Porno-stéréo

Emmène-moi dans ta chambre et baise-moi

Il y a dans ton vocabulaire un je-ne-sais-guai d’indéfinissable, et qui laisse à désirer

Philip Dick, Le Bal des schizos

Turning everything into reality

Jimmy Cliff

Le trompe-l’œil ôte une dimension à l’espace réel, et c’est ce qui fait sa séduction. Le porno au contraire ajoute une dimension à l’espace du sexe, il le fait plus réel que le réel – c’est ce qui fait son absence de séduction.

Inutile de chercher quels phantasmes hantent le porno (fétichistes, pervers, scène primitive, etc.), car ils y sont barrés par le sucrait de « réalité ». Peut-être d’ailleurs le porno n’est-il qu’une allégorie, c’est-à-dire un forçage de signes, une entreprise baroque de sur-signification touchant au « grotesque » (littéralement : l’art « grotesque » des jardins rajoutait de la nature rocheuse comme le porno rajoute le pittoresque des détails anatomiques).

L’obscénité même brûle et consume son objet. C’est vu de trop près, on y voit ce qu’on n’avait jamais vu – votre sexe, vous ne l’avez jamais vu fonctionner, ni de si – près, ni en général d’ailleurs, heureusement pour vous. Tout cela est trop vrai, trop proche pour être vrai. Et c’est cela qui est fascinant, le trop de réalité, l’hyperréalité de la chose. Le seul phantasme en jeu dans le porno, s’il en est un, n’est donc pas celui du sexe, mais du réel, et de son absorption dans autre chose que le réel, dans l’hyper-réel. Le voyeurisme du porno n’est pas un voyeurisme sexuel, mais un voyeurisme de la représentation et de sa perte, un vertige de perte de la scène et d’irruption de l’obscène.

Par l’effet de zoom anatomique, la dimension du réel est abolie, la distance du regard laisse place à une représentation instantanée et exacerbée : celle du sexe à l’état pur, dépouillée non seulement de toute séduction, mais de la virtualité même de son image – sexe tellement proche qu’il se confond avec sa propre représentation : fin de l’espace perspectif, qui est aussi celui de l’imaginaire et du phantasme – fin de la scène, fin de l’illusion.

Pourtant l’obscénité n’est pas le porno. L’obscénité traditionnelle a encore un contenu sexuel de transgression, de provocation, de perversion. Elle joue sur le refoulement, avec une violence phantasmatique propre. Cette obscénité-là disparaît avec la libération sexuelle : la « désublimation répressive » de Marcuse est passée par là (même s’il n’est pas passé dans les meurs, le triomphe mythique du défoulement, comme jadis celui du refoulement, est total). La nouvelle obscénité, comme la nouvelle philosophie, se lève sur le terrain de la mort de l’ancienne, et elle a un autre sens. Elle ne joue pas d’un sexe violent, d’un enjeu réel de sexe, mais d’un sexe neutralisé par la tolérance. Le sexe y est outrageusement « rendu », mais c’est le rendu de quelque chose qui a été dérobé. Le porno en est la synthèse artificielle, il en est le festival, et non la fête. Quelque chose qui a été dérobé. Le porno en est la synthèse artificielle, il en est le festival, et non la fête. Quelque chose de néo, ou de rétro, comme on voudra, tel l’espace vert qui substitue à la nature défunte ses effets de chlorophylle, et qui pour cette raison participe de la même obscénité que le porno.

L’irréalité moderne n’est plus de l’ordre de l’imaginaire, elle est de l’ordre du plus de référence, du plus de vérité, du plus d’exactitude – elle consiste à tout faire passer dans l’évidence absolue du réel. Comme dans les peintures hyperréalistes, où vous discernez le grain de la peau d’un visage, microscopie inhabituelle, et qui n’a même pas le charme de l’inquiétante étrangeté. L’hyperréalisme n’est pas le surréalisme, c’est une vision qui traque la séduction à force de visibilité. On vous « en donne plus ». C’est déjà vrai de la couleur au cinéma ou à la télévision : on vous en donne tant, la couleur, le relief, le sexe en haute fidélité, avec les graves et les aigus (la vie, quoi !) que vous n’avez plus rien à ajouter, c’est-à-dire à donner en échange. Répression absolue : en vous en donnant un peu trop, on vous retranche tout. Méfiez-vous de ce qui vous est si bien « rendu » sans que vous l’ayez jamais donné !

Souvenir effarant, carcéral, obscène, celui de la quadriphonie japonaise : salle idéalement conditionnée, technique fantastique, musique à quatre dimensions, non seulement Les trois de l’espace ambiant, mais une quatrième, viscérale, de l’espace interne – délire technique de restitution parfaite d’une musique (Bach, Monteverdi, Mozart !) qui n’a jamais existé, que personne n’a jamais entendue ainsi et qui n’est pas faite pour être entendue ainsi. D’ailleurs on ne l’« entend » pas, c’est autre chose, la distance qui fait qu’on entend une musique, au concert ou ailleurs, est abolie, on est investi de tous les côtés, il n’y a plus d’espace musical, c’est une simulation d’ambiance totale qui vous dépossède de toute perception analytique minimale qui fait le charme de la musique. Les Japonais ont simplement et en toute bonne foi, confondu le réel avec le plus de dimensions possibles. S’ils pouvaient faire de l’hexaphonie, ils le feraient. Or, cette quatrième dimension qu’ils ajoutent à la musique, c’est justement celle par laquelle ils vous castrent de toute jouissance musicale. Autre chose vous fascine alors (mais ce n’est plus de la séduction) : la perfection technique, la « haute fidélité », tout aussi obsessionnelle et puritaine que l’autre, la conjugale, mais cette fois on ne sait même plus à quel objet elle est fidèle, car nul ne sait où commence et où s’arrête le réel, ni donc le vertige de perfection qui s’obstine à le reproduire.

La technique en ce sens creuse sa propre tombe, car en même temps qu’elle perfectionne les moyens de synthèse, elle approfondit les critères d’analyse et de définition, si bien que la fidélité totale, l’exhaustivité en matière de réel devient à jamais impossible. Le réel devient un phantasme vertigineux d’exactitude qui se perd dans l’infinitésimal.

Déjà en regard du trompe-l’œil par exemple, qui fait l’économie d’une dimension, l’espace tridimensionnel « normal » constitue une dégradation, un appauvrissement par excès de moyens (tout ce qui est réel ou se veut réel constitue déjà une dégradation de ce genre). La quadriphonie, l’hyperstéréo, l’hifi constituent une dégradation définitive.

Le porno, c’est la quadriphonie du sexe. Il ajoute une troisième et une quatrième piste à l’acte sexuel. C’est l’hallucination du détail qui règne – déjà la science nous a habitués à cette microscopie, à cet excès de réel dans son détail microscopique, à cc voyeurisme de l’exactitude, du gros plan sur les structures invisibles de la cellule, à cette notion d’une vérité inexorable qui ne se mesure plus du tout au jeu des apparences et que seule la sophistication d’un appareil technique peut révéler. Fin du secret.

Que fait d’autre le porno, dans sa vision truquée, que de nous révéler lui aussi cette vérité inexorable et microscopique du sexe ? Il est dans le droit fil d’une métaphysique qui ne vit que du phantasme d’une vérité cachée et de sa révélation, du phantasme d’une énergie « refoulée » et de sa production – sur la scène obscène du réel. D’où l’impasse de la pensée éclairée sur la question : doit-on censurer le porno et choisir le refoulement bien tempéré ? Insoluble, car le porno a raison : il fait partie des ravages du réel, de l’illusion démente du réel et de sa « libération » objective. On ne peut pas libérer les forces productives sans vouloir « libérer » le sexe dans sa fonction brute : l’un et l’autre sont aussi obscènes. Corruption réaliste du sexe, corruption productiviste du travail – même symptôme, même combat.

L’équivalent de l’ouvrier à la chaîne, c’est ce scénodrame vaginal japonais, plus extraordinaire que n’importe quel strip-tease : des filles les cuisses ouvertes au bord d’une estrade, les prolos japonais en manches de chemise (c’est un spectacle populaire) admis à fourrer leur nez, leurs yeux jusque dans le vagin de la fille, pour voir, mieux voir – quoi ? – se grimpant les uns sur les autres pour y accéder, la fille leur parlant gentiment pendant tout ce temps-là d’ailleurs, ou les rabrouant pour la forme. Tout le reste du spectacle, flagellations, masturbations réciproques, strip traditionnel, s’efface devant ce moment d’obscénité absolue, de voracité de la vue qui dépasse de loin la possession sexuelle. Porno sublime s’ils le pouvaient, les mecs s’engouffreraient tout entiers dans la fille – exaltation de mort ? Peut-être, mais en même temps ils commentent et comparent les vagins respectifs, et ceci sans jamais rire ou s’exclaffer, dans un sérieux mortel, et sans jamais essayer d’y toucher, sauf par jeu. Rien de lubrique : un acte extrêmement grave et enfantin, une fascination sans partage pour le miroir de l’organe féminin comme de Narcisse pour sa propre image. Bien au-delà de l’idéalisme conventionnel du strip-tease (peut-être même y aurait-il de la séduction là-dedans), à la limite sublime le porno s’inverse dans une obscénité purifiée, approfondie au domaine viscéral – pourquoi s’arrêter au nu, au génital : si l’obscène est de l’ordre de la représentation et non du sexe, il doit explorer l’intérieur même du corps et des viscères – qui sait quelle jouissance profonde de dépeçage visuel, de muqueuses et de muscles lisses, peut s’y déployer ? Notre porno n’a encore qu’une définition restreinte. L’obscénité a un avenir illimité.

Mais attention, il ne s’agit pas d’un approfondissement de la pulsion, il ne s’agit que d’une orgie de réalisme et d’une orgie de production. La rage (c’est peut-être une pulsion elle aussi, et qui se substitue à toutes les autres) de tout faire comparaître, de tout amener à la juridiction des signes. Que tout soit rendu à la lumière du signe, à celle d’une énergie visible. Que toute parole soit libérée, et qu’elle aille au désir. Nous nous vautrons dans cette libéralisation qui n’est que le processus grandissant de l’obscénité. Tout ce qui est caché, et qui jouit encore de l’interdit, sera déterré, rendu à la parole et à l’évidence. Le réel grandit, le réel s’élargit, un jour tout l’univers sera réel, et quand le réel sera universel, ce sera la mort.

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Simulation porno : la nudité n’est jamais qu’un signe de plus. La nudité voilée par le vêtement fonctionne comme référent secret, ambivalent. Dévoilée, elle fait surface comme signe et rentre dans la circulation des signes : nudité design. Même opération avec le hard core et le blue porny : l’organe sexuel, béant ou érectile, n’est qu’un signe de plus clans la panoplie hyper-sexuelle. Phallus-design. Plus on avance éperdument dans la véracité du sexe, dans son opération sans voiles, plus on s’immerge dans l’accumulation des signes, plus on s’enferme dans une sursignification à l’infini, celle du réel qui n’existe déjà plus, celle d’un corps qui n’a jamais existé. Toute notre culture du corps, y compris dans P « expression » de son « désir », dans la stéréophonie de son désir, est celle d’une monstruosité et d’une obscénité irrémédiable.

Hegel « De même qu’en parlant de l’extérieur du corps humain, nous avons dit que toute sa surface, par opposition à celle du monde animal, révèle la présence et la pulsation du cœur, nous disons de l’art qu’il a pour tâche de faire en sorte qu’à tous les points de sa surface le phénoménal, l’apparent devienne l’œil, siège de l’âme, se rendant visible à l’esprit. » Jamais de nudité donc, jamais de corps nu, et qui ne serait que nu – jamais de corps tout simplement. C’est ce que dit l’Indien quand il répond au Blanc qui lui demande pourquoi il vit nu : « Chez moi, tout visage. » Le corps dans une culture non fétichiste (qui ne fétichise pas la nudité comme vérité objective) ne s’oppose pas comme pour nous au visage, seul riche d’expression, seul doué de regard : il est lui-même visage et vous regarde. Il n’est donc pas obscène, c’est-à-dire fait pour être vu nu. Il ne peut pas être vu nu, pas plus que pour nous le visage, car il esl voile symbolique, il n’est que cela, et c’est ce jeu de voiles, où à proprement parler le corps est aboli « en tant que tel » qui fait la séduction. C’est là où elle se joue, et jamais dans l’arrachement du voile au nom de la transpiration d’un désir ou d’une vérité.

Indistinction du corps et du visage dans une culture totale des apparences – distinction du corps et du visage dans une culture du sens (le corps y devient monstrueusement visible, il devient le signe d’un monstre appelé désir) – puis triomphe total, dans le porno, de ce corps obscène, jusqu’à effacement du visage : les modèles érotiques où les acteurs porno sont sans visage, ils ne sauraient être beaux, ou laids, ou expressifs, ceci est incompatible, la nudité fonctionnelle efface tout dans la seule spectacularité du sexe. Certains films ne sont plus que bruitage viscéral sur gros-plan coïtal : même le corps en a disparu, dispersé dans des objets partiels exorbitants. N’importe quel visage est inconvenant, car il brise l’obscénité et refait sens là où tout vise à l’abolir dans l’excès de sexe et le vertige de la nullité.

Au terme de cette dégradation vers une évidence terroriste du corps (et de son « désir »), les apparences n’ont plus de secret. Culture de la désublimation des apparences ; tout s’y matérialise sous les espèces les plus objectives. Culture porno par excellence que celle qui vise partout et toujours l’opération du réel. Culture porno que cette idéologie du concret, de la facticité, de l’usage, de la prééminence de la valeur d’usage, de l’infrastructure matérielle des choses, du corps comme infrastructure matérielle du désir. Culture unidimensionnelle où tout s’exalte dans le « concret de production » ou dans le concret de plaisir – travail ou copulation mécanique illimités. L’obscénité de ce monde est que rien n’y est laissé aux apparences, rien n’y est laissé au hasard. Tout y est signe visible et nécessaire. C’est celle de la poupée sexuée qu’on affuble d’un sexe, et qui pisse, et qui parle, et qui un jour fera l’amour. Réaction de la petite fille : « Ma petite sœur, elle sait faire ça aussi. Vous ne pouvez pas m’en donner une vraie ? »

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Du discours de travail au discours du sexe, du discours de la force productive au discours de la pulsion court le même ultimatum de pro-duction au sens littéral du terme. L’acception originelle n’est pas en effet celle de fabrication, mais celle de rendre visible, de faire apparaître et comparaître, Le sexe est produit comme on produit un document, ou comme on dit d’un acteur qu’il se produit sur scène.

Produire, c’est matérialiser de force ce qui est d’un autre ordre, de l’ordre du secret et de la séduction. La séduction est partout et toujours ce qui s’oppose à la production. La séduction retire quelque chose de l’ordre du visible, la production érige tout en évidence, que ce soit celle d’un objet, d’un chiffre ou d’un concept.

Que tout soit produit, que tout se lise, que tout advienne au réel, au visible et au chiffre de l’efficacité, que tout se transcrive en rapports de force, en systèmes de concepts ou en énergie computable, que tout soit dit, accumulé, répertorié, recensé : tel est le sexe dans le porno, mais telle est plus généralement l’entreprise de toute notre culture, dont l’obscénité est la condition naturelle ; culture de la monstration, de la démonstration, de la monstruosité productive.

Jamais de séduction là-dedans, ni dans le porno, puisque production immédiate d’actes sexuels, actualité féroce du plaisir, aucune séduction dans ces corps traversés par un regard littéralement aspiré par le vide de la transparence – mais pas l’ombre de séduction non plus dans l’univers de la production, régi par le principe de transparence des forces dans l’ordre des phénomènes visibles et computables : objets, machines, actes sexuels ou produit national brut.

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Ambiguïté insoluble le porno met fin par le sexe à toute séduction, mais en même temps il met fin au sexe par accumulation des signes du sexe. Parodie triomphale et agonie simulée c’est là son ambiguïté. En ce sens, le porno est vrai il est ce qu’il en est d’un système de dissuasion sexuelle par hallucination, de dissuasion du réel par hyperréalité, de dissuasion du corps par sa matérialisation forcée.

On lui fait habituellement un double procès – celui de manipulation sexuelle à des fins bien connues de désamorçage de la lutte de classes (toujours la vieille « conscience mystifiée ») et celui d’être une corruption marchande du sexe – le vrai, le bon, celui qui se libère et qui fait partie du droit naturel. Donc le porno masque ou bien la vérité du capital et de l’infrastructure, ou bien celle du sexe et du désir. Or le porno ne masque rien du tout (c’est le cas de le dire) – il n’est pas une idéologie, c’est-à-dire qu’il ne cache pas la vérité, il est un simulacre, c’est-à-dire l’effet de vérité qui cache que celle-ci n’existe pas.

Le porno dit : il y a du bon sexe quelque part, puisque j’en suis la caricature. Dans son obscénité grotesque, il est une tentative pour sauver la vérité du sexe, pour rendre quelque crédibilité au modèle sexuel défaillant. Or, toute la question est là : y a-t-il du bon sexe, y a-t-il tout simplement du sexe quelque part, du sexe comme valeur d’usage idéale du corps, comme potentiel de jouissance qui puisse et qui doive être « libéré » ? C’est la question même posée à l’économie politique : au-delà de la valeur d’échange connue abstraction et inhumanité du capital, y a-t-il une « bonne » substance de la valeur, une valeur d’usage idéale des marchandises et du rapport social, qui puisse et doive être « libérée » ?