Le duel, le polaire et le digital

La loterie est simulacre – rien de plus artificiel que de régler le cours des choses sur le décret aberrant du hasard. Mais n’oublions pas que c’est ce que fit l’antiquité avec l’art de la divination par les viscères de poulet ou le vol des oiseaux, et n’est-ce pas ce que continue de faire, sur de moindres fondements, l’art moderne de l’interprétation ? Tout cela est simulacre, mais la différence est que chez Borgès la règle du jeu se substitue totalement à la loi, que le jeu y redevient destin, alors que dans nos sociétés le jeu n’est que diversion frivole et marginale.

En regard de la fiction grandiose de Borgès, d’une société fondée sur le décret aléatoire et sur une sorte de prédestination par le jeu, en regard d’un tel ordre de la cruauté où l’enjeu est perpétuel et le risque absolu, nous sommes dans une société d’enjeu et de risque minimal. Si les termes n’étaient contradictoires, il faudrait dire que c’est la sécurité qui est devenue notre destin – il se peut d’ailleurs que l’issue en soit mortelle pour la société entière – fatalité des espèces trop protégées, qui meurent de sécurité dans la domestication.

Or si les Babyloniens succombèrent au vertige de la loterie, c’est que quelque chose les y séduisait profondément, c’est qu’ils y défiaient tout ce qui mérite de l’être : leur propre existence, leur propre mort. Alors que notre social à nous est sans séduction – qu’y a-t-il de moins séduisant que l’idée même du social ? Degré zéro de la séduction. Dieu même n’était jamais tombé si bas.

En regard de l’enjeu de séduction et de mort qui hante l’univers du jeu et de la ritualité, notre socialité et le mode de communication et d’échange qu’elle instaure apparaît extrêmement pauvre et banalisée, abstraite et appauvrie au fur et à mesure qu’elle se sécularisait sous le signe de la Loi.

Mais ceci n’est encore qu’un état intermédiaire, car l’âge même de la Loi est passé, et avec lui celui du socius et de la puissance du contrat social. Non seulement nous ne vivons plus à l’ère de la règle et du rituel, mais nous ne vivons même plus à l’ère de la Loi et du contractuel. Nous vivons dans la Norme et les Modèles, et nous n’avons même plus de terme pour désigner ce qui est en train de succéder pour nous à la socialité et au social.

la RÈGLE

Ritualité

la LOI

Socialité

la NORME.

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Nous vivons dès maintenant sur un minimum de socialité réelle et un maximum de simulation. La simulation engendre la neutralisation des pôles qui ordonnaient l’espace perspectif du réel et de la Loi, l’évanouissement de l’énergie potentielle qui impulsait encore l’espace de la Loi et du social. L’ère des modèles, c’est la dissuasion des stratégies antagonistes qui faisaient du social et de la Loi un enjeu – y compris dans sa transgression. Plus de transgression, plus de transcendance – mais nous ne sommes plus pour autant dans l’immanence tragique de la règle et du jeu, nous sommes dans l’immanence cool de la norme et des modèles. Régulation, dissuasion, feed-back, enchaînements d’éléments tactiques dans un espace sans référence, etc., mais surtout : à l’ère des modèles, la digitalité du signal a remplacé la polarité du signe.

 

DUALITÉ

POLARITÉ

DIGITALITÉ

Les trois logiques sont exclusives l’une de l’autre

  • la relation duelle est celle qui domine le jeu, le rituel et toute la sphère de la règle ;
  • la relation polaire, ou dialectique, ou contradictoire, est celle qui ordonne l’univers de la Loi, du social et du sens ;
  • la relation digitale (mais ce n’est plus une « relation » – disons la connexion digitale) est celle qui distribue l’espace de la Norme et des Modèles.

C’est dans le jeu croisé de ces trois logiques qu’il faut replacer les péripéties de la nation de séduction, de son acception radicale (duelle, rituelle, agonistique, avec un enjeu maximal) à son acception molle, la séduction d' « ambiance », érotisation ludique d’un univers sans enjeux.