La stratégie ironique du séducteur

Si la caractéristique de la femme séductrice est de se faire apparence pour jeter le trouble dans les apparences, qu’en est-il de l’autre figure, celle du séducteur ?

Lui aussi se fait leurre pour jeter le trouble, mais curieusement ce leurre prend la forme du calcul, et la parure le cède ici à la stratégie. Mais si la parure chez la femme est évidemment stratégique, la stratégie du séducteur n’est-elle pas inversement une parade de calcul, par où il se défend de quelque puissance adverse ? Stratégie de la parure, parure de la stratégie…

Les discours trop sûrs d’eux – dont celui de la stratégie amoureuse – doivent être lus d’autre façon en pleine stratégie « rationnelle », ils ne sont encore que les instruments d’un destin de séduction, dont ils sont autant les victimes que les metteurs en scène. Le séducteur ne finit-il pas par se perdre lui-même dans sa stratégie comme dans un labyrinthe passionnel ? Ne l’invente-t-il pas pour s’y perdre ? Et lui qui se croit maître du jeu, n’est-il pas la première victime du mythe tragique de la stratégie ?

L’obsession de la jeune fille chez le séducteur de Kierkegaard. L’obsession de ce stade inviolé, encore insexué, qui est celui de la grâce et du charme parce que c’est un être de grâce il faut trouver grâce à ses yeux, comme Dieu elle détient un privilège inégalable – elle devient donc l’enjeu féroce d’un défi elle doit être séduite, elle doit être détruite parce que c’est elle qui par nature est douée de toute la séduction.

Le séducteur a pour vocation d’exterminer cette puissance naturelle de la femme ou de la jeune fille par une entreprise délibérée qui égalera ou dépassera l’autre, qui contrebalancera par une puissance artificielle égale ou supérieure la puissance naturelle à laquelle, contre toutes les apparences qui font de lui le séducteur, il a succombé dès le départ. La destination du séducteur, sa volonté, sa stratégie, répondent pour l’exorciser à la prédestination gracieuse et séductrice de la jeune fille, d’autant plus puissante qu’elle est inconsciente.

Le dernier mot ne peut être laissé à la nature tel est l’enjeu fondamental. Il faut que cette grâce exceptionnelle, innée, immorale comme une part maudite, soit sacrifiée et immolée par ['entreprise du séducteur, qui va l’amener par une tactique savante jusqu’à l’abandon érotique, où elle cessera d’être puissance de séduction, c’est-à-dire une puissance dangereuse.

Ainsi le séducteur n’est rien, toute l’origine de la séduction est dans la jeune fille. C’est pourquoi Johannes peut dire ne rien inventer et tout apprendre de Cordelia. Il n’y a là nulle hypocrisie. La séduction calculée est le miroir de la séduction naturelle, elle s’y alimente comme à sa source, mais c’est pour mieux l’exterminer.

C’est pourquoi aussi il n’est laissé aucune chance à la jeune fille, aucune initiative dans le jeu de la séduction, dont elle semble l’objet sans défense. C’est que toute sa partie à elle est déjà jouée avant que commence le jeu du séducteur, Tout a déjà eu lieu avant, et l’entreprise de séduction ne fait que ravaler un déficit naturel, ou relever un défi déjà là, celui que constitue la beauté et la grâce de nature de la jeune.

La séduction alors change de sens. D’entreprise immorale et libertine s’exerçant aux dépens d’une vertu, d’une duperie cynique à des fins sexuelles (qui est sans grand intérêt), elle devient mythique et prend la dimension d’un sacrifice. Ce pour quoi elle obtient si aisément l’assentiment de la « victime », qui obéit en quelque sorte par son abandon aux ordres d’une divinité qui veut que boule puissance soit réversible et sacrifiée, que ce soit celle du pouvoir ou celle, naturelle, de la séduction, parce que toute puissance, et celle de la beauté par-dessus toutes, est sacrilège. Cordelia est souveraine, et elle est sacrifiée à sa propre souveraineté. Forme meurtrière d’échange symbolique, telle est la réversibilité du sacrifice, elle n’épargne aucune forme, ni la vie elle-même, ni la beauté ou la séduction, qui en est la forme la plus dangereuse. Dans ce sens, le séducteur ne peut se flatter d’être le héros d’aucune stratégie érotique, il n’est que l’opérateur sacrificiel d’un processus qui le dépasse de loin. Et la victime, elle, ne peut se flatter d’être innocente, puisque, vierge, belle et séduisante, elle constitue un défi en soi, qui ne peut être égalé que par sa mort (ou par sa séduction, qui est égale à un meurtre).

Le journal d’un Séducteur est le scénario d’un crime parfait. Rien dans le calcul du séducteur, aucune de ses manœuvres n’échoue. Tout s’y déroule avec une infaillibilité qui ne saurait être réelle ou psychologique, mais mythique. Cette perfection de l’artifice, cette sorte de prédestination qui guide les gestes du séducteur ne fait que refléter, comme en un miroir, la perfection de la grâce infuse de la jeune fille, et la nécessité inéluctable de son sacrifice. Il n’y a là la stratégie de personne : c’est un destin, dont Johannes n’est que l’exécutant instrumental, donc infaillible.

Il y a quelque chose d’impersonnel dans tout processus de séduction, comme dans tout crime, quelque chose de rituel, de suprasubjectif et de supra-sensuel, dont l’expérience vécue, du séducteur comme de sa victime, n’est que le reflet inconscient. Dramaturgie sans sujet. Exercice rituel d’une forme où les sujets se consument. C’est pourquoi l’ensemble revêt à la fois la forme esthétique d’une œuvre et la forme rituelle d’un crime.

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Cordélia séduite, livrée aux plaisirs érotiques d’une nuit, puis abandonnée – il ne faut pas s’en étonner, ni faire de Johannes, en bonne psychologie bourgeoise, un odieux personnage : la séduction, étant un processus sacrificiel, s’achève avec le meurtre (la défloration). Cet ultime épisode pourrait même ne pas avoir lieu : dès lors que Johannes est sûr de sa victoire, Cordéiia est morte pour lui. C’est la séduction impure qui s’achève dans l’amour et les plaisirs, mais celle-ci n’est plus un sacrifice. La sexualité est à revoir dans ce sens, comme résidu économique du processus sacrificiel de la séduction, tout comme dans les sacrifices archaïques une part résiduelle non consumée alimente la circulation économique. Le sexe ne serait ainsi que le solde ou l’escompte d’un processus plus fondamental, crime ou sacrifice, qui n’a pas atteint à la réversibilité totale. Les dieux prennent leur part : les humains se partagent les restes.

C’est à l’accumulation de ce reste que se voue le séducteur impur, Don Juan ou Casanova, volant de conquête en conquête sexuelle, cherchant à séduire pour prendre son plaisir, sans atteindre à cette dimension « spirituelle » de la séduction selon Kierkegaard, qui consiste à pousser à leur comble les puissances et les ressources séductrices de la femme pour mieux les défier par une stratégie minutieuse de retournement.

Cordélia dépossédée de sa puissance par une lente conjuration fait songer aux innombrables rites d’exorcisme de la puissance féminine qui se retrouvent partout dans les pratiques primitives (Bettelheim). Conjurer la puissance féminine de fécondité, l’encercler, la circonscrire, éventuellement la simuler et se l’approprier, telle est l’entreprise de la couvade, de l’invagination artificielle, des excoriations et des cicatrices, de ces innombrables blessures symboliques, jusques et y compris celles de l’initiation et l’institution d’un pouvoir nouveau : le politique, qui efface le privilège inégalable du féminin dans la « nature ». Il n’est que de penser aussi à cette philosophie sexuelle chinoise où, par le suspens de la possession et de l’éjaculation, le masculin dérive sur lui la puissance du yang féminin.

De toute façon, quelque chose est donné à la femme, qu’il faut exorciser par une entreprise artificielle, au ternie de laquelle elle est dépossédée de sa puissance. Et sous cet angle sacrificiel, il n’y a pas de différence entre la séduction féminine et la stratégie du séducteur : il s’agit toujours de la mort et du rapt mental de l’autre, de le ravir et de lui ravir sa puissance. C’est toujours l’histoire d’un meurtre, ou plutôt d’une immolation esthétique et sacrificielle car, comme dit Kierkegaard, ça se passe toujours au niveau de l’esprit.

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Du plaisir spirituel » de la séduction.

Le scénario de la séduction selon Kierkegaard est spirituel : il y faut encore et toujours de l’esprit, c’est-à-dire du calcul, du charme et le raffinement d’un langage conventionnel, au sens du XVIIIe siècle, mais aussi du Witz et du trait d’esprit au sens moderne.

Jamais la séduction ne se joue sur le désir ou la propension amoureuse – tout cela est vulgaire mécanique et physique charnelle : inintéressant. Il faut que tout se réponde par allusion subtile, et que tous les signes soient pris nu piège. Ainsi les artifices du séducteur sont le reflet de l’essence séductrice de la jeune fille, et celle-ci est comme démultipliée dans une mise en scène ironique, un leurre exact de sa propre nature, auquel elle viendra se prendre sans effort.

Il ne s’agit donc pas d’une attaque frontale, mais d’une séduction diagonale qui passe comme un trait (quoi de plus séduisant que le trait d’esprit ?), qui en a la vivacité et l’économie, faisant usage elle aussi du même matériel redoublé, selon la formule de Freud les armes du séducteur sont celles mêmes de la jeune fille qui retourne contre elle, et cette réversibilité de la stratégie en fait le charme spirituel.

On dit justement des miroirs qu’ils sont spirituels : c’est que le reflet en lui-même est un trait d’esprit. Le charme du miroir n’est pas de s’y reconnaître, ce qui est une coïncidence plutôt désespérante, mais bien dans le trait mystérieux et ironique du redoublement. Or la stratégie du séducteur n’est rien d’autre que celle du miroir, c’est pourquoi il ne trompe au fond personne – et c’est pourquoi aussi il ne se trompe jamais, car le miroir est infaillible (s’il usait de manœuvres et de pièges tramés de l’extérieur, il commettrait forcément quelque erreur).

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Qu’on songe à un trait de ce genre, et digne de figurer dans les annales de la séduction : la même lettre écrite à deux femmes différentes. Et ceci sans la moindre perversité, dans la transparence de l’âme et du cœur. L’émoi amoureux propre à chacune est le même, il existe, il a sa qualité propre. Mais autre chose est le plaisir « spirituel », qui émane de l’effet de miroir entre les deux lettres, qui joue comme effet de miroir entre les deux femmes : celui-ci est proprement un plaisir de séduction. Transport plus vif, plus subtil, est tout à fait diffèrent de l’émoi amoureux. L’émoi du désir n’est jamais égal à cette sorte de joie secrète et exubérante qu’il y a à jouer avec le désir même. Le désir n’est qu’un référent comme un autre, la séduction lui est immédiatement transcendante, et l’emporte par l’esprit justement. La séduction est un trait, elle court-circuite ici les deux figures destinataires dans une sorte de sur-impression imaginaire, où peut-être en effet le désir les confond, en tout cas ce trait provoque la confusion du désir, le renvoie à une indistinction et à un léger vertige, fait de l’émanation subtile d’une indifférence supérieure, d’un rire qui vient effacer son implication trop sérieuse encore.

Séduire, c’est ainsi faire jouer entre elles des figures, faire jouer entre eux des signes pris à leur propre piège. Jamais la séduction ne résulte d’une force d’attraction des corps, d’une conjonction d’affects, d’une économie de désir, il faut qu’un leurre intervienne et mêle les images, il faut qu’un trait réunisse soudainement, comme en rêve, des choses désunies, ou désunisse soudainement des choses indivises : ainsi la première lettre emporte-t-elle la tentation irrésistible de se réécrire pour l’autre femme, dans une sorte de fonctionnement ironique autonome, et dont l’idée même est séduisante. Jeu sans fin, auquel les signes se prêtent spontanément, par une ironie toujours disponible. Ils veulent être séduits peut-être, peut-être ont-ils, plus profondément que les hommes, désir de séduire et d’être séduits.

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Les signes n’ont peut-être pas pour vocation d’entrer dans des oppositions réglées à des fins significatives : ça, c’est leur destination actuelle. Mais leur destin est peut-être bien différent : il est peut-être de se séduire les uns les autres, et de nous séduire par là même. C’est une toute autre logique qui réglerait ainsi leur circulation secrète.

Peut-on imaginer une théorie qui traiterait des signes dans leur attraction séductrice, et non dans leur contraste et leur opposition ? Qui briserait définitivement la spécularité du signe et l’hypothèque du référent ? Et où tout se jouerait entre les termes dans un duel énigmatique et une réversibilité inexorable ?

Supposons que toutes les grandes oppositions distinctives qui ordonnent notre relation au monde soient traversées par la séduction au lieu d’être fondées sur l’opposition et la distinction. Que non seulement le féminin séduise le masculin, mais que l’absence séduise la présence, que le froid séduise le chaud, que le sujet séduise l’objet, ou l’inverse bien sûr : car la séduction suppose ce minimum de réversibilité qui met fin à toute opposition réglée, et donc à toute sémiologie conventionnelle. Vers une sémiologie inverse ?

On peut imaginer (mais pourquoi imaginer ? c’est ainsi) que les dieux et les hommes, au lieu d’être séparés par l’abîme moral de la religion, entreprennent de se séduire et n’entretiennent plus que des rapports de séduction – c’est arrivé en Grèce. Mais peut-être aussi le bien et le mal, et le vrai et le faux, et toutes ces grandes distinctions qui nous servent à déchiffrer le monde et à_ le tenir sous le sens, tous ces termes soigneusement écartelés au prix d’une énergie folle – ça n’a pas toujours réussi, et les vraies catastrophes, les vraies révolutions consistent toujours en l’implosion d’un de ces systèmes à deux termes : un univers, ou un fragment d’univers prend fin alors – pourtant la plupart du temps cette implosion est lente et se fait par l’usure des termes. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui : à l’érosion lente de toutes les structures polaires à la fois, vers un univers en passe de perdre le relief même du sens. Désinvesti, désenchanté, désaffecté : fini le monde comme volonté et représentation.

Mais cette neutralisation n’est pas séduisante. La séduction, elle, est ce qui précipite les, termes l’un vers l’autre, ce qui les réunit dans leur maximum d’énergie et de charme, et non ce qui les confond dans leur minimum d’intensité.

Supposons que partout ainsi se mettent à jouer des rapports de séduction là où jouent aujourd’hui des rapports d’opposition. Imaginons cet éclair de la séduction faisant fondre les circuits transistorisés, polaires ou différentiels, du sens ? Il y a bien des exemples de cette sémiologie non distinctive (c’est-à-dire qui n’en est plus une) : les éléments de la cosmogonie antique n’entraient pas du tout dans un rapport structural de classification, (eau/feu, air/ terre, etc.), ce n’était pas des éléments distinctifs, mais attractifs et se séduisant l’un l’autre : l’eau séduisant le feu, l’eau séduite par le feu.

Cette sorte de séduction existe encore très fort dans les relations duelles, de hiérarchie, de caste, non individualisées, et dans les systèmes analogiques qui ont partout précédé nos systèmes logiques de différenciation. Et sans doute partout encore les enchaînements logiques du sens sont travaillés par les enchaînements analogiques de la séduction – comme un immense trait d’esprit réunissant d’un seul trait les termes opposés. Circulation secrète, sous le sens, des analogies séductrices.

Mais il ne s’agit pas d’une nouvelle version de l’attraction universelle. Les diagonales, ou les transversales de la séduction peuvent bien briser les oppositions de termes, elles ne mènent pas à une relation fusionnelle ou confusionnelle (ça, c’est la mystique) mais à une relation duelle, non pas une fusion mystique du sujet ou de l’objet, ou du signifiant et du signifié, ou du masculin et du féminin, etc., mais une séduction, c’est-à-dire une relation duelle et agonistique.

Un miroir est suspendu sur le mur opposé

elle n’y pense pas

mais le miroir y pense

Journal d’un Séducteur, p. 29

La ruse du séducteur sera de se confondre avec le miroir du mur opposé, où la jeune fille viendra se réfléchir sans y penser, alors que le miroir la pense.

Il faut se méfier de l’humilité des miroirs. Humbles servants des apparences, ils ne peuvent que refléter les objets qui leur font face, sans pouvoir de se dérober, et tout le monde leur en sait gré (sauf dans la mort, où on les voile pour cette raison). Ce sont les chiens de l’apparence. Mais leur fidélité est captieuse, et ils ne font qu’attendre qu’on se prenne à leur reflet. On n’oublie pas si vite leur regard oblique : ils vous reconnaissent, et lorsque par surprise ils vous retrouvent là où vous ne vous y attendiez pas, votre tour est venu.

Telle est la stratégie du séducteur : il se donne l’humilité du miroir, mais d’un miroir manœuvrier, tel le bouclier de Persée, où Méduse vient se méduser elle-même. La jeune fille va tomber captive de ce miroir, qui la pense et l’analyse à son insu.

« Celui qui ne sait pas circonvenir une jeune fille jusqu’à ce qu’elle perde tout de vue, celui qui ne sait pas, au fur et à mesure de sa volonté, faire croire à une jeune fille que c’est elle qui prend toutes les initiatives… je ne lui envierai pas sa jouissance. Un tel homme est et restera un maladroit, un séducteur, termes qu’on ne peut pas du tout m’appliquer. Je suis un esthéticien, un érotique qui a saisi la nature de l’amour, son essence, qui croit à l’amour et qui le connaît à fond… Je sais en outre que la suprême jouissance imaginable est d’être aimé par-dessus tout… S’introduire comme un rêve dans l’esprit d’une jeune fille est un art, en sortir est un chef-d’œuvre. » (p. 121)

La séduction n’est jamais linéaire, elle ne porte pas non plus de masque (celle-ci est la séduction vulgaire) – elle est oblique.

« Quelle arme est aussi tranchante, aussi pénétrante, dans son mouvement aussi luisante et grâce à cela aussi décevante qu’un regard ? On marque une quarte haute, comme à l’escrime, et on se fend en seconde… cet instant est indescriptible. L’adversaire se rend presque compte du coup, il est touché, oui, mais touché à un tout autre endroit qu’il croyait. » (p. 35)

« Je ne la rencontre pas, je ne fais que toucher la périphérie de son existence… Lorsqu’elle arrive dans l’escalier, je la dépasse négligemment. Ce sont là les premières mailles à resserrer autour d’elle. Je ne l’arrête pas dans la rue, ou je la salue sans jamais m’approcher d’elle, mais je la vise toujours de loin… Elle sent qu’à son horizon est apparu un nouvel astre qui dans sa marche étrangement régulière exerce sur la sienne une influence troublante ; mais elle n’a pas la moindre idée de la loi qui règle ce mouvement.- Elle est plutôt tentée de chercher à gauche, à droite, quel point en est le but : elle ignore autant que son antipode qu’elle est elle-même ce point. » (p. 75)

Autre mode de réverbération détournée : l’hypnose, sorte de miroir psychique où là aussi la jeune fille se réfléchit à son insu sous le regard de l’autre :

« Aujourd’hui pour la première fois mes yeux se sont reposés sur elle. On dit que le sommeil peut alourdir une paupière jusqu’à la fermer : ce regard pourrait avoir un pouvoir semblable. Les yeux se ferment, et pourtant des puissances obscures s’agitent en elle, Elle ne voit pas que je la regarde, mais elle le sent, tout son corps le sent, Les yeux se ferment, et c’est la nuit ; mais en elle il fait grand jour. » (p. 116)

Cette oblicité de la séduction n’est pas une duplicité. Là où le trait linéaire se heurte au mur de la conscience et n’escompte qu’un maigre bénéfice, la séduction a plutôt l’oblicité du trait du rêve ou du trait d’esprit, qui d’une seule diagonale traverse l’univers psychique et ses différents niveaux pour aller, aux antipodes, toucher un point aveugle et inconnu, le point scellé du secret, de l’énigme que constitue la jeune fille, pour elle-même aussi.

Il y a donc deux moments simultanés de la séduction, ou deux instants d’un seul moment : il faut que toute l’exigence de la jeune fille soit requise, toutes ses ressources féminines mobilisées, mais suspendues – pas question de la surprendre par inertie, dans son innocence passive, il faut que sa Liberté soit en jeu parce que c’est cette liberté qui, dans son mouvement propre, par sa courbure originale ou par la subite torsion que lui imprime la séduction, doit rejoindre, comme spontanément, le point même, inconnu d’elle, où clic se perd. La séduction est un destin : pour qu’il s’accomplisse, il faut que toute la liberté soit là, mais aussi tout entière comme somnambuliquement tendue vers sa perte. La jeune fille doit être plongée dans cet état second, qui redouble l’état premier, l’état de grâce et de souveraineté. Susciter cet état somnambulique où la passion éveillée et ivre d’elle-même s’abîmera dans le piège du destin. « Les yeux se ferment, et c’est la nuit ; mais en elle il fait grand jour. »

Omissions, dénégations, effacement, détournements, déceptions, dérivations – tout cela vise à provoquer cet état second, secret d’une véritable séduction. Alors que la séduction vulgaire procède par l’insistance, celle-ci procède par l’absence, ou plutôt elle invente une sorte d’espace courbe, où les signes sont déviés de leur trajectoire et retournés à leur source. Cet état de suspens, inintelligible, est essentiel, le moment de désarroi de la jeune fille devant ce qui l’attend, tout en sachant, ce qui est nouveau et déjà fatal, que quelque chose l’attend. Moment d’une haute intensité, moment « spirituel » (au sens de Kierkegaard), semblable à celui du jeu entre la mise et le moment où les dés s’arrêtent de rouler.

Ainsi, la première fois où il l’entend donner son adresse, il se refuse à la retenir :

« Je ne veux pas l’entendre ; je ne veux pas me priver de la surprise ; je pense bien la rencontrer à nouveau dans la vie, et je la reconnaîtrai bien, elle me reconnaîtra peut-être aussi. Et si elle ne me reconnaît pas, j’aurai bien l’occasion de la regarder de côté, et je vous promets qu’elle se rappellera. Pas d’impatience, pas d’avidité. Il faut jouir à longs traits elle est prédestinée. » (p. 31)

Jeu du séducteur avec lui-même : à ce stade-là, ce n’est même pas une ruse, c’est le séducteur qui s’enchante du retard de la séduction. Ce n’est pas là un plaisir mineur, un plaisir d’approche ; car c’est dans cet infime écart que commence de se creuser le gouffre où elle tombera. C’est comme dans l’escrime : il faut du champ pour la feinte. Tout au long le séducteur, loin de chercher à se rapprocher, va travailler à affermir cette distance, par des moyens aussi divers que : ne pas lui adresser la parole et ne parler qu’à la tante, de sujets anodins ou stupides, tout neutraliser par l’ironie et la feinte intellectualité, ne répondre à aucun mouvement féminin ou érotique, jusqu’à lui trouver un soupirant de comédie qui doit la désenchanter de l’amour. Désenchanter, refroidir, décevoir, garder la distance, jusqu’à ce qu’elle-même prenne l’initiative de la rupture des fiançailles, parachevant ainsi le travail de séduction et créant la situation idéale de son abandon total.

Le séducteur est celui qui sait laisser flotter les signes, sachant que seul leur suspens est favorable, et va dans le sens du destin. Ne pas épuiser les signes sur-le-champ, mais attendre le moment où ils se répondront tous les uns aux autres, créant une conjoncture tout à fait particulière de vertige et d’effondrement.

« Lorsqu’elle se trouve avec ses trois amies, elle parle très peu, il est évident que leur bavardage l’ennuie, un sourire autour de ses lèvres semble porter à le croire. Je compte sur ce sourire. »

« Aujourd’hui je suis allé chez Mme Jansen, j’ai entrouvert la porte sans frapper… elle était là toute seule au piano… J’aurais pu surgir alors, j’aurais pu saisir cet instant – ç’eût été une bêtise. Elle cache évidemment qu’elle joue du piano… Quand j’aurai l’occasion un de ces jours de parler avec elle, plus intimement, je l’amènerai tout innocemment sur ce chapitre, et je la ferai tomber dans cette trappe. » (p. 77-78).

Il n’est pas jusqu’aux épisodes de diversion vulgaire, de morceaux de bravoure libertins ou de passades érotiques (ceux-ci occupent de plus en plus de place dans le récit – Cordélia n’apparaît presque plus qu’en filigrane ou en pointillé d’une imagination libertine et folâtre : « Aimer une seule est trop peu ; les aimer toutes est une légèreté de caractère superficiel ; mais en aimer un aussi grand nombre que possible… voilà la jouissance, voilà qui est vivre ! »), il n’est pas jusqu’à ces épisodes de séduction frivole qui ne rentrent dans le « grand jeu » de la séduction, selon la même philosophie de l’oblicité et de la diversion : la « grande » séduction chemine secrètement par les voies de la séduction vile, qui joue comme suspens et comme parodie. Jamais la confusion n’est possible : l’une est un jeu amoureux, l’autre est un duel spirituel. Tous les intermèdes ne font que rehausser le rythme lent, calculé, inéluctable, de la « haute » séduction. Le miroir est toujours là sur le mur opposé, si nous n’y pensons plus, lui y pense et le temps travaille dans le cœur de Cordélia.

Le processus semble bien atteindre son point le plus bas dans le moment des fiançailles. Là on a l’impression d’atteindre un point mort, le séducteur pousse la ruse du désenchantement, la dissuasion jusqu’à un degré presque pervers de mortification ; et on a l’impression qu’à force de subtilité le ressort est brisé, toute féminité chez Cordélia fatiguée, neutralisée par les leurres qui l’entourent. Ce moment des fiançailles, qui « a tant d’importance pour une jeune fille que toute son âme peut s’y fixer comme celle d’un mourant dans sa dernière volonté », ce moment Cor-délia le vivra sans même le comprendre, privée de toute réaction, muselée, circonvenue.

« Un mot, et elle aurait ri de moi ; un mot, et elle aurait été émue ; un mot, et elle m’eût évité ; mais aucun mot ne s’échappait de mes lèvres, je restais solennellement stupide et je suivais strictement le rituel. » « Je ne vanterai pas la poésie de mes fiançailles, elles sont à tous égards pruclhom-mesques et d’esprit boutiquier. » (p. 132-133) « Me voici donc fiancé, Cordélia aussi » (Cordélia aussi !) « et c’est sans doute à peu près tout ce qu’elle sait de cette affaire. »

Tout ceci est une sorte d’épreuve d’anéantissement, telle qu’elle figure dans l’initiation. Il faut que l’initié passe par une phase de mort, même pas de souffrance pathétique : de néant, de vide – ultime moment avant l’illumination de la passion et de l’abandon érotique. Le séducteur inclut en quelque sorte ce moment ascétique dans le mouvement esthétique qu’il imprime à l’ensemble.

« Toutes les jeunes filles qui veulent se confier à moi peuvent être assurées d’un traitement parfaitement esthétique ; seulement, à la fin, bien entendu, elles seront trompées. » (p. 141).

Il y a une sorte d’humour à ce que les fiançailles coïncident avec l’évanouissement de tout enjeu apparent de séduction. Ce qui, dans la vision bourgeoise du XIXe siècle, constitue un préambule joyeux au mariage, devient ici un épisode austère d’initiation aux fins sublimes de la passion (qui sont en même temps les fins calculées de la séduction), par la traversée somnambulique du désert des fiançailles. (N’oublions pas que les fiançailles furent l’épisode crucial de la vie de bien des romantiques, et précisément de Kierkegaard, mais aussi, et plus dramatiquement encore : Kleist, Hölderlin, Novalis, Kafka. Moment douloureux, éternel échec, cette passion quasi mystique des fiançailles était peut-être celle (laissons tomber l’impuissance sexuelle !) d’un suspens, d’un enchantement suspendu, et hanté par la peur du désenchantement sexuel ou matrimonial.)

Cependant même là où son objectif et sa présence semblent s’effacer, lui, Johannes continue de vivre la danse invisible de la séduction, il ne la vivra même jamais aussi intensément car c’est là, dans la nullité, dans l’absence, dans le miroir inverse, qu’il est assuré de son triomphe elle ne pourra que rompre ses fiançailles et se jeter dans ses bras. Tout le feu de la passion est là en transparence, en filigrane, jamais il ne le retrouvera aussi beau que dans cette prémonition, car la jeune fille en cet instant est encore prédestinée, ce qu’elle ne sera plus dans le moment achevé. Or le vertige de la séduction, comme de toute passion, est avant tout dans la prédestination. Elle seule donne cette qualité fatale qui est au fond du plaisir – cette sorte de trait d’esprit qui relie par avance quelque mouvement de l’âme à son destin et à sa mort : c’est là que le séducteur triomphe, et c’est là que se lit son intelligence de la vraie séduction comme d’une économie spirituelle – dans la danse invisible des fiançailles :

« Une danse qui devrait être dansée par deux, mais qui ne l’est que par un, telle est l’image de mon rapport avec elle. Car je suis le danseur numéro deux, mais je suis invisible. Elle se conduit comme si elle rêvait, et pourtant elle danse avec cet autre, moi, invisible bien que visiblement présent, et visible bien qu’invisible.

« Les mouvements exigent un second danseur ; elle s’incline vers lui, elle lui tend la main, elle s’enfuit, elle s’approche de nouveau. Je prends sa main, je complète sa pensée qui pourtant est achevée en elle-même… Ses mouvements suivent la mélodie de sa propre âme, je ne suis que le prétexte de ces mouvements. Je ne suis pas érotique, ce qui ne ferait que l’éveiller, je suis souple, malléable, impersonnel, je ne suis presque qu’un état d’âme. » (p. 142)

Ainsi la séduction se présente d’un seul mouvement, comme :

  • la conjuration d’une puissance : forme sacrificielle.
  • la perpétration d’un meurtre, éventuellement d’un crime parfait.
  • l’accomplissement d’une œuvre d’art :'« De la séduction considérée comme l’un des Beaux-Arts » (comme l’assassinat bien sûr).
  • l’opération d’un trait d’esprit : l’économie « spirituelle ». Avec la même complicité duelle que dans le trait d’esprit, où tout s’éehange allusivement, à demi-mot, à fleuret moucheté – l’équivalent de l’échange allusif et cérémoniel d’un secret.
  • une forme ascétique d’épreuve spirituelle, mais aussi pédagogique : une sorte d’école de la passion, de maïeutique érotique et ironique à la fois.

« J’avouerai toujours qu’une jeune fille est un professeur-né et qu’on peut toujours apprendre d’elle, sinon autre chose, du moins l’art de la tromper – car en cette matière personne n’égale les jeunes filles pour vous l’apprendre. » (p. 154)

« Toute jeune fille par rapport au labyrinthe de son cœur est une Ariane qui tient le fil grâce auquel an peut s'.y retrouver, mais elle ne sait s’en servir elle-même. » (p. 176)

— une forme de duel et de guerre, forme agonale qui n’est jamais celle d’une violence ou d’un rapport de forces, mais celle d’un jeu guerrier. On y retrouve les deux mouvements simultanés de la séduction, ceux de toute stratégie

« Une double manœuvre sera nécessaire dans mes rapports avec Cordélia… C’est une guerre dans laquelle je prends la fuite, et lui apprends ainsi à vaincre en me poursuivant. Je continuerai à reculer et, dans ce mouvement de repli, je lui apprends à reconnaître sur moi toutes les puissances de l’amour, ses pensées inquiètes, sa passion et ce que sont le désir, l’espérance et l’attente… Le courage de croire à l’amour lui viendra… Il ne faut pas qu’elle soupçonne ce qu’elle me doit… Alors, quand elle se sentira libre, tellement libre qu’elle sera presque tentée de rompre avec moi, la seconde guerre commencera. À ce moment-là, elle aura de la force et de la passion, et la lutte aura de l’importance.

« Même si elle me quitte, la seconde guerre aura lieu. La première est la guerre de délivrance et elle est un jeu ; la seconde est la guerre de conquête, et elle se fera pour la vie ou la mort. » (p. 148-149)

Tous ces enjeux s’organisent autour de la jeune fille comme figure mythique. Elle-même partenaire et enjeu de ce multiple duel n’est donc ni un objet sexuel, ni une figure de l’Éternel Féminin : les deux grandes références occidentales de la femme sont également étrangères à la séduction. Il n’y a pas non plus de victime idéale qui serait la jeune fille, ou de sujet idéal qui serait le séducteur, pas plus que de bourreau ou de victime dans un sacrifice. La fascination qu’elle exerce est celle d’un être mythique, d’un partenaire énigmatique, protagoniste égal au séducteur dans cet ordre presque liturgique du défi et du duel.

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Quelle différence avec les Liaisons Dangereuses ! Chez Laclos, la femme à séduire est en situation de place forte à emporter, à l’image de la stratégie militaire de l’époque, stratégie moins statique qu’auparavant, mais dont l’objectif reste le même : la reddition. La Présidente est une enceinte à investir, et qui doit tomber. Pas de séduction là-dedans – c’est de la poliorcétique.

La séduction est ailleurs : non du séducteur à la victime, mais entre séducteurs, de Valmont à Merteuil, se partageant comme complicité criminelle par victimes interposées. De même chez Sade : seule la société secrète des bourreaux fonctionne et s’exalte de ses crimes, les victimes ne sont rien.

Rien là de cette science subtile du retournement qui apparaît déjà chez Sun-Tseu dans l’art de la guerre, ou dans la philosophie zen et les arts martiaux orientaux, ou ici dans la séduction, où la jeune fille avec sa passion, sa liberté, fait tout entière partie du mouvement même de la stratégie. « Elle était une énigme qui, énigmatiquement, possédait en elle-même sa propre résolution. »

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Dans ce duel, tout est commandé par le passage de l’éthique à l’esthétique, de la passion naïve à la passion réfléchie

« J’appellerais sa passion présente une passion naïve. Mais lorsque je commencerai à me retirer tout de bon, elle mettra tout en œuvre pour me charmer réellement. Comme moyen, il ne lui restera que l’érotisme lui-même, mais sur une échelle autrement vaste. Il sera une arme qu’elle brandira contre moi. Et voilà la passion réfléchie qui s’annoncera. Elle luttera à cause d’elle-même, parce qu’elle sait que je possède l’érotisme ; elle luttera à cause d’elle-même afin de me vaincre. Elle aura même besoin d’une forme supérieure de l’érotisme. Ce que par mes stimulants je lui ai appris à soupçonner, ma froideur le lui fera alors comprendre, mais de façon qu’elle pensera le découvrir elle-même. Elle voudra me prendre au dépourvu, elle croira me dépasser en hardiesse et par là m’avoir pris. Sa passion deviendra alors décidée, énergique, concluante, dialectique, son baiser total, son étreinte d’un élan irrésistible. »

L’éthique, c’est la simplicité (celle du désir aussi), c’est la naturalité, dont fait partie la grâce naïve de la jeune fille, et son élan spontané. L’esthétique, c’est le jeu des signes, c’est l’artifice – c’est la séduction. Toute éthique doit se résoudre en une esthétique. Pour le séducteur de Kierkegaard comme pour Schiller, Hölderlin, voire Marcuse, le passage à l’esthétique est le plus haut mouvement que puisse se donner l’espèce humaine. Mais l’esthétique du séducteur est bien différente : elle n’est pas divine et transcendante, elle est ironique et diabolique – sa forme n’est pas celle de l’idéal, mais celle du trait d’esprit – elle n’est pas dépassement de l’éthique, mais détournement, inflexion, séduction, transfiguration certes, mais par le miroir de la déception. Cependant la stratégie de leurre du séducteur n’est pas non plus un mouvement pervers, elle fait partie de cette esthétique de l’ironie qui vise à muer l’érotisme vulgaire des corps en passion et en trait d’esprit :

« Elle n’a pas le courage de m’appeler « mon » (Johannes). Aujourd’hui je lui en fis la prière de façon aussi insinuante et chaudement érotique que possible. Elle s’y hasardait, mais un regard ironique, plus bref et plus rapide que le mot, suffit à l’en empêcher, en dépit de mes lèvres qui l’y incitaient de tout leur pouvoir. C’est là quelque chose de tout à fait normal. » (p. 216)

« Érotiquement elle est tout armée pour la lutte ; elle y emploie les flèches des yeux, le froncement des sourcils, le front plein de mystère, l’éloquence de la gorge, les séductions fatales du sein, les supplications des lèvres, le sourire de ses joues, l’aspiration douce de tout son être. Il y a en elle la force, l’énergie d’une Walkyrie, mais cette plénitude de force érotique se tempère à son tout d’une certaine langueur tendre qui est comme exhalée sur elle. – Il ne faut pas qu’elle soit trop longtemps maintenue sur de tels sommets… » (p. 217)

Toujours l’ironie prévient une effusion mortelle qui anticiperait sur la fin du jeu et couperait court aux possibilités inouïes de chacun des joueurs, que seule la séduction peut déployer, au prix d’un suspens, d’un clinamen ironique, de la désillusion qui laisse ouvert le champ esthétique.

Parfois le séducteur a des faiblesses. Ainsi il lui arrive, dans un accès d’émotion, de se lancer dans une litanie panégyrique de la beauté féminine divisible à l’infini, détaillée dans ses infimes nuances érotiques (p. 223, 224, 225), puis rassemblée en une seule figure, dans l’imagination chaude d’un désir total – c’est la vision de Dieu – mais immédiatement reprise et réversibilisée dans l’imagination du Diable, l’imagination froide de l’apparence : la femme est le rêve de l’homme – d’ailleurs Dieu l’a tirée de l’homme pendant son sommeil. Elle a done tous les traits du rêve, et les restes diurnes du réel, pourrait-on dire, s’y mêlent en songe.

« Elle ne s’éveille qu’au contact de l’amour, et avant elle n’est que rêve. Mais dans cette existence de rêve on peut distinguer deux phases : d’abord l’amour rêve d’elle, puis elle rêve de l’amour. » (p. 226)

Lorsqu’elle s’est donnée entièrement, c’est fini, elle est morte, elle a perdu cette grâce de l’apparence, elle est devenue sexe, elle est devenue femme. Dans un seul et dernier moment, « quand elle avance dans sa toilette de mariée, et que toute celte splendeur pâlit pourtant devant sa beauté, et qu’elle-même pâlit à son tour… » (p. 236), elle a encore la splendeur de l’apparence – bientôt il sera trop tard.

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Tel est le partage métaphysique du séducteur, la beauté, le sens, la substance, Dieu par-dessus tout, sont éthiquement jaloux d’eux-mêmes. La plupart des choses sont éthiquement jalouses d’elles-mêmes, elles gardent leur secret, elles veillent sur leur sens. La séduction, elle, qui est du côté de l’apparence et du Diable, est esthétiquement jalouse d’elle-même.

La question que Johannes se pose, après les péripéties de l’abandon final (Cordélia s’abandonne, et elle est immédiatement abandonnée), c’est : « Ai-je été avec Cordélia constamment fidèle à mon pacte ? C’est-à-dire à mon pacte avec l’esthétique ? Ai-je toujours eu l’idée de mon côté ? Ai-je toujours sauvé, gardé ce qui est intéressant ? » (p. 238). Car séduire tout bonnement n’est intéressant qu’à la première puissance – ici il s’agit de ce qui est intéressant à la deuxième puissance. Cette potentialisation est le secret de l’esthétique. Seul l’intéressant de l’intéressant a la puissance esthétique de la séduction.

Le travail du séducteur est en quelque sorte de l’aire accéder les charmes naturels de la jeune fille à l’apparence pure, de les faire resplendir dans l’apparence pure c’est-à-dire dans la sphère de la séduction, et là de les détruire. Car la plupart des choses, hélas, ont un sens et une profondeur, seules quelques-unes accèdent à l’apparence et celles-là seules sont absolument séduisantes. La séduction est dans le mouvement de transfiguration des choses dans l’apparence pure.

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C’est ainsi que la séduction s’achève comme mythe, dans le vertige des apparences, juste avant de s’accomplir dans le réel. « Tout est image, et je suis mon propre mythe, car n’est-ce pas comme un mythe que je vole à cette rencontre ?… Allez, vite, pour la vie et pour la mort, les cheveux dussent-ils s’effondrer, mais pas une seconde avant l’arrivée. » (p. 249)

Une seule nuit – tout est fini : « Je ne désire plus jamais la voir. » Elle a tout donné, elle est perdue, comme ces innombrables héroïnes vierges de la mythologie grecque muées en fleurs par un destin second où elles retrouvent une grâce végétative et funèbre, écho de la grâce séductrice de leur premier destin. Mais, ajoute le séducteur de Kierkegaard avec cruauté, « nous ne sommes plus au temps où le chagrin d’une jeune fille délaissée la transformait en héliotrope ». (p. 250) Et, d’une façon encore plus cruelle et inattendue : « Si j’étais un dieu, je ferais ce que fit Neptune pour une nymphe : je la transformerais en homme. » C’est dire que la femme n’existe pas. Seule existe la jeune fille, par le sublime de son état, et l’homme, par sa puissance à la détruire.

Mais la passion mythique de la séduction ne cesse pas d’être ironique. Elle se couronne d’un dernier trait mélancolique : l’ultime mise en scène de la maison qui sera le décor de l’abandon amoureux. Moment de suspens où le séducteur rassemble tous les traits épars de sa stratégie et les contemple une dernière fois comme avant de mourir. Ce qui aurait dû être un décor triomphal n’est déjà plus que le site mélancolique d’une histoire défunte. Tout y est reconstitué afin de saisir d’un seul coup l’imagination de Cordélia, dans le moment ultime où son destin bascule ; le cabinet où ils se rencontraient, avec le même sofa, la même lampe, la même table à thé, tel que tout cela avait « failli être » jadis, et tel que c’est ici, dans une ressemblance définitive. Sur le piano ouvert, sur le porte-musique, le même petit air suédois – Cordélia entrera par la porte du fond, tout est prévu, elle découvrira le résumé de toutes les scènes vécues ensemble. L’illusion est parfaite. En fait, le jeu est fini, mais c’est le comble ironique du séducteur que de rassembler tous les fils qu’il a tramés depuis le début dans une sorte de feu d’artifices (c’est le cas de le dire) qui est aussi l’oraison funèbre et parodique de l’amour cour on né.

Cordélia, elle, ne reparaîtra plus, sauf dans les quelques lettres désespérées qui ouvrent le récit, et ce désespoir même est étrange. Ni exactement trompée ni exactement dépossédée dans son désir, mais spirituellement détournée par un jeu dont elle n’a pas connu la règle. Jouée comme par un sortilège – l’impression d’avoir été sans le savoir l’enjeu d’une machination très intime, d’une machination bien plus anéantissante, d’un rapt spirituel : c’est en effet sa propre séduction qui lui a été volée et retournée contre elle. Destin sans nom, dont la stupeur qui en résulte est différente du simple désespoir.

« Ces victimes-là étaient d’une espèce bien particulière… Aucun changement visible ne s’était opéré en elles ; leur vie était semblable à celle qu’on voit tous les jours, et cependant elles avaient changé, sans presque pouvoir se l’expliquer… Leur vie n’était pas brisée ni rompue, comme celle des autres (victimes), elle était repliée au-dedans d’elles-mêmes. Perdues pour les autres, elles essayaient vainement de se retrouver » (p. 15).