6. La vie fœtale et ses conséquences

J. Bergeret et M. Houser

Problèmes posés

La psychologie contemporaine, inspirée des découvertes psychanalytiques, a tout d’abord cherché à éclairer l’évolution affective d’un sujet en s’intéressant avant tout aux modèles de personnalités organisées sous le primat de l’Œdipe et de la sexualité. On s’est ainsi préoccupé, par voie de conséquence, des problèmes liés à la triangulation sexuelle, à l’inceste, à la castration, au Surmoi et à la culpabilité, avec les multiples fixations possibles à tous ces registres, fixations pouvant entraîner, au moment d’un conflit, des régressions diverses qui vont alors ouvrir la voie à une pathologie de nature « névrotique ».

Or, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, certains psychanalystes se sont attachés à montrer que leurs expériences cliniques les conduisaient à élargir d’une manière assez sensible le champ des conceptions théoriques qui étaient devenues « classiques ». Car il s’agissait alors de rendre compte du niveau de fonctionnement économique et des aléas de la psychogenèse des patients qui les consultaient chaque jour, sans souffrir de conflits particulièrement sexuels ou œdipiens. Nombre d’analystes entendaient demeurer fidèles aux postulats freudiens essentiels, mais il leur semblait indispensable d’en compléter la portée et de mieux préciser les spécificités structurelles rencontrées. C’est ainsi que se sont multipliées les avancées conceptuelles, proposées d’abord par les psychanalystes d’enfants, puis par ceux qui s’occupaient plus particulièrement des psychotiques ou des dépressifs graves (états-limites ou borderlines). Un pas de plus fut proposé par les recherches entrant dans le domaine des troubles dits « psychosomatiques ».

De nombreux cliniciens passèrent ainsi des préoccupations du registre sexuel et œdipien aux préoccupations du registre narcissique. Un tel registre met en jeu des systèmes d’organisation de la personnalité arrêtés à des modèles duels de relation d’objet et à des types de pulsions avant tout violentes. Cette évolution des préoccupations, et théoriques et thérapeutiques, est par ailleurs largement développée dans la première et la seconde parties de cet ouvrage.

La vie affective d’un adolescent et la pathologie liée à cette phase du développement ont fait l’objet de précieuses recherches. Puis, on s’est intéressé à des étapes de plus en plus précoces de la vie affective de l’enfant, puis aux problèmes particuliers au « bébé ». Là semblait devoir s’arrêter le souci d’investigation des chercheurs. Cependant, certains cliniciens éprouvaient une insatisfaction devant la précarité de leurs informations portant sur un passé plus lointain, encore, du sujet, et pressentaient qu’il y aurait intérêt à en savoir plus sur ce passé. Alors, reprenant les idées que Freud avait lui-même évoquées, à propos du rôle qu’auraient éventuellement joué des « ancêtres » de nos patients, des auteurs se penchèrent sur les éventuelles causalités conflictuelles pouvant être considérées comme d’ordre intergénérationnel.

Ce regard porté sur la phylogenèse conservera toujours, pour le chercheur ou pour le clinicien, un intérêt tout à fait incontestable. Mais nous ne pouvons éviter de remarquer qu’entre l’étape où vont êtres conçus les parents (ou les grands-parents) d’un sujet qui nous consulte, et la période où ce sujet est apparu au jour en tant que « bébé » avec un environnement défini, il nous reste encore à tenter de comprendre comment, dans quel climat affectif et relationnel, a pu se dérouler sa vie fœtale. Comme nous l’ont appris, depuis longtemps déjà, les éthologistes, un enfant ne se présente pas au monde selon le modèle d’une « tabula rasa ». Il hérite forcément d’un passé. Et ce passé ne peut se réduire ni à une enfance trop récente ni à une trop lointaine phylogenèse.

Dans le cadre de notre présent ouvrage, à visée avant tout psychologique, nous n’aborderons pas les aspects embryologiques ou obstétricaux liés à l’évolution biologique d’une grossesse. Nous nous limiterons à évoquer ce que des équipes de chercheurs contemporains ont découvert concernant les interactions observables entre un fœtus et son environnement utéro-placentaire maternel. Et nous nous intéresserons plus particulièrement aux conséquences possibles d’aléas de la vie fœtale sur des difficultés, plus tardivement décelables, chez un adolescent ou un adulte.

État des travaux sur la vie du fœtus

Les chercheurs manifestent un intérêt croissant pour l’histoire assez extraordinaire qui précède notre naissance et se déroule pendant la vie du fœtus que nous avons été. De nouvelles données d’investigation nous permettent d’en savoir chaque jour davantage à ce sujet. Nous ne pouvons cependant que présenter ici un bref et partiel état des lieux, qui plus est forcément daté, concernant les avancées actuelles d’une telle recherche.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser, un peu vite, l’état des travaux publiés sur la question, la connaissance du fœtus, si elle relève bien d’une démarche scientifique concrète, n’en demeure pas moins largement tributaire de nos moyens d’observation, qui ne peuvent nous conduire qu’à des données certes objectives, mais qui ne concernent que les conditions de la vie du fœtus ; alors que, de toute évidence, l’interprétation de ces données ne saurait être totalement indépendante d’une part non négligeable de subjectivité, susceptible de générer de fortes tentations en faveur de conclusions hâtives. C’est dire l’extrême prudence qui doit rester la nôtre dans nos hypothèses, nous incitant notamment à éviter, autant que faire se peut, tout raisonnement ou toute déduction en termes trop « adultomorphiques ».

Le fœtus humain vit dans un monde et une organisation d’une infinie richesse, mais totalement différents du monde où nous sommes. C’est sur ce point que porte avant tout notre intérêt dans cet ouvrage. Il est avéré que c’est dès avant la naissance que nous acquérons notre dimension humaine spécifique. Autrement dit, et comme le développe un livre allemand récent de L. Janus (Comment (sous-entendu quand ?) naît l’esprit), c’est dès la vie fœtale que, au-delà du seul développement biologique, naissent ce que l’on pourrait au moins considérer comme les prémices de la vie mentale humaine achevée.

Si Winnicott pouvait dire qu’un « enfant tout seul, ça n’existe pas », à plus forte raison le propos peut-il s’appliquer au fœtus. Qu’il soit désir véritable d’un enfant ou désir du plaisir de soi à propos d’un enfant, le fœtus est bien, au plan psychoaffectif et par définition implicite, l’aboutissement d’un désir. Désir qui peut d’ailleurs être soit conscient, soit inconscient, la qualification de « grossesse non désirée », par exemple, demandant toujours, selon nous, une sérieuse et minutieuse exégèse.

De nos jours, d’une manière de plus en plus évidente, et malgré le paradoxe apparent, on estime qu’il peut s’agir du désir surtout narcissique d’une mère. C’est qu’en effet celle-ci peut, au moins virtuellement, tenir lieu désormais, sinon de géniteur unique (encore que l’idée même du clonage puisse à elle seule, et en soi, provoquer bien des fantasmes perturbateurs au registre de la réalité psychique), du moins de parent unique et exclusif (on parle de famille monoparentale), dans un rôle non partagé qui marginalise purement et simplement l’homme-père. Le fait, à l’inverse, que des homoérotiques masculins puissent aujourd’hui revendiquer un « droit à la paternité », tout en se reconnaissant une fonction également maternelle, ne contredit qu’en apparence seulement la constatation précédente.

S’agissant donc du fœtus, et comme le rappelle J. M. Delassus, l’idée d’une existence spécifique du fœtus humain se fonde sur la conjonction de trois données : un milieu de vie utérin particulier, relevant de ce qu’on peut appeler « l’invention mammifère » et avant tout caractérisé par son homogénéité foncière ; des capacités sensorielles et sensitives très précoces ; enfin, une dotation neuronale exceptionnelle, et active bien avant la naissance. Encore convient-il de préciser que notre patrimoine génétique ne différerait, selon certaines études, de celui des grands singes supérieurs que dans la proportion de 0,6 %. Sur le plan quantitatif, exclusivement, bien sûr.

Il paraît d’autre part utopique d’attribuer chacune de nos particularités à des gènes individualisés, et l’on insiste aujourd’hui de plus en plus sur la plasticité cérébrale, ainsi que sur la part très importante du cortex humain qui ne serait marquée par aucune empreinte génétique. Ce qui pose la question de savoir si les acquisitions qui distinguent l’être humain relèvent de l’apprentissage postnatal ou si un fondement originel – et original – est déjà établi dès la vie in utero. Autrement dit, on peut se demander, comme l’ont fait certains auteurs, s’il ne serait pas nécessaire de concevoir une étape intermédiaire entre la programmation génétique et la venue au monde du bébé. Ce qui viendrait complexifier davantage encore un débat sans cesse réactualisé, qui laisse en opposition constante et durable les fameux concepts d’inné et d’acquis.

Mais qu’est-ce qu’un fœtus ? Mot que n’emploie jamais une femme enceinte, sans doute en raison de ses résonances terribles au registre fantasmatique : fœtus mort et/ou formolé dans son bocal, maladies du fœtus, etc. Malheureusement, et cette absence mériterait recherche et questionnement, il n’y a pas d’autre mot. Un fœtus, donc – et une telle dénomination n’est pourtant nullement dénuée de beauté en soi, puisqu’elle renvoie, étymologiquement, aux termes de sucer ou téter – c’est, dira-t-on, l’être qui succède à l’embryon et précède le nouveau-né. Définition pouvant paraître un peu simpliste, fondée à la fois sur des apparences (la morphologie est devenue reconnaissable et les organes paraissent formés) et plus ou moins soumise à une datation (10-12e semaine suivant la conception), dont on dit parfois qu’elle délimite le fœtus plus qu’elle ne l’explicite. Ce qui a alimenté d’âpres controverses (auxquelles il ne saurait être question de participer ici), relatives notamment aux procédures légales de l’avortement par exemple, ainsi, bien sûr, qu’à la problématique éthique soulevée par la légalisation de la pratique de l’avortement dans certains cas bien précis.

La durée de vie attribuée au fœtus – et nous disons bien « attribuée » – est très variable. En particulier, qu’il sorte trop tôt de l’utérus maternel par exemple, et le voilà nommé, non plus fœtus – même s’il a l’âge de celui-ci, quoique pas le statut – mais enfant « prématuré ». De plus, l’évolution des techniques de réanimation semble permettre de fixer de plus en plus tôt les limites de viabilité du fœtus. Ce qui contribue inexorablement à « mutiler », pour ainsi dire, au niveau du sens, l’idée même de fœtus. En poussant les choses à l’extrême, on pourrait même se demander si les neuf mois de vie intra-utérine qui précèdent la naissance vont conserver un sens au vu du véritable arrimage par lequel on lie le fœtus – de manière souvent plus affective qu’objective et scientifique – à ce qu’on appelle, sans autre définition ni idée préconçue : « la vie » ; des techniques de plus en plus finement spécialisées qui s’emparent plus ou moins directement de la représentation qu’on peut se faire du fœtus ; des observations extérieures, toujours plus nombreuses et sophistiquées, dont le fœtus est devenu bien souvent l’objet non consentant, mais quelquefois souffrant ; des interprétations adultomorphiques qui ont tendance, parfois, à prolonger certaines observations. En somme, le fœtus pourrait aujourd’hui courir le risque d’être « presque de ce monde avant d’être né », ce qui n’est pas sans conséquence, sans doute plus négative que franchement positive.

Une mère n’est pas un laboratoire. Quand la mère éprouve son enfant et s’éprouve elle-même en le sentant, ce n’est pas de cellules en train de se diviser et multiplier qu’il s’agit, mais de rêve. Un rêve habité de personnages réels et qui parlent, qui communiquent. Non, certes, avec nos mots d’adultes, signifiants intellectuels vecteurs de l’idée des choses, mais avec des mots concrets de chair, une foule de sensations, d’émotions, de ressentis les plus divers. La grossesse est un dialogue de l’inconscient biologique le plus primitif. Et si l’apparition des fonctions et aptitudes sensitivo-sensorielles du fœtus s’étale, en gros, de la 9e semaine de la gestation, pour l’odorat, à la 22e semaine pour la vision – alors « opérationnelle » bien qu’encore sans objet – c’est environ au 3e mois que certains chercheurs sont portés à considérer qu’il y a réellement « quelqu’un » dans l’utérus maternel. Mais de telles datations ont fait jusqu’ici l’objet de beaucoup d’hésitations et de beaucoup de modifications.

Qu’est-ce que « devenir mère » ? Sont-ce les gênes et les hormones qui font et fondent la maternité ? Ou bien plutôt la femme elle-même, par sa propre histoire et son désir ? Et la science oserait-elle abuser de son pouvoir en se substituant au désir humain ? En tout cas, on ne naît pas mère, on le devient. Ce qui suppose un parcours intérieur qui prend naissance dans l’enfance même de la mère, et dans son système relationnel spécifique avec ses propres parents. Être mère est un secret d’enfance. La maternité est du domaine de l’inconscient et de l’affect.

Et l’accouchement ne devrait pas être considéré comme une prouesse, mais plutôt comme un acte de naissance. L’enfant ne se fabrique pas, au sens « mécanique » du terme. Il se situe au plus lointain de toute personnalité, dans un parcours spécifique à chacun de nous. C’est dire que l’utérus n’est pas un simple contenant, et que le dedans utérin n’est nullement impersonnel, ni dans le moment de la grossesse, ni dans la propre histoire de la mère. L’enfant ne croît pas dans le ventre d’une femme comme il le ferait dans une couveuse.

Freud lui-même, avant beaucoup d’autres auteurs, a montré qu’il existait une incontestable continuité entre la vie affective du fœtus et celle du nourrisson. Dans une optique tout à fait parallèle, on constate que la relation affective de la mère suit les étapes de cette continuité fœtale en accusant un certain nombre de modifications dans son psychisme de possession puis de perte de l’objet fœtal. Après avoir participé à l’euphorie environnementale qui salue l’accouchement, le climat affectif maternel se complique de façon plus ou moins sérieuse et plus ou moins évidente. Cela peut aller du simple « baby blues », de la classique « dépression du post-partum », aux différentes formes décrites sous le nom de « psychoses puerpérales », mais dont la nature véritable demeure du cadre dépressif et non d’une poussée de véritable psychose.

Plus ces épisodes psychiques maternels seront intenses et durables, plus il apparaît que le nourrisson en souffrira. Mais le changement d’humeur maternelle constaté éventuellement aussitôt après l’accouchement sous les aspects les plus intenses n’a pu manquer de succéder à certaines variations de l’humeur maternelle pendant la grossesse, ce qui a pu déclencher quelques traumatismes affectifs chez le fœtus. Traumatismes dont les conséquences sont susceptibles de générer quelques symptomatologies de l’enfance ou de l’adolescence dont le praticien consulté est loin, de nos jours encore, de se sentir enclin à rechercher les origines fœtales.

On sait que, même en mettant à part les grandes dépressions du post-partum ou les psychoses puerpérales, des difficultés maternelles plus ou moins sérieuses et plus ou moins graves (angoisses, peurs, incapacités maternelles diverses, etc., susceptibles de mettre en péril la relation à l’enfant et même son développement) peuvent survenir dans 10 % des cas environ. Comme on dénombre en France environ 750 000 accouchements par an, cela représente 75 000 mères qui éprouveront de sérieuses difficultés, et autant d’enfants qui auront à en souffrir.

Dans le même ordre d’idées, l’échographie, dont la pratique est aujourd’hui généralisée – du moins dans nos sociétés occidentales où, peut-être, on en use jusqu’à l’abus – peut entraîner une véritable « interruption volontaire de fantasmes », selon le mot à la fois pittoresque et pertinent de M. Soule. Nombre d’anecdotes cliniques en tout cas, volontiers contées par les échographistes eux-mêmes (qui se gardent généralement bien de les tenir pour insignifiantes), témoignent du fait que cette technique suscite les réactions les plus diverses. Et ces réactions s’observent désormais non seulement chez les futures mères, mais aussi chez les maris-pères, les autres enfants de la fratrie, voire toute la famille ou même les amis, grâce aux cassettes vidéo que l’on peut réaliser et donner aux futurs parents à leur demande. Il ne serait pas rare d’observer alors une véritable modification du « dialogue de la grossesse » dont nous parlions plus haut.

Évoquant le célèbre texte freudien (L’Inquiétante étrangeté, 1919), le même M. Soule s’est longuement attardé à décrire l’inévitable, selon lui, impression d'« étrangeté » qui saisit tout spectateur (fût-ce l’échographiste lui-même) devant l’image échographique du fœtus. Image risquant d’inhiber « le libre développement de l’enfant imaginaire ». Il ajoutera même que l’échographie « révèle à la femme sa totale passivité devant une force vitale qui se développe en elle ».

Quelles que soient les réserves que l’on puisse émettre au sujet de la pratique de l’échographie, on ne saurait néanmoins méconnaître la richesse des enseignements que nous ont apportés ses perfectionnements successifs. Grâce à elle, on sait par exemple qu’à trois mois, le fœtus déglutit ; qu’il ouvre la bouche et baille à trois mois et demi ; qu’il suce, tète, avale, rejette à six mois ; que, dans les dernières semaines, bouche et lèvres deviennent des organes de préhension et d’exploration de la main, du pouce, du pied, du cordon ombilical. D’où l’on peut inférer que l’auto-érotisme, situé par Freud à partir des premiers jours de la vie postnatale, s’établit en réalité bien avant la naissance.

Si, dès les années soixante-dix, on pratiquait déjà le diagnostic prénatal en vue de déterminer si une grossesse devait être ou non poursuivie, un tel objectif s’est sensiblement élargi. Le fœtus est devenu un patient à part entière, on agit sur lui, on peut le traiter, le soigner, etc. Dès lors, l’anténatal ne se réduit plus à l’anamnèse ou à la préhistoire de l’aventure humaine, mais projette au premier plan le chapitre initial de la vie qu’est la période intra-utérine. À ce titre, il concerne le « psychoclinicien » qui découvre là toute une clinique apportant un éclairage nouveau et supplémentaire aux concepts clefs de sa spécialité.

On considère aujourd’hui la grossesse comme « la réussite paradoxale d’une greffe hétérogène ». L’interaction biologique entre le fœtus et sa mère, avec médiation par le placenta, n’empêche nullement les phénomènes rencontrés dans les cas d’intolérance à une hétérogreffe. Et en effet, compte tenu du fait que le patrimoine génétique de la cellule fécondée comporte pour moitié un héritage paternel, on comprend que l’œuf puis l’embryon puissent subir les tentatives d’une force cherchant à expulser cette « greffe ». On peut parler, par métaphore, d’une véritable haine biologique de la mère pour ce qui serait vécu par la mère comme une sorte de corps étranger que son corps à elle chercherait à expulser, ce qui finit d’ailleurs par arriver dans certaines circonstances, au bout du compte assez nombreuses. Et nous voyons là l’illustration d’une « violence fondamentale », ainsi que l’un de nous l’a nommée, en l’assortissant de la formule : « C’est lui ou moi… elle ou moi ». Violence qui serait donc d’origine biologique. Et une simple réaction « d’autodéfense ».

La vie fœtale est une exception paradoxale à cette règle du rejet de toute greffe hétérogène. C’est que les choses – fort heureusement – sont en fait beaucoup plus complexes. Le corps de la mère, certes, secrète des anticorps antiembryon. Mais celui-ci, grâce aux cellules de son trophoblaste (première ébauche de son placenta), dont la formation est activée par le génome paternel – ce qui ne saurait manquer ni de sel, ni de sens aux yeux du psychoclinicien – va sécréter à son tour une molécule qui assurera son implantation dans le muscle utérin, donc sa survie. Si cette molécule (appelons-la « défensive ») n’arrive pas à tenir son rôle ou est insuffisante d’une manière quelconque, l’œuf fécondé est expulsé et il y a avortement précocissime. À l’inverse, l’excès de la fonction de cette molécule et des cellules trophoblastiques laisse se développer un tissu (la môle) pouvant envahir l’organisme maternel, l’intoxiquer et le mettre en danger mortel. Sur cinq ovules fécondés, il y aurait deux à trois avortements précocissimes au stade de morula, ces « avortements » étant généralement méconnus, car inaperçus et confondus avec des règles simplement abondantes.

Les immunologistes ont très récemment décrit des conflits apparaissant avec retardement. C’est notamment le cas lorsque des cellules fœtales ont pu traverser la barrière placentaire et circuler dans le sang maternel. Les lymphocytes de ce dernier n’ont pu « reconnaître » ces cellules, surtout s’il s’agit du patrimoine chromosomique paternel. Or, à la grossesse suivante, les mêmes lymphocytes vont s’attaquer (on les appelle lymphocytes « killers ») au nouveau fœtus qu’ils « prendront » pour le « frère aîné » dont ils ont, d’une certaine façon, « gardé la mémoire ». Les biologistes parlent alors d'« enfant de remplacement », expression que le psychoclinicien connaît bien, pour l’utiliser dans d’autres circonstances, dans leur écoute de l’imaginaire d’un sujet.

Références culturelles

En poursuivant ce chapitre par une réflexion d’ordre clinique, nous nous référerons tout d’abord à l’exemple des débuts d’une vie qui sont devenus les plus célèbres depuis les interprétations proposées par S. Freud. Nous entendons en effet évoquer les circonstances dans lesquelles se sont déroulées la conception et la naissance d’Œdipe. C’est-à-dire, en fait, comme nous l’a montré Freud, les conditions de la venue à la vie de tous les enfants du monde. Nous trouvons évoqué dans ce mythe le modèle le plus connu, non seulement des conflits habituellement décrits comme survenant entre parents et enfants, mais le modèle aussi des problèmes très précoces impliquant tout autant l’attitude de la mère et du monde adulte à l’égard du fœtus, que l’attitude du fœtus lui-même à l’égard de son environnement du moment. Mais Freud ne prend clairement en compte dans le mythe que les circonstances succédant à la naissance de l’enfant. Il nous faut y ajouter, en plus, les problèmes concernant la conception et la vie intra-utérine d’Œdipe. Or, ces questions se voient nettement mises en évidence dans le mythe antique auquel on se réfère.

Mais encore faudrait-il prendre en compte, à propos de cet exemple fameux, non seulement la partie du récit qui nous en a été présentée le plus souvent, mais la totalité de cette histoire, telle qu’elle nous est rapportée dans sa version la plus fiable, celle de Sophocle dans la tragédie célèbre Œdipe Roi, version à laquelle Freud s’est lui-même référé. Mais Freud, dans son étude du mythe, ne cite que le second oracle d’Apollon, celui qui prédit aux deux parents royaux thébains que leur enfant commettra le parricide et l’inceste. Autrement dit, Freud s’arrête à un registre purement sexuel, et donc secondaire chronologiquement, de la prédiction d’Apollon.

Cependant, le rapport très complet de la consultation qu’eurent, à Delphes, Laïos et Jocaste, les futurs parents d’Œdipe, au temple d’Apollon, figure de façon très explicite dans le texte du drame de Sophocle. Et, après cette lecture, nous ne saurions négliger l’importance du premier oracle divin. Cet oracle initial ne porte pas sur des conflits d’ordre sexuel. Il s’arrête à la toute première étape de toute vie, ce qui implique le sens primitivement donné, au registre narcissique, à la destinée de tout fœtus. L’oracle fait état des rivalités naturelles et incontournables rencontrées par tous les humains, dès leur conception. L’oracle doit être compris au registre symbolique, cela va de soi. Et de telles rivalités sont, dans un premier temps, de nature narcissique et violente, et non pas sexuelle ni agressive. On peut se reporter, à ce sujet, au chapitre trois du présent ouvrage, consacré à la violence instinctuelle.

Le premier oracle émis par Apollon aux futurs parents met ceux-ci en garde contre un inéluctable fonctionnement imaginaire humain, qui fait de tout enfant un danger à venir pour la vie de sa mère et de son père. Et cet oracle crée en même temps, pour chaque enfant, une image de parents menaçants pour sa propre vie à lui. D’où la violence défensive qui va entrer en action de part et d’autre, dès la conception d’un être nouveau. Les biologistes nous montrent en effet combien, dès l’origine, l’embryon aura à se défendre contre certaines menaces pour pouvoir survivre. Et les cliniciens qui observent ce qui se passe à cette époque savent combien une femme enceinte peut se trouver inquiète, consciemment ou non, devant la pensée que sa grossesse pourrait lui être nuisible sinon fatale.

Ayant entendu le sens du premier oracle reçu (c’est-à-dire, pour le psychologue, ce que lui suggérerait son inconscient), il n’est donc pas étonnant que Jocaste ait vécu le fœtus d’Œdipe comme une sorte de monstre risquant de la détruire et qu’elle ait, aussitôt après l’accouchement, envoyé un serviteur livrer le nouveau-né aux bêtes sauvages dans la forêt. Si le jeune enfant a survécu, il semble que ce soit à partir de sa propre violence défensive, c’est-à-dire d’un ardent sentiment de « légitime défense » qu’il va manifester largement par la suite. Nous reconnaissons dans le mythe sur lequel Freud a tant attiré notre attention, le prototype de tout ce que pourront retrouver les cliniciens observant les manifestations fœtales et parentales qui émaillent les moments, combien importants pour la suite des choses, d’une conception difficile (et pour quels motifs ?), d’une grossesse difficile (et pour quels motifs ?), d’un accouchement difficile (et pour quels motifs ?), ou encore d’épisodes compliqués de la période du post-partum (et pour quels motifs ?), de même, bien sûr, que toutes sortes de troubles pouvant être observés du côté du fœtus ou du nouveau-né. Et observés plus tardivement encore chez l’enfant plus âgé, chez l’adolescent ou chez l’adulte lui-même.

La multiplicité des formes prises par ces difficultés fait que de tels troubles ne peuvent plus, de nos jours, se voir imputés par les cliniciens aux seules causalités organiques ou physiologiques. On ne saurait non plus se satisfaire d’explications d’ordre seulement sexuel et œdipien. Il s’agit, à l’origine de toute vie, d’une nécessité d’intègrer – et non de satisfaire comme telle, ni de refouler –, toute l’énergie très positive que renferme en elle la violence instinctuelle primitive. Les désordres parfois constatés proviennent souvent d’un défaut d’efficience du système protecteur dit « de pare-excitation » (voir p. 50). Ce système, à but protecteur contre les excès pulsionnels, est d’origine environnementale au début de la vie, puis il devient de plus en plus intériorisé de façon autonome par le sujet. Le défaut d’efficacité du pare-excitation risque de laisser la violence évoluer vers l’agressivité, que ce soit dans les pensées, les comportements ou les somatisations.

Ceci dès la première enfance, certes. Mais on détecte les prémices de telles défaillances, dès la période fœtale, dans la coloration, déjà visiblement conflictuelle, que peuvent prendre les attitudes constatées tout autant du côté maternel que du côté du fœtus lui-même.

Le rôle joué par la violence instinctuelle primitive paraît essentiel dans les relations entretenues avec ses objets par l’enfant ou l’adolescent, avant que puisse survenir (dans les cas heureux) une capacité relationnelle véritablement objectale, donc sexuelle. Cependant, l’importance de cette violence instinctuelle, dans sa brutalité même, semble déjà évidente pour les cliniciens qui s’occupent de ce qui se passe à la période fœtale. Malgré tous les efforts déployés pour en masquer l’existence.

Les cliniciens ont fait un pas de plus dans leurs recherches en montrant que des troubles psychoaffectifs fort sérieux, apparaissant plus tardivement chez l’adolescent ou chez l’adulte, ne peuvent se contenter d’une explication se référant à des conflits de la vie infantile. Pour conduire assez loin une cure psychothérapique assez productive, il y a souvent lieu de retrouver, puis d’élaborer, les traces laissées par des traumatismes divers, mais importants, remontant à la période fœtale. Il en est de même de graves carences d’apports affectifs, dont le fœtus aurait primitivement souffert. Les observations commencent à abonder montrant les traces inscrites in utero par un épisode plus ou moins tragique ou quelques accidents bien réels qui se seraient produits pendant la période fœtale et dont on aurait négligé l’existence. De même que par des tentatives d’avortement ou simplement d’abandon qui auraient été passées complètement sous silence par la suite.

Réflexions théoriques

Certains travaux d’auteurs qui s’occupent de la périnatalité mettent l’accent sur la violence réciproque qui inaugure les premiers contacts établis entre un fœtus et ses environnements, en commençant par son environnement utéro-placentaire, puis l’entourage immédiat de celui-ci. Le fœtus perçoit ces entourages selon la progression des capacités acquises par ses organes sensoriels. Il nous faut insister à ce sujet sur deux précisions nécessaires : d’une part, il s’agit ici de violence, et non de haine ou d’agressivité, car la violence se limite à des dispositions défensives de l’intégrité du sujet et à une « légitime défense » dénuée encore de toute sentimentalité relationnelle. Le sujet ne se préoccupe, narcissiquement d’abord, que de lui-même ; d’autre part, cette violence n’étant, en soi, ni bonne ni mauvaise, ce qui importe c’est qu’elle puisse se voir progressivement intégrée au sein du courant libidinal objectal porteur de tendresse, d’amour et de créativité, donc de sexualité.

Toute une partie des recherches psychologiques et psychanalytiques de la fin du XXe siècle a porté sur les conditions dans lesquelles fonctionnait ce qu’on appelle l'« imaginaire » d’un être humain. Le point de départ des travaux freudiens (et l’auto-analyse de l’auteur) reposa sur l’étude de l’activité onirique. De nombreux compléments ont été apportés aux premières hypothèses viennoises. Certains ont défini, aussi bien au registre manifeste (sommeil paradoxal) qu’à un registre beaucoup plus métapsychologique, donc plus profond, différents niveaux de rêves. Parallèlement, on s’est intéressé à différentes formes de rêveries éveillées, les « fantasmes » en particulier. Qu’il s’agisse des racines les plus profondes d’éléments rapportés dans certains rêves ou des sources les plus archaïques de certains fantasmes, un débat s’est trouvé largement ouvert sur les origines de certaines formations imaginaires considérées comme constituant des « fantasmes originaires ». Selon sa voie d’abord privilégiée, Freud décrivit ces constructions mentales comme symbolisant les premières prises de conscience de la sexualité par un enfant : le fantasme de « scène primitive » correspondrait aux traces de l’observation, par l’enfant, d’un coït parental, le fantasme de « séduction » rappellerait la découverte, par l’enfant, de la pulsion sexuelle, et le fantasme de « castration » proviendrait de la découverte infantile de la différence existant entre les sexes. Cet astucieux montage explicatif (qui n’est sans doute pas erroné, pris à un certain niveau de fonctionnement imaginaire), mériterait de se voir sensiblement complété, car il ne tient aucun compte de l’étape narcissique, incontournable dans tout tracé psychogénétique, en particulier l’étape marquée narcissiquement par l’identité du « genre » et non déjà du « sexe » auquel appartient, dans un premier temps, un enfant. Et, par-dessus tout, l’interprétation d’emblée sexuelle des contenus des fantasmes originaires prétend pouvoir complètement négliger ce qui a pu se passer à l’époque où un fœtus inaugurait un mode, certes rudimentaire et progressif, de mise en activité de son fonctionnement perceptif, et au-delà, de son fonctionnement imaginaire. Le génial préconscient freudien avait perçu une telle lacune. Mais une réponse se voulant « rationnelle » fut aussitôt proposée, celle qui, acceptant qu’une partie des fantasmes originaires puisse être d’origine prénatale, renvoyait le chercheur à une époque « préhistorique », qui serait toujours sexualisable, mais difficilement accessible. On sautait de l’enfant à ses ancêtres lointains, comme si on avait peur de s’intéresser à un temps de la vie beaucoup plus essentiel et beaucoup plus proche de nous, c’est-à-dire la période fœtale.

Un débat fort délicat se trouve actuellement engagé sur la nature de cette forme de « non-soi » que peut représenter, pour un fœtus, la toute première figuration possible d’un « objet » avec lequel va s’établir la forme la plus archaïque de relation à un autre. Relation de crainte tout autant que relation de totale et agréable dépendance. Autrement dit, relation purement et très primitivement narcissique. Le terme d'« objet » paraît trop anticipé, de l’avis de certains auteurs. Nous nous retrouvons par ailleurs, chez le fœtus, dans une situation assez proche de la relation décrite comme « sans objet » dans certains travaux de l’institut de psychosomatique de Paris. Il semble nécessaire à ce propos de bien préciser ce qu’on entend définir sous le terme d'« objet ». Le terme d'« objet » s’est vu en effet, surtout au siècle dernier, utilisé dans le sens premier, et exclusif, que lui avait donné Freud. Il s’agissait d’un objet de statut essentiellement sexuel. L’intérêt porté par la suite à l’économie affective de modèle dit « narcissique », n’a sans doute pas assez élargi, comme on aurait pu l’espérer, le sens possible du terme « objet ». Or, il semble impossible de nos jours de ne pas concevoir l’existence d’un « objet narcissique » avant que ne survienne l’étape de relation à un « objet sexuel ». Il nous paraît nécessaire maintenant de faire un pas de plus encore, en postulant qu’il existe déjà, à l’étape fœtale, une forme très provisoire et très rudimentaire d'« objet », quelle que soit la dénomination qu’il soit préférable de lui attribuer.

Du fait de la non-pertinence, encore, des organes visuels in utero, nous allons buter sur la même difficulté pour envisager la possibilité de désigner la forme très particulière de « représentation » que pourrait se faire un fœtus de ce qui constituerait son « objet » du moment. De même, sur la façon dont un fœtus pourrait conserver une trace mémorisable de ses « objets » et des relations (heureuses ou moins heureuses) qu’il aurait pu avoir avec eux. Certains auteurs parlent de « souvenirs non souvenirs », tant les hésitations sont encore grandes, sans toutefois que les différents aspects d’une certaine forme de « vie mentale » intra-utérine puissent se voir vraiment contestés ou simplement laissés de côté.

De telles recherches sur ces quelques points, et sur bien d’autres concernant la vie fœtale, qui sont conduites par différentes équipes et dans différents pays, ne peuvent être considérées comme simplement spéculatives. Leur intérêt est évident dans une optique thérapeutique quand on veut traiter des pathologies mentales graves et qu’on déclare buter sur des « analyses interminables » ou sur des « réactions thérapeutiques négatives » trop vite attribuées à l’aspect dit « inanalysable » que présenteraient certaines structures. Parfois, ceci va jusqu’à constituer un mouvement contre-transférentiel négatif, de la part d’un thérapeute tenté de justifier son incapacité à dépasser les conceptions routinières habituelles par une mise en accusation de la « mauvaise volonté » du patient. Il est vrai que, dans notre enquête sur les aléas malheureux d’une vie fœtale, nous ne pouvons pas nous appuyer sur la simple levée des refoulements secondaires. Il s’agit de chercher à comprendre le rôle joué par des refoulements « primaires » (déjà prévus par Freud) et concernant un « inconscient primaire » (également envisagé par Freud) auquel le patient ne peut avoir d’accès direct. Il lui faut recourir à l’aide, toujours suspecte mais ici indispensable, de tiers qu’il s’était jusque-là bien gardé d’interroger sur son passé le plus lointain. Son préconscient aura ici joué en faveur d’un renforcement du refoulement primaire, évitant ainsi au sujet une trop intense angoisse de voir surgir une violence foncière qu’il craint de ne savoir maîtriser. Les expériences favorables de telles conduites de cure nous montrent l’existence effective de « souvenirs non souvenirs » qui existent dans le psychisme du patient et que nous ne pouvons renoncer à lui permettre de reconstituer en « souvenirs » objectalement représentables puis élaborables, si nous voulons vraiment aller au fond des choses.

Bibliographie

Bergeret J, Flouser M. Le Fœtus dans notre inconscient. Paris : Dunod ; 2004.

Bergeret J, Golce B, Soule M (eds). Avec : Daffos F, Delassus JM, Flouser M, Missonnier S,

Munnich A, Slama W, Soubieux MJ, Vavasseur C. Anthropologie du fœtus. Paris : Dunod ; 2006.

Delassus JM. Le Génie du fœtus. Paris : Dunod ; 2001.

Soule M. La Vie du fœtus. La Psychiatrie de l’Enfant 1999 ; 27-69.