Le ludique et la séduction froide

Car nous vivons de la séduction

mais nous mourrons dans la fascination.

Le jeu des modèles, leur combinatoire mobile caractérisent un univers ludique, où tout prend effet de simulation possible, et où tout peut jouer, à défaut de Dieu pour reconnaître les siens, comme évidence alternative. Les valeurs de subversion y jouent en alternance, la violence et la critique s’y modélisent elles aussi. Nous sommes dans un univers souple et courbe, où il n’y a plus de lignes de fuite. Jadis la cohérence d’un objet et de son usage, d’une fonction et d’une institution, de toutes choses et de leur détermination objective définissait un principe de réalité – aujourd’hui c’est la conjonction d’un désir et d’un modèle (d’une demande et de son anticipation par des réponses simulées) qui définit tin principe de plaisir.

Le ludique, c’est le « jeu » de cette demande et du modèle. La demande n’étant que réponse à la sollicitation du modèle, et la précession des modèles absolue, tout défi y est impossible. C’est bien la stratégie des jeux qui règle la généralité de nos échanges : se définissant par la possibilité de prévoir tous les coups de l’adversaire et de les dissuader par anticipation, elle rend tout enjeu impossible. C’est elle qui donne son caractère ludique à un monde paradoxalement sans enjeux.

La « Werbung », la sollicitation publicitaire, celle des sondages et de tous les modèles médiatiques ou politiques, qui ne se proposent plus comme créance, mais comme crédibilité : ils ne prétendent plus être investis, mais sélectivement disponibles dans une gamme – y compris le loisir, qui joue avec le travail comme une deuxième chaîne sur l’écran du temps (bientôt une troisième et une quatrième ?). D’ailleurs la TV américaine avec ses quatre-vingt-trois channels est l’incarnation vivante du ludique : on ne peut plus que jouer, changer de chaîne, mélanger les programmes, faire son propre montage (la prédominance des jeux télévisés n’est que l’écho, dans le contenu, de cet usage ludique du médium). Et ce jeu est fascinant, comme l’est toute combinatoire. Mais ce n’est plus la sphère de l’enchantement ni de la séduction, c’est l’ère de la fascination qui commence.

Le ludique ne correspond évidemment pas au fait qu’on s’y amuse. Il tendrait même à se confondre avec le policier. Plus simplement il connote le mode même de fonctionnement des réseaux, leur mode d’investissement et de manipulation. Il englobe toutes les possibilités de « jouer » avec les réseaux, lesquelles ne sont évidemment pas une alternative, mais une virtualité de fonctionnement optimal.

Nous avons connu déjà la dégradation du jeu au rang de fonction – la dégradation fonctionnelle du jeu le jeu-thérapie, le jeu-apprentissage, le jeu-catharsis, le jeu-créativité. Partout dans la psychologie de l’enfant et dans la pédagogie sociale et individuelle, le jeu est devenu une « fonction vitale », une phase nécessaire du développement. Ou bien, greffé sur le principe de plaisir, il est devenu alternative révolutionnaire, comme dépassement dialectique du principe de réalité chez Marcuse, comme idéologie du jeu et de la fête chez d’autres. Or, le jeu comme transgression, spontanéité, gratuité esthétique n’est encore que la forme sublimée de la vieille pédagogie directrice qui consiste à donner un sens au jeu, à l’assigner à une fin, et donc à l’expurger de sa puissance propre de séduction. Le jeu comme le rêve, le sport, le sommeil, le travail, ou l’objet transitionnel : hygiène nécessaire à un équilibre vital ou psychologique, à l’évolution ou à la régulation d’un système. Exactement l’inverse de cette passion de l’illusion qui le caractérisait.

Pourtant ceci n’est encore qu’une tentative fonctionnelle de soumettre le jeu à une forme quelconque de la loi de la valeur. Plus grave est l’absorption cybernétique du jeu dans la catégorie générale du ludique.

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L’évolution des jeux est significative : des jeux d’équipe ou de compétition, des traditionnels jeux de cartes, ou encore des baby-foot, à l’immense génération des flippers (déjà l’écran, mais pas encore « télé », un mixte d’électronique et de gestuel) aujourd’hui dépassés par les tennis électroniques et autres jeux computerisés, écrans striés de molécules à grande vitesse, manipulation atomistique qui ne distingue en rien des pratiques informatiques de contrôle dans les « procès de travail » ou de l’usage futur du computer dans la sphère domestique, précédé par la télé et l’audiovisuel : le ludique est partout, jusques et y compris dans le « choix » d’une marque de lessive dans un hypermarché. Sans forcer on rejoint la sphère des drogues et des psychotropes, ludique elle aussi en ce qu’elle n’est rien d’autre qu’une manipulation du clavier sensoriel, du tableau de bord neuronique. Les jeux électroniques sont une drogue douce, ils sont pratiqués de la même façon, avec la même absence somnambulique et la même euphorie tactile. Il n’est pas jusqu’au code génétique qui ne serve de clavier de commande aux êtres vivants, là où se jouent les combinaisons et les variations infinitésimales de leur « destin » : destin « télé » Gnomique, qui se déroule sur l’écran moléculaire du code. Il y aurait beaucoup à dire sur l’objectivité de ce code génétique qui sert de prototype « biologique » à tout l’univers combinatoire, aléatoire et ludique qui nous entoure. Car qu’est-ce que c’est que la « biologie » ? Quelle vérité recèle-t-elle ? Ou bien elle ne recèle que la vérité, c’est-à-dire le destin transformé en tableau de bord opérationnel. Derrière notre écran de télécommande biologique, plus de jeu, plus d’enjeu, plus d’illusion, plus de mise en scène : il ne reste plus qu’à le moduler, à en jouer comme on joue des tonalités ou des timbres d’une chaîne stéréophonique.

Celle-ci est d’ailleurs un bon exemple « ludique ». Dans la manipulation de la chaîne, il n’y a plus d’enjeu musical, mais un enjeu technologique de modulation optimale du clavier stéréo. Magie de la console et du tableau de bord : c’est la manipulation du medium qui l’emporte.

Qu’en est-il d’une partie d’échecs jouée sur ordinateur ? Où est l’intensité propre aux échecs, où est le plaisir propre à l’ordinateur ? L’une est de l’ordre du jeu, l’autre du ludique. Même chose pour un match de football retransmis à la télévision. Ne croyons pas qu’il s’agisse du même match : l’un est hot, l’autre est cool – l’un est un jeu où entre l’affect, le défi, la mise en scène, l’autre est tactile, modulé (visions en flash-back, ralentis, miniaturisation ou gros plans, angles de vue, etc.) : le match télévisé est d’abord un événement télévisé, tout comme Holocauste ou la guerre du Vietnam dont il ne se distingue guère. Ainsi le succès de la télévision en couleurs aux U.S.A., tardif et difficile, date du jour où une grande chaîne eut l’idée d’importer la couleur dans le journal télévisé : c’était alors la guerre du Vietnam et les études ont montré que le « jeu » des couleurs, et la sophistication technique qu’apportait cette innovation rendaient plus supportables aux téléspectateurs la vision des images de la guerre. Le « plus » de vérité créait un effet de distanciation ludique à l’événement.

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Holocauste.

On fait repasser les Juifs non plus au four crématoire ou à la chambre à gaz, mais à la bande-son et à la bande-image, à l’écran cathodique et au microprocesseur. L’oubli, l’anéantissement atteint enfin par là à sa dimension esthétique – il s’achève dans le rétro, ici enfin élevé à la dimension de masse. La télé : véritable « solution finale » à l’événement.

L’espèce de dimension historique qui restait encore à l’oubli sous forme de culpabilité, de non-dit, n’existe même plus, puisque désormais « tout le monde sait », tout le monde a vibré devant l’extermination – signe sûr que « ça » ne se reproduira plus jamais. Ce qu’on exorcise ainsi à peu de frais, et au prix de quelques larmes, ne se reproduira en effet plus jamais, parce que c’est en train, actuellement, de se reproduire, et précisément dans la forme même où on prétend le dénoncer, dans le médium même de ce prétendu exorcisme : la télévision. Même processus d’oubli, de liquidation, d’extermination, même anéantissement des mémoires et de l’histoire, même rayonnement inverse, même absorption sans écho, même trou noir qu’Auschwitz. Et on voudrait nous faire croire que la TV va lever l’hypothèque d’Auschwitz en faisant rayonner une prise de conscience collective, alors qu’elle en est la perpétuation sous d’autres espèces, sous les auspices cette fois non plus d’un lieu d’anéantissement, mais d’un médium de dissuasion.

Holocauste est d’abord (et exclusivement) un événement télévisé (règle fondamentale de MacLuhan, ne faut pas oublier), c’est-à-dire qu’on essaie de réchauffer un événement historique froid, tragique mais froid, le premier grand événement des systèmes froids, des systèmes de refroidissement, de dissuasion et d’extermination qui vont ensuite se déployer sous d’autres formes (y compris la guerre froide, etc.) et concernant des masses froides (les Juifs même plus concernés par leur propre mort, et l’autogérant éventuellement, masses même plus révoltées : dissuadées jusqu’à la mort, dissuadées de leur mort même) de réchauffer cet événement froid à travers un médium froid, la télévision, et pour des masses elles-mêmes froides, qui n’auront là l’occasion que d’un frisson tactile et d’une émotion posthume, frisson dissuasif lui aussi, qui les fera verser dans l’oubli avec une sorte de bonne conscience esthétique de la catastrophe.

Pour réchauffer tout cela, il n’était pas de trop de l’orchestration politique et pédagogique qui est venue tenter de rendre un sens à l’événement (télévisé). Chantage panique aux conséquences de cette émission dans l’imagination des enfants. Tous les travailleurs sociaux mobilisés pour filtrer la chose, comme s’il y avait quelque danger de virulence dans cette résurrection artificielle ! Le danger était bien plutôt inverse : du froid au froid, l’inertie sociale des systèmes froids. Il fallait donc que tout le monde se mobilise pour refaire du social, du social chaud, de la communication, à partir du monstre froid de l’extermination. Cette émission était bonne pour ça : capter la chaleur artificielle d’un événement mort pour réchauffer le corps mort du social. D’où l’addition de média supplémentaires pour renchérir sur l’effet par feed-back : sondages immédiats sanctionnant l’effet massif de l’émission, l’impact collectif du message – alors que ces sondages ne vérifient bien entendu que le succès télévisuel du médium lui-même.

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Il faudrait parler de la lumière froide de la télévision, pourquoi elle est inoffensive pour l’imagination (y compris celle des enfants) pour la raison qu’elle ne véhicule plus aucun imaginaire et ceci pour la simple raison que ce n’est plus une image, L’opposer au cinéma doué encore (mais de moins en moins parce que de plus en plus contaminé par la télé) d’un intense imaginaire – parce qu’il est une image. C’est-à-dire pas seulement un écran et une forme visuelle, mais un mythe, une chose qui tient encore du double, du phantasme, du miroir, du rêve, etc. Rien de tout cela dans l’image « télé », qui ne suggère rien, qui magnétise, qui n’est, elle, qu’un écran, même pas : un terminal miniaturisé qui, en fait, se trouve immédiatement dans voire tête – c’est vous l’écran, et la télé vous regarde – en transistorise tous les neurones et passe comme une bande magnétique – une bande, pas une image.

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Tout ceci est de l’ordre de ludique, et le ludique est le lieu d’une séduction froide – le charme « narcissique » des systèmes électroniques et informatiques, le charme froid du médium et du terminal que nous sommes tous, isolés dans l’autoséduction manipulatrice de toutes les consoles qui nous entourent.

La possibilité de modulations dans un univers indifférencié, de « jeu » d’ensembles mouvants n’est en effet jamais sans fascination – il est même fort probable que le ludique et le libidinal frayent ensemble quelque part du côté des systèmes aléatoires, du côté d’un désir qui ne fait plus effraction dans la sphère de la loi, mais diffraction en tous sens dans un univers qui n’en a plus. Ce désir-là est lui aussi de l’ordre du ludique et de la topologie mouvante des systèmes. C’est une prime de plaisir (en même temps qu’une prime d’angoisse) accordée à chacune des particules mouvantes des réseaux. A chacun de nous il est accordé ce léger vertige psychédélique des branchements multiples ou successifs, des connections et des déconnections. Chacun de nous est invité à devenir un « système de jeux » miniaturisé, un micro-système susceptible de jeu, c’est-à-dire d’une possibilité auto-régulatrice de fonctionnement aléatoire.

Telle est l’acception moderne du jeu, l’acception « ludique » connotant la souplesse et la polyvalence des combinaisons : sur la possibilité de « jeu » entendu dans ce sens repose la métastabilité des systèmes. Rien à voir avec l’acception du jeu comme relation duelle et agonistique : c’est la séduction froide qui gouverne toute la sphère de l’information et de la communication, c’est dans cette séduction froide que s’épuise aujourd’hui tout le social et sa mise en scène.

Gigantesque processus de simulation que nous connaissons bien. L’interview non directif, les téléphones d’auditeurs, la participation tous azimuts, le chantage à la parole : « Vous êtes concernés, c’est vous l’événement, c’est vous la majorité. » Et de sonder les opinions, les cœurs, les inconscients, pour manifester combien « ça » parle. Toute l’information est envahie par cette sorte de contenu fantôme, de greffe homéopathique, de rêve éveillé de la communication. Agencement circulaire où on met en scène le « désir de la salle », circuit intégré de la sollicitation perpétuelle. Immenses énergies déployées pour tenir à bout de bras ce simulacre, pour éviter la désimulation brutale qui nous confronterait à l’évidente réalité d’une perte radicale du sens.

Séduction/simulacre : la communication comme le social fonctionnent ainsi en circuit fermé, redoublant par les signes une réalité introuvable. Et le contrat social est devenu un pacte de simulation, scellé par les média et « information. Personne ne s’y trompe profondément d’ailleurs l’information est vécue comme ambiance, comme service, comme hologramme du social. Et une sorte de simulation inverse répond dans les masses à cette simulation de sens : à cette dissuasion il est répondu par la désaffection, à ce leurre il est répondu par une croyance énigmatique. Le tout circule et peut donner l’effet d’une séduction opérationnelle. Mais la séduction n’y a pas plus de sens que le reste : le terme ne fait que connoter cette sorte d’adhésion ludique à une information simulée, et de prégnance tactile des modèles.

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Le téléphatique.

« Ici Rogers – je te reçois cinq sur cinq. » « Tu m’entends ? oui, je t’entends. » « On se reçoit, on se parle. » « Oui, on se parle. » Telle est la litanie des réseaux, y compris et surtout des réseaux pirates et alternatifs. On y joue à se parler, à s’entendre, à communiquer, on y joue des mécanismes les plus subtils de mise en scène de la communication. Fonction phatique, fonction de contact, la parole soutenant la dimension formelle de la parole : cette fonction isolée et décrite pour la première fois par Malinowski chez les Mélanésiens, reprise ensuite par Jakobson dans sa grille des fonctions du langage, devient hypertrophique dans la télédimension des réseaux. Le contact pour le contact devient une sorte d’auto-séduction vide du langage lorsqu’il n’a plus rien à dire.

Celle-ci est propre à notre culture. Car ce que décrivait Malinowski était tout autre chose une altercation symbolique, un duel de langage : à travers des histoires, des locutions rituelles, des palabres sans contenu, c’est encore un défi que se lancent, un cadeau que se font les indigènes, comme d’un cérémonial pur. Le langage n’y a pas besoin de « contact » : nous avons besoin d’une fonction de « contact », d’une fonction spécifique de communication, justement parce qu’elle nous échappe, et c’est dans ce sens que Jakobson peut l’isoler à l’époque moderne dans son analyse du langage, alors qu’elle n’a pas de sens, ni de terme pour le dire, dans les autres cultures. La grille de Jakobson et son axiomatique de la communication est contemporaine d’une péripétie du langage où ça commence à ne plus communiquer du tout. Il y a donc urgence à en restituer analytiquement la possibilité fonctionnelle, et en particulier cette fonction « phatique », qui en toute logique n’est qu’un truisme : si ça parle, ça parle. Mais justement non, et le « phatique » est le symptôme qu’il faut déjà réinjecter du contact, produire du circuit, parler inépuisablement pour rendre simplement possible le langage. Situation désespérée où le simple contact apparaît comme un prodige.

Si le phatique s’hypertrophie dans les réseaux (c’est-à-dire dans tout notre système de communication médiatique et informatique), c’est que la télédistance fait qu’aucune parole n’a littéralement plus de sens. Donc, on dit qu’on se parle, et, ce parlant, on ne fait que vérifier le réseau et le branchement sur le réseau. Il n’y a même pas d’autre au fil du réseau, car dans la pure alternance du signal de reconnaissance, il n’y a plus ni émetteur ni récepteur. Simplement deux terminaux, et le signal d’un terminal à l’autre ne fait que vérifier que « ça » passe, donc que rien ne se passe. Dissuasion parfaite.

Deux terminaux ne sont pas deux interlocuteurs. Dans l’espace « télé » (c’est vrai aussi pour la télé), il n’y a plus de termes ni de positions déterminées. Il n’y a plus que des terminaux en position d’extermination. C’est ici d’ailleurs que toute la grille jakobsonienne s’effondre, qui ne vaut que pour une configuration classique du discours et de la communication. Elle n’a plus de sens dans l’espace des réseaux, où règne la digitalité pure. Dans l’espace du discours, c’est encore la polarité des termes, des oppositions distinctives, qui règle l’apparition du sens. Une structure, une syntaxe, un espace de la différence, c’est encore cela qui règle le dialogue, du signe (signifiant/signifié) et du message (émetteur/récepteur), etc. Avec le 0/1 de la binarité ou de la digitalité, ce n’est plus une opposition distinctive, une différence réglée. C’est le « bit », la plus petite unité d’impulsion électronique, qui n’est plus une unité de sens, mais une pulsation signalétique. Ce n’est plus du langage, c’en est la dissuation radicale. Tels fonctionnent les réseaux, telle est la matrice de l’information et de la communication. Le besoin de « contact » s’y fait certes cruellement sentir, ear non seulement il n’y a plus tic relation duelle comme dans le potlatch de langue mélanésien, mais il n’y a même plus de logique interindividuelle de l’échange comme dans le langage classique (celui de Jakobson). A la dualité, et à la polarité discursive, a succédé la digitalité informatique. Assomption totale du médium et des réseaux. Assomption froide du médium électronique, et de la masse elle-même comme médium.

TÉLÉ : il n’y a plus que des terminaux. AUTO : chacun est son propre terminal (« télé » et « auto n sont eux-mêmes des sortes d’opérateurs, de particules commutantes qui se branchent sur les mots comme la vidéo sur un groupe, comme la télé sur ceux qui la regardent). Le groupe branché sur la vidéo n’est lui aussi que son propre terminal. Tl s’enregistre, s’autoré-gule, s’autogère électroniquement. Auto-allumage, autoséduction. Le groupe est érotisé et séduit par le constat immédiat qu’il reçoit de lui-même, s’autogérer sera bientôt le travail universel de chacun, de chaque groupe, de chaque terminal. S’autoséduire deviendra la norme de toute particule électrisée des réseaux ou des systèmes.

Le corps lui-même, télécommandé par le code génétique, n’est plus que son propre terminal : il ne lui reste plus, branché sur lui-même, qu’a autogérer optimalement son propre stock d’information.

Aimantation pure : de la réponse par la question, du réel par le modèle, du 0 par le 1, du réseau par sa propre existence, des locuteurs par leur seul branchement, pure tactilité du signal, pure vertu du « contact », pure affinité d’un terminal à l’autre : telle est l’image de la séduction éparse, diffuse dans tous les systèmes actuels, – autoséduction / autogestion qui ne fait que refléter la circularité des réseaux, et le court-circuit de chacun de leurs atomes ou de leurs particules (que d’aucuns appelleront narcissisme aussi, pourquoi pas ? sinon qu’il y a contresens absolu à transposer des termes tels que narcissisme et séduction dans un registre qui n’est plus du tout le leur, puisqu’il est celui de la simulation).

Ainsi Jean Querzola dans « Le silicium à fleur de peau » (Traverses, n°14/15) : la technologie psychobiologique, toutes les prothèses informatiques et les réseaux électroniques d’autorégulation dont nous disposons nous offrent une sorte d’étrange miroir bioélectronique, où chacun désormais tel un narcisse digital va glisser an fil d’une pulsion de mort et s’abîmer dans son image. Narcisse= narcose (MacLuhan avait déjà fait ce rapprochement) :

« Narcose électronique : voilà le risque ultime de la simulation digitale… Nous glisserions d’Œdipe à Narcisse… Au bout de l’autogestion des corps et des plaisirs, il y aurait cette lente narcose narcissique. En un mot, avec le silicium, que devient le principe de réalité ? Je ne dis pas que la digitalisation du monde est cause d’une fin prochaine de l’Œdipe : je constate que le développement de la biologie et des techniques de l’information s’accompagne de la dissolution de cette structure de la personnalité nommée œdipienne. La dissolution de ces structures découvre un autre lieu, d’où le père est absent : ça se joue avec le maternel, le sentiment océanique et la pulsion de mort. Ce qui menace n’est pas une névrose, plutôt de l’ordre de la psychose. Narcissisme pathologique… On croit connaître les formes de lien social qui s’édifient sur l’Œdipe. Mais que fait le pouvoir quand cela ne Fonctionne plus ? Après l’autorité, la séduction ? »

Le plus bel exemple de ce « miroir bionique » et de cette « nécrose narcissique » le clonage – forme limite de l’auto-séduction : du Même au Même sans passer par l’Autre.

Aux États-Unis, un enfant serait né comme un géranium, par bouturage. Le premier enfant-clone – descendance d’un individu par multiplication végétative. Le premier enfant né d’une seule cellule d’un individu, son « père », géniteur unique dont il serait la réplique exacte, le jumeau parfait, le double (D. Rorvik, « À son image : la copie d’un homme »). Bouturage humain à l’infini, chaque cellule d’un organisme individué pouvant redevenir la matrice d’un individu identique.

« Mon patrimoine génétique a été fixé une fois pour toutes lorsqu’un certain spermatozoïde a rencontré un certain ovule. Ce patrimoine comporte la recette de tous les processus biochimiques qui m’ont réalisé et qui assurent mon fonctionnement. Une copie de cette recette est inscrite dans chacune des dizaines de milliards de cellules qui me constituent aujourd’hui. Chacune d’elles sait comment me fabriquer ; avant d’être une cellule de mon foie ou de mon sang, elle est une cellule de moi. Il est donc théoriquement possible de fabriquer un individu identique à moi à partir de chacune d’elles. » (Pr. A. Jacquard.)

Projection et ensevelissement dans le miroir du code génétique. Pas de plus belle prothèse que l’A.D.N., pas de plus belle extension narcissique que cette image nouvelle qui est donnée à l’être moderne, en lieu et place de son image spéculaire : sa formule moléculaire. C’est là qu’il va trouver sa « vérité » : dans la répétition indéfinie de son être « réel », de son être biologique. Ce narcissisme dont le miroir n’est plus une source, mais une formule, est donc aussi la parodie monstrueuse du mythe de Narcisse. Narcissisme froid, autoséduction froide, sans même l’écart minimal par où l’être peut se vivre comme illusion : la matérialisation du double réel, biologique, dans le clone, coupe court à la possibilité de jouer avec sa propre image, et d’y jouer avec sa mort.

Le double est une figure imaginaire qui, telle l’âme, l’ombre ou son image dans le miroir, hante le sujet comme une mort subtile et toujours conjurée. S’il se matérialise, c’est la mort imminente – c’est cette proposition fantastique qui est aujourd’hui littéralement réalisée dans le clonage : le clone est la figure même de la mort, mais sans l’illusion symbolique qui fait son charme.

Il y a une intimité du sujet à lui-même qui repose sur l’immatérialité de son double, sur le fait qu’il est et reste un phantasme. Chacun peut rêver, et a dû rêver toute sa vie d’une duplication ou multiplication parfaite de son être, mais ceci a force de rêve, et se détruit de vouloir forcer le rêve dans le réel. Il en est de même pour la scène primitive ou pour celle de la séduction elle n’opère que d’être phantasmée, ressouvenue, jamais réelle. Il appartenait à notre époque de vouloir matérialiser ce phantasme comme bien d’autres, et, par un contresens total, de changer le jeu du double, d’un échange subtil de la mort avec l’autre, en l’éternité du même.

Rêve d’une gémellité éternelle substituée à la procréation sexuée. Rêve cellulaire de scissiparité – la forme la plus sûre de la parenté, puisqu’elle permet enfin de se passer de l’autre, et d’aller du même au même (il faut encore passer par l’utérus d’une femme, et par un ovule dénoyauté, mais ce support est éphémère, et anonyme : une prothèse femelle pourrait le remplacer). Utopie mono-cellulaire, qui, par la voie de la génétique, fait accéder les êtres complexes au destin des protozoaires.

N’est-ce pas une pulsion de mort qui pousserait les êtres sexués vers une forme de reproduction antérieure à la sexuation – (n’est-ce pas d’ailleurs cette forme scissipare, cette prolifération par contiguïté qui est pour nous la mort, au plus profond de notre imaginaire : ee qui nie la sexualité et veut l’anéantir, celle-ci étant porteuse de vie, donc d’une forme critique et mortelle de reproduction ? j – et qui les pousserait en même temps à nier toute altérité pour ne plus viser que la perpétuation d’une identité, une transparence de l’inscription génétique même plus vouée aux péripéties de l’engendrement ?

Laissons la pulsion de mort. S’agit-il du phantasme de s’engendrer soi-même ? Non, car le sujet peut rêver d’effacer les figures parentales en s’y substituant, mais sans du tout nier la structure symbolique de la procréation : devenir son propre enfant, c’est encore être l’enfant de quelqu’un. Alors que le clonage abolit non seulement la Mère, mais aussi bien le Père, l’enchevêtrement de leurs gènes, l’intrication de leurs différences, et surtout l’actuel duel qu’est l’engendrement. Le cloneur ne s’engendre pas : il bourgeonne à partir d’un segment. On peut spéculer sur la richesse de ces branchements végétaux qui résolvent en effet toute sexualité œdipienne au profit d’un sexe « non humain » – il reste que le Père et la Mère ont disparu, et ceci au profit d’une matrice appelée code. Plus de mère : une matrice. Et c’est elle, celle du code génétique, qui « enfante » désormais à l’infini sur un mode opérationnel, expurgé de toute sexualité aléatoire.

Plus de sujet non plus, puisque la réduplication identitaire met fin à sa division. Le stade du miroir est aboli, ou plutôt parodié d’une façon monstrueuse. Fini le rêve immémorial de projection narcissique du sujet, car celle-ci passe encore par le miroir, où le sujet s’aliène pour se retrouver, ou se voit pour y mourir. Or ici, plus de miroir : un objet industriel n’est pas le miroir de celui, identique, qui lui succède dans la série. L’un n’est jamais le mirage, idéal ou mortel, de l’autre, ils ne peuvent que s’additionner, et s’ils ne peuvent que s’additionner, c’est qu’ils n’ont pas été engendrés sexuellement et ne connaissent pas la mort.

Un segment n’a pas besoin de médiation imaginaire pour se reproduire, pas plus que le ver de terre chaque segment de ver se reproduit directement comme ver entier – chaque cellule de l’industriel américain peut donner un nouvel industriel. Tout comme chaque fragment d’un hologramme peut redevenir matrice de l’hologramme complet l’information reste entière dans chacun des fragments dispersés.

C’est ainsi que prend fin la totalité : si toute l’information se retrouve dans chacune des parties, l’ensemble perd son sens. C’est aussi la fin du corps, de cette singularité appelée corps, dont le secret est qu’il ne peut être segmenté en cellules additionnelles, qu’il est une configuration indivisible, ce dont témoigne sa sexuation. Paradoxe : le clonage va fabriquer à perpétuité des êtres sexués, puisque semblables à leurs modèles, alors que le sexe est devenu par là même une fonction inutile – niais justement le sexe n’est pas une fonction, c’est ce qui excède toutes les parties, et toutes les fonctions du corps. C’est ce qui excède toute l’information qui peut être réunie sur ce corps. La formule génétique, elle, prétend réunir toute cette information. C’est pourquoi elle ne peut que frayer la voie à un type de reproduction autonome, indépendante du sexe et de la mort.

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Déjà la science bio-physio-anatomique, par la dissection en organes et en fonctions, entame le processus de décomposition analytique du corps. La génétique micro-moléculaire en est la conséquence logique, à un niveau d’abstraction et de simulation bien supérieur : celui, nucléaire, de la cellule de commandement – celui, directeur, du code génétique, autour duquel s’organise toute cette fantasmagorie.

Dans la vision mécaniste, chaque organe n’est encore qu’une prothèse partielle et différenciée : simulation « traditionnelle ». Dans la vision bio-cybernétique, c’est le plus petit élément indifférencié, c’est chaque cellule qui devient une prothèse embryonnaire du corps. C’est la formule inscrite en chaque cellule qui devient la véritable prothèse moderne de tous les corps. Car si la prothèse est communément un artefact qui supplée un organe défaillant, ou le prolongement instrumental d’un corps, alors la molécule ADN, qui enferme toute l’information relative à un être vivant, est la prothèse par excellence, puisqu’elle va permettre de prolonger indéfiniment cet être vivant par lui-même – lui n’étant plus que la série indéfinie de ses avatars cybernétiques.

Prothèse plus artificielle encore que toute prothèse mécanique. Car le code génétique n’est pas « naturel » comme toute partie abstraite d’un tout et autonomisée altère ce tout en s’y substituant (pro-thèsis : c’est le sens étymologique), on peut dire que le code génétique, où le tout d’un être vivant prétend se condenser parce que toute l'« information » de cet être y serait enfermée (incroyable violence de la simulation génétique) est un artefact, une matrice artificielle, une matrice de simulation dont vont procéder, non plus même par reproduction, mais par pure et simple reconduction, des êtres identiques assignés aux mêmes commandements.

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Le clonage est donc le stade ultime de la simulation du corps, celui où réduit à sa formule abstraite et génétique, l’individu est voué à la démultiplication sérielle. Walter Benjamin disait que ce qui est perdu de l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, c’est son « aura », cette qualité singulière de l’ici et maintenant, sa forme esthétique : elle passe d’un destin de séduction à un destin de reproduction et elle prend, dans ce destin nouveau, une forme politique. L’original est perdu, seule la nostalgie peut le restituer comme « authentique ». La forme extrême de ce processus est celle des mass-media contemporains : l’original n’y a plus jamais lieu, les choses y sont d’emblée conçues en fonction de leur reproduction illimitée.

C’est exactement ce qui arrive à l’être humain avec le clonage. C’est ce qui arrive au corps lorsqu’il n’est plus conçu que comme stock d’informations et de messages, comme substance informatique. Rien ne s’oppose alors à sa reproductibilité sérielle dans les mêmes termes dont use Benjamin pour les objets industriels ou les images. Il y a précession du modèle génétique sur tous les corps possibles.

C’est l’irruption de la technologie qui commande à ce renversement, d’une technologie que Benjamin décrivait déjà comme médium total – gigantesque prothèse commandant à la génération d’objets et d’images identiques, que rien ne pouvait plus différencier l’un de l’autre – mais sans concevoir encore l’approfondissement contemporain de cette technologie, qui rend possible la génération d’êtres identiques, sans qu’il puisse être fait retour à un être originel. Les prothèses de l’âge industriel sont encore externes, exotechniques – celles que nous connaissons se sont ramifiées et intériorisées : ésotechniques.

Nous sommes à l’âge des technologies douces, software génétique et mental. Les prothèses de l’âge industriel, les machines faisaient encore retour sur le corps pour en modifier l’image – elles-mêmes étaient métabolisées dans l’imaginaire, et ce métabolisme faisait partie de l’image du corps. Mais quand on atteint un point de non-retour dans la simulation, quand les prothèses s’infiltrent au cœur anonyme et micro-moléculaire du corps, lorsqu’elles s’imposent au corps même comme matrice, brûlant tous les circuits symboliques ultérieurs, tout corps possible n’étant que sa répétition immuable – alors c’est la fin du corps et de son histoire : l’individu n’est plus qu’une métastase cancéreuse de sa formule de base.

Les individus issus par clonage de l’individu X sont-ils autre chose que la prolifération d’une même cellule telle qu’on peut y assister dans le cancer ? Il y a une relation étroite entre le concept même de code génétique et la pathologie du cancer : le code désigne la formule minimale à laquelle on peut réduire l’individu entier, tel qu’il ne peut que se réitérer. Le cancer désigne la prolifération d’un même type de cellule sans considération des lois organiques de l’ensemble. Ainsi dans le clonage : reconduction du Même, prolifération d’une seule matrice. Jadis la reproduction sexuée s’y opposait encore, aujourd’hui on peut enfin isoler la matrice génétique de l’identité, et éliminer toutes les péripéties différentielles qui faisaient le charme aléatoire des individus. Leur séduction ?

La métastase inaugurée par les objets industriels finit dans l’organisation cellulaire. Le cancer est en effet la maladie qui commande toute la pathologie contemporaine, parce qu’elle est la forme même de la virulence du code : redondance exacerbée des mêmes signaux, rebondance exacerbée des mêmes cellules.

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Le clonage est donc dans le droit fil d’une entreprise irréversible : celle d'« étendre et d’approfondir la transparence d’un système avec lui-même, en augmentant ses possibilités d’autorégulation, en modifiant son économie informationnelle » (Quer-zola).

Toute pulsion sera expulsée. Tout ce qui est intérieur (réseaux, fonctions, organes, circuits conscients ou inconscients) sera extérioré sous forme de prothèses, qui constitueront autour du corps un corpus idéal satellisé dont le corps lui-même sera devenu satellite. Tout noyau aura été énucléé et projeté dans l’espace satellite.

Le clone est la matérialisation de la formule génétique sous forme d’être humain. Ça ne va pas s’arrêter là. Tous les secrets du corps, dont le sexe, l’angoisse, et jusqu’au plaisir subtil d’exister, tout ce que vous ne savez pas sur vous-mêmes et que vous ne voulez pas savoir, sera modulé en bio-feed-back, vous sera renvoyé sous forme d’information digitale « incorporée ». C’est le stade du miroir bionique (Querzola).

Le Narcisse digital au lieu de l’Œdipe triangulaire. Hypostase du double artificiel, le clone sera désormais votre ange gardien, forme visible de votre inconscient et chair de votre chair, littéralement et sans métaphore. Ton « prochain » sera désormais cc clone hallucinant de ressemblance, tel que tu ne seras plus jamais seul, et n’auras plus jamais de secret. « Aime ton prochain comme toi-même » : ce vieux problème d’Évangile est résolu – le prochain, c’est loi-même. L’amour est donc total. L’autoséduction totale.

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Les masses sont elles-mêmes un dispositif clonique, qui fonctionne du même au même sans passer par l’autre. Elles ne sont au fond que la somme des terminaux de tous les systèmes – réseau parcouru d’impulsions digitales : c’est ça qui fait masse. Insensibles aux injonctions externes, elles se constituent en circuits intégrés livrés à la manipulation (l’automanipulation) et à la « séduction » (l’autoséduction).

En réalité personne ne sait plus comment fonctionne un dispositif de représentation, ni même s’il en existe encore un. Mais il est de plus en plus urgent de rationaliser ce qui peut se passer dans l’univers de la simulation. Que se passe-t-il entre un pôle absent et hypothétique du pouvoir et celui, neutre et insaisissable, des masses ? Réponse : il y a de la séduction, ça marche à la séduction.

Mais cette séduction ne connote plus que l’opération d’un social dont on ne comprend plus rien, d’un politique dont la structure s’est évanouie. Elle dessine à la place une sorte d’immense territoire blanc parcouru des flux tièdes de la parole, de réseau souple lubrifié par des impulsions magnétiques. Ça ne marche plus au pouvoir, ça marche à la fascination. Ça ne marche plus à la production, ça marche à la séduction. Mais cette séduction n’est plus qu’un énoncé vide, lui-même concept en simulation. Le discours que tiennent simultanément les « stratèges » du désir des masses (Giscard, publicitaires, animateurs, human and mental engineers, etc.) et les « analystes » de cette stratégie, le discours qui décrit le fonctionnement du social, du politique, ou de ce qu’il en reste, en termes de séduction est aussi vide que l’espace du politique lui-même : il ne fait que le réfracter dans le vide. « Les media séduisent les masses », « les masses s’autoséduisent » : vanité de ces formules, où le terme de séduction est fantastiquement rabattu et dévoyé de son sens littéral, de charme et de sortilège mortel, vers une banale signification de lubrification sociale et de technique des relations en douceur – sémiurgie douce, technologie douce. Il relève alors tout bonnement de l’écologie, et de la transition générale du stade des énergies dures à celui des énergies douces. Énergie douce, séduction molle. Le social à la niche.

Cette séduction diffuse, extensive, n’est plus celle, aristocratique, des relations duelles : c’est celle revue et corrigée par l’idéologie du désir. Séduction psychologisée qui résulte de sa vulgarisation lorsque se lève sur l’Occident la figure imaginaire du désir.

Celle-ci n’est pas une figure de maîtres, elle est produite historiquement par les dominés, sous le signe de leur libération, et elle s’approfondit de l’échec successif des révolutions. La forme du désir scelle le passage historique du statut d’objet à celui de sujet, mais ce passage n’est lui-même que la perpétuation subtile et intériorisée d’un ordre de la servitude. Premières lueurs d’une subjectivité des masses, à l’aube des temps modernes et des révolutions – premières lueurs d’une autogestion, par les sujets et les masses, de leur servitude, sous le signe de leur propre désir ! C’est la grande séduction qui commence. Car si l’objet n’est que dominé, le sujet du désir, lui, est fait pour être séduit.

C’est cette stratégie douce qui va se déployer socialement et historiquement : les masses seront psychologisées pour être séduites. Elles seront affublées d’un désir pour en être détournées. Jadis aliénées, lorsqu’elles avaient une conscience (mystifiée !) – aujourd’hui séduites, puisqu’elles ont un inconscient et un désir (hélas refoulé ou dévoyé). Jadis détournées de la vérité de l’histoire (révolutionnaire), aujourd’hui détournées de la vérité de leur propre désir. Pauvres masses séduites et manipulées ! On leur faisait endurer leur domination à force de violence, on la leur fait assumer à force de séduction.

Plus généralement, cette hallucination théorique du désir, cette psychologie libidinale diffuse sert d’arrière-plan au simulacre de la séduction qui circule partout. Succédant à l’espace de surveillance, elle caractérise, pour les individus et pour les masses, la vulnérabilité aux injonctions douces. Distillée à doses homéopathiques dans toutes les relations sociales et individuelles, l’ombre séductrice du discours plane aujourd’hui sur le désert de la relation sociale et du pouvoir lui-même.

En ce sens, nous sommes bien à l’ère de la séduction. Mais il ne s’agit plus de cette forme d’absorption ou d’engloutissement potentiel, où nul sujet, nul réel n’est assuré de ne pas tomber, de cette distraction mortelle (c’est peut-être qu’il n’y a plus assez de réel à détourner, ni de vérité à abolir) – il ne s’agit même plus de détourner l’innocence et la vertu (il n’y a plus assez de morale ni de perversion pour cela) – il ne reste plus que de séduire… pour séduire ? « Séduisez-moi. » « Laissez-moi vous séduire. » Séduire est ce qui reste quand les enjeux, tous les enjeux se sont retirés. Non plus la violence faite au sens ou son extermination silencieuse, mais la forme qui reste au langage quand il n’a plus rien à dire. Non plus une perte vertigineuse, mais la plus petite gratification respective que puissent se faire des êtres de langage dans une relation sociale énervée. « Séduisez-moi. » « Laissez-moi vous séduire. »

Dans ce sens, la séduction est partout, subrepticement ou ouvertement, se confondant avec la sollicitation, avec l’ambiance, avec l’échange pur et simple. C’est celle du pédagogue et de son élève (je te séduis, tu me séduis, il n’y a rien d’autre à faire), celle du politicien et de son public, celle du pouvoir (ah, la séduction du pouvoir et le pouvoir de la séduction !), celle de l’analyste et de l’analysant, etc.

Les Jésuites déjà furent célèbres pour avoir usé de séduction dans les formes religieuses, pour avoir ramené les foules dans le giron de l’Église romaine par la séduction mondaine et esthétique du baroque, ou réinvesti la conscience des puissants par le biais des frivolités et des femmes. Les Jésuites furent en effet le premier exemple moderne d’une société de séduction de masse, d’une stratégie du désir des niasses. Ils n’ont pas mal réussi, et une fois balayés les charmes austères de l’économie politique et d’un capitalisme de production, une fois balayé le cycle puritain du capital, il est bien possible que s’ouvre l’ère catholique, jésuitique d’une sémiurge douce et flatteuse, d’une technologie douce de la séduction.

Il ne s’agit plus de la séduction comme passion, mais d’une demande de séduction. d’une invocation de désir et d’accomplissement de désir en lieu et place des relations de pouvoir, de savoir, transférentielles ou amoureuses défaillantes. Où est la dialectique du maître et de l’esclave, lorsque le maître est séduit par l’esclave, lorsque l’esclave est séduit par le maître ? La séduction n’est plus que l’effusion des différences, et l’effeuillement libidinal des discours. Vague collusion d’une offre et d’une demande, la séduction n’est plus qu’une valeur d’échange, et elle sert à la circulation des échanges, à la lubrification des rapports sociaux.

Que reste-t-il de l’enchantement d’une structure labyrinthique où l’être se perd, que reste-t-il même de l’imposture de la séduction ? « Il est une autre sorte de violence, qui n’en a ni le nom ni l’extérieur, mais qui n’en est pas moins dangereuse : je veux dire la séduction » (Rollin). Le séducteur était traditionnellement un imposteur, qui use de subterfuges et de vilenie pour parvenir à ses fins, qui croit en user, car curieusement l’autre en se laissant séduire, en succombant à l’imposture, l’annulait souvent et le dépouillait de toute maîtrise, le séducteur tombant dans ses propres rets, n’ayant pas mesuré la puissance réversible de toute séduction. Ceci vaut toujours : celui qui veut plaire à l’autre, c’est qu’il en a déjà subi le charme. Sur cette base, toute une religion, toute une culture peut s’organiser autour des rapports de séduction (et non des rapports de production). Ainsi les Dieux grecs, séducteurs/imposteurs, usaient de leur pouvoir pour séduire les hommes, mais ils étaient séduits en retour, ils étaient même souvent réduits à séduire les hommes, cela faisait l’essentiel de leur tâche, et c’est ainsi qu’ils offraient l’image d’un ordre du monde non pas du tout réglé par la loi comme l’univers chrétien ou par l’économie politique, mais par une entreprise respective de séduction qui assurait un équilibre – symbolique entre les Dieux et les hommes.

Que reste-t-il de cette violence piégée à son propre artifice ? Fini l’univers où les dieux et les hommes cherchaient à se plaire, y compris par la séduction violente du sacrifice. Finie l’intelligence des signes et des analogies qui faisait le charme et la puissance de la magie, l’hypothèse d’un monde tout entier réversible dans les signes et sensible à la séduction, non seulement les dieux, mais les êtres inanimés, les choses mortes, les morts eux-mêmes, qu’il a toujours fallu séduire et conjurer par des rituels multiples, les charmer par les signes pour les empêcher de nuire… Aujourd’hui on en fait son travail de deuil, travail sinistre et individuel de reconversion et de recyclage. L’univers est devenu un univers de forces et de rapports de forces, il s’est matérialisé dans le vide comme un objet de maîtrise, et non de séduction. Univers de production, de libération des énergies, d’investissement et de contre-investissements, univers de la loi et des lois objectives, univers de la dialectique du maître et de l’esclave.

La sexualité elle-même est née de cet univers comme une de ses fonctions objectives et qui tend aujourd’hui à les surdéterminer toutes, se substituant comme finalité de rechange à toutes les autres défuntes ou évanescentes. Tout est sexualisé et trouve là une sorte de terrain de jeu et d’aventure. Partout ça parle, et tous les discours sont comme un commentaire éternel de sexe et de désir. Dans ce sens, on peut dire que tous les discours sont devenus discours de séduction, où s’inscrit la demande explicite de séduction, mais d’une séduction molle, dont le processus affaibli est devenu synonyme de tant d’autres : manipulation, persuasion, gratification, ambiance, stratégie du désir, mystique relationnelle, économie transférentielle en douceur venue relayer l’autre, l’économie concurrentielle des rapports de forces. Une séduction qui investit ainsi tout l’espace du langage n’a pas plus de sens ni de substance que le pouvoir qui investit tous les interstices du réseau social c’est pourquoi l’un et l’autre peuvent si bien aujourd’hui mêler leurs discours. Métalangage dégénéré de la séduction, mêlé au méta-langage dégénéré du politique, partout opérationnel (ou absolument pas, comme on voudra, ii suffit que le consensus se fasse sur le modèle de simulation de la séduction, d’un ruissellement diffus de la parole et du désir, comme il suffit pour sauvegarder l’effet de social que circule le métalangage confus de la participation.

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Le discours de simulation n’est pas une imposture : il se contente de faire jouer la séduction à titre de simulacre d’affect, simulacre de désir et d’investissement, dans un monde où le besoin s’en fait cruellement sentir. Cependant, pas plus que les « rapports de force » n’ont jamais rendu compte, sinon dans l’idéalisme marxiste, des péripéties du pouvoir à l’ère panoptique, pas davantage la séduction ou les rapports de séduction ne rendent compte des péripéties actuelles du politique. Si tout marche à la séduction, ce n’est pas à cette séduction molle revue par l’idéologie du désir, c’est à la séduction défi, duelle et antagoniste, c’est à l’enjeu maximal, même secret, et non à la stratégie des jeux, c’est à la séduction mythique, et non à la séduction psychologique et opérationnelle, séduction froide et minimale.