7. Notion de sémiologie

P. Dubor

Définition et compréhension d’ensemble

C’est d’une manière générale l’étude des signes, des manifestations cliniques dotées de significations (semaïno : je signifie).

Véritable découpe différentielle [7, 1], organisatrice de sens, taillée dans le vécu du patient, qu’il s’agisse du vécu extérieur, comportemental, et objectif, ou de son vécu intérieur, de son éprouvé subjectif proprement dit, la sémiologie étudie dans sa « présentation », aux yeux, à la sensibilité et aux affects de l’observateur des manifestations perceptibles de l’organisation psychopathologique des patients.

Découpe, elle introduit déjà dans sa démarche l’ébauche d’un regroupement, d’une première organisation signifiante qui place d’emblée le signe en question dans un ensemble plus vaste dont il ne sera qu’un modulateur.

Différentielle, elle apportera comme le mot dans la phrase (et si l’on me permet de pousser plus loin cette comparaison linguistique qui n’apparaît (f pas ici de façon fortuite), comme le paradigme s’inclue dans l’organisation syntagmatique, pour apporter dans la structuration qui s’ébauche des valeurs significatives qui lui sont propres.

C’est dans cette double perspective de signe, élément perceptible de différenciation positive, à valeur sémiotique, paradigmatique d’une part et du K même signe, élément syntagmé d’un ensemble plus vaste dans lequel il apparaît comme la partie de tout plus grand que l’ensemble de ses parties respectives, telle est la dimension dite sémantique, le deuxième volet de cet élément signifiant.

Telles seront électivement classées les deux opérations « majeures » de cette appréhension clinique des signes. Nous nous proposons maintenant d’en aborder l’étude, non sans avoir auparavant spécifié qu’il s’agissait en fait d’une certaine manière d’envisager la question, qui ne préjuge nullement d’un quelconque rejet des autres taximonies sémiologiques qui sont comme le fait si bien remarquer H. Ey [2] dans son traité multiples et complémentaires.

Comme dans toute entreprise visant à saisir les modalités relationnelles d’une personnalité en cours d’évolution, cette étude du sujet en situation relationnelle ne pourra être qu’arbitrairement séparée de son activité thérapeutique, dans la mesure même où toute mise en contact relationnelle entraîne au niveau de la personnalité du patient des manifestations dynamiques susceptibles de modifier la constitution de son moi.

Pour des raisons didactiques nous progresserons ici de l’extérieur vers l’intérieur, de l’objectif vers le subjectif, ou plus exactement d’un niveau d’objectivation maxima vers une approche de sa subjectivité, sans oublier jamais qu’il s’agit bien d’une seule et même expérience.

Partant de la description globale et comportementale nous remonterons à travers l’expérience vécue du patient dans le décours de son moment actuel d’organisation, pour aboutir plus tard à la saisie plus fondamentale de sa relation d’objet et à son organisation structurale dite de base.

Il est à noter que si ce programme n’est pas antinomique avec la notion médicale de diagnostic, elle doit cependant s’en différencier de façon notable par le sens donné à cette élaboration : je veux parler ici encore de l’aspect essentiellement pragmatique de cette dénomination structurale qui ne doit en aucun cas être considérée comme une fin en soi, faisant oublier le patient et sa vérité en cours de constitution : tel est bien finalement l’objet de toute approche en psychologie pathologique qui ne peut en aucun cas rester simple observation ou simple classification.

Cette élaboration diagnostique épurée de toute visée taxinomique et chosifiante ne doit en fait matérialiser pour l’observateur ou le thérapeute qu’un certain modèle de référence, se présentant à lui comme « un pointillé du sujet à silhouetter », découpe organisatrice de sens et non carcan nosographique.

De même que dans la nomination [4], le mot rassemble dans un signifiant préétabli de manière culturelle certaines aires de représentation sémantiques, capables d’enrichissement dans le développement ou le procès du mot, de même la nomination diagnostique, base de départ dans la compréhension du sujet doit s’efforcer d’en préciser les contours sans en limiter pour autant l’expansion et surtout sans en empêcher la restructuration éventuelle.

Dans cette introduction relativement longue, nous avons voulu souligner la signification profonde du travail sémiologique qui nous paraissait importante à préciser. La façon dont est conduit cet abord sémiologique présente comme nous l’avons vu une incidence directe sur le patient et sa personation, nous tenions pour ces raisons à bien l’expliquer ici.

Nous exposerons par contre dans une brièveté voulue dont nous nous excusons d’avance auprès du lecteur le contenu même de cet abord sémiologique. Cette étude a d’ailleurs été fort bien faite dans un certain nombre de traités auxquels il nous arrive fréquemment de nous référer, je ne ferai que rappeler celui déjà cité de H. Ey [2] qui à mon sens est certainement le plus complet et le plus mûri sur cette importante question. Notre position complète l’abord d’une sémiologie descriptive classique, elle ne la supprime en rien.

Sémiologie du comportement

Elle sera le premier volet auquel nous nous arrêtons quelque peu, soulignant au passage les premiers éléments significatifs perçus dans le contact avec le patient.

L’aspect général tout d’abord, l’impression subjective première qui en découle, la sympathie, l’antipathie immédiate, l’impression de malaise ou de désagrément qu’un premier contact peut déclencher chez nous, représentent le cadre réel de la relation qui s’ébauche. L’impression de force ou de faiblesse que l’on perçoit, sa richesse ou sa pauvreté précéderont dans une estimation globale, synthétique, ce que nous pouvons apprécier de la tenue générale du patient, de sa gestuelle, de sa mimique, de sa vêture aussi naturellement, de ses possibilités d’expression verbale ou infra-verbale enfin.

Dans l’affectivité perçue : il y a les sujets en expansion, ceux qui bougent beaucoup, qui parlent beaucoup, ceux qui s’agitent, ceux qui crient, ceux qui sont euphoriques, ceux qui sont élastiques, ceux qui sont habillés de façon fantaisiste (« débraillés » ou déguisés), adaptés ou non adaptés, exprimant ainsi par ce comportement général et vestimentaire leur conservatisme ou leur transgression…

Il y a ceux qui rient, ceux qui chantent, ceux qui ne peuvent plus parler tant ils ont crié fort (comme chez les maniaques), ceux qui jouent avec les mots dont ils « assomment » l’entourage de façon parfois agressive ou caustique, ceux pour qui tout est prétexte à paroles ou à cris de joie…

Il y a les béats, qui sont heureux une fois pour toutes, comme cela peut se voir chez certains déments organiques on non, toujours satisfaits, un éternel sourire figé sur les traits sans rapport avec le réel…

Il y a ceux qui sont en contraction, figés, guindés et froids, sans mouvements, sans paroles, et sans intonations, désespérément vides, neutralisés et neutralisants, devant lesquels on ressent d’emblée une impression pénible et mortifère, ceux qui n’ont pas de désirs (ou qui sont discordants), ceux qui ne sont qu’événements extérieurs à eux ou qu’agir (ça ne désire pas) comme on en rencontre beaucoup parmi les schizoses ou dans les névroses dites de caractère. Bien souvent ils ne parlent pas (la parole comportant en soi l’ébauche d’une démarche, d’un désir) ou s’ils parlent c’est d’un ton glacial ou figé pour « débiter » de façon mécanique certaines banalités (ça va… ça va) ou certaines généralités (parlant alors comme un livre) ou encore pour exprimer l’avis des autres (cf. la voix de son maître…), il est curieux de constater chez eux l’insuffisance majeure de la fonction fantasmatique qui, en tant que structure d’organisation des désirs s’avère comme c’était le cas pour la parole considérablement diminuée. Ces patients ont la possibilité d’utiliser des décharges affectives sous forme [6] agie42 ou dans des manifestations hallucinatoires ou délirantes dans lesquelles ils ne sont manifestement plus en position de sujet. La question de l’agir et de sa signification a été particulièrement étudiée dans le rapport de Rouart et dans les interventions qui suivaient au Congrès des Psychanalystes de Langue Romane de 1967.

D’autres, enfin, sont en dépression, tristes et effondrés, ils offrent à notre perception, un vécu douloureux et souffrant, tel celui du mélancolique qui va toujours vers la mort et la perte d’amour, à l’opposé du schizophrène du paragraphe précédent qui « est mort » ou qui n’existe pas réellement…

Il y a leur mimique triste et douloureuse, leurs gestes pauvres, leurs paroles à tonalité effondrée, à rythme lent, à contenu toujours noir, leur désir de mort exprimé ou non, leurs soupirs, ou leurs gémissements qui sont parfois leur seul langage exprimé.

Il y a ceux qui ne peuvent ni se lever, ni manger, qui se laissent mourir de faim, incapables qu’ils sont du moindre geste extérieur vers la vie (parler, marcher, etc.). Ceux qui ne s’habillent pas, ne se lavent pas… Ceux qui se disent ruinés, ceux qui s’accusent de tout, qu’il s’agisse de crime au sens légal, de vol, ou de tout comportement d’indignité. Il y a ceux qui sont damnés, ceux qui n’ont « plus d’intérieur, plus de ventre, plus d’estomac… plus de toit à leur maison… plus de sexe… ».

Il y a ceux qui se suicident enfin, agissant dans cet acte mortel le devenir mortifère de leur vie.

■ En ce qui concerne l’organisation proprement dite du vécu psychiatrique actuel, il est classique d’apprécier la valeur générale de la fonction intellectuelle (appréciée ou non par les tests).

Tout d’abord le degré plus ou moins grand de vigilance, l’éveil ou le sommeil, la présence ou l’absence, la clarté ou la confusion, l’obnubilation, mouvementée ou non (cf. : le délire onirique survenant électivement au cours d’une obnubilation comme un rêve survient pendant le sommeil) :

— L’orientation temporo-spatiale bonne ou mauvaise du confus.

— Les troubles de mémoire (ancienne ou récente), les fausses reconnaissances des confus, les fabulations compensatrices de certaines amnésies démentielles comme cela se voit dans le syndrome de Korsakoff.

— Les troubles de l’attention spontanée ou non.

— Les troubles du jugement et de l’autocritique.

— Les troubles de l’activité intellectuelle seront à analyser ; en particulier, en ce qui concerne la fonction de symbolisation et d’abstraction, le déficit ou l’inexistence de la pensée conceptuelle, toutes ces manifestations pathologiques auront comme on s’en doute une incidence majeure sur les capacités de pensée du patient.

Il sera surtout fort important de bien apprécier les valeurs respectives et complémentaires de l’activité de mentalisation, chargées de représenter dans un premier mouvement fantasmatique et figuratif les différents désirs ainsi constitués (et)les élaborations secondaires de l’ordre du symbolique qui les signifient. Cette mise en forme langagière dans laquelle interviendront outre l’aptitude à la figuration l’activité de généralisation et d’abstraction du sujet sont les deux temps majeurs du phénomène de mentalisation consciente ; complémentaires et non antinomiques ces deux fonctions concourent dans un renforcement mutuel à l’établissement d’une fonction de mentalisation valable à la fois sur le plan économique par la décharge tensionnelle qu’elle amène et sur le plan sémantique par l’intention qu’elle dessine… Leur articulation représente le point de « flexion de la force et son sens… » dont parle Ricœur [5].

On verra plus loin combien cette élaboration s’avère complexe, traduisant à la fois l’activité d’expression pulsionnelle du sujet placé au prix d’une indispensable distanciation dans son univers de communication, à soi-même (dans la prise de conscience) et aux autres dans le langage. Cette distanciation s’avère parfois difficile, voire impossible pour des raisons affectives que nous envisagerons dans le chapitre suivant ; il est fort important d’étudier ces modalités expressives du sujet qui vont de pair avec une organisation pathologique de pensée.

Dans les structures préobjectables l’impossibilité de mise à distance empêche la prise de conscience et naturellement le discours sur la prise de conscience qui pourrait s’ensuivre. Le patient est amené dans ce cas à exprimer différemment ses manifestations affectives, c’est généralement le cas de l’expression par les agirs, dans lesquels le patient « évacue » sa pulsion (valeur économique de décharge) sans en prendre conscience à proprement parler, cela se faisant sans désir, sans manque reconnu, sans blessure pour la toute-puissance narcissique du sujet éminemment fragile.

Dans la psychose, le temps du désir et des fantasmes est escamoté ; dangereux qu’ils sont par les implications qu’ils soulèvent, ils sont parfois remplacés par une certaine « intellectualisation » (au mauvais sens du terme) stérilisé : le résultat symbolique de cette opération paraissant alors parfaitement inoffensif de par son caractère désincarné perçu comme moins dangereux que les contenus fantasmatiques vivants.

Ces deux attitudes également défensives donnent lieu à des modalités expressives diverses ; la première amènera volontiers une utilisation du réel pour nier l’aspect du désir présent dans tout fantasme, elle conduit comme on l’a vu plus haut à des comportements par l’agir, comportements de décharge (sans insight ou presque).

La seconde amènera plus volontiers à un intellectualisme morbide, qui peut privilégier de façon pseudo obsessionnelle l’intellect au détriment du vécu émotionnel véritable : le signe remplace l’objet ce qui est certes moins nourrissant (cf. « le mot chien ne mort pas » d’Aristote).

■ Enfin, le degré d’adaptation au réel, c’est-à-dire la possibilité réelle de distanciation entre le sujet et le monde extérieur, limite entre la névrose et la psychose, ou si d’on parle en terme de relation d’objet entre le niveau pré-objectal de celle-ci et son niveau objectal, sera certainement un temps fondamental de l’appréciation clinique du niveau de personation du patient.

Dans cette même perspective, l’angoisse devra être appréciée selon son double aspect que nous classerons, de façon trop schématique il est vrai, en névrotique ou psychotique :

— La première : l’angoisse névrotique, survient, après la constitution du Moi séparé, comme risque d’une perte d’avoir (sans préjudice pour l’existence même du patient), il s’agit d’une angoisse par perte de plaisir dont le type même sera l’angoisse de castration œdipienne.

— La deuxième : l’angoisse psychotique, existentielle, survenant chez les sujets à relation d’objet pré-objectale, c’est-à-dire avant l’autonomisation du Moi, traduit une perte d’être dans laquelle le sujet (dit de façon malheureuse en perte d’objet) se voit remis en question du fait même de cette perte de l’objet (partie de lui-même à ce stade). Sur le plan de son existence : c’est l’angoisse caractéristique du psychotique.

Dans une même problématique, nous aurons à considérer l’existence des manifestations psycho-pathologiques traduisant encore la non-différenciation de la projection venant de l’intérieur (non encore advenue comme vrai fantasme différencié) et la réalité externe qui sont encore confondues dans les personnalités pré-objectales.

■ Nous rencontrerons ainsi au niveau de la pensée proprement dite les manifestations délirantes qui consistent à imaginer comme réel ce qui en fait est la projection sur le dehors non différencié des intentions du patient, intentions qu’il ne reconnaît pas comme siennes : c’est le classique délire dont il faudra apprécier l’existence, la nature, le degré de systématisation, la force de la conviction délirante et enfin le thème d’organisation… Il peut s’y ajouter des fausses perceptions également délirantes dites perceptions sans objet ou hallucinations, celles-ci seront soit les classiques hallucinations sensorielles (auditives, visuelles, olfactives ou tactiles), parfois il s’agira d’hallucinations psychiques (voix intérieure, transmission de pensée, contenus automatiques de conscience rapportés à autrui, etc.), troubles que De Clerambaut avait particulièrement définis dans sa description de l’automatisme mental en hallucinations psycho-sensorielles et manifestations d’automatisme (moteur, idéique, ou idéo-verbales…).

Enfin, faisant pendant aux manifestations projectives mais se déroulant pour ainsi dire dans l’autre sens, nous aurons les manifestations introjectives, en particulier au niveau des Moi dépressifs. L’introjection du mauvais objet que nous reverrons dans la partie clinique se caractérise par l’impossibilité de projeter dans le milieu extérieur la mauvaise partie du sujet ou la mauvaise relation, et le maintien au niveau même du Moi des qualités mauvaises de l’objet [3], lequel objet n’est par forcément mauvais en soi (il peut être mauvais par son absence). Dans ces cas le Moi tout entier a repris en lui les mauvaises qualités de cet objet manquant ce qui explique la position dépressive qui les caractérise. Le sujet maintient dans ce cas les relations avec l’objet défaillant mais il acquiet par identification la valeur mauvaise de son objet. Ceci explique le côté fondamentalement « dévalorisé » et l’effondrement de la self estime qui accompagne ce type de relation.

Bibliographie

[1] Barthes (R.). – Éléments de séméiologie, 1964, Gauthier, 2-71.

[2] Ey (H.). – Manuel de psychiatrie, 1970, Masson et Cie, Paris.

[3] Freud. – Deuil et mélancolie (1917). Rev. fr. Psychanal. Métapsychologie. 1952, Gallimard, Paris.

[4] Jacobson (R.). – Essais de linguistique générale. 1963, Les Editions de Minuit, Paris.

[5] Ricœur (P.). – Une interprétation philosophique de Freud. In La Nef, n° 31, p. 122.

[6] Rouart (J.). – « Agir et processus psychanalytique ». Rapport au Congrès des psychanalystes de langues romanes, Paris, 1967. Publié dans la Rev. fr. Psychanal, n° spécial, 1968, 32, n° 5-6. Communications au Congrès publiées dans le même volume, de M. de M’Uzan, J. Bergeret, Ch. David, M. Fain, etc.

[7] Saussure (F. de). – Cours de linguistique générale. 1968, Payot, Paris.