente ; bref, on essaie de le rassurer, et, peu à peu, il s’habitue. Le soir, on l’invite à assister à l’assemblée du service, pour qu’il fasse la connaissance de tout le monde, on parle, et comme ça, peu à peu, il s’insère dans la communauté.

*

Les résidus de l’atmosphère d’autrefois sont par ailleurs nettement perceptibles en certains endroits. L’interview qui suit a été réalisée avec l’un des infirmiers (Orlando Andrian) du dernier service fermé réservé aux hommes (le C), peu de temps avant que ce pavillon ne soit ouvert. Elle illustre la situation au moment où celle-ci est en passe de se transformer.

*

Vascon : J’ai constaté que vous vous occupiez très activement de la vie du service.

Andrian : Oui, c’est le service qui présente le plus de difficultés. Pour ce qui est de la maladie, les patients, ici, sont hétérogènes ; on essaie cependant d’améliorer les choses. Nous avons pratiqué cette séparation (il montre une porte) qui est déjà une petite réforme.

Vascon : En quel sens ?

Andrian : Parce qu’elle partage le service en deux : les plus atteints d’un côté, ceux qui le sont moins de l’autre. Ça n’a pas été inutile. Depuis quelque temps, nous avons commencé à tenir des réunions de communauté comme dans les autres services ; et nous avons constaté que si l’on ne peut pas encore parler, dans notre cas, de participation, on note cependant un certain intérêt. Quelque chose qui bouge, qui leur donne un sens à eux aussi, et les responsabilise.

Vascon : Ce sont presque tous des vieux.

Andrian : Certains sont ici depuis trente ans : l’hôpital est entré en fonction en 1933. Plusieurs étaient déjà internés dans d’autres hôpitaux.

Vascon : D’aucuns doivent avoir quatre-vingts ans.

Andrian : La moyenne est de cinquante-cinq, soixante ans. On peut dire que beaucoup ont passé presque toute leur vie ici ou dans d’autres hôpitaux.

Vascon : Il est donc particulièrement difficile d’agir sur ces malades.

Andrian : C’est assez difficile parce que, désormais, ils sont institutionnalisés. Ils sont restés très longtemps abandonnés à eux-mêmes. Avant la nouvelle orientation, celle du travail en communauté, on se bornait à pratiquer l’assistance directe, mais sans chercher à rendre le malade actif, à lui donner une quelconque responsabilité qui soit une raison d’être. On l’empêchait de se nuire à lui-même et aux autres.

Vascon : Pensez-vous qu’en ouvrant ce service, bien que les malades qui s’y trouvent soient très atteints, on obtiendrait de bons résultats ?

Andrian : Nous avons obtenu quelques bons résultats avec le groupe de musicothérapie. Je me souviens d’un malade avec lequel on ne pouvait presque jamais communiquer ; à présent, en revanche, il répond, il appelle, il nous aide même dans les menus travaux intérieurs. En somme, nous voyons qu’il se passe quelque chose ; à peine, à peine, mais quelque chose.

Les religieuses

Du début de la libéralisation de l’hôpital jusqu’à l’été 1967, les religieuses n’ont jamais pris part aux assemblées ni aux réunions de service. Comme l’hôpital psychiatrique de Gorizia montre ouvertement et de façon détaillée au visiteur sa vie de relation et d’échange, il était surprenant de ne jamais y rencontrer les bonnes sœurs, personnages pourtant classiques de la scène hospitalière. À la fois charitables et autoritaires, elles préféraient travailler à l’écart, continuant d’exercer leur ministère traditionnel dans les services féminins. En quoi elles remplissaient légitimement leur fonction, toujours présentes, sans jamais manquer à leur devoir.

D’autre part, le reste de la communauté s’est toujours conduit envers elles selon la logique communautaire : ne forcer en rien les individus ou les groupes, laisser le maximum de liberté et de spontanéité aux attitudes. Cependant, on note encore un certain immobilisme, fertile en malentendus, à telle enseigne que, lorsque j’ai demandé à la mère supérieure un témoignage d’elle et des autres religieuses, elle a répondu : « Êtes-vous sûr que le directeur est d’accord ? »

Depuis quelque temps, les religieuses prennent part à la première réunion de la journée, celle de huit heures et demie.

*

Vascon : Les religieuses sont-elles ici depuis longtemps ?

Mère supérieure : Depuis bien longtemps, trente-deux ans ; et nous sommes heureuses nous aussi que l’hôpital ait changé : vous pouvez constater vous-même qu’il s’agit vraiment d’une transformation. Nous devons faire maintenant plus attention.

Vascon : Ce serait donc plus pénible, selon vous ?

Mère supérieure : Plus pénible, peut-être pas, mais depuis que les services sont ouverts, il y a davantage de responsabilités. Quand ils étaient fermés, la surveillance n’était pas tellement nécessaire, tandis qu’à présent, il faut toujours être là.

Religieuse : Les malades sont moins agités. Ils ne sont plus agités comme avant, ils exigent moins d’attention. C’est bien.

Vascon : L’atmosphère était plus tendue autrefois ?

Mère supérieure : Les malades étaient enfermés, la façon de les soigner était différente, et nous avions alors des journées, des périodes plus ou moins agitées. Maintenant, ils les soignent d’une autre façon, les malades sont plus calmes.

Vascon : D’après votre expérience, y a-t-il une grande différence entre le nouveau système et l’ancien ?

Mère supérieure : Il y a une différence, certes, et même en mieux ; mais ce que l’on pouvait voir autrefois, c’est que les malades, quand ils avaient leurs esprits, quand ils étaient conscients, étaient plus aptes au travail ; peut-être avaient-ils plus d’énergie. À présent, par contre, ils sont moins forts, plus apathiques, moins portés à travailler. Ils manquent d’entrain, et préfèrent dormir.

Vascon : Selon vous, est-ce que cela dépend aussi des médicaments ?

Mère supérieure : Je crois que oui. Autrefois, quand le malade était agité, on pouvait le contenir avec les moyens un peu rudes que l’on utilisait alors. À présent, c’est fini. Pendant la bonne période, avant, ils étaient bien, souriants, tandis que maintenant, ils sont toujours un peu mélancoliques.

Vascon : Il y avait donc, d’après vous, beaucoup plus de personnes qui travaillaient ?

Mère supérieure : À l’extérieur, ça oui, et dans les ateliers. Ils se consacrent maintenant aux travaux qui leur rapportent ; tandis qu’aux ateliers, à la cuisine, à la buanderie, etc., ils sont moins nombreux. L’hôpital était plus aidé ; mais à présent c’est mieux pour les malades, parce qu’ils en retirent des fonds dont ensuite ils bénéficient.

Vascon : Le bar, qui est ouvert depuis trois ans, est géré par les malades. C’est à mon sens une heureuse initiative.

Mère supérieure : Oui, les malades s’en trouvent bien. Pour eux, c’est même mieux, car avant, ils ne gagnaient rien, ils ne recevaient pas ce peu d’argent, cette petite récompense. On leur donnait autre chose : les hommes avaient des cigarettes ; les femmes, un salaire beaucoup plus réduit. Le nouveau système les satisfait davantage. Il faut dire que des promenades comme ils en font à présent, nous autres religieuses, nous avions déjà commencé à en faire avec les femmes, et elles étaient contentes, parce que, comme ça se passait une fois l’an, elles envisageaient la sortie avec plaisir. À l’époque, nous organisions la promenade au moyen de ces petites contributions, qui servaient aussi pour faire un goûter, toutes ensemble. Il faut reconnaître que, maintenant, les choses se sont beaucoup améliorées ; du fait aussi que les malades sont davantage rétribués par l’administration provinciale, et c’est vraiment beaucoup mieux.

Vascon : Donc, il y a une certaine différence entre hier et aujourd’hui. On utilisait souvent, autrefois, des méthodes à l’ancienne, des méthodes, disons, coercitives, n’est-ce pas ?

Mère supérieure : Oui, les malades étaient isolés pendant quelques jours dans des cellules ; il y avait aussi la camisole ; mais au sujet de la manière forte, on ne peut pas dire qu’on en usait, surtout quand on a connu les supérieurs d’avant, qui étaient très sévères et voulaient que les malades soient bien traités, non seulement par le refus des coups ou autres, mais aussi en paroles. Ils voulaient que les malades soient bien traités, qu’ils soient respectés en tant que tels. Pour ce qui est des aspects négatifs, je ne sais pas, la thérapeutique était autre.

Vascon : Selon vous, la nouvelle thérapeutique, c’est-à-dire la liberté rendue au malade, la possibilité pour lui de sortir, etc., est-elle profitable ? Si je vous pose la question, bien que vous ne soyez pas médecin, ni moi non plus d’ailleurs, c’est en fonction de votre expérience.

Mère supérieure : Certains cas présentent une très grande amélioration ; d’autres, on ne peut encore en dire autant : peut-être à cause de la nature du mal, ou de leurs tendances. Mais le fait est que certains malades vont mieux.

Vascon : Donc, selon vous, l’expérience est positive.

Mère supérieure : Pour les malades, en tant qu’expérience, c’est un bien.

Vascon : Mais vous estimez que cette situation, dans l’ensemble – car évidemment il y a plus de travail, les services sont ouverts, il faut suivre le malade de près, etc. – suscite un peu d’angoisse, d’anxiété, un peu d’anarchie même, ou encore un certain chaos ?

Mère supérieure : Voyez-vous, trois services pour femmes sont maintenant ouverts22. Or, si l’un de ces services est réservé aux malades chroniques, alitées, à l’infirmerie en somme, on a mis ici les malades dangereuses, celles du moins qui avaient tendance à s’enfuir. Et maintenant, ils envisagent, ils préparent même, l’ouverture de ce service. Certes, nous ne le désapprouvons pas, mais cela nous préoccupe. En effet, connaissant les malades, et sachant que plusieurs ont tendance à être dangereuses, nous sommes un peu inquiètes. Mais, au fond, nous sommes toujours prêtes à collaborer.

Vascon : J’ai le sentiment, d’après la question aussi que vous m’avez posée ce matin, que vous vous sentez quelque peu isolées au sein de la communauté.

Mère supérieure : Non, je n’ai pas dit cela…

*

La mère supérieure ne veut pas que sa réponse soit enregistrée. Nous reprenons peu après.

*

Vascon : En ce qui concerne les divertissements, de temps à autre, on organise des fêtes. Prenez-vous part à leur organisation ?

Mère supérieure : Oui, ne serait-ce qu’en partie, nous y assistons, et même plusieurs fois par jour ; durant les trois jours qu’a duré la fête, nous y sommes allées, et le soir aussi ; nous avons pris part au spectacle. Nous avons également collaboré à la préparation de la fête, en nous rendant utiles de diverses façons ; nous avons aidé l’ensemble du personnel chargé des préparatifs, et de même pour le dîner. Enfin, nous avons eu énormément de travail. Quand il le faut, voyez-vous, nous collaborons.

Vascon : Peut-être avez-vous aussi l’impression que, dans une atmosphère laborieuse, une certaine discipline, en créant des obligations, rendait les malades plus consciencieux.

Mère supérieure : Nous ne pouvons pas nous prononcer là-dessus…

Vascon : Pourquoi dites-vous, alors, qu’ils vous paraissent plus nonchalants ?

Mère supérieure : Peut-être parce qu’ils disposent de plus d’argent, qu’ils sont mieux rétribués. Ils sont libres de sortir, ils ont le bar, où ils peuvent se retrouver tous ensemble, ils font davantage de promenades, ils ont plus de divertissements, tout cela entame leur bonne volonté. Autrefois, il leur suffisait de sortir du pavillon et c’était déjà beaucoup ; ils se rendaient à l’atelier très volontiers, s’estimant supérieurs aux autres. À présent, ils sont tous libres, et ils envient ceux qui se promènent dans l’allée pendant qu’eux-mêmes sont obligés de travailler.

Vascon : C’est vrai, autrefois, seuls ceux qui collaboraient, qui travaillaient, pouvaient sortir : et c’était une situation exceptionnelle ; comme il n’y a plus, aujourd’hui, de situations exceptionnelles, ils sont moins stimulés. Cependant, il en reste encore quelques-uns qui travaillent. Faisaient-ils, autrefois, des petits travaux organisés ?

Mère supérieure : Non, pas dans les pavillons.

Vascon : Je regrette, ma Mère, que vous vous soyez interrompue alors que vous alliez me faire part de votre point de vue particulier ; cela aurait peut-être servi à une meilleure entente, à une meilleure compréhension. Je suis d’avis qu’il est bon, parfois, de dire les choses clairement, de discuter, de parler…

Mère supérieure : Voyez-vous, nous autres, religieuses, nous avons un certain âge ; nous ne sommes pas comme la jeunesse, le personnel débutant, qui fait son apprentissage ; nous avons une expérience…

Vascon : Si j’ai bien compris, comme tous ceux qui exercent une profession astreignante, vous travaillez depuis de longues années ; or, cette activité, épuisante pour tous, l’est également pour les religieuses. Ne pensez-vous pas, cependant, que la situation nouvelle qui s’est créée ici intéresserait davantage quelqu’un de jeune ?

Mère supérieure : Non, pas pour nous, pour l’ensemble… je ne sais pas comment m’exprimer.

Vascon : Sans doute que, comme tous les autres, vous avez acquis la plus grande part de votre expérience en pratiquant un autre système ?

Mère supérieure : Oui, c’est ça. Mais nous n’avons pas à nous plaindre, nous ne trouvons rien à redire, comme nous ne voyons rien à reprocher à la période précédente. Soyons francs : il est peut-être regrettable que l’on ait exagéré avec les méthodes passées, mais en réalité les responsables étaient punis. Gare à qui touchait au malade ! La discipline était très rigoureuse. Nous aimons tellement, tellement, nos chers malades ! Certains, cependant, du fait de la maladie, exagèrent un peu, et vous diront : « On nous a frappés, on nous a malmenés. « Jamais nous ne voudrions que cela fût vrai ! Parce que le directeur était d’une telle sévérité que gare si un médecin ou un infirmier touchait à un malade ! Gare s’il le maltraitait ! En vérité, il y avait même des amendes. Le personnel surpris à commettre de tels actes était transféré.

Vascon : À mon sens, dans cette communauté, ce sont les vieilles méthodes de la psychiatrie que l’on critique, des méthodes encore utilisées dans de nombreux hôpitaux italiens ; c’est quelque chose de nouveau qui se trouve ainsi mis en œuvre.

Mère supérieure : Et nous ne pouvons d’ailleurs que nous y adapter volontiers, car, visiblement, les choses se sont beaucoup améliorées. Elles se sont améliorées sur bien des points, il faut dire. Quand nous nous réunissions à l’église, autrefois, nous n’avions qu’un seul uniforme ; les cheveux des malades étaient rasés, et non pas soignés comme aujourd’hui, depuis que nous avons une coiffeuse.

Vascon : Elles ont en effet visage humain ; et il y a un peu plus d’ordre, c’est vrai, même s’il est modeste, car cet établissement n’est pas une clinique, mais un hôpital de pauvres.

Mère supérieure : Notre province n’est pas très grande, elle fait ce qu’elle peut, de toute façon…

Vascon : J’ai vu que vous prenez part vous aussi, maintenant, à la réunion de huit heures et demie.

Mère supérieure : C’est une excellente façon d’exposer nos problèmes : en parlant, on s’entend mieux, pour ainsi dire.

Vascon : C’est bien mon avis : je vous l’ai dit tantôt ! Sans doute est-ce la meilleure façon pour exposer un point de vue et arriver se comprendre. Je vous remercie.

L’« extérieur »

Le problème de la « vocation » se pose de façon très différente dans d’autres cas. Il m’a paru intéressant, à ce propos, d’interviewer diverses personnes dont le travail à l’hôpital est plus proprement volontaire.

L’« extérieur » pénètre dans l’hôpital par le truchement des assistantes sociales et des bénévoles. Cette équipe fait en quelque sorte office de tampon dans les relations entre l’équipe médicale et les patients, entre l’extérieur et la communauté. Les assistantes sociales se maintiennent en liaison avec les familles, ainsi qu’avec les institutions et les organismes administratifs, pour tout ce qui concerne les retraites, les allocations et la prévoyance. Avec cinq cents malades, dont chacun est un « cas », et a son « cas » à résoudre, le travail des assistantes se perd de bureau en bureau, à la poursuite de l’inévitable paperasse, alors que leur présence serait si nécessaire dans le service pour susciter des initiatives et animer le milieu. Quant à l’action des bénévoles, elle est laissée à la bonne volonté des individus et à la sincérité de leur attitude. L’interview qui suit est tirée d’un enregistrement effectué auprès des assistantes sociales de l’hôpital et d’un groupe de stagiaires (entre autres, Sonia Baiss) qui terminent ici leur apprentissage. À l’époque (juin 1967), le service « C-Hommes » n’était pas encore ouvert.

*

Vascon : N’avez-vous pas un peu peur, ne vous sentez-vous pas mal à l’aise quand vous êtes ici, à l’hôpital ?

Baiss : Non, je n’ai jamais rien éprouvé de pareil ; contrairement sans doute à l’opinion courante. Moi-même, comme mes collègues, je n’étais jamais entrée dans un hôpital psychiatrique, et l’idée que je m’en faisais, que je m’en étais faite à travers les films, avait quelque chose du cauchemar. Au contraire, on a l’impression, ici, de se trouver dans un endroit quelconque : dans n’importe quel milieu où il y a une communauté.

Vascon : Bien que vous soyez stagiaire, vous a-t-on confié une tâche spécifique ?

Baiss : Oui, on m’a envoyée au service « C-Hommes ». Au début, pour préparer, soi-disant, les fêtes de la Noël, pour essayer de réactiver un peu les malades, car les infirmiers n’en avaient plus le temps. Puis, on a décidé que je resterais là, et j’ai accepté, parce que ce travail me paraît vraiment passionnant ; surtout dans la perspective d’une éventuelle ouverture du service.

Vascon : Le service C étant le seul service « hommes » encore fermé, pour quelles raisons l’avez-vous choisi ?

Baiss : Je ne crois pas avoir été en mesure de choisir, car je connaissais trop peu l’hôpital. J’ai accepté, parce que j’ai la conviction que cette tâche particulière, dans le dernier service « hommes » encore fermé, répond simultanément à deux exigences. En premier lieu, l’exigence objective de l’institution, qui est de s’attaquer à la situation pénible de plus de soixante-dix patients contraints de vivre dans un climat qui conserve encore les caractéristiques de l’asile d’aliénés et d’y remédier. En second lieu, j’ai pensé que travailler avec des personnes très atteintes serait profitable ; pas seulement pour les malades, mais aussi pour moi.

Vascon : Que pensez-vous que disent les malades sur votre compte ?

Baiss : Ce n’est pas seulement que je le pense : ils le disent. Nous avons réussi à établir des relations suffisamment franches, en essayant de nous dire ce que nous pensons. Au début, je les gênais un peu : l’idée d’une présence féminine dans le service les excitait ; puis, ils s’y sont habitués. Désormais, ils m’acceptent comme quelqu’un qui fait partie du service, et à qui ils s’adressent pour entrer en contact avec leur famille, s’informer au sujet des retraites ou des allocations, lui demander de les accompagner à l’extérieur ou d’organiser une promenade. En somme, ils semblent avoir assez bien compris mon rôle.

Vascon : Avez-vous déjà fait quelques sorties avec les malades du pavillon C ?

Baiss : Non, et peut-être à cause des rapports qui se sont instaurés avec les infirmiers ; on tend en effet à réserver ces activités (les excursions, les promenades en ville ou dans l’hôpital) aux seuls infirmiers. D’après eux, je ne vis pas assez dans le service pour bien connaître les patients : ils se fient davantage à eux-mêmes, du fait que, me considérant comme stagiaire, ils n’arrivent pas à me reconnaître suffisamment de responsabilité.

Vascon : En quelque sorte, vous faites un peu figure de « bleu » ?

Baiss : Oui, un peu. De toute façon, mes rapports avec les infirmiers se sont également clarifiés ; au bout de deux mois, nous avons réussi à les mettre au net, et maintenant, nous collaborons assez bien.

Vascon : Vous passez une grande partie de votre temps dans ce service fermé, où se trouvent les malades graves et même très gravement atteints. Certains d’entre eux ne parlent pas ou ont des attitudes particulièrement régressives. Que pensez-vous de ces malades, de leurs possibilités de guérison et d’assimilation par la communauté ?

Baiss : Tout d’abord, on ne peut pas dire qu’il s’agisse des malades les plus gravement atteints : des malades comme eux, on en trouve également dans les autres services. Ceux-ci n’ont eu que la malchance de rester dans le pavillon fermé. Quant au fait qu’ils ne parlent pas, je crois qu’après avoir passé vingt ans dans un service où personne ne vous adresse jamais la parole, vous perdriez vous aussi l’habitude de parler. S’ils ne disent rien, ce n’est pas à cause d’une maladie particulière ou parce qu’ils ont des motifs d’agressivité particulière. Ils sont réduits à cet état parce que l’institution, justement, les y a mis, et je suis convaincue qu’en peu de temps on pourrait les changer. Ce n’est certes pas une question de jours ou de mois, mais en considérant qu’un malade est resté enfermé vingt ans dans un service comme celui-ci, ou dans un hôpital traditionnel, je pense qu’en un an ou deux, on peut l’aider énormément ; qu’on peut vraiment le faire changer, du tout au tout.

Vascon : Avez-vous déjà constaté des résultats dans ce sens ?

Baiss : Oui, j’ai vu des résultats remarquables : nous avons réussi, par exemple, à organiser des réunions de communauté où la participation est spontanée et toujours assez large ; en moyenne, trente personnes par réunion, même s’il n’y en a tout au plus qu’une dizaine qui parlent. Les autres écoutent, ou commentent à voix basse, parce qu’ils n’osent pas encore s’exprimer. Certains, en revanche, font des commentaires quand la réunion est levée ; ils viennent me demander des renseignements, ou en parlent avec les infirmiers. Quoi qu’il en soit, ils se révèlent beaucoup plus actifs. Ils commencent aussi à réclamer des choses, à avoir des exigences : ils veulent avoir de l’argent, être libres. Nous avons donc organisé, dans le cadre du service, un comité, toujours à participation volontaire, où nous essayons d’administrer des fonds que le Club leur a donnés. Je crois qu’on peut considérer tout cela comme de bons résultats. Si l’on pense qu’il y a des réunions, que nous avons pu constituer des comités, que les personnes se présentent spontanément quand elles ont envie de sortir, qu’elles se plaignent d’avoir le plus mauvais costume de l’hôpital et veulent aller choisir toutes seules leur garde-robe, qu’elles se préoccupent de distinguer des autres leur seul habit décent, eh bien, cela constitue, à mon avis, des résultats très remarquables, et obtenus d’ailleurs en peu de temps.

L’importance du choix personnel – facteur qui, pratiquement, caractérise l’ensemble de la communauté hospitalière de Gorizia – est nettement soulignée par cette interview de médecin.

***

Vascon : Docteur Schittar, vous aussi êtes un bénévole ou du moins l’avez été pendant assez longtemps. Qu’est-ce qui vous a incité à venir ici, dans cet hôpital ?

Schittar : Quand je suis arrivé à Gorizia, j’étais complètement vierge en matière de psychiatrie pratique, et à peine moins sur le plan de la théorie. Certes, la psychiatrie m’avait toujours beaucoup intéressé, mais je faisais de la médecine générale : j’étais en effet assistant dans la section de pneumologie d’un hôpital civil, et j’avais entamé, d’autre part, mais sans grand enthousiasme, la carrière de médecin mutualiste.

Vascon : Vous aviez donc entrepris une carrière qui est celle de la plupart des jeunes médecins. Pourquoi l’avez-vous abandonnée, disons, si brusquement ?

Schittar : Il est assez difficile de discerner exactement les motifs qui mènent à des choix aussi importants. Ma réaction a été en partie une réaction émotive à l’égard du genre de rôle que j’aurais dû jouer en tant que praticien de médecine générale. En effet, il me paraît évident, du moins dans la pratique courante à laquelle un médecin fraîchement diplômé doit se plier, que la profession médicale se nourrit quotidiennement de mauvaise foi. Par définition, le rôle du médecin est celui d’un être supérieur : le médecin est par définition cultivé, informé, objectif, bon et désintéressé, parce qu’il remplit une « mission » ; surtout, il possède l’art médical, il connaît les maladies et sait les soigner. « Science et conscience », telles sont les qualités qui lui sont immanquablement reconnues ; malheureusement, elles ne servent en fait qu’à justifier le « pouvoir » que le médecin, malgré tout, conserve dans notre société. Les relations entre le médecin et le patient sont presque toujours (et absolument toujours, dans la pratique mutualiste et les salles d’hôpitaux) des rapports d’autorité ; des rapports qui couvrent et dissimulent parfois des défauts infiniment graves, allant d’une réelle ignorance scientifique aux innombrables abus que les patients doivent quotidiennement endurer. C’est une situation extrêmement pénible pour qui essaie d’établir d’autres rapports humains.

Vascon : Et vous avez trouvé de tels rapports à Gorizia ?

Schittar : Je le pense, oui. À Gorizia, on tend du moins à établir des relations autres qu’autoritaires ; aussi bien entre les membres de l’équipe médicale qu’avec les patients et les infirmiers. On tend à réduire le rôle du médecin à celui d’un technicien : c’est un vilain mot, mais il a le mérite d’être assez clair. Un technicien de la santé, et pas nécessairement de la santé mentale, dont nous pouvons tous – médecin, infirmiers ou patients – être considérés comme les « techniciens ». Il y a cependant autre chose : l’enthousiasme que suscite ce genre de travail provient bien sûr de ses aspects volontaristes et « humanitaires » ; mais, surtout, il me semble – ce qui permet d’échapper au néophytisme –, de ses corollaires « politiques ». Ici, un jeune médecin se sent à même de poursuivre, d’une façon ou d’une autre, par son travail et en participant aux nombreuses réunions de groupes à tous les niveaux, le double but d’une activité professionnelle et d’une bataille d’idées quotidienne : celle-ci donnant certainement plus de satisfactions que la première !

Furio

Les possibilités de travail offertes par la communauté sont peu nombreuses ; elles se réduisent à un atelier où l’on fabrique des chaises, un autre où l’on confectionne des boites de carton, et un troisième où l’on tresse des fiasques ; en tout, ils occupent une trentaine de personnes ; une équipe assez restreinte travaillant d’autre part à la ferme. Plus nombreux sont en revanche les malades employés dans les services de l’hôpital : cuisine, buanderie, etc. ; ces activités appartiennent par tradition à un petit nombre de malades chroniques parfaitement adaptés à leurs modestes fonctions. En général, le travail des malades, s’il n’est pas empêché, n’est pas pour autant favorisé ; cela afin d’éviter certaines formes de colonisation. Le malade, sans être normalement rétribué (aucune loi ne défend le travail des malades dans les hôpitaux psychiatriques), peut en effet donner de bons résultats en qualité de paysan, d’ouvrier ou d’artisan. Aussi, toute considération sur la valeur de l’ergothérapie mise à part, la communauté nie-t-elle la validité du travail ; en partant également du point de vue que les économies réalisées par l’administration publique grâce au travail des internés ne profitent pas aux intéressés et ne servent pas à leur réadaptation.

La seule activité organisée par la communauté jusqu’à ces derniers temps était une section de musicothérapie, efficace et très fréquentée, basée sur l’enseignement des rythmes simples de la « Musik für Kinder » de Karl Orff. La salle a été fermée, et on ne parle plus de musicothérapie, un différend syndical ayant surgi entre l’administration et l’infirmier chargé de la section. Cet infirmier avait en effet suivi un cours de spécialisation à Salzbourg, et demandé, après quelques années d’activité, que lui soit reconnue la qualification de musicothérapeute ; mais cette fonction nouvelle et difficile à classer n’était pas prévue, hélas ! dans les rôles admis par l’administration provinciale.

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Tout récemment encore, la communauté publiait un mensuel qui s’intitulait Il Picchio (« Le Pic »), soit parce qu’il revenait avec insistance sur les mêmes problèmes, comme l’oiseau frappe le tronc de l’arbre, soit par allusion ironique à la maladie mentale. Cette publication, poursuivie pendant trois ans, se révélait particulièrement intéressante du fait qu’elle exprimait l’évolution de la vie institutionnelle ; elle n’a pas été reprise aujourd’hui, la libéralisation de l’hôpital rendant inutiles les moyens de communication médiats. Le Picchio était dirigé par un malade, Furio, qui demeure l’un des leaders de la communauté. Furio est un homme d’environ cinquante ans, intelligent et cultivé, le mieux informé parmi les malades des problèmes de l’hôpital psychiatrique. La conversation enregistrée que j’ai eue avec lui résume d’une façon spontanée et exhaustive la brève histoire de la libéralisation, ainsi que la pensée et la position actuelle du malade au sein de la communauté.

*

Vascon : Personnellement, j’aime beaucoup ces cigarettes…

Furio : À vrai dire, quand je suis rentré en Italie, je ne savais pas quelles cigarettes fumer. Ma réserve de Gauloises une fois terminée, je n’ai plus pu en acheter parce qu’elles coûtaient trop cher.

Vascon : D’ici la fin de l’année, leur prix devrait baisser. Les Français se plaignent en effet que les Italiens vendent trop cher.

Furio : Étant donné qu’en France, on vend peu de cigarettes étrangères, ça rétablit l’équilibre.

Vascon : Ces cigarettes-là, disent-ils, nous les vendons 80 anciens francs, si bien qu’en Italie, avec les impôts et autres taxes, vous pouvez les vendre 150 lires. Or les Italiens les vendent 290 : c’est un peu abusif. Enfin, de toute façon, commençons notre conversation sur les sujets dont nous parlions hier, et tâchons de retracer ensemble l’historique de la communauté. À partir de quand ? D’il y a environ six ans ?

Furio : Oui, six ans, car nous sommes déjà à la fin de l’année. Pratiquement, ici, tout à commencé en juillet-août 1962.

Vascon : Ce qu’on appelle à présent la communauté thérapeutique a démarré dès 1962 ?

Furio : Non. On a commencé par libérer les malades de la contrainte. On a d’abord enlevé les grillages, puis ça été le tour des petits murs, et là-dessus, on s’est arrêté pendant deux mois, pour voir un peu les réactions. Je crois que pour le directeur aussi, même s’il avait la conviction scientifique qu’il fallait débarrasser l’hôpital de certaines entraves institutionnelles, c’était une expérience nouvelle : il devait expérimenter la méthode, voir comment ça marchait. Comme les résultats étaient positifs, on s’est mis vraiment à libéraliser.

Vascon : Donc, la première phase a été la libéralisation de l’hôpital, et elle a débuté en 1962. Cette libéralisation était déclarée ; tous les malades, veux-je dire, avaient dû être mis au courant. L’équipe médicale avait-elle commencé à discuter avec eux ?

Furio : Oui…

Vascon : Ou n’a-t-on discuté qu’avec certains d’entre vous ?

Furio : Avec quelques-uns, pas avec tous. Mais à notre tour, nous devions discuter avec les autres. Nous en discutons d’ailleurs encore aujourd’hui : beaucoup pensent en effet que nous devons la libéralisation à la bonté du directeur, mais beaucoup d’autres aussi se rendent compte que sans la collaboration des malades et des infirmiers, l’équipe médicale n’aurait pas pu faire grand-chose.

Vascon : Vous excluez donc, de toute façon, qu’il faille interpréter ce premier geste comme un acte humanitaire ?

Furio : Absolument. Il était sans aucun doute inspiré par une conviction scientifique. Si cela a pu passer pour un geste humanitaire, c’est qu’auparavant les conditions de vie étaient inhumaines.

Vascon : Reportons-nous à 1962, ou plutôt à quelques années avant. Comment était dirigé l’hôpital ?

Furio : De la façon traditionnelle. On vivait enfermé dans les pavillons, et pratiquement il n’y avait aucune participation du malade à la vie du service ; ni aucune activité en dehors des travaux matériels. Il y avait le bon malade : et je crois que cette prérogative existe toujours dans les hôpitaux traditionnels. Les médecins voient les malades sous deux aspects, deux rôles : le bon malade et le méchant malade. Le bon malade serait celui qui aide les infirmiers à faire le ménage et les autres corvées du service ; le méchant malade, celui qui ne veut pas collaborer.

Vascon : Le malade utilisable ou non utilisable.

Furio : Oui, le malade sur lequel on peut compter : « Prends ça, va là-bas, etc. » Le malade soumis, disons.

Vascon : Par conséquent, heures de réveil, de retraite…

Furio : Horaire de réveil, de repas… Les malades passaient pratiquement toute la journée dans une chambre sans rien faire.

Vascon : Y avait-il des moyens de coercition, les utilisait-on ?

Furio : Non, en tout cas pas dans mon pavillon ; du moins, depuis que j’y suis. Les moyens de coercition comme la camisole ou le lit de force n’étaient pas utilisés ; les malades les plus agités, ceux qui ne tenaient pas en place et devaient rester au lit, étaient attachés avec les draps.

Vascon : C’est donc sur cette base qu’a commencé la libéralisation de l’hôpital. Quand vous parliez dans les services de cette ouverture, comment était-elle accueillie ?

Furio : L’enlèvement des grillages a été accueilli avec enthousiasme : « Enfin, nous pouvons sortir ! Nous pourrons aller où bon nous semble ! » Il y avait autrefois une tendance à s’enfuir des lieux clos : en effet, nous avons eu beaucoup plus de fugues quand l’hôpital était fermé, et on pouvait alors les considérer comme des fugues ; tandis qu’aujourd’hui, si quelqu’un s’en va, ça peut être considéré comme une sortie ; il n’est pas surveillé.

Vascon : Les choses se présentent autrement.

Furio : Oui, autrement. Et certains pensaient : « On enlève les grilles, nous pourrons partir. »

Vascon : Et de là des doutes, des craintes ?

Furio : Des doutes, des craintes, mais je crois qu’il y en avait davantage chez les infirmiers, parce qu’ils se disaient : « Qu’allons-nous faire ? Comment tenir les malades ? » En pratique, les premiers jours qui ont suivi la suppression des grillages, il y avait un infirmier dans la cour avec les malades ; et, en un certain sens, par sa seule présence, il les empêchait de s’éloigner : c’était comme s’il y avait encore les grillages.

Vascon : N’y avait-il pas, chez les malades, une certaine anxiété ? Étaient-ils joyeux ?

Furio : Chez quelques-uns, peut-être, oui, il y avait une certaine anxiété ; provoquée, je crois, par l’habitude, car c’était surtout une rupture dans les habitudes : le malade était tellement habitué… Souvent, on remarquait ceci : après la suppression des grillages, quand on a supprimé la surveillance de la cour par l’infirmier, de nombreux malades ne sortaient pas. Le malade était devenu un automate, une machine.

Vascon : Et avant, par sa seule présence, l’infirmier empêchait…

Furio : Il empêchait de s’éloigner, oui ; puis c’est l’habitude qui a joué : elle vous plongeait vraiment dans un état d’angoisse : « Qu’est-ce qui m’attend dehors ? Que vais-je trouver ? » Il faut dire, aussi, que les premiers services à être ouverts ont été ceux où déjà bon nombre de malades sortaient pendant la journée, soit pour aller travailler, soit accompagnés, etc. Il n’y a donc pas eu de véritable choc. Le choc, ce sont les personnes qui ne quittaient jamais les pavillons qui l’ont ressenti. Chez ceux-là, j’ai pu noter des réflexions et des propos tels que : « Maintenant qu’il n’y a plus de murs, plus de grilles, allons faire un petit tour dans le parc ! Oui, mais, sais-tu ce qu’il y a là-bas ? Sur qui nous allons tomber ? » On éprouvait cette anxiété parce qu’on ne savait pas quoi faire une fois dehors ; et je pense que c’était dû sans aucun doute à l’habitude des longues années d’internement : le monde extérieur, on ne savait plus ce que c’était.

Vascon : A-t-on constaté, au cours de cette première phase, une amélioration dans les conditions des malades ? L’ouverture a-t-elle apporté tout de suite une amélioration sensible ?

Furio : Elle a surtout amélioré les relations sociales ; le malade est devenu plus sociable. En effet, dans la salle de séjour des services fermés, vous aviez parfois un énorme brouhaha, et d’autres fois, un silence presque total : chacun était replié sur lui-même. Mais, pratiquement, quand régnait le vacarme, il n’y avait aucun genre de conversation, aucun contact entre les malades. Quelques mots échangés en arrivant au service d’admission : « On t’a enfermé, toi aussi ? Qu’est-ce que tu as ? Ici, à présent, tu peux être tranquille, Dieu sait quand tu sortiras. Tu ne partiras plus ; moi, ça fait une éternité que je suis là. » Ça s’arrêtait là. Avec l’ouverture, au contraire, chacun a éprouvé le besoin, pour sortir, de solliciter la compagnie des autres. Ils ont commencé à sortir par groupes de trois ou quatre, et entre ces petits groupes eux-mêmes le dialogue s’instaurait. En somme, ils commençaient à nouer des rapports sociaux.

Vascon : Et c’est alors qu’est intervenue ce que l’on appelle l’action communautaire. Nous en arrivons ainsi à la phase de libéralisation…

Furio : Oui, cette phase de libéralisation une fois atteinte, deux pavillons, pour des raisons techniques, médicales et autres, sont restés fermés. À cause aussi, je crois, de difficultés d’ordre légal : on ne pouvait pas libéraliser immédiatement le tout ; il fallait qu’un service conserve encore les caractéristiques du service fermé, que ce soit vraiment un service fermé ; d’ailleurs, en un premier temps, les malades qui posaient des problèmes d’assistance ou autres dans les services ouverts étaient envoyés dans le service fermé.

Vascon : Comme en exil.

Furio : Oui, quand leur comportement ne permettait pas de les garder dans un service ouvert, on les envoyait dans un service fermé, séparé des autres.

Vascon : C’était donc une phase très incertaine.

Furio : Très incertaine, oui. Depuis deux ans, les médecins font tout ce qu’ils peuvent pour qu’aucun malade ne soit envoyé dans un service fermé ; même si le malade est en période de grande excitation, il doit rester dans le service ouvert.

Vascon : Donc, c’est à ce moment-là qu’est intervenue la phase communautaire, celle qui, au moyen des réunions, etc., a permis les contacts individuels ou collectifs entre malades, malade et médecin, médecin et personnel. Cette phase, qui naturellement s’est trouvée caractérisée par de nombreuses réunions préparatoires, etc., a-t-elle été bien accueillie ?

Furio : Je dirais même qu’elle a été accueillie avec enthousiasme. Pour ma part, c’est ainsi que je la voyais ; surtout quand a été mise en place l’assemblée de communauté, qui constituait la seconde initiative. Auparavant, cette assemblée n’existait que dans un service, le B-Hommes, appelé communauté thérapeutique ; le premier pavillon que l’on ait ouvert, et où se tenaient des réunions collectives, où on discutait les problèmes inhérents au service. Ces réunions, au début, ont été très appréciées car, tout compte fait, le malade sentait qu’il devait s’y rendre pour contester, pour protester contre une foule de choses qui selon lui laissaient à désirer ; mais il n’y avait pas encore de conversations très poussées ; par la suite, on a commencé à discuter de la sortie définitive du camarade, de ses problèmes particuliers : c’est là une maturité communautaire, et l’assemblée de communauté a produit le même effet. Au début, l’assistance était nombreuse, même si c’étaient presque toujours les mêmes qui prenaient la parole, étant donné que beaucoup ne savaient pas s’exprimer ou n’osaient pas le faire ; ils ont une espèce de pudeur. On participait à l’assemblée de communauté parce qu’elle déterminait, croyait-on, la vie de l’hôpital ; cela n’est vrai qu’en partie, car cette assemblée devrait être un dialogue, un colloque, pour dégager à fond les problèmes et les examiner ; pour résoudre ceux qui sont à notre portée, c’est-à-dire à la portée de la communauté, en faisant appel aux médecins et aux infirmiers ; mais quand se présentaient des problèmes que la communauté n’était pas en mesure de résoudre, autrement dit quand le dernier mot restait à l’administration ou à l’extérieur, alors la communauté se rendait compte quelle perdait un peu du pouvoir quelle croyait détenir.

Vascon : Cette équivoque au sujet des pouvoirs de l’assemblée s’est donc manifestée dès le début ?

Furio : Oui, et en fait on entendait dire souvent : « Que faisons-nous ici ? Nous ne pouvons jamais prendre une décision, nous continuons à discuter et ne décidons jamais rien. » C’était le reproche le plus fréquent. D’ailleurs, la participation a commencé à baisser ; des gens allaient à l’assemblée de communauté en croyant qu’ils pourraient également résoudre leur cas personnel. En effet, la question qu’ils avaient posée d’abord au médecin : « Renvoyez-moi à la maison. Quand me renverrez-vous chez moi ? », ils la posaient ensuite ouvertement à l’assemblée ; et, certes, l’assemblée essayait d’en discuter, mais elle ne pouvait dire en aucune façon : « Eh bien, rentre chez toi. »

Vascon : Un gros effort d’éducation et d’auto-éducation a donc été nécessaire pour faire saisir les limites et les possibilités de l’assemblée. Et cette phase a duré, disons, quelques années ?

Furio : Selon moi, elle a duré trois ans, et sous certains aspects, elle dure encore.

Vascon : Nous en reparlerons. En attendant, d’après vous, les réunions ont-elles également permis une auto-éducation, ont-elles fourni d’une façon ou d’une autre une sorte de culture, en donnant à certains les moyens de s’exprimer, d’utiliser une terminologie, de ne pas avoir peur de se tromper ?

Furio : Plus qu’un facteur éducatif… je crois, qu’elles ont davantage encouragé la conversation qu’elles n’ont appris à converser.

Vascon : Mais, de toute façon, l’aspect éducatif existe.

Furio : Oui, très, très faiblement, mais il existe, c’est indéniable. J’ai entendu plus d’un malade s’exprimer tout différemment qu’il ne le faisait autrefois.

Vascon : Peut-être aussi parce que vous avez immédiatement monté une bibliothèque, publié un journal, etc. ?

Furio : Cela a eu sûrement son importance.

Vascon : Et c’est durant cette période que vous êtes devenu le leader du groupe rédactionnel, quand vous publiiez le Picchio ?

Furio : Ce que vous venez de dire est inexact. Il se peut qu’on ait aujourd’hui cette impression, mais il n’est pas vrai que j’essaie de prévaloir sur les autres, d’être un leader ; d’autre part, un peu tout le monde m’y a poussé, et en particulier le directeur, qui m’a dit : « Autant pour votre bien, Furio, que pour celui des autres, puisque vous avez des capacités, servez-vous-en, devenez quelqu’un d’actif dans la communauté. » Naturellement, je sentais moi aussi que quelqu’un devait, au moins en partie, servir de guide. Mon rôle, à l’époque, était un peu celui de tampon entre le personnel médical et les malades : atténuer certaines discordances, certaines choses qui désormais se trouvaient mises en évidence. Un malade traité un peu rudement par l’infirmier, par exemple, s’adressait automatiquement à moi : « Tu sais, Furio, cet infirmier… » ; certes, je ne pouvais pas prendre l’infirmier de front, mais j’en parlais au cours des réunions de service, je disais : « N’usez pas de ces manières-là, elles irritent certaines personnes. »

Vascon : Quoi qu’il en soit, c’est de cette période que date la parution du Picchio ?

Furio : Le Picchio est sorti dès le mois d’août 1962, à la fois pour accélérer la libéralisation et pour responsabiliser l’équipe du journal ; pour former un groupe pilote. Pratiquement, le groupe pilote est issu du journal ; mais, malgré tous mes efforts, malgré tout ce que j’ai pu dire, et malgré nos appels à la collaboration, celle-ci n’était pas très large de la part des malades ; le journal reposait presque entièrement sur moi, à tel point que les amis avaient tendance à identifier le Picchio à Furio. Ils en faisaient presque un surnom, et disaient Furio pour Picchio.

Vascon : C’est une confusion qui peut se produire.

Furio : Pour ma part, je me suis efforcé d’y remédier.

Vascon : D’après votre expérience personnelle, le fait de déployer une activité aussi intense au sein de la communauté vous a-t-il fait du bien ?

Furio : Indéniablement, ça m’a fait du bien, car il faut dire que j’ai eu une existence des plus tourmentées, tant par ma faute que par celle des autres. Aussi, peu à peu, avait mûri en moi la décision d’en finir : je n’attendais plus rien de la vie. « Désormais, je l’ai gaspillée, brûlée, je l’ai jetée, me disais-je. Qu’est-ce que je fais là ? » D’ailleurs, j’ai été interné après un suicide manqué, et j’ai même récidivé à l’hôpital.

Vascon : Or cette activité vous a fait du bien ?

Furio : Le plus grand bien. En tout cas, cette pensée n’était plus aussi obsédante. J’ai vu que je pouvais encore avoir un but. Avant, j’avais la tête un peu vide à cause de l’apathie qui m’avait gagné, tout me laissait apathique ; et ce problème, ce sentiment qu’en faisant quelque chose, je pouvais encore être utile aux autres, m’a fait énormément de bien, même si je devais être continuellement stimulé pour surmonter cette période d’apathie ; d’ailleurs, si d’avoir compris que je pouvais être utile aux autres ne m’a pas, bien entendu, ôté définitivement de la tête cette idée, qui était une idée fixe, ça l’a beaucoup atténuée.

Vascon : Le même processus a dû se produire, j’imagine, quoique d’une façon différente, sous différents aspects, pour beaucoup d’autres ?

Furio : Pour tous, dirais-je. Il me semble en effet que pour la plupart, pour certaines personnes, c’est un peu le même problème que pour moi. Il y a des gens qui devaient aller dans un pavillon fermé, et se sont enfuis, qui ont essayé ou réessayé de s’enfuir ; dès que le service a été ouvert, ces tentatives ont cessé. Ces personnes, je pense, ont dû se dire la même chose que moi : Si je le fais, ça risquera d’être négatif pas seulement pour moi, mais pour les autres. Du reste, ils n’avaient plus besoin de s’enfuir, vu que s’enfuir d’un endroit ouvert n’a pas de sens.

Vascon : Nous en sommes donc arrivés à une phase où pratiquement, au bout de six ans, tous les pavillons pour hommes sont ouverts. En juillet dernier a eu lieu l’ouverture du service C, et ce sera sous peu le tour du dernier service « femmes » encore fermé ; nous avons donc atteint le stade de l’hôpital complètement ouvert. Or, il me semble avoir noté une dialectique assez nourrie entre malades et médecins, etc. Vous qui vivez à l’intérieur de l’hôpital, et connaissez bien la situation, qu’en pensez-vous ?

Furio : Oui, indiscutablement, il y a dialogue, même si d’un côté subsistent toujours certains égards : « Eh, il faut les respecter » ; même si le malade recourt très souvent à une expression révélatrice : « les supérieurs ». En effet, en parlant des médecins, des infirmiers, des bonnes sœurs ou de l’économe, etc., on dit : « le supérieur », soit, en d’autres termes, la personne qui commande, à laquelle on doit obéir, à laquelle on est soumis. Et soumis, nous le sommes sûrement, car le malade ne peut pas faire ce qu’il veut ; comme personne, du reste, même à l’extérieur ; néanmoins, ici, on essaie d’éliminer cette crainte. Selon moi, il y a une différence entre dire : « Ne fais pas ça parce que tu enfreindrais certaines règles du savoir-vivre ensemble, de la vie en communauté », et dire de ne pas le faire par crainte des supérieurs. Beaucoup disent encore aujourd’hui : « Je ne ferais pas ça pour ne pas nuire au directeur » ; c’est une notion de dépendance que je m’efforce de corriger : « Non seulement tu ne dois pas le faire pour ne pas nuire au directeur en tant que directeur, mais aussi en tant que personne qui appartient à notre communauté. »

Vascon : Une chose est à noter, il me semble, c’est que beaucoup disent : « Ici, je n’ai plus peur, je me sens bien, je suis défendu, je suis suffisamment libre, je sens que j’ai une fonction, etc., donc je me défends de l’extérieur en restant ici. »

Furio : Oui, c’est un fait, mais il y en a un autre, tout aussi réel : à savoir le désir de quitter l’hôpital, du moins chez la plupart des malades. Il peut y avoir une minorité qui, pratiquement, s’est laissé gagner par une espèce de résignation ; ils se sont en somme résignés à rester jusqu’à la fin de leurs jours ; et ça, tout compte fait, je puis le comprendre moi aussi, surtout chez des personnes qui sont enfermées là depuis vingt à vingt-cinq ans, que la société, représentée par la famille et particulièrement les proches, a oubliées. Certains, je crois, en sont arrivés à un tel état de résignation qu’ils se disent : « Contentons-nous de rester ici, on y est bien. » Mais je suis persuadé qu’au fond d’eux-mêmes, le désir de s’en aller n’a pas disparu.

Vascon : Le but de la communauté étant de guérir le malade et de le ramener à la vie extérieure, n’y a-t-il pas danger à ce quelle se referme sur elle-même, si elle parvient à défendre ses membres ?

Furio : Plusieurs, je pense, ont atteint ce stade de résignation, mais je crois aussi que si la société leur tend la perche, ces personnes auront de nouveau envie de sortir. Maintenant que nous en sommes au stade où l’extérieur doit venir au-devant de l’intérieur, nous avons obtenu l’ouverture intérieure, il serait maintenant nécessaire d’obtenir l’ouverture sur l’extérieur.

Vascon : L’ouverture sur l’extérieur, autrement dit, l’acceptation par la société du malade mental. D’après vous, selon votre expérience, la position de l’extérieur à l’égard du malade mental est-elle encore très dure ?

Furio : Oui, sans aucun doute. Les préjugés à l’égard de la maladie mentale et du malade mental sont très répandus et profondément enracinés. Souvent, je dois m’en prendre aux parents qui disent : « Je ne peux pas le garder chez moi parce que j’ai peur » et je réplique : « À mon avis, votre peur n’a aucune raison d’être, car cette personne n’est absolument pas dangereuse ; elle n’est pas dangereuse parce qu’elle ne fait rien de dangereux. Que je sache, élever la voix de temps en temps n’a rien de dangereux : ça arrive à tout le monde. Je crois plutôt que vous vous êtes un peu installé dans cette position commode pour décharger votre conscience en disant : « J’ai peur, il est dangereux, je ne peux pas le garder, nous serons plus tranquilles comme ça ; lui d’un côté, moi de l’autre. » De cette façon, vous n’affronterez jamais le problème. » Or, nous avons vu qu’en affrontant le problème, des gens ont été renvoyés chez eux qui avaient jusqu’à dix, quinze, ou vingt ans d’hôpital ; et on a pu le faire quand il y a eu ouverture sur l’extérieur ; quand le problème a été porté à l’extérieur, vers la famille, hors de l’hôpital.

Vascon : Sous cet aspect, en effet, les sorties ont été nombreuses.

Furio : Ils disent : « On est bien ici, etc. » ; mais, d’après moi, je le répète, s’ils le disent, c’est qu’ils sont résignés : une résignation qui leur vient de l’habitude d’avoir été abandonnés par l’extérieur depuis de longues années parce que l’extérieur ne fait pratiquement rien pour nous. Tenez, prenons le cas d’une personne qui était ici : vous m’avez parlé de Mila [la personne avec qui je m’entretenais tantôt], qui a longtemps travaillé au bar et qui à présent est sortie ; nous étions très amis, pour des raisons de travail entre autres, parce que c’était quelqu’un d’actif et qui collaborait. Quand je lui disais « Alors, vous laissez tomber ? », elle répondait : « Eh oui, si l’extérieur ne m’aide pas, si je ne résous pas mon problème dehors, je n’ai pas d’autre possibilité. » En effet, c’est seulement lorsqu’on a pu affronter le problème à l’extérieur (vu qu’a l’hôpital il n’y avait plus de problème, puisque la malade était guérie et le prouvait par ses activités), c’est alors seulement qu’on a pu le résoudre et la renvoyer chez elle. En somme, cette personne était résignée parce quelle était coupée de l’extérieur ; quand elle a vu que l’extérieur était disposé à l’accepter, elle a eu de nouveau envie de sortir.

Vascon : Ainsi, la phase de libéralisation une fois dépassée, dès que l’on entre dans la phase communautaire, le problème se déplace tout entier à l’extérieur. La communauté thérapeutique ne serait donc qu’une phase transitoire ?

Furio : Oui, c’est une phase transitoire. Elle a sûrement des côtés positifs sur le plan thérapeutique : le malade ne connaît plus ces ruptures sociales, disons, qu’il subissait auparavant à l’hôpital traditionnel. Aujourd’hui, en arrivant ici, le malade n’est plus isolé ; il a constamment la possibilité d’entrer en contact avec les autres, avec ses semblables. Bref, il n’y a plus de rupture nette comme auparavant. Sinon qu’ensuite la rupture dépend beaucoup de l’extérieur.

Vascon : La société se trouve donc démentie dans sa conception du malade dangereux pour lui-même et pour les autres, lorsque la communauté obtient des guérisons, et démontre du même coup que le malade n’est pas dangereux.

Furio : Tout est possible, mais je n’arrive pas à imaginer qu’un malade sorti de notre hôpital puisse commettre un acte de violence sans justification. Nous avons d’ailleurs discuté à propos d’un de ces actes, commis par un ancien hospitalisé d’une autre ville. J’ai donné mon avis, et diverses personnes, infirmiers ou malades, l’ont partagé : s’il s’était agi d’un de nos malades, et si au moment opportun on avait appelé sur place un malade, un médecin ou un infirmier qui auraient été en relation avec lui, il ne se serait rien passé. Je parle de ce fait divers récent, vous vous souvenez, qui a vraiment prouvé que les méthodes de l’hôpital psychiatrique traditionnel peuvent tuer un brigadier de police. D’ailleurs, les articles de journaux laissaient entendre bien des choses. J’ai lu une phrase qui, personnellement, m’a frappé ; la femme aurait téléphoné à la police, en disant : « Mon mari est agité. » On lui a répondu : « Nous ne pouvons pas intervenir simplement parce que vous avez peur ; il faut que votre mari en vienne à des voies de fait. Dans ce cas-là, téléphonez-nous. » Aussitôt après, la femme retéléphone : « Il m’a menacé de son revolver. Il est armé, et il me menace. » Ils ont envoyé alors ce brigadier qui a été tué. On avait pensé que dès l’arrivée du brigadier, l’autre avait tiré, mais ce n’est pas vrai. Le brigadier s’est présenté sur le palier avec la femme et la fille du malade ; il est entré, il a parlé avec l’homme, puis il est ressorti en laissant la porte ouverte, et en disant à la femme : « Maintenant, il s’est calmé, mais nous l’emportons quand même. » Oui, il a dit ces mots : « Nous l’emportons quand même. »

Vascon : C’est ce qui a exaspéré le malade.

Furio : Ça l’a exaspéré. Voilà pourquoi nous avons pensé que si, à la place du brigadier, on avait envoyé un infirmier, un autre malade ou un médecin qui auraient été en relation avec lui pendant son hospitalisation, le drame, selon moi, ne serait jamais arrivé.

Vascon : C’est certain. On n’aurait pas exaspéré la violence que cet homme portait en lui, peut-être pour des raisons en rapport avec sa famille, du reste.

Furio : J’estime qu’un policier n’est pas qualifié et n’a ni les façons ni la préparation requises pour discuter avec une personne malade.

Vascon : Mais il y a aussi le contenu de la phrase, en admettant qu’elle ait été prononcée ainsi, ou à peu près, ce qui ne fait guère de doute, puisque communément on pense que le malade est une chose.

Furio : Évidemment : « Nous l’emportons », comme s’il s’agissait d’un meuble.

Vascon : En général, on imagine le malade comme quelqu’un de violent, de furieux ; en fait, quand on vient ici pour la première fois, quand moi-même j’y suis venu la première fois, on se surprend à demander : « Où sont les malades ? »

Furio : Certains malades sont embêtants, mais je n’en vois pas qui soient dangereux. Ils pourront vous ennuyer, quand ils répètent toujours la même chose, quand ils réclament un café, une cigarette, mais je ne pense pas qu’on puisse trouver ça dangereux.

Vascon : Dans quelle mesure attribuez-vous à l’action des médicaments ou à l’action de la communauté l’état d’absolue non-violence que l’on constate ici ?

Furio : D’après moi, cette non-violence est due pour environ 80 % aux relations sociales. Que les médicaments soient efficaces dans la cure générale, c’est hors de doute ; mais sur le comportement du malade, les relations sociales jouent au moins à 80 %.

Vascon : Le fait de ne plus se sentir une chose, mais une personne, d’être appelé à prendre des responsabilités, tout cela serait donc presque essentiel ?

Furio : Oui, et on peut constater qu’il se produit une sorte de régression quand, au lieu d’agir avec conviction et sincérité, on se laisse aller à des formes alarmantes de paternalisme, qui deviennent parfois offensantes. On ne s’en rend pas compte, mais, bien souvent, on ne peut pas traiter un adulte comme un enfant capricieux.

Vascon : Ne craignez-vous pas que cela se produise quelquefois ?

Furio : Bien sûr que ça se produit.

Vascon : Il y a donc cette façon paternaliste d’aborder le malade : « Allons, mon pauvre, viens, parlons un peu… »

Furio : Oui, avec commisération. Et je pense qu’au fond de nous-mêmes, nous en souffrons tous : « Si on me traite avec commisération, ça signifie que je suis inférieur. » Beaucoup de gens, qui ne sont pas ouverts à ces problèmes, pensent qu’il suffit de traiter le malade avec paternalisme pour lui faire du bien, ce qui à mon avis n’est pas vrai du tout.

Vascon : Ici, d’après vous, quand cela se produit-il ?

Furio : Quand le malade, pour une raison ou une autre, adopte une attitude de contestation, quand il s’irrite et déclare : « Mais pourquoi, etc. » Alors, on lui répond : « Je l’ai fait pour ton bien, vois-tu. Excuse-moi. » Or, si on a commis une injustice envers le malade, il faut en discuter, et non pas se réfugier dans les : « Tu as raison, excuse-moi, je me suis trompé, je ne devais pas dire ça. » La contestation doit être menée sur un pied d’égalité, car autrement le malade en souffre, c’est certain ; même s’il ne s’en rend pas compte. Beaucoup, très souvent, aiment se faire prendre en pitié ; mais, la plupart du temps, ça vous irrite.

Vascon : Donc, en ce sens, une éducation de la société s’impose ?

Furio : Surtout une éducation, car pour ce qui est de la compréhension, à la rigueur, on peut en trouver, encore qu’elle se réduise à des mots.

Vascon : Sans doute l’évolution actuelle de la société vers plus de culture, etc., la conduit à une certaine compréhension de type humanitaire, dans le genre : « Bah, les pauvres, qu’ils aient aussi leur bien-être, qu’ils aient eux aussi une salle de cinéma… »

Furio : En ce qui me concerne, du moins, j’essaie de faire en sorte que les divertissements à l’intérieur de l’hôpital aient toujours cette signification : « Vivre avec les autres. » Selon moi, il ne s’agit pas seulement d’aller voir un film ; d’aller au bal pour regarder les autres danser, ou pour danser soi-même, mais d’être ensemble. En allant au bal, on ne se contente pas de danser : le bal implique des rapports personnels entre parents et malades ; des groupes se forment, on discute. Voilà ce qui est utile, d’après moi.

Vascon : Est-ce que, durant ces dernières années, le potentiel de discussion, disons, s’est accru ? Y a-t-il davantage de débats, de discussions, d’interventions, d’intérêt concret ?

Furio : Oui, mais, à mon avis, pas tellement. Il ne faut jamais oublier que les malades qui arrivent dans ces hôpitaux viennent des couches les plus basses de la société, et que du fait même de leur maladie, ils n’ont presque jamais reçu, disons, une teinture d’éducation ; plusieurs ne sont même pas allés à l’école, et c’est ça qui compte : non le fait même qu’ils ne soient pas allés à l’école, qu’ils ne sachent ni lire ni écrire – et d’ailleurs peut-être ont-ils appris à lire et à écrire –, mais je crois que l’école, pratiquement, outre les connaissances nécessaires, apprend à l’enfant à vivre en société ; or, n’ayant pas connu la vie de groupe durant leur enfance, n’ayant pas formé de groupes, ils sont un peu apathiques sous le rapport des relations sociales ; en revanche, le genre de vie que nous avons ici stimule les rapports sociaux.

Vascon : Cet hôpital serait donc uniquement réservé aux pauvres ?

Furio : Oui, un hôpital des pauvres, exactement. Ceux qui ont des moyens ne viennent pas ici : soit ils se soignent en privé, soit ils vont dans les maisons dites de cure. En partie, et peut-être inconsciemment, je crois, les personnes qui sont ici ressentent cette infériorité, de n’avoir pas eu d’éducation ; mais cela, seulement dans certains cas.

Vascon : Il me semble que cette fois nous avons touché le vrai problème.

Furio : Oui, et je vous donne toujours mon point de vue personnel. D’après mon expérience, je trouve que les relations que j’entretiens avec mes amis sont parfois un peu faussées parce qu’ils me considèrent comme quelqu’un qui a des capacités supérieures aux leurs. Ils disent, par exemple : « Ces choses-la, laissez-les faire à Furio. Qu’il s’en occupe : lui seul est à la hauteur. »

Vascon : C’est que désormais vous exercez une fonction.

Furio : Oui, j’exerce une fonction qui, selon moi, est incompatible avec la communauté. C’est pourquoi, bien souvent, je me récuse.

Vascon : Parce que vous sentez, disons-le franchement, entre nous, que votre position est en quelque sorte contradictoire : ou vous faites partie de la communauté en tant que leader, thérapeute, promoteur, ou vous en faites partie en tant que malade ; or, désormais, vous n’êtes plus malade, mais vous n’êtes pas davantage médecin, et votre situation est quelque peu ambiguë.

Furio : C’est bien vrai, cette situation me met mal à l’aise ; et continuellement.

Vascon : Si cependant on vous confiait une fonction précise, l’accepteriez-vous ?

Furio : Ma foi, une fonction précise… j’ai un peu peur qu’une fonction officiellement reconnue… En somme, vous voulez dire : « Furio, à partir d’aujourd’hui, vous cessez d’être hospitalisé, et devenez employé avec telle et telle fonction. » Eh bien, voyez-vous, je crois que c’est impossible. Je ne pourrais pas accepter : je sentirais toujours que ma place est de l’autre côté.

Vascon : Vous pensez donc que sur ce point la communauté ne…

Furio : Tenez, prenons le cas d’un infirmier d’Udine, qui est venu me demander certains conseils en matière de sociothérapie. Il m’a dit, très ouvertement : « Je suis bien embêté, parce que, souvent, je devrais prendre position contre la direction en faveur du malade, et je ne peux pas, parce que je suis employé. »

Vascon : Cela finirait donc par vous mettre en porte-à-faux.

Furio : « Moi aussi, lui ai-je dit : moi aussi je suis conscient du fait que vous ne devez pas seulement appliquer la sociothérapie au malade, mais qu’il est souvent nécessaire de l’appliquer au personnel. »

Vascon : Vous avez eu tantôt une expression très révélatrice, et ce n’étais pas un lapsus. Vous avez dit : « De l’autre côté. »

Furio : Oui, de l’autre côté.

Vascon : Ainsi, selon vous, nous n’avons pas réussi à dégager une identité : il y a un côté et l’autre côté.

Furio : Cela est également ressenti de part et d’autre. Le malade sent que l’infirmier et le médecin sont différents de lui ; d’autre part, l’infirmier et le médecin, même s’ils essaient avec bonhomie de prouver le contraire, ne font parfois qu’accuser automatiquement cette distance : « Je suis l’infirmier, et tu es le malade. »

Vascon : Et comment se fait-il, selon vous, que l’équipe médicale ne soit pas arrivée, ici, à éliminer cet état de choses ?

Furio : L’équipe médicale fait tout son possible pour l’éliminer ; mais, je le répète, comme beaucoup de décisions ne peuvent être prises communautairement, celles qui peuvent l’être le sont, et les autres doivent être prises par l’équipe médicale. Naturellement, cela renforce le malade dans sa méfiance, et il se dit : « D’accord, j’ai préconisé cette solution, mais en définitive, qui décide ? » Si vous participiez à notre vie, vous verriez que nous nous trouvons souvent dans une impasse ; qu’il nous est difficile de prendre une décision. C’est le cas, actuellement, par exemple, à propos du service C-Femmes, comme ça l’a été pour le C-Hommes. Nous en demandions l’ouverture, car nous voulions que les amis de ce service soient à égalité avec nous, que leur service soit libéralisé ; toutefois, ce n’était pas une décision que nous pouvions prendre sur nous : elle demeurait en effet du ressort de la direction médicale, qui devait répartir les problèmes du service fermé afin de pouvoir donner à ces malades les mêmes droits qu’aux autres. Aussi, quand nous parlons du C-Femmes encore fermé, disons-nous à présent : « Monsieur le directeur, veuillez prendre les dispositions nécessaires pour ouvrir ce pavillon. »

Vascon : Vous-même, après avoir étudié la question, estimiez-vous que la décision d’ouverture pouvait être prise…

Furio : À notre demande d’ouverture, la direction médicale était forcée de répondre : « Attention, il y a tel ou tel problème. »

Vascon : Par conséquent, le fait que la direction médicale soit seule à détenir ce pouvoir de décision engendre selon vous la division en deux camps.

Furio : Oui, elle crée les deux camps. Elle fait souvent sentir au malade, c’est incontestable, qu’il appartient à la communauté, mais non à la partie de celle-ci qui peut déterminer la vie communautaire. La communauté se convainc qu’il n’est pas possible, pour telle ou telle raison, de faire certaines choses ; mais, en même temps, elle se sent un peu diminuée. Aussi, quand se présente par la suite un nouveau problème à résoudre avec le concours de la communauté, les gens, naturellement, ne participent pas.

Vascon : Il y a une sorte de crise.

Furio : Il ne faut jamais oublier une chose : le médecin, comme les infirmiers, du seul fait que, leur service terminé, ils peuvent sortir et rentrer chez eux, s’en aller, sont pour le malade des personnes privilégiées. Voilà presque toujours ce qu’il y a dessous, et ça réapparaît. Pratiquement, vous êtes ici pendant huit heures, puis vous partez. Ce qui crée un sentiment d’infériorité, c’est cette différence de situation.

Vascon : Le malade n’est-il pas conscient de devoir rester un certain temps ici pour se soigner ?

Furio : Oui, seulement, nous avons des malades chroniques qui vivent ici depuis plusieurs années, et cette période est elle-même déjà si longue qu’elle devient interminable quand on pense à l’avenir. Beaucoup en sont conscients.

Vascon : Donc, une possibilité de crise et de malentendu persiste entre, d’une part, les malades, et, de l’autre, le personnel et les médecins. Et cette crise est toujours déterminée par l’extérieur, c’est-à-dire quand les médecins ne sont pas en mesure de réinsérer dans la société le malade guéri qui voudrait sortir.

Furio : Le fait est là, et nous le contestons. Pour le malade, les médecins et les infirmiers appartiennent à l’extérieur ; ce sont des gens du dehors. C’est une faiblesse que nous ressentons, et je crois que les médecins eux-mêmes s’en rendent compte. Toute la difficulté est là : sensibiliser l’extérieur aux problèmes du malade mental.

Gorizia et Dingleton

Cette série d’interviews et de commentaires serait incomplète sans un dernier témoignage qui permettra au lecteur de comparer deux situations : celle de la communauté thérapeutique anglaise de Maxwell Jones, et celle de Gorizia.

*

Vascon : Vous êtes allée à Dingleton, et pouvez par conséquent comparer les deux communautés.

Franca Basaglia : À mon sens, la situation anglaise, par rapport à celle de Gorizia, révèle une friction moins importante entre la microsociété hospitalière et l’extérieur. On peut attribuer cela à divers facteurs : une disponibilité plus grande des Anglais envers les innovations techniques et scientifiques (partant, une plus grande tolérance de la part du milieu social), et le caractère moins politique de l’expérience anglaise (en ce qui concerne également la lutte contre la hiérarchisation et la structure des rôles, limitée, chez eux, à la réalité institutionnelle). À ce propos, ce qui différencie l’expérience de Gorizia, c’est la remise en cause globale – à travers la remise en cause institutionnelle – des structures qui permettent la perpétuation d’une réalité coercitive et oppressive dont l’asile d’aliénés offre l’exemple. On pourrait voir toutefois un point commun aux deux expériences dans l’impasse qu’elles connaissent actuellement : le risque d’une involution qui pourrait bloquer l’action « contestataire » au niveau d’un perfectionnisme technique, et en nier du même coup la signification essentielle. Cela est particulièrement sensible à Dingleton, où l’hôpital est ouvert depuis 1949 (avant même la constitution de la communauté thérapeutique par Maxwell Jones). La structure hospitalière y est à tel point stabilisée qu’elle en arrive à énumérer les alternatives offertes aux malades à l’intérieur de l’institution, ce qui interdit toute spontanéité, et atténue les contradictions internes. L’utilité de cette comparaison serait plutôt de montrer le danger que court actuellement Gorizia : qu’après avoir dépassé le stade du renversement institutionnel (avec l’ouverture de tous les services, etc.), l’on ne parvienne pas à réagir sur l’extérieur, que l’on s’enferme dans un perfectionnisme interne, stérile et privé de mordant.

Vascon : Les Anglais ont-ils conscience de cela ?

Franca Basaglia : Disons qu’ils ne semblent pas se donner pour but d’agir sur les structures extérieures par une action anti-institutionnelle. Les propositions et les tentatives de changement (comme, par exemple, les réformes de type sectoriel) se bornent au perfectionnement de l’assistance psychiatrique, et tendent, tout au plus, à une « résolution idéologique » des conflits sociaux. En ce sens, ce qui serait un échec pour Gorizia (reconnaître qu’il faille réduire la portée politique de notre action, en la limitant à l’institution) n’est autre, à Dingleton, que le but vers lequel tend l’action générale. En définitive, c’est le but qui est différent.

Vascon : La communauté thérapeutique anglaise serait donc, en un certain sens, plus cristallisée que l’italienne ?

Franca Basaglia : Dans l’ensemble, oui, du fait aussi que Gorizia en est encore au stade de la négation, et Dingleton préfigure en quelque sorte l’avenir qui l’attend quand ce stade sera dépassé. Le problème actuel de Gorizia est de voir dans quelle mesure l’action négatrice peut s’exercer à l’extérieur ; l’objectif étant cette fois la structure sociale elle-même, et non plus une institution particulière.

Vascon : En résumé, quelles sont les différences ?

Franca Basaglia : D’un côté, le caractère politique de l’action gorizienne ; de l’autre, à Dingleton, un engagement didactique et thérapeutique plus poussé au niveau du staff, mais qui s’enferme dans la sphère particulière des intérêts institutionnels.

Conclusion

Sur cet entretien – qui nous a permis de définir les relations entre communauté et société dans deux pays aux situations politiques, économiques et sociales différentes – se conclura mon documentaire consacré à la communauté thérapeutique de Gorizia. La lecture de ces témoignages aura montré clairement, je l’espère, qu’ils n’ont été en rien altérés, et que, quitte à sembler parfois obscurs, ils ont été transcrits fidèlement. Certains, en écoutant ces interviews au magnétophone, ou en les relisant, m’ont demandé si les patients interviewés sont déjà guéris ou comptent au nombre des malades les moins atteints. Ayant été absolument libre de choisir mes interlocuteurs, je n’ai opéré aucune discrimination : Andrea, Margherita, Caria, sont des malades chroniques, hospitalisés depuis de longues années, littéralement abandonnés par leurs familles. Ils sont seuls au monde, et la société n’a aucun intérêt à les accueillir.

Il faut en outre souligner que la plupart des malades, et nous laissons de côté ceux qui présentent des lésions organiques, ont eu une vie aventureuse et parfois des plus invraisemblables. Des enquêtes menées par l’équipe médicale, il ressort que certains vieux hospitalisés pour lesquels il a été possible de remonter jusqu’aux lointaines origines de l’internement présentaient, lors de leur première admission dans les asiles, des formes de maladie légères que les retours dans les instituts n’ont fait qu’aggraver. Ces ségrégations successives, jusqu’à l’internement définitif, sont dues presque toujours à l’attitude des familles, qui n’ont pas su tolérer chez elles la présence d’un parent inactif et ennuyeux.

Beaucoup ont été victimes de la guerre, comme Caria, par exemple, admise à l’hôpital au sortir d’un camp d’extermination nazi. Peu importe si Caria a eu ou non la princesse Mafalda pour compagne de captivité, et peut-être s’attribue-t-elle ce lien pour ennoblir sa souffrance, comme si ses vicissitudes personnelles n’y suffisaient pas ; le fait est, en tout cas, qu’elle porte à l’avant-bras le matricule tatoué qui confirmerait, s’il en était besoin, la réalité de son calvaire d’exclue. Durant les interviews comme au cours des réunions, l’intérêt de l’assistance et son degré de participation sont fonction du sujet traité. Si celui-ci intéresse le plus grand nombre, la discussion va bon train ; sinon elle languit, comme partout ailleurs. Il est rare, cependant, qu’il n’y ait pas au moins un moment d’intérêt, les malades ayant compris que leur avis est écouté, sollicité et considéré à l’égal de celui des autres.

J’écris sciemment « les autres », car, comme le dit Furio dans son interview, malgré les efforts de tous, les barrières de classe, de statut, subsistent au sein de la communauté. Les malades constatent en effet leur exclusion quand, au terme d’une journée de vie commune, d’engagement commun, ils doivent rester à l’hôpital alors que « les autres » sont libres d’en sortir ; c’est là un facteur de crise. Un autre point critique est atteint, à mon sens, quand le malade déclare ne pouvoir vivre qu’à l’abri de la microsociété que constitue l’hôpital libéralisé ; quand il s’enferme, volontairement, dans la citadelle où s’est concrétisé, développé, le courant d’action et de pensée qui visait à faire de lui, en revanche, un homme libre, responsable et que l’on ne tient plus pour un objet de scandale public.