1. Aspect génétique

M. Houser

Introduction

Très rares dans la littérature, pour ne pas dire inexistants, sont les ouvrages exposant de façon systématique et assez synthétique une théorie freudienne du développement de la personnalité.

Sans avoir la prétention de combler cette lacune, nous pensons devoir en premier lieu présenter au moins schématiquement les grandes étapes de la psychogenèse du point de vue de la psychanalyse, préalable indispensable à la compréhension de l’ensemble de ce livre.

Notons tout d’abord que nous resterons classiques, faisant appel : d’abord à l’œuvre de S. Freud lui-même, aux travaux de ses contemporains et successeurs, tels K. Abraham et O. Fénichel, à des livres comme celui déjà ancien de Gerald S. Blum, enfin à des publications plus récentes comme l’ouvrage de Laplanche et Pontalis, pour ne citer ici que les principales de nos références bibliographiques.

Signalons que chaque étape sera envisagée selon le double point de vue :

1. du développement psychosexuel d’une part, orienté par l’entrée en jeu successive des différentes zones érogènes ;

2. de la relation d’objet (ou relation objectale) d’autre part, expressions désignant notamment les formes prises par la relation du sujet avec ses « objets » (lui-même compris en tant qu’objet) au cours de ces différents moments évolutifs.

Influences pré – et néonatales

Influences prénatales

Phyllis Greenacre pense que la constitution, les expériences prénatales et la situation suivant immédiatement la naissance contribuent à créer une prédisposition à l’angoisse ou préangoisse, différente de l’angoisse ultérieure en ce qu’elle manque de contenu psychologique et opère au niveau réflexe.

Il est bien certain que le fœtus est capable d’une grande variété d’activités puisqu’il remue, donne des coups de pieds, se retourne… manifestations que toute femme enceinte attend même avec une certaine impatience. On sait aussi que le fœtus réagit à des stimuli extérieurs par des mouvements accrus, une accélération du rythme cardiaque… par exemple lorsqu’un son fort et aigu, une sonnette électrique… se fait entendre près de la mère. De même le fœtus présenterait un accroissement considérable d’activité lorsque la mère passe par des périodes de graves épreuves émotionnelles, ce qui prouverait que l’état psychophysiologique de la mère exerce une influence sur le type de comportement du fœtus normal. Enfin celui-ci pourrait même crier in utero si, par accident, de l’air a été admis dans la cavité utérine.

Phyllis Greenacre interprète toutes ces réactions réflexes au malaise comme un fait prouvant qu’il existe, avant la naissance, un schème de conduite ressemblant à l’angoisse. Ce schème, encore influencé par la naissance et par les premières expériences postnatales, constitue, selon l’auteur, un potentiel organo-physiologique qui, s’il est particulièrement fort, peut avoir pour conséquence des réactions plus violentes aux dangers psychologiques survenant ultérieurement au cours de la vie.

D’autres auteurs avaient déjà démontré qu’il est même possible de conditionner le fœtus. Mais il est évident que nous ne sommes pas encore en mesure d’évaluer les effets du milieu prénatal sur le développement ultérieur de la personnalité. C’est donc à titre de simple anecdote, sans fondement scientifique réel, que nous citerons la pratique des Tziganes qui consiste, lorsque l’on veut produire un musicien de valeur, à lui faire « entendre » dès la vie intra-utérine des airs de violon joués par un maître à proximité du ventre de la mère.

Quant à Fodor, ses arguments sont essentiellement des reconstructions – d’une validité douteuse – basées sur les fantasmes et les rêves dits « rêves prénataux » faits par lui-même et ses patients. Selon cet auteur, l’aspect traumatique du milieu prénatal devrait être rapporté avant tout à la violence des rapports sexuels entre les parents. Enfin Fodor postule une « conscience organismique » dirigée vers un contenu et rendue possible par des communications de type télépathique entre la mère et le fœtus ; mais il est clair que l’existence de la télépathie comme moyen de communication reste une prémisse invérifiée.

En résumé

Il apparaît très difficile de mener à bien des recherches décisives en ce domaine. Si l’on peut admettre que ce qui se passe pendant la gestation n’est pas sans influence possible et vraisemblable sur le fœtus, son équipement biopsychique notamment, cependant reste-t-il encore impossible de tirer des études entreprises des conclusions rigoureuses.

Comment pourrions-nous, par exemple, décider si les angoisses d’un enfant de 4 ans sont dues au milieu chargé d’angoisse que constitue une mère malheureuse avant la naissance ou bien après ? Car il est impossible d’échapper au fait que la mère continue, après la naissance – et nous dirions même surtout à ce moment – à exercer une influence sur la personnalité de ses enfants.

Traumatisme de la naissance

On sait que c’est une notion à laquelle Otto Rank a attaché son nom. Cependant : c’est Freud qui, le premier, a souligné la signification psychologique de ce traumatisme de la naissance, faisant ressortir le danger contenu dans l’afflux initial d’excitations venues du monde extérieur lors de la sortie de l’organisme d’un milieu relativement calme et paisible pour se trouver submergé par la situation nouvelle. Le nouveau-né ne peut affronter ce danger de manière adéquate car il ne dispose encore d’aucun mécanisme de défense utilisable pour se protéger.

Cette situation de la naissance devient le modèle ou prototype de toute angoisse ultérieure, dont le facteur commun s’énonce donc à l’origine en termes de séparation biologique d’avec la mère mais qui, par la suite, se manifeste de façon plus psychologique et plus symbolique.

Et Freud tend à minimiser l’importance des accidents survenus au cours de la naissance, n’admettant pas que l’enfant puisse avoir à ce moment conscience de contenus réels : « Que représente un danger ? » écrit-il. Dans l’acte de naissance un danger objectif se présente pour la conservation de la vie ; nous savons ce que cela veut dire selon la matérialité des faits. Mais psychologiquement cela ne nous dit rien du tout. Le danger de la naissance n’a encore aucun contenu psychique » (Inhibition, symptôme et angoisse).

O. Rank au contraire donna à cette théorie, qu’il systématisa avec excès, un développement qui éloigna son auteur des conceptions classiques de la psychanalyse. Celui-ci fait en effet jouer au traumatisme de la naissance un rôle central dans le développement de la personnalité au point que la naissance constitue un choc profond qui crée un réservoir d’angoisse dont les parties se déchargeront, se libéreront à travers toute l’existence. C’est dire que pour cet auteur toutes les névroses trouveront là leur explication originelle et que l’on peut interpréter toute angoisse ultérieure en termes d’angoisse de naissance, non seulement en tant que celle-ci constitue le modèle, mais la source même de l’angoisse.

Poussant encore plus loin sa conception, Rank en vient à déclarer que le nouveau-né forme des impressions visuelles durables de cette séparation pénible d’avec la mère, responsables notamment de l’horreur éprouvée plus tard pour les organes génitaux féminins, tandis que les séparations ultérieures de toute nature, réelles ou imaginaires, seront éprouvées comme un traumatisme menaçant : séparation du sein par le sevrage, séparation fantasmatique du pénis par la peur de la castration, etc.

Enfin, toujours selon O. Rank, chaque plaisir aurait pour but final d’accéder au sentiment de contentement sans mélange et de béatitude primitive intra-utérine, le moyen le plus satisfaisant pour réaliser ce retour à la vie intra-utérine étant l’acte sexuel, qui représente la réunion symbolique avec la mère : alors l’homme concevrait son pénis comme un enfant retournant dans le ventre de sa mère tandis que la femme accéderait à la satisfaction en s’identifiant à son propre enfant, au moment où il n’est pas encore né. Pour l’auteur, l’angoisse primaire de la naissance représente un obstacle à cette satisfaction, car elle constitue un signal de danger contre l’envie de retourner dans le sein maternel.

Quant à Phyllis Greenacre, elle occupe en ce domaine une position intermédiaire entre Freud et Rank. Elle admet l’action des deux facteurs, constitutionnels ou héréditaires et accidentels apparaissant au moment de la naissance, mais elle substitue sa théorie de la réponse de « préangoisse » à la conception de Rank relative aux impressions visuelles. Pour elle enfin, l’influence réelle du traumatisme de la naissance se situerait quelque part entre les deux conceptions : elle ne serait ni aussi importante que le pense Rank, ni aussi minime que le croient Freud et la plupart de ses successeurs.

Stades prégénitaux

1° Stade oral

Les différentes phases que nous décrivons ne sont pas nettement délimitées ou séparées les unes des autres. Tous ces stades passent plutôt graduellement l’un dans l’autre et se chevauchent. Ainsi le stade oral s’étend non seulement sur la première année de la vie de l’enfant, mais bien au-delà. Classiquement on donne ce nom de « stade oral » à la phase d’organisation libidinale qui va de la naissance au sevrage.

Développement psychosexuel

Indiquons d’abord que l’expression « sexualité infantile » n’est qu’une facilité de langage peu satisfaisante. En effet une telle « sexualité », si elle se présente en premier lieu comme très indifférenciée et fort peu organisée, diffère de plus de celle de l’adulte par trois points au moins :

■ les régions corporelles de plus grande sensibilité (ou sources pulsionnelles) ne sont pas forcément les régions génitales. D’autres zones érogènes (régions qui procurent du plaisir) viennent à prédominer ;

■ les buts sont différents : il va de soi que la « sexualité infantile » ne conduit pas à des relations génitales à proprement parler mais qu’elle comporte des activités qui, plus tard, joueront un rôle notamment dans le plaisir dit « préliminaire » ;

■ enfin cette « sexualité infantile » a tendance à être auto-érotique plutôt que dirigée sur des objets.

Primauté de la zone buccale comme zone érogène ou source corporelle pulsionnelle

En fait il faut entendre ici bien autre chose que simplement la bouche :

■ d’abord certes tout le carrefour aérodigestif jusqu’à l’œsophage et l’estomac ; organes respiratoires aussi, en jeu dans l’aspiration et l’expiration de l’air, jusqu’aux poumons (voir les fixations orales des asthmatiques par exemple) ;

■ les organes de la phonation et donc du langage ;

■ les organes des sens également : la gustation, le nez et l’olfaction, l’œil et la vision (on dit « manger ou dévorer quelqu’un des yeux ») sont des organes et des fonctions en rapport avec l’oralité, percevoir impliquant d’ailleurs une sorte de préhension et de mise à l’intérieur de soi d’éléments appartenant au monde extérieur environnant ;

■ le toucher et la peau elle-même appartiennent aussi au monde de l’oralité. Les gens qui ont toujours trop chaud ou trop froid, ceux qui présentent des dermatoses psychosomatiques, ou encore plus simplement ceux qui, dans les ébats amoureux, sont hypersensibles à des attouchements de régions cutanées parfois fort éloignées des zones génitales… ont tous une oralité très forte. N’oublions pas en effet que cette première année de la vie est l’époque où le bébé est le plus sensibilisé à l’apport non seulement de nourriture mais aussi de toutes les caresses, baisers, « papouilles », « chatouilles », etc. dont est généreuse une mère aimante à l’occasion ou en dehors des toilettes.

Objet original du désir

C’est l’objet disons « érotique », de ce nourrisson ; il est constitué par le sein maternel ou son substitut, la première expression de la libido étant l’action de téter. En effet, non seulement cet acte de téter satisfait le besoin de nourriture, mais encore il procure du plaisir en lui-même.

■ La séparation d’avec la mère au moment de la naissance instaure une nouvelle relation mère-enfant, relation dépendante et pratiquement symbiotique, fusionnelle, avec cependant un médiateur désormais : la fonction alimentaire ou nutritionnelle. À cette fonction est attaché un plaisir que l’enfant éprouve, apprend, au moment d’être nourri.

■ Et voilà que cette satisfaction libidinale, étayée, comme on dit, sur le besoin physiologique d’être nourri, va se séparer de celui-ci. L’enfant découvre que l’excitation de la bouche et des lèvres procure un plaisir en soi, même sans être accompagné de nourriture (suçotement des lèvres, succion du pouce).

Remarque

En fait la littérature contient de nombreuses références suggérant l’existence d’une pulsion à téter, qui opérerait indépendamment du processus de la nutrition. Autrement dit, à partir de certaines constatations – par exemple on sait maintenant que dès le stade intra-utérin le fœtus suce son pouce – on peut se demander s’il n’existe pas une pulsion orale primaire, qui n’aurait pas été acquise par l’apprentissage et qui serait à l’origine à la fois de la succion et d’autres manifestations voisines d’activité orale. Auquel cas du reste le problème de la genèse de cette pulsion orale primaire resterait entier.

But pulsionnel

À ce stade, il est double, peut-on dire :

■ d’une part, c’est la stimulation agréable de la zone érogène buccale, plaisir qui est auto-érotique. Le sujet n’a pas encore la notion d’un monde extérieur différencié de lui et on a coutume de décrire cet état comme « anobjectal » ou par les termes d’indifférenciation « Moi/non-Moi » ;

■ d’autre part, c’est le désir d’incorporer les objets, désir spécifique de l’oralité qui, malgré l’emploi du mot « objet », ne confère pas à celui-ci le véritable statut d’objet extérieur. Le petit enfant de cet âge ne perçoit dans les individus ou les choses qu’une nourriture ou une source de nourriture, à laquelle, dans ses fantasmes, il s’imagine uni en l’avalant ou en se l’incorporant. L’objet n’est guère qu’une partie du sujet, l’enfant porte à sa bouche tout ce qui l’intéresse et le plaisir « d’avoir » se confond, pour lui, avec le plaisir « d’être ».

Note importante

À ces buts d’incorporation correspondent des peurs et des angoisses orales spécifiques, telles que la peur d’être mangé que l’on voit revivre dans les rêves et fantasmes non seulement des psychotiques mais encore de maints patients en analyse au cours de phases régressionnelles profondes et même chez chacun de nous. Abraham divise cette période orale en deux sous-stades :

■ le stade oral primitif (de 0 à 6 mois) encore appelé « phase préambivalente ». C’est le véritable stade oral de Freud que celui-ci subdivise en « stade narcissique primaire » et en « stade anaclitique ». C’est celui que nous venons de décrire. Redisons ses principales caractéristiques :

prévalence de la succion, de l’aspiration à partir du système d’absorption (bouche, organes sensoriels…) qui tend tout à la fois : à l’incorporation, à l’assimilation orale des excitations venant de l’extérieur, c’est-à-dire d’un « objet » ressenti comme bon et qui, théoriquement, n’est pas détruit ; à la satisfaction auto-érotique de compensation lors notamment de frustrations (succion du pouce masturbatoire, par simple plaisir de sucer),

absence de différenciation entre corps propre et objet extérieur, absence de distinction entre l’enfant qui tète le sein et le sein qui le nourrit,

• enfin absence d’amour et haine proprement dits, le psychisme étant alors libre de toute ambivalence affective, ce qui n’est pas l’avis de tous les auteurs, Mélanie Klein en particulier ;

■ le stade oral tardif (de 6 à 12 mois) ou stade sadique-oral, au cours duquel prédominent les pulsions que Freud a pu appeler « cannibaliques » est marqué par l’apparition des dents, la morsure et les mordillements des objets, sein maternel d’abord, complétant alors la simple succion du sous-stade précédent. À cette époque, que l’enfant réponde à une frustration en mordant pour prendre sa revanche ou qu’il exprime en mordant une pulsion agressive en soi, le résultat est le même : l’incorporation, toujours en jeu, est devenue sadique, c’est-à-dire destructrice ; l’objet incorporé est vécu dans les fantasmes de l’enfant comme attaqué, mutilé, absorbé et rejeté dans le sens de la destruction.

Relation d’objet

Lorsqu’on parle de relation d’objet, on parle en fait d’une interrelation dialectique : est en cause non seulement la façon dont le sujet constitue ses objets (externes et internes) mais aussi la façon dont ceux-ci modèlent l’activité du sujet.

Le premier objet de chaque individu est sa mère

Le mot « mère » est à prendre au sens large : la personne qui accomplit la plus grande partie des soins à donner à l’enfant. En fait :

■ la notion même « d’objet » fait ici problème, car on sait que, tout au début, il n’existe pas d’images d’objets au sens psychologique de ce terme, les premières représentations d’objets étant éparpillées, plus ou moins morcelées et en tout cas parcellaires et non unifiées. Par ailleurs le nouveau-né n’a pas conscience du monde extérieur mais uniquement – si tant est même que l’on puisse parler ici de « conscience » – de ses propres perceptions internes de tension et de détente : il ne distingue pas lui-même des autres. Il s’ensuit que le nourrisson est aux prises avec des « morceaux d’objets » – des objets partiels, dit-on, et même pas localisés dans l’espace – dont font partie à la fois des morceaux de mère (sein nourricier ou biberon substitutif) et des morceaux du corps propre du sujet ;

■ cela étant, la relation de notre nourrisson avec ces morceaux d’objets s’établit dans deux directions :

auto-érotisme qu’on pourrait dire primaire et dont nous avons déjà parlé, s’accompagnant souvent de masturbation (1re phase masturbatoire) dans le cadre du narcissisme lui aussi primaire,

relation anaclitique d’autre part, terme tiré d’un verbe grec qui signifie se coucher sur, s’appuyer sur. Freud voulait par cette expression rendre l’état de dépendance absolue qui lie physiquement l’enfant aux personnes dont les interventions le maintiennent en vie. Ce qui est dire aussi qu’à ce stade de tels « objets » ne peuvent être que fonctionnels, comme ils le resteront peu ou prou à travers toute la prégénitalité.

La découverte réelle des objets

Elle se fait cependant peu à peu et par un processus graduel.

■ D’abord on admet qu’une relation objectale dite primitive se constitue lors des moments d’absence de l’objet anaclitique (c’est-à-dire de la mère). Autrement dit, la première prise de conscience d’un objet doit provenir chez l’enfant de l’état d’attente nostalgique de quelque chose qui lui est familier, qui peut satisfaire ses besoins… mais qui sur le moment fait défaut (Fénichel).

■ Par la suite l’enfant apprend à différencier ses impressions et la première différenciation est sans doute celle qui s’établit entre des objets « de confiance ou connus » et des objets « inhabituels, étranges, et même étrangers ». Ceux-ci sont alors ressentis comme dangereux tandis que les premiers donnent confiance et sont aimés.

■ Au fur et à mesure que l’enfant apprend à se distinguer de sa mère, il commence à communiquer avec elle, à comprendre ce qu’elle lui transmet, ne serait-ce qu’à travers sa mimique. Un rôle important est sans doute joué là par les réactions au contact, à la pression physique, bref à la manipulation corporelle réelle de l’enfant par sa mère.

■ La relation ambivalente est contemporaine, selon la théorie orthodoxe, de la seconde partie du stade oral, lors de l’apparition des pulsions sadiques. Ainsi à la période où est en jeu la tendance à mordre, le désir de détruire la mère s’associe à l’aspiration à l’union libidinale avec elle. Premier conflit par conséquent, qui menace l’unité primitive rassurante à la mère et où la composante hostile prend une place prépondérante.

On dit parfois que la haine est plus vieille que l’amour, et nous connaissons l’évolution des idées de Freud sur la pulsion agressive (partie de l’instinct de mort). En tout cas c’est spécifiquement la projection à l’extérieur du « mauvais » – à quoi se joint évidemment la colère qu’induit l’absence de l’objet anaclitique – qui fait que l’objet (extérieur) est affecté de haine. On comprend que Freud ait pu dire : « l’objet naît dans la haine ».

Notons que la façon dont la pulsion agressive à mordre sera reçue par l’objet d’amour (permise, interdite, tolérée sous condition, etc.) est de toute première importance.

Sevrage

C’est le conflit relationnel spécifique qui s’attache à la résolution du stade oral. Cette crise, liée à l’ablactation, peut sembler à première vue se fonder sur une donnée biologique, et donc instinctuelle, de l’espèce. En fait, le sevrage est indissociable du maternage dont Lacan a souligné la dimension culturelle.

Par ailleurs, le sevrage est souvent un traumatisme au sens courant et restrictif où il est vécu comme une conséquence de l’agression, comme une punition « talionique » sur le mode de la frustration. Et l’on a pu remarquer par exemple que chez les gens élevés très tard au sein existe souvent une difficulté à jouir complètement de leur faculté d’agressivité sans provoquer un besoin d’autopunition.

Enfin, traumatisme ou pas, le sevrage laisse dans le psychisme humain la trace permanente de la relation primordiale à laquelle il vient mettre fin. Que ce soit de façon pathologique ou non, l’image du sein maternel domine peu ou prou toute la vie du sujet.

2° Stade anal

Au cours des 2e et 3e années, les facultés de marcher, parler, penser, contrôler ses sphincters, etc. se développent et ouvrent à l’enfant, de façon progressive, une indépendance relative mais déjà réelle.

Développement psychosexuel

Bien entendu, le plaisir anal existe dès le début de la vie mais il ne constitue pas l’exutoire libidinal principal et il n’est pas encore conflictualisé. Ce n’est que lorsque s’installe le contrôle sphinctérien, lorsque l’acte de défécation devient un acte sur lequel l’enfant a pu acquérir une suffisante maîtrise, que le plaisir lié à cette défécation ainsi que les conflits spécifiques qui s’y rattachent occupent une situation privilégiée.

Source pulsionnelle corporelle ou zone érogène partielle

C’est ici la muqueuse ano-rectale, ou ano-recto-sigmoïdienne ou même encore plus généralement toute la muqueuse de la zone intestinale d’excrétion, investie d’une libido diffuse à tout l’intérieur (et non pas seulement orificielle).

Objet de la pulsion anale

Il est de description plus malaisée du fait de la complexité croissante du jeu pulsionnel.

La mère, qui reste l’objet privilégié des pulsions de l’enfant, est devenue personne entière. Mais c’est un objet qui reste fonctionnel, partiel, qu’il sera surtout question pour l’enfant de manipuler, comme il « manipule » ses matières fécales. Rappelons que Freud a découvert l’importance de cette « analité » par l’analyse de la névrose obsessionnelle où précisément la « manipulation » des objets – réels, imaginaires et symboliques – est une des caractéristiques remarquables.

Quoi qu’il en soit, le « troisième terme » en cause est ici le contenu intestinal ou boudin fécal, véritable objet libidinal intermédiaire si l’on peut dire, dont les rôles ou fonctions ne sont ni simples ni univoques :

■ c’est d’abord un excitant direct de l’érogénéité de la zone corporelle muqueuse décrite ci-dessus. À ce sujet il existe une controverse parallèle à celle que nous avons démarquée à propos du stade oral : le plaisir anal est-il primairement physiologique, ou bien peut-on mieux l’expliquer comme une pulsion secondaire acquise par l’apprentissage ?

■ le boudin fécal est aussi considéré par l’enfant comme une partie de son propre corps qu’il peut – nous ne dirons pas « à volonté » mais par une décision volontaire permettant au moins de différer l’exonération – soit conserver à l’intérieur, soit expulser au dehors en s’en séparant, ce qui permet à l’enfant de faire la distinction fort importante entre objet interne et objet externe ;

■ si la peur d’être mangé constituait l’angoisse orale spécifique, celle d’être brutalement dépossédé du contenu du corps par arrachement, d’être vidé littéralement, représente l’angoisse anale typique ;

■ enfin, le boudin fécal représente pour l’enfant une monnaie d’échange entre lui-même et les adultes. Rappelons les équivalences établies par Freud entre les fèces, le cadeau qu’on offre ou qu’on refuse, l’argent, etc.

But pulsionnel

Il n’est pas non plus très simple à expliciter. C’est que l’on a coutume, de façon trop facile, de l’assimiler purement et simplement à la fonction défécatoire, ce qui ne rend nullement compte de la complexité de fait de l’expérience.

En effet, déféquer, c’est-à-dire expulser sa production intestinale, n’est pas le seul acte anal auquel soit attaché un plaisir dont chacun de nous fait journellement l’expérience. Différer cette défécation, c’est-à-dire retenir ses matières au moins pendant un certain temps, est d’un pouvoir érogène aussi indiscutable.

K. Abraham a décrit là encore deux sous-stades.

PHASE DITE « EXPULSIVE »

Le but est donc ici de ressentir des sensations agréables pendant l’excrétion. Parallèlement à une décharge de la tension, l’élimination produit une stimulation de la muqueuse ano-rectale, stimulation génératrice d’un plaisir érotique comparable à celui de la succion pendant le stade oral, plaisir auto-érotique évident.

En plus du plaisir « naturel », une stimulation additionnelle est obtenue comme conséquence de l’importance que les parents accordent aux fonctions anales et qui conduit l’enfant à augmenter son intérêt pour un acte neuromusculaire qui exige de lui l’effort de « pousser ».

Une autre source de stimulation intense, plus contingente celle-là, est enfin constituée par les lavements fréquents administrés par des mères anxieuses. Le lavement n’a pas seulement en effet une signification frustratrice de vidange intestinale forcée, mais aussi le sens d’une excitation érogène.

Retenons de cette première phase anale :

l’auto-érotisme narcissique qu’elle comporte toujours ;

■ son aspect sadique, lequel du reste caractérise la totalité du stade anal au point que l’on désigne habituellement ce stade par le qualificatif « sadique-anal ». Cet aspect sadique dérive ici d’une double source :

• d’une part, à l’origine, l’acte d’expulsion lui-même est en cause, les matières fécales étant considérées comme des objets qui sont détruits et pour lesquels l’enfant n’éprouve aucun égard,

• d’autre part, les facteurs sociaux jouent plus tard un rôle, car l’enfant peut utiliser sa faculté d’expulsion pour défier ses parents qui tiennent à lui apprendre la propreté.

PHASE RÉTENTIVE

C’est la seconde phase. Le plaisir principal se porte sur la rétention et nous allons retrouver ici les mêmes origines à ce plaisir, simplement utilisées de manière différente.

■ C’est d’abord bien entendu la découverte faite par l’enfant de la stimulation intense de la muqueuse que peut, à côté de l’expulsion, provoquer aussi la rétention. On a dit qu’il s’agissait là de la première découverte du plaisir autoérotique masochique, qui est une des composantes normales de la sexualité. Le terme « masochique » peut être entendu ici comme de l’ordre du « fais moi quelque chose », et il est clair que le boudin fécal ne progresse pas jusqu’à l’ampoule rectale sous l’effet d’un acte volontaire, cette progression donnant d’abord des sensations éprouvées passivement. Ce n’est que dans un deuxième temps que le plaisir attaché à l’acte rétentionnel devient l’objet d’une recherche active.

■ Un autre déterminant à l’apparition de ce plaisir est là encore constitué par la grande importance que les adultes accordent aux selles. Si les autres considèrent ces produits comme précieux, alors l’enfant préfère les garder pour lui plutôt que les donner. Et c’est ici que l’élément sadique apparaît de nouveau dans le tableau, l’enfant pouvant :

• soit utiliser ses matières fécales comme cadeau pour démontrer son affection ;

• soit au contraire les retenir, ce qui a la signification d’un geste hostile (sadique) envers les parents préoccupés de sa production, mais qui est plus conservatoire vis-à-vis de l’objet (interne et externe).

Remarque : il faut noter que l’exonération intempestive coïncidant avec le refus de l’accomplir au moment ou dans les circonstances voulues par l’entourage prend un caractère agressif d’opposition en mélangeant les deux types de sadisme anal.

Relation d’objet

C’est sur le modèle des relations entretenues par l’enfant avec ses matières fécales et en fonction des conflits suscités par l’éducation à la propreté que le sujet va orienter sa relation d’objet, avec ses caractères spécifiques.

Sadisme

Nous avons vu que cette période est caractérisée dans sa totalité par le sadisme, défini comme une agression chargée de plaisir contre un objet.

Les composantes érotiques et agressives de l’analité se retrouvent dans les deux phases décrites par Abraham, tout comme dans la bipolarité de la pulsion sadique elle-même, l’une des tendances étant de détruire l’objet extérieur, l’autre de le conserver et d’exercer sur lui un contrôle, tendances qui sont toutes deux gratifiantes.

La conquête de la discipline sphinctérienne permet à l’enfant de découvrir la notion de sa propriété privée (ses selles qu’il donne ou non) de son pouvoir (pouvoir auto-érotique sur son transit intestinal et sur son corps propre ; pouvoir affectif sur sa mère qu’il peut récompenser ou frustrer à son tour), découverte qui va de pair tant avec le sentiment de toute-puissance et de surestimation narcissique ressenti par le sujet qu’avec le plaisir qu’il éprouve de contrôler, maîtriser, en s’opposant à sa mère, bref de posséder. Tout objet de son désir est quelque chose à l’égard de quoi il exerce des droits et tout objet est assimilable à sa possession la plus primitive, c’est-à-dire ses matières fécales.

Masochisme

Ce terme désigne le but passif d’arriver au plaisir par des expériences douloureuses.

Aussi bien le sadisme que le masochisme – l’on parle d’ailleurs généralement de sadomasochisme – sont liés aux châtiments corporels, pour lesquels les fesses sont à ce moment la cible privilégiée. Mais si l’on comprend aisément que battre quelqu’un d’autre ou lui donner une fessée représente une issue pour des tendances sadiques, la fonction masochique est d’une plus grande complexité.

D’abord elle ne peut opérer que dans certaines conditions seulement, la douleur ne devant être ni trop forte, ni trop grave. Par ailleurs, le fait qu’une fessée puisse exciter érotiquement l’enfant n’est pas douteux si l’on se remémore tous les cas publiquement connus de masochisme de cet ordre. Par contre les explications données à ce phénomène et à ses conséquences ont été sujettes à controverse. C’est ainsi que d’après la théorie orthodoxe, il survient parce que la libido se déplace de l’anus sur la peau des fesses et sur les muscles fessiers. Pour d’autres « le rôle joué dans le masochisme par l’excitation [érotique] de la peau des fesses est très douteux. De simples explications soulignant la satisfaction psychique apportée par la punition sont plus plausibles » (Blum).

Quoi qu’il en soit, il est une relation bien connue entre sadisme et masochisme : celle qu’utilise l’enfant qui se comporte d’une façon très active et agressive afin de provoquer les autres à le battre.

Ambivalence

Il ressort de ce qui précède que, pendant cette période, les relations continuent à être ambivalentes, d’une manière même renforcée par rapport au stade sadique-oral. Cette ambivalence est ici physiologiquement fondée sur l’attitude contradictoire vis-à-vis des matières fécales, qui sert de modèle aux relations avec autrui. Ainsi les objets extérieurs, la mère, l’entourage, etc. pourront être :

■ d’une part éliminés, retranchés, c’est-à-dire refusés, expulsés et par-là même détruits ;

■ d’autre part et tout aussi bien introjectés, c’est-à-dire gardés comme objets d’appropriation, retenus comme une possession précieuse et aimée.

« Bi- » et « homosexualité »1Activité et passivitéNarcissisme anal

■ La « bisexualité » humaine, comme l’appelait Freud après l’avoir mise en évidence, tirerait ses racines psychologiques aussi bien que physiologiques précisément et surtout de cette phase anale du développement. Le rapport de l’érotisme anal avec la « bisexualité » serait en effet déterminé essentiellement par le fait que le rectum apparaît comme un organe d’excrétion creux :

• en tant qu’organe d’excrétion, il peut activement expulser quelque chose et de cette faculté dériveraient les tendances masculines ;

• en tant qu’organe creux, il peut être excité passivement par la pénétration d’un corps étranger, d’où dériveraient les tendances féminines.

Notons que cela ne contredit pas le fait que l’enfant peut aussi expulser passivement et retenir activement ses matières fécales. C’est en tout cas retrouver ici la problématique ambivalente des processus d’incorporation et d’extrajection anale, ceux-ci caractérisés en outre par :

l’opposition du couple activité-passivité qui marque profondément les relations objectales propres à cette phase, où il n’est pas encore question pour l’enfant de l’opposition masculinité-féminité au sens sexué de ces termes. C’est sur le modèle de ce schéma dualiste actif-passif dérivé de l’investissement anal, que l’enfant est sensibilisé, dans sa relation à autrui, à la perception de toute une série de couples antagonistes : couple gentil-méchant ; beau-laid ; mais surtout couple grand-petit tout à fait spécifique. Face à l’adulte, l’enfant se sentira soit le plus petit, soit le plus grand et le plus fort pour peu qu’il s’imagine lion, tigre ou chef d’armée. Le summum de la relation valorisée d’amour est donc impliqué dans le couple subjuguer-être subjugué, dominer-être dominé ;

■ Le narcissisme est donc ici au tout premier plan et nous avons pu relever quelques-unes des occasions qu’a l’enfant de le mettre en question : qualité de partie du corps attribuée au boudin fécal, conquête de l’indépendance notamment par la marche et le contrôle sphinctérien, possibilités d’opposition et de marchandage face à l’objet maternel, sentiment de toute-puissance et auto-surestimation, etc. Il faut, en outre, insister sur le caractère centripète, donc narcissique, des buts érotiques2, encore une fois dominés par l’autoérotisme à cette époque.

Si l’on rapproche donc en résumé :

■ l’opposition activité-passivité ;

■ l’aspect duel, binaire, d’une relation d’objet excluant toute génitalisation véritable ;

■ le renforcement narcissique du sentiment de puissance à quoi est subordonnée la recherche de complémentation entre un grand et un petit (il faut que l’objet soit très faible ou très fort, le sujet se complaisant dans le rôle inverse et dépendant) ;

■ l’aspect centripète enfin, et donc narcissique, des buts érotiques ; on comprendra que la relation d’objet ainsi caractérisée soit de type homo-érotique, quel que soit le sexe réel de l’objet, la caractéristique génitale de celui-ci étant, pourrait-on dire, accessoire.

3° « Stade » phallique

Aboutissement, au-delà de la troisième année, des stades précédents par abandon ou solution de leurs conflits affectifs propres, le « stade » phallique, ainsi nommé et décrit par Freud, instaure une relative unification des pulsions partielles.

Ce n’est évidemment pas sans raison que nous mettons le terme « stade » entre guillemets. Sans contester Freud ni davantage le contredire, il nous paraît nécessaire de jeter un regard nouveau sur des notions que le génial découvreur de la psychanalyse avait parfaitement dégagées déjà, mais sans leur accorder la systématisation que nous voudrions leur donner. Ce chapitre nous retiendra assez longuement. Notons dès maintenant que le mouvement phallique se verra considérablement réactivé au début de l’adolescence.

Développement psychosexuel L’érotisme urétral

Certains analystes orthodoxes (Fénichel) introduisent un « stade urétral » comme intermédiaire entre stades anal et phallique. Il nous paraît plus rationnel de considérer que, si le but premier de l’érotisme urétral est bien le plaisir à uriner, un plaisir de rétention existant également, les mots eux-mêmes que nous employons renvoient à l’évidence à l’analité. Nous en resterons donc pour notre part à l’idée que l'« urétralité » a surtout beaucoup à voir avec l’analité. Ce qui n’interdit pas d’en dégager quelque originalité et d’en dire quelques mots.

D’abord auto-érotique, le plaisir à uriner se tourne par la suite vers des objets (fantasmes d’uriner sur les autres par exemple) tandis que l’énurésie pourra, après l’auto-érotisme originel, acquérir la valeur d’un équivalent masturbatoire inconscient. Le plaisir à uriner aura en général un double caractère :

d’une part, et dans les deux sexes, une signification phallique, voire sadique, la miction étant l’équivalent d’une pénétration active, liée à des fantasmes d’endommager ou de détruire ;

d’autre part, il peut être ressenti comme un « laisser-couler », un plaisir passif de reddition et d’abandon des contrôles ;

chez les garçons, le « laisser-couler » passif peut se condenser avec d’autres buts passifs comme d’avoir la verge caressée ou de recevoir des excitations au périnée (prostate). Ces mêmes buts passifs de l’érotisme urétral peuvent également se combiner avec des fantasmes plutôt sadiques comme le montre l’analyse de cas sévère d’éjaculation précoce ;

■ chez les filles, la partie active sert plus tard à exprimer des conflits centrés le plus souvent sur l’envie du pénis. Quant à la signification passive du « laisser-couler » elle est ici souvent déplacée de l’urine aux larmes.

Quoi qu’il en soit, le contrôle du sphincter vésical entraîne une fierté narcissique qui serait due au fait que les parents font honte à l’enfant lors des échecs dans ce contrôle. D’autres pensent que la plus grande fréquence de la miction (par rapport à l’exonération anale) entraîne des récompenses également plus fréquentes, renforçant le sentiment de fierté. Mais si la honte reste pour Fénichel la force spécifique dirigée contre les tentations érotiques-urétrales, l’ambition serait le représentant spécifique de la lutte contre ce sentiment de honte.

Masturbation infantile

Dès la phase orale, on assiste chez le nourrisson à l’éveil de manifestations érotiques spécifiques au niveau des organes génitaux eux-mêmes. Le déterminant occasionnel en est peut-être, outre les soins de toilette, l’excitation naturelle de la miction. À cette époque, les jeux manuels des enfants représentent ce qu’on appelle la masturbation primaire. À partir du moment où est en jeu la discipline du sphincter vésical, le plaisir hédonique étayé sur la miction va s’en dissocier pour chercher à se reproduire en soi, de manière répétitive. Et c’est ce qu’on désigne par l’expression de « masturbation secondaire ».

Primaire ou secondaire, cette masturbation infantile précoce est souvent niée par les adultes, en fonction sans doute de leur propre Surmoi. Elle laisse cependant des traces profondes et inconscientes dans la mémoire et semble représenter une des causes principales de la fameuse amnésie infantile, laquelle est notamment rattachée à l’activité, réprimée par les parents, mais surtout aux fantasmes érotiques propres à cet âge (fantasmes masturbatoires la plupart du temps d’essence œdipienne donc angoissants et culpabilisants).

Curiosité sexuelle infantile

La « découverte » de la différence anatomique entre les sexes est en fait une expression ambiguë. En effet il n’y a encore pour l’enfant qu’un seul sexe, celui qui est représenté par les êtres pourvus d’un pénis. Que ce soit par la masturbation, que ce soit au cours de ses investigations, l’enfant va petit à petit prendre conscience de la réalité anatomique du pénis ; et commencer à se poser des questions sur l’existence ou la non-existence de cet attribut corporel chez lui ou chez les autres. Dans le même temps, vont se poser d’autres énigmes : origine des enfants, procréation, grossesse…

La scène primitive. Il faut entendre ici la scène ou les scènes au cours desquelles l’enfant a été – ou fantasmé être – le témoin du coït des parents. Cette scène primitive, ou encore scène originaire, fait partie selon Freud qui n’a pas d’emblée retenu ce point de vue, des fantasmes dits primitifs ou originaires, que la psychanalyse retrouve comme informant toute la vie fantasmatique, quelles que soient les expériences réelles des sujets (séduction, castration, abandon, etc.). Les mécanismes en cause ne sont pas simples ni univoques. Interviennent notamment :

l’identification à l’un des partenaires, parfois aux deux, et assez souvent dans le sens de la passivité, devant la puissance attribuée aux « grands » ;

• la projection de la propre violence du sujet, cette « scène primitive » étant la plupart du temps vécue par l’enfant comme sadique, en fonction des bruits, cris ou gémissements perçus… ce qui peut déboucher sur l’agressivité ;

• le sentiment d’abandon qu’induit chez l’enfant le fait d’être exclu de ces relations… ce qui génère un état variable de dépressivité.

■ La scoptophilie ou voyeurisme. On peut rapprocher de la « scène primitive » cet instinct partiel (instinct devant concourir chez l’adulte au plaisir préliminaire mais qui, chez l’enfant, demande à être satisfait pour son propre compte) qui est en fait souvent plus auditif qu’étroitement visuel. Par sublimation, il pourra plus tard donner lieu à l’épistémophilie, d’où naissent les chercheurs ou curieux de tous ordres.

Théories sexuelles infantiles

À défaut de recevoir – ou de pouvoir intègrer – des réponses satisfaisantes à ses interrogations, l’enfant interprète les faits à sa façon, en fonction de son vécu libidinal, toute découverte étant subordonnée aux forces pulsionnelles dont il dispose progressivement. Ce sont notamment :

■ les théories infantiles de la fécondation :

• fécondation orale par ingestion d’un aliment miraculeux ou par le baiser, cette croyance étant en général plus répandue chez la fille chez qui elle persiste parfois jusqu’à la puberté et même au-delà,

• théories faisant appel à la miction et où le rôle de chacun des partenaires est mal précisé : uriner en même temps, uriner dans la femme, etc.

• théories mettant en jeu l’exhibition des organes génitaux, dans un sens phallique d’abord,

• quant à l’échange du pénis contre un enfant, il s’agit là d’une théorie déjà plus élaborée…

■ la naissance anale. La croyance que les enfants sont évacués par l’anus est en rapport avec les fantasmes et les intérêts de réceptivité du stade anal. Puis apparaissent des élaborations plus évoluées : naissance par l’ombilic, ou à la suite d’une extraction forcée et sanglante du corps maternel. L’interprétation anale subit alors un refoulement ;

■ la conception sadique du coït dépend bien plus des reliquats fantasmatiques du stade anal, et des phénomènes projectifs violents que d’une quelconque réalité dont l’enfant aurait pu être forcément le témoin.

Problématique du « stade » phallique

Tel du moins qu’il a été isolé et défini par S. Freud, ce temps évolutif de la psychogenèse occupe une place ambiguë, qui en tout cas n’est pas sans soulever de nombreuses questions, théoriques et pratiques :

■ d’une part en effet ce moment relève à l’évidence de la prégénitalité et du narcissisme, ce qui n’est pas sans conséquence, s’agissant et des fixations-régressions pathologiques fréquentes à ce niveau, et de la manière de les aborder par la thérapie analytique ;

■ d’autre part, il est aussi et à la fois, de manière plus ou moins synchronique, en quelque sorte l’envers, ou le contrepoint dialectique de l’Œdipe.

Nous ne sommes ni les premiers ni les seuls à nous poser de telles interrogations. Nous avancerons ici un point de vue qui, sans être à proprement parler original, a du moins le mérite, nous semble-t-il, d’apporter quelques clartés à cette question. Compte tenu des difficultés rencontrées pour l’exposition d’un tel sujet, nous prions par avance le lecteur de bien vouloir excuser les quelques redites peut-être, que nous ne saurions éviter.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

À la lecture de ses écrits, nous constatons que Freud employait indifféremment l’un pour l’autre les termes de pénis et phallus, ce qui ne va pas sans générer bien des ambiguïtés. Il importe d’être ici très rigoureux et précis : le pénis est l’organe mâle dans sa réalité anatomique, alors que le phallus souligne la fonction symbolique attribuée à tort au pénis. Nous y reviendrons.

Il semble que pour Freud, ce qui caractérise le plus le phallus, c’est d’être un objet détachable, transformable et, en ce sens, objet partiel.

« L’angoisse de castration » est l’expression consacrée pour désigner la réaction affective qui fait suite au constat de l’absence de pénis chez la fille, lequel constat entraîne chez le garçon la peur fantasmatique de le perdre, et chez la fille le désir de l’acquérir. Cette angoisse d’incomplétude ou du manque détermine l’angoisse de la mort contre laquelle le fantasme de désir d’avoir un enfant (sorte de duplication de soi) représente une défense courante.

Toutefois, une telle expression mérite exégèse dans la mesure où son emploi, très général et courant, peut prêter à confusion. Si un moment évolutif et génétique de type narcissique et prégénital appelé « phallique » est bien à distinguer du stade génital œdipien que nous étudierons plus loin, tout de même est-il clair que ces deux mouvements ont entre eux des liens très étroits.

Nous l’avons déjà dit, tous les stades ne sont pas d’un déroulement tranché, isolés les uns les autres. Or cela est particulièrement vrai des mouvements phallique et œdipien. Ces deux stades, l’un d’essence narcissique, l’autre référant à la libido objectale, se chevauchent et jouent l’un sur l’autre dans une dialectique continue, synchronique autant que diachronique, et finalement difficilement dissociable en réalité.

Nous en déduirons dès maintenant qu’il existe deux angoisses de castration, du moins au sens de la signification formelle prise par chacune de ces réactions :

■ une angoisse de castration narcissique, prégénitale et phallique, développée par définition autour du phallus et de ce qu’il représente subjectivement ;

■ une angoisse de castration génitale, œdipienne et objecto-centrée, où cette fois c’est le pénis qui est en cause, organe apte à procurer du plaisir (à soi-même et à l’autre).

Quelle qu’elle soit, une telle angoisse est consciente ou préconsciente chez l’enfant qui s’aperçoit du manque de pénis chez l’autre ou chez lui. Elle part d’une interprétation fausse de la réalité (fantasme de la mutilation pénienne qui n’est d’ailleurs pas assimilable à la castration vraie, laquelle consiste en l’ablation, non du pénis, mais des gonades) et c’est une interprétation à laquelle n’échappe aucun enfant.

Point n’est besoin de l’intervention des adultes pour que l’enfant « souffre » d’une angoisse de castration, face à laquelle il doit apprendre à se défendre et non pas encore à capituler. (Des auteurs comme Françoise Dolto distinguent ici fantasme ou angoisse de castration, phénomène conscient, naturel, transitoire et structurant ; et complexe de castration, phénomène inconscient, durable, source de souffrance, auto-punitif et lié à la non-résolution heureuse de l’angoisse de castration.) Certes les adultes interviennent par des « interdictions castratrices » comme les défenses extérieures visant à réprimer les activités chargées d’une quelconque valeur libidinale (curiosité, coquetterie de la fillette, dispositions batailleuses du garçon, etc.). Mais ces interventions interdictrices extérieures ne font que sensibiliser, et non créer, une angoisse de castration qui existe indépendamment d’elles et qui est non seulement normale, mais encore maturante.

L’enfant va donc refuser ce malaise ou cette angoisse, s’en défendre comme toujours, et dans cette lutte les attitudes du garçon et de la fille vont être différentes.

Chez le garçon

Du fait, donc, de se savoir possesseur d’un pénis qui manque aux filles, le garçon surinvestit ce pénis :

libidinalement en tant qu’instrument de la satisfaction sexuelle (masturbation et ses fantasmes) ;

■ mais aussi et surtout en tant que symbole de la valorisation narcissique de soi, marquée notamment par les tendances exhibitionnistes, prédominantes à ce stade. On dit qu’alors le garçon s’est identifié à son pénis. Par ailleurs c’est le résultat de ce narcissisme poussé à l’extrême que la crainte, éprouvée par ce garçon, qu’on pourrait causer quelque mal ou dommage à son pénis ;

■ à l’origine Freud mettait l’accent sur l’idée de facteurs phylogénétiques prédisposant l’individu à cette angoisse. Fénichel préfère la fonder sur la loi du Talion : l’organe qui a péché doit être puni ;

■ dans un premier temps l’enfant essaie de nier la réalité. Et c’est au niveau de ce même déni de la différence que s’origine la perversion en général ;

■ puis c’est grâce à un souhait de réparation magique que notre bonhomme cherche à se rassurer : cela leur poussera, pense-t-il des filles. Ce qui ne l’empêche pas de garder son angoisse, car même lorsqu’il perçoit et accepte la différence, il attribue le manque féminin, non à une condition fondamentale, mais à une mutilation subie, comme sanction imaginaire, infligée par les parents pour punir certains désirs et plaisirs analogues à ceux qu’il ressent lui-même comme interdits (masturbation) ;

■ le refus d’étendre à toutes les femmes cette absence de pénis est encore une défense, qui persistera même après que l’enfant aura dû se rendre à l’évidence. Seules, pour lui, ont dû subir ce sort, celles qui se sont rendues coupables de pulsions inadmissibles. Pendant longtemps il – et ceci est valable pour l’enfant des deux sexes – maintient sa croyance en une mère pénienne (mieux dit ici que phallique) qui, idéalisée, ne serait pas tombée sous le coup de la castration et garde à ses yeux ce pénis imaginaire, symbole et apanage du phallus, c’est-à-dire de la puissance adulte.

D’une façon générale, c’est un peu un abus de langage que de parler de « mère phallique ». En fait, on désigne par là une imago de mère d’avant la distinction, un personnage parental tout-puissant, et c’est tout. Quant à l’expression de « femme phallique », il faut reconnaître qu’il s’agit là d’un « mot d’homme », lequel projette facilement ses propres angoisses de castration sur le soi-disant « phallisme » des femmes. Ce qu’un tel homme recherche dans une telle femme, c’est à la fois une mère et un objet érotique (y compris de manière homo-érotique).

Chez la fille

Pour Freud, garçon et fille se ressemblent alors très fort. Le vagin serait ignoré et l’activité érotique est clitoridienne, le passage du clitoris au vagin, en tant que zone érogène dominante, ne survenant que plus tard dans la vie, le plus souvent aux environs de la puberté.

Découvrant son manque de pénis, la fille après une période de dénégation et d’espoir, se voit forcée d’accepter assez vite cette absence. Aucun déni ne peut effacer chez elle le manque réel, qui n’est pas vécu comme la menace d’une castration imaginaire mais comme un fait physiologique. Contrairement à ce qui se passe chez le garçon, ce constat et le grand désappointement qui s’ensuit, non seulement surviennent avant l’Œdipe, mais encore permettent à la fille d’entrer précisément dans l’Œdipe. Toutefois il s’agit d’abord pour la fillette d’une véritable et profonde blessure narcissique entraînant un sentiment d’infériorité sur le plan corporel et génital, encore compliqué et renforcé par des facteurs socioculturels que personne ne songe à nier et dont il serait même fort intéressant d’étudier l’origine et la genèse, ainsi que la variabilité selon les civilisations ou les cultures.

Notre fillette va se défendre elle aussi contre ce malaise :

■ le premier élément à apparaître est un thème de revendication. C’est la fameuse envie du pénis, ou plutôt d’abord la revendication phallique (nous reviendrons sur ces expressions), assimilable au déni de la différence chez le garçon. La fille va jusqu’à penser que sans doute elle possédait un pénis et qu’elle l’a perdu, ce qui renforce en elle l’idée de le reconquérir ;

■ forcée tout de même d’accepter son manque (ici encore narcissique car signifiant pour elle incomplétude, infériorité) la fille va en faire grief à sa mère et se rapprocher du père, réalisant ainsi ce moment capital de l’évolution psychosexuelle de la femme qui, contrairement au garçon, doit opérer un véritable changement d’objet pour entrer dans l’Œdipe. Freud pense que le facteur décisif en cause dans le détachement de la mère réside dans ce qu’on peut appeler ici le complexe de castration qui, après la blessure narcissique qu’il provoque chez la fillette, dévalorise la mère, atteinte de la même absence de pénis. Ainsi pourrait-on dire en tout cas, sans trop forcer les mots, que l’entrée dans l’Œdipe chez la fille et par conséquent son accession à la génitalité, est de nature plus ou moins réactionnelle et défensive ;

■ autre défense, celle-ci de nature plus œdipienne : le désir d’avoir un enfant qui va remplacer le désir d’avoir un pénis. On dit que la libido de la fillette glisse le long de l’équation pénis = enfant. C’est dans ce but que la fille élit le père pour objet d’amour en abandonnant son premier objet libidinal, la mère, qui devient ainsi l’objet de sa jalousie, cette rupture d’avec la mère restant marquée d’une extrême ambivalence, du fait qu’elle est la première.

AUTRES CONCEPTIONS

Sans entrer ici dans trop de détails, nous relèverons que l’affirmation freudienne du monisme sexuel phallique pour les deux sexes a été par la suite vigoureusement contestée par certains psychanalystes, surtout féminins.

Pour ceux-ci, la fillette serait, dès le début, plus féminine que masculine, plus centrée sur l’intérieur du corps que sur l’extérieur et la réceptivité vaginale serait donc primaire. Ce n’est que secondairement, parce que les pulsions vaginales sont culpabilisées et ressenties comme dangereuses que celles-ci seraient refoulées et transférées sur le clitoris.

Au bout du compte, pour un grand nombre de psychanalystes actuels, la phase phallique de Freud serait une sorte de compromis – disons de type névrotique au sens de conflictuel – en relation, dans les deux sexes, avec les désirs œdipiens culpabilisés et entraînant la crainte d’être châtré en représailles (castration externe pour le garçon, interne pour la fille).

EN RÉSUMÉ

On a dit que le « stade » phallique est celui de la « découverte » de la différence des sexes. Ne devrait-on pas plutôt affirmer, en fonction de ce qui précède, qu’il représente la phase du déni de cette différence ? Déni tout à fait caractéristique et qui va consister :

■ pour le garçon, à nier la castration (narcissique) par la négation du sexe féminin ;

■ pour la fille, à nier tout autant cette même castration par la revendication du phallus (narcissique) à travers la revendication du pénis (le clitoris poussera).

À ce moment, le pénis n’est pas encore perçu comme un organe génital

mais comme un organe de puissance ou de complétude, c’est-à-dire un phallus, d’où le nom qui fut donné à ce « stade ». L’enfant ne fait pas la différence entre un homme par rapport à une femme, mais entre la présence ou l’absence d’un seul terme. Les deux parents sont vécus en fonction de leur puissance ou de leur faiblesse, symbolisée par la possession ou le manque de pénis.

Ajoutons encore – et qu’on nous pardonne d’insister – que le sexe masculin véritable ne pouvant se définir que par rapport à l’existence d’un sexe féminin positif, la reconnaissance de cet aspect positif ne sera possible qu’à un stade génital et post-œdipien, chez la fille comme chez le garçon. À l’âge adulte, la femme dite clitoridienne est en fait une femme passive, contrairement à ce qu’on a coutume d’imaginer, et la femme vraiment génitale trouve son plaisir à entourer activement le pénis, sans angoisse, sans peur de l’engloutir ou de le détruire, pas plus que de châtrer son partenaire.

Narcissisme et génitalité (ou le sexuel et le narcissique)3

Amour de soi et sentiment d’identité, phallus, Idéal de Soi, blessure narcissique, traumatisme, violence fondamentale, angoisse de perte d’objet, dépression… tels sont les principaux paramètres d’une « lignée » fondatrice de la psyché humaine et diachroniquement évolutive qu’on peut appeler la « lignée narcissique ». En examiner les différents aspects comme ses modes de relation avec les autres composantes de l’organisation mentale fera l’objet de cette partie.

Problème du phallus

Étymologiquement, le mot phallus désigne une représentation, une image du membre érectile masculin, et par extension un emblème de puissance. C’est donc un symbole, un « signifiant », et le mot ne devrait donc pas servir à nommer le « pénis », attribut sexuel corporel qui a pour correspondant symétrique et complémentaire le vagin.

Ces deux organes – pénis et vagin – sont aussi achevés, puissants et complets l’un que l’autre et sont ressentis d’emblée par les êtres qui en sont respectivement porteurs comme le siège possible d’intenses plaisirs, reproductibles de manière active ou passive. On imaginerait donc volontiers que chacun pourrait s’en montrer satisfait, ce qui n’est pourtant pas le cas.

C’est que, en plus ou à côté (sans doute même à cause) de leur fonction hédonique, l’existence du pénis et du vagin induit chez l’enfant des intérêts, suscite des curiosités, génère des angoisses… qui se rapportent non pas seulement au plaisir sexuel (celui-ci, culpabilisé, donnera lieu à une angoisse de castration génitale), mais encore, sinon surtout, met en cause plus ou moins dramatiquement le sentiment d’identité narcissique et d’intégrité corporelle.

Se découvrant en effet différent par la présence-absence d’un organe très visible, l’enfant de l’un et l’autre sexe est confronté à une réalité que, compte tenu de son équipement conceptuel du moment, il est incapable encore d’interpréter sexuellement. L’angoisse spécifique qui en résultera sera liée à l’idée – infondée mais exigeante – selon laquelle avoir un pénis est signe de complétude et d’achèvement, et ne pas en avoir (ou risquer de le perdre, ce qui revient au même) signe de dépossession ou de manque. Autant de sentiments référant à la dépression. On peut donc parler ici d’une angoisse de castration narcissique.

Ainsi le mot « phallus » aurait un double sens :

■ d’une part il fait figure d’interprétation-fausse-selon laquelle le possesseur du pénis serait le seul être achevé et complet. L’enfant perçoit juste en observant une différence de nature, mais la conclusion qu’il tire de sa perception est erronée en ce qui concerne une hiérarchie des sexes ;

■ d’autre part – sens positif, à l’envers du précédent – le phallus serait aussi une représentation (comme le suggère l’étymologie) qui le rendrait assimilable au narcissisme existentiel, autrement dit au sentiment d’identité propre, intégrant tout autant l’identité sexuée que l’identité tout court. Selon quoi toutes les femmes, comme tous les hommes, ont évidemment un droit naturel à posséder un « phallus » symbolique. Que les seconds comme les premières puissent s’en ressentir dépossédés, et nous voici dans le domaine de la pathologie, celle encore une fois du narcissisme et de la dépression.

En somme, la fameuse « envie du pénis » décrite par Freud pourrait avoir deux versants : l’un plus proprement « génital », expression de l’identification naturelle à l’autre sexe (l’homme lui aussi, et pour partie, s’identifie à la femme dans sa relation à celle-ci) ; et un autre versant, « narcissique » celui-là, et davantage conjoncturel, bien des « réalités » bio-socio-psychologiques restant souvent contingentes dans l’histoire de l’humanité.

Problème du narcissisme

Le terme de narcissisme (tout autant que ceux de « phallus », « sexe » ou « castration ») n’est pas de sens univoque. On a d’ailleurs écrit et ré-écrit à propos du narcissisme et de sa spécificité, et il est hors de question de reprendre ici tous les aperçus théoriques auxquels ces recherches ont donné lieu. Nous nous limiterons à ce qui peut être utile à l’étude de sa pathologie, c’est-à-dire de la dépression.

On peut admettre que Narcisse et Œdipe désignent « de façon différentielle deux modèles distincts de fonctionnement affectif et relationnel [et que] ces deux courants correspondent à des étapes topiques et psychogénétiques en parfaite continuité progressive ». Mais on peut aussi ajouter que ces deux courants pourraient se voir considérés comme « un conflit diachronique à la fois initial et permanent (donc synchronique) chez tout individu ». Au bout du compte le conflit se situe « comme une opposition entre deux générations de conflits »4. Autrement dit, tout en étant d’apparition successive dans le temps du point de vue de la psychogenèse, Narcisse et Œdipe n’en demeurent pas moins des acteurs concomitants, agissant en alternance ou en même temps tout au long de l’existence.

Ajoutons que, malgré qu’on ait pu attribuer au premier une fonction non seulement pré – mais anti-génitale, ils ne sont pas antinomiques, mais au contraire idéalement collaborateurs, lorsque du moins leur mise en œuvre équilibrée, leur intégration, se montre réussie. En fait le mot « narcissisme » souffre de son histoire, c’est-à-dire de l’habitude fâcheuse qui a été prise de l’utiliser pour désigner ses seuls avatars ou dérapages, autrement dit sa seule pathologie.

Il est vrai que la malheureuse odyssée du personnage dont on lui a donné le nom a de quoi rendre circonspect. On y voit un héros dévoré d’amour pour un objet qui n’est autre que lui-même. Or l’exclusivité de cette relation immature, autocentrée, érotisée plus que sexualisée, arrêtée à une contemplation spéculaire de l’identique au « Soi » du sujet ne peut mener qu’à l’échec mortel final. Mais il existe fort heureusement un autre aspect du narcissisme qui, faisant de celui-ci le gardien et le témoin de la vie, l’élève au rang de protecteur parfaitement positif de la psyché.

On peut ainsi décrire un narcissisme – un « bon » narcissisme – qui promeut la constitution d’une image de soi unifiée, achevée, accomplie et entière ; qui, « complément libidinal de l’égoïsme » propre à l’instinct de conservation comme disait Freud, n’en dépasse pas moins l’auto-érotisme primitif pour favoriser l’intégration d’une figuration positive et différenciée de l’autre, et notamment de l’autre dans son statut sexué ; enfin qui suscite et entretient l’indispensable et minimal « amour de soi » nécessaire à toute survie physique et mentale, dans l’expression clinique quotidienne d’un véritable « plaisir de fonctionnement ».

On peut encore ajouter ceci. L’important est ce qui se passe au niveau de la communication/liaison entre les différents niveaux, rouages ou étapes tant de la genèse que de l’organisation achevée de la psyché. Ce qui compte, chez un sujet donné, ce n’est pas tant une « architecture » fixée, ou décrite en termes de type structurel fermé et immobile, que les capacités mobilisatrices de ce sujet, son aptitude à utiliser avec souplesse les différentes composantes partielles de son organisation mentale, et en particulier sa liberté ou non à lier (la « Bindung » de Freud) notamment son narcissisme et sa sexualité.

« Stade » phallique

Classiquement répertorié depuis S. Freud comme un intermédiaire évolutif entre la phase anale à laquelle il succède et la phase œdipienne qu’il introduit, le « stade phallique » est généralement étiqueté sous la rubrique des stades dits « prégénitaux ». Les choses sont pourtant complexes à cet égard.

En effet l’enfant, qui dépasse alors grosso modo sa troisième année, a pu instaurer une relative unification de ses pulsions partielles sous un certain primat, celui des organes et des fantasmes génitaux. Mais on ne peut pas encore parler de primat du génital, autrement dit d’une véritable génitalisation de la libido. En fait l’enfant n’est pas encore capable de différencier un « sexe » à proprement parler. Il ne peut voir dans l’organe mâle, le pénis, qui est à cet âge l’objet prévalent de son observation et de sa curiosité, qu’une partie du corps dotée de la simple signification attributive d’une existence et d’une possession. Et cela est vrai tant pour le garçon qui en est pourvu que pour la fille qui ne l’a pas. Pour l’un et l’autre ce pénis n’est pas un « sexe », mais un appendice anatomique ayant valeur – outre ses potentialités hédoniques auto-érotiques – de signe gratifiant le sentiment de complétude et d’achèvement corporel. Si l’on ose le heurt sémantique, le pénis n’est alors qu’un « sexe narcissique ».

On retrouve donc avec le « stade » phallique le même problème de positionnement par rapport à l’Œdipe que celui décrit plus haut à propos du narcissisme vis-à-vis de la génitalité. C’est pourquoi il serait plus satisfaisant, pour désigner cette étape séquentielle de la psychogenèse, de parler justement de « position phallique ». Une « position » qui, occupant à l’origine le cours d’une phase évolutive diachronique, restera d’ailleurs synchroniquement présente et active, par répétition ou permanence structurale, pendant toute la vie.

Idéal « du Moi » et Idéal « de Soi »

Le terme d'« Idéal du Moi » n’est pas aujourd’hui sans soulever de nombreuses interrogations.

On sait que « Idéal du Moi » ou « Moi Idéal » (formulations primitivement synonymes) sont les expressions par lesquelles Freud nomma une substructure du Moi, « héritier du narcissisme » précise-t-il. Cet Idéal, promulgué par l’autre et principalement l’objet narcissique maternel, impliquant le propre père de la mère, remplit en quelque sorte une fonction vocationnelle, en soumettant l’enfant à l’injonction incitative virtuelle : « fais ceci ; sois grand, beau, fort, sous-entendu comme tes parents ».

Modèle auquel le sujet cherche à se conformer et référence permanente du Moi, l’Idéal du Moi est à la fois et en même temps le substitut du narcissisme perdu de l’enfance (toute-puissance infantile) et le produit de l’identification aux figures parentales ainsi qu’à leurs relais sociaux.

Cela étant, observons que le mot « Moi » a été retenu pour traduire l’allemand « Ich » qui signifie « Je » et non « Moi ». En outre « Moi » n’est pas un nominatif mais un accusatif ; il ne saurait donc désigner la personne verbale qui tient la place du sujet. En toute rigueur sémantico-linguistique il convient donc de remplacer « Moi » par « Soi », forme réfléchie qui va d’ailleurs dans le sens des travaux tant de Freud (1914) que d’Abraham, travaux selon lesquels le Moi est le siège d’un investissement libidinal comme n’importe quel objet extérieur. Autrement dit le Moi n’est pas seulement un médiateur entre le « Je » et la réalité externe, mais aussi (et il s’agit alors d’un « Soi ») un objet d’amour. Apparaît ainsi une « libido du Soi » (meilleure appellation que « libido du Moi ») opposée à la libido d’objet.

Ces aperçus théoriques ne sont pas sans importance pratique. En effet, après la première génération freudienne qui fait de la sexualité la clef de l’élucidation des névroses, après les kleiniens, qui placent la haine et la destruction au cœur de toute relation d’objet, voici une troisième voie de recherche. Elle vise à recentrer l’intérêt de la psychanalyse sur des troubles mixtes, de plus en plus souvent rencontrés en clinique quotidienne d’ailleurs, qu’on a dénommés borderlines ou états-limites, et qui paraissent liés essentiellement aux représentations et à l’identité de soi. On passe ainsi, sur le plan théorique, à l’idée d’un Soi (Self5) devenu objet de tous les investissements narcissiques.

Les recherches développées en France (Grunberger6, Bergeret7) sont productrices d’une riche élaboration de concepts nouveaux, théoriques et pratiques, comme ceux de « dyade et triade narcissiques », de « traumatisme précoce », de « violence fondamentale », de « dépression essentielle », etc.

Dépression

C’est l’expression majeure et quasi spécifique de la pathologie du narcissisme. Il nous paraît donc aussi naturel qu’obligatoire de terminer notre propos par un aperçu théorico-clinique de cette affection si fréquemment rencontrée en pratique quotidienne.

Faisons d’abord mention d’un préjugé tenace qu’il n’est pas exclu de rencontrer même dans les milieux spécialisés. Ce préjugé consiste à donner une importance nettement excessive à l’existence de ce qu’il est convenu d’appeler les dépressions « réactionnelles ». Autrement dit, pour nombre de psychopathologues, et comme le veut la plupart du temps le sens commun, bien des dépressions relèveraient de « causes » immédiatement proches et identifiables : non seulement émotionnelles ou affectives, mais sociales, économiques, etc. Or, il paraît difficile de souscrire sans d’expresses réserves à cette manière de voir. De telles dépressions sont rares en effet, voire rarissimes, à moins de faire d’un chagrin naturel, même intense, consécutif à un deuil cruel par exemple, une « dépression » qui n’en est pas une. Soit dit en passant, une telle conception n’est pas sans conséquence sur le plan thérapeutique.

En second lieu, l’on dira volontiers : « Mais enfin qu’a-t-il donc (ou elle) à se déprimer ainsi ? Il (ou elle) a tout pour être heureux(se) ! », en se scandalisant au passage de ce que le « bonheur » ne représente pas un vaccin ou une pilule efficace contre la dépression. En vérité peu de cliniciens, hélas, en viendront à se poser ici les bonnes interrogations, un grand nombre cédant à la facilité qui consiste à recourir à la répression symptomatique que permet l’usage d’une pharmacopée moderne et reposante dont on connaît l’essor, ainsi qu’à long terme les piètres résultats.

Troisième observation : les déprimés vont généralement beaucoup mieux – le fait est bien connu sinon interprété – lorsqu’ils traversent des difficultés réelles, parfois graves, y compris des deuils objectifs particulièrement douloureux. Étrange énigme, jugée contradictoire, paradoxale, incompréhensible sinon irritante. Alors que la psychanalyse nous apprend tout simplement que le besoin masochiste et inconscient de punition chez le déprimé ou le dépressif est naturellement satisfait par un malheur réel.

Transition pour avancer que – en mettant à part le point de vue des neurosciences, qui ramènent tout fonctionnement mental, et en conséquence toute pathologie en ce domaine, à une question étroitement « scientiste » de jeux de synapses et de neuro-transmetteurs – il n’est aujourd’hui que la psychanalyse pour oser proposer une tentative cohérente de compréhension étiopathogénique de la dépression. Les neurosciences n’ont en effet jamais réussi jusqu’à ce jour à donner des maladies mentales une explication causale satisfaisante. Les thérapeutiques biologiques dont elles ont permis le développement ne sont que des thérapies symptomatiques, des « camisoles chimiques », le mot fut bien trouvé, dès les années 1960.

La pratique psychanalytique nous montre de plus que dépressivité et dépression se développent sur un terrain préparé et favorable, autrement dit dans le cadre d’une certaine structure, d’une certaine organisation de la personnalité. Ne fait pas une dépression qui veut, il faut y être prédisposé. La question est maintenant de savoir d’où vient cette prédisposition.

Mettons à part les grandes dépressions psychotiques, rentrant dans le cadre de la psychose maniaco-dépressive, dont il n’est pas exclu qu’elle puisse relever d’un engramme bio-génétique plus ou moins héréditaire, comme certaines études tendent à le montrer.

On constate chez les déprimés, et quel que soit le type de leur dépression, des symptômes qu’on pourrait appeler « génériques ». À côté du ralentissement idéo-moteur, qui ne manque jamais, le sentiment de non-valeur est le plus souvent au premier plan, exprimé par des idées de ruine, d’indignité, de honte, de culpabilité… pour des « fautes » ou des « erreurs », présentes ou passées, parfaitement imaginaires. Ces idées, témoins de profondes modifications des processus de pensée, peuvent aller jusqu’au délire, et bien entendu conduire au suicide, risque majeur de toute dépression vraie. Que signifie cette auto-dépréciation, cette perte de l’estime de soi réellement constitutive de la phénoménologie de la dépression ?

En fait, en profondeur, toute dépression est bien d’une certaine manière « réactionnelle », mais pas au sens critiqué plus haut. L’enjeu réel d’une dépression est celui d’un deuil intérieur, d’une perte de l’objet narcissique constitutif du Soi, c’est-à-dire du sentiment de valeur. La souffrance éprouvée est liée essentiellement à la dévalorisation de l’image narcissique de soi-même, quel que soit le facteur conjoncturel du moment. Ce qui explique mieux l’angoisse d’abandon ou de perte d’objet qui caractérise l’économie de la dépression ; mieux aussi peut-être la relation d’objet dite « anaclitique » (tiré du grec anaclinein, signifiant s’appuyer sur ou contre un autre), qui représente une sorte de tentative positive de combler en permanence le manque intérieur éprouvé.

Mais plutôt qu’il soit perdu, l’objet narcissique interne n’a probablement jamais été constitué, en tout cas de manière complète et satisfaisante, chez les sujets dépressifs et/ou déprimés. Le deuil est donc peut-être davantage celui d’une non-constitution que d’une perte, ce qui fonctionnellement, sinon structurellement, revient au même. À quoi il faut ajouter que, établie dans la prime enfance au cours du développement de la psyché, cette non-constitution, relevable de causes qui ne peuvent nous retenir ici (essentiellement carences ou complications dans les relations primitives au niveau narcissique) est de ce fait historique. « Maladie » du narcissisme, la dépressivité, tout comme la dépression, est un trouble du développement du narcissisme. Elle a pu devenir permanente chez de telles personnalités, c’est-à-dire structurelle.

NOTATIONS D’ORDRE THÉRAPEUTIQUE

Prendre en charge un déprimé n’est pas une chose aisée, ni dépourvue de risque.

La première nécessité, pour le psychothérapeute ou l’analyste, sera la compréhension des phénomènes observés ; et la seconde nécessité sera la patience. La thérapie d’une dépression est obligatoirement longue et délicate.

Il s’agit en effet de se garder de toute interprétation prématurée de ce qui pourrait apparaître comme du « matériel œdipien », ce qui serait la meilleure façon de se faire le complice d’une forme de résistance (par l’Œdipe justement) qu’utilise volontiers le patient. Ce qui serait aussi et du même coup favoriser l’échec de la cure. Ne pas oublier que la culpabilité pulsionnelle protège de la blessure narcissique.

Troisièmement, on se maintiendra vigilant devant toute participation contre-transférentielle qui risquerait, plus ou moins consciemment, d’être empreinte de sollicitude active. La neutralité et la fermeté restent ici de règle.

Au bout du compte l’on gardera en tête le conseil que donne en substance Bêla Grunberger pour d’ailleurs toute psychothérapie, analytique ou non : frustrer les pulsions certes, mais surtout confirmer le narcissisme. C’est à une restauration de celui-ci que l’on devra collaborer, dans un premier temps qui pourra être fort long. S. Freud lui-même disait qu’en « cessant d’infliger au patient les interprétations (génitales) habituelles, on pourrait sans doute plus facilement aller de l’avant ».

Stades génitaux

1° Complexe d’Œdipe

Par son rôle fondamental d’organisateur central dans la structuration de la personnalité, le complexe d’Œdipe, auquel Freud a donné son nom par analogie avec le mythe antique, représente l’axe de référence majeure de la psychogénétique humaine pour les psychanalystes freudiens, quelle que soit l’appartenance d’école de ces derniers.

Le conflit en cause (qui apparaîtrait selon les opinions classiques entre 3 et 5 ans) est un conflit désormais sexuellement spécifié, inscrit dans une problématique à trois – on dit aussi triangulaire ou ternaire – entre les trois personnages familiaux que sont l’enfant, son père et sa mère, inaugurant enfin la véritable génitalisation de la libido.

Généralités et définition Découverte du complexe d’Œdipe

C’est au cours de sa propre auto-analyse que Freud nous dit avoir découvert ce complexe, auto-analyse qui lui permet d’apprendre qu’à une certaine époque de sa prime enfance sa « libido [se serait] tournée vers matrem » (noter cette latinisation du nom de la mère dans le texte de Freud) tandis qu’il aurait éprouvé en même temps pour son père une jalousie en conflit avec l’affection qu’il lui portait.

Telle est bien, dans son apparente simplicité, la formulation de la situation œdipienne ainsi qu’on l’entend généralement pour le garçon, situation dont l’aspect négatif – ici l’hostilité à l’égard du père – a été longtemps plus difficile à faire admettre en raison tant de l’ambivalence que de la couverture affectueuse réactionnelle existant à l’égard du père (Œdipe devenu Hamlet, disait Freud) qui peuvent masquer cet aspect négatif.

Toutefois, et au-delà des simplifications courantes, l’expérience s’avère sans aucun doute beaucoup plus complexe. En effet, il ne s’agit pas seulement, ni peut-être même surtout, d’une situation de rivalité amoureuse simple. Une telle situation revêt des formes diverses et cela chez le même enfant. Prenons pour type le cas du garçon, dont le complexe d’Œdipe va se présenter :

■ soit sous la forme dite positive avec :

• son aspect positif proprement dit (mais il vaudrait mieux dire libidinal) : l’amour de la mère,

• son aspect négatif (ou mieux agressif) : la haine du père ;

soit sous la forme négative ou inversée dans laquelle :

• l’aspect positif ou libidinal est représenté par l’attitude féminine tendre du garçon à l’égard du père,

• tandis que l’aspect négatif ou agressif sera l’hostilité jalouse ressentie à l’égard de la mère ;

■ soit enfin et le plus souvent dans toute une série de cas mixtes et aussi de périodes mixtes où les deux formes précédentes peuvent jouer en même temps ou séparément dans une relation dialectique mettant en jeu, outre l’ambivalence à l’égard de chacun des deux parents, les composantes hétérosexuelles et homo-érotiques de chaque enfant. Ces deux formes (positive et négative) « se retrouvent à des degrés divers dans la forme dite complète du complexe d’Œdipe » (Laplanche et Pontalis).

Anthropologie psychanalytique

Elle s’attache à retrouver la structure triangulaire de l’Œdipe, dont elle affirme l’universalité, dans les cultures les plus diverses et pas seulement – comme le soutient par exemple Malinowski en arguant du « relativisme culturel » des complexes fondamentaux – dans les sociétés de type patriarcal et où prédomine la famille conjugale.

Certes, en tant que modèle imaginaire sous lequel il est vécu, le complexe d’Œdipe est sans aucun doute influencé par la nature de l’institution sociale qu’est la famille, et, partant, susceptible de changer au gré des transformations de celle-ci comme d’ailleurs on a pu le montrer. Mais les différences effectivement observées dans les formes d’expression de l’Œdipe suivant les sociétés et les cultures, ne font que confirmer la thèse de Freud qui tend à dégager l’importance de la structure familiale dans l’établissement d’un système symbolique destiné à transmettre, dans un contexte socioculturel donné, une loi fondamentale dans les rapports sociaux.

Prohibition de l’inceste

Cette loi se retrouve toujours et partout, condition universelle et minimale pour qu’une « culture » se différencie de la « nature » (Lévi-Strauss).

Dès ses premières formulations, Freud fait d’ailleurs référence à un déterminant qui transcende l’histoire et les variations du vécu individuel. Il est donc nécessaire ici de rappeler l’hypothèse développée dans « Totem et Tabou » (1912-1913), hypothèse certes discutable et invérifiable mais à entendre comme un mythe, traduisant l’exigence posée à tout être humain d’avoir à maîtriser la situation œdipienne et selon lequel l’humanité primitive est supposée avoir été organisée en hordes conduites par un chef qui aurait été un jour tué et mangé par ses fils, ce meurtre du père primitif étant considéré comme le moment originel de l’humanité. Cette incorporation aurait inauguré le premier « remords » – c’est-à-dire le premier péché – et la première inhibition.

Sur la question d’une « structure » préœdipienne

La position de Freud restera nuancée. On sait toutefois qu’il a toujours admis qu’il existait dans la vie de l’individu une période antérieure à l’Œdipe, contrairement à l’école kleinienne qui fait remonter le complexe d’Œdipe à la position dite dépressive dès qu’intervient la relation à des personnes totales. Aussi bien lorsqu’on différencie, voire lorsqu’on oppose le préœdipien à l’Œdipe, sou-ligne-t-on l’existence et les effets d’une relation complexe, de type duel, entre la mère et l’enfant, et s’attache-t-on à retrouver les fixations à une telle relation dans les diverses structures psychopathologiques. Dans cette perspective peut-on encore tenir pour absolument valable la célèbre formule qui fait de l’Œdipe le « complexe nucléaire des névroses » ? On peut faire les remarques suivantes.

■ Il semble que l’on parle actuellement plus volontiers de « triangulation » que de « conflit œdipien » au sens où l’entendait Freud. Et l’on met de plus en plus l’accent sur le moment assez précoce où, après la naissance, la mère « retourne dans le lit du père » c’est-à-dire réinvestit son partenaire sexuel, désinvestissant du même coup son enfant, du moins de façon relative mais de façon traumatisante pour lui (voir à ce propos le livre de Denise Braunschweig et Michel Fain Éros et Antéros).

L’âge de l’Œdipe est d’abord resté pour Freud relativement indéterminé. Une fois affirmée l’existence d’une organisation génitale infantile, l’Œdipe est rapporté à cette phase, soit schématiquement à la période allant de 3 à 5 ans. Cependant la pensée de Freud évolue sur ce point : après avoir d’abord affirmé que l’Œdipe serait détruit vers 5 ans, du moins chez le garçon, il admettra par la suite qu’il n’est alors que refoulé, le choix de l’objet ne s’effectuant pleinement qu’à la puberté. La « sexualité » infantile demeurant donc essentiellement auto-érotique.

■ Le problème enfin de l’Œdipe féminin se rattache à cette question et notamment par la mise en valeur de l’attachement préœdipien à la mère, particulièrement repérable chez la fille dans la mesure où le complexe d’Œdipe signifiera pour elle un changement d’objet d’amour, de la mère au père, ce qui a incité les psychanalystes à mettre en évidence la spécificité de l’Œdipe féminin.

Essai de définition

Au terme de ces généralités, on peut en résumé et sans prétention exhaustive, définir l’Œdipe comme : une problématique relationnelle fondamentale de la dimension sociale ; conflictuelle et structurante ; historique au sens où elle survient à un moment relativement précoce du développement de chaque individu et où elle confère à l’évolution affectivo-sexuelle de ce dernier et à son pronostic un caractère de quasi-conclusion ; universelle ; spécifiée enfin par une structure triangulaire entre l’enfant, son objet naturel et le porteur de la loi.

Encore faudrait-il insister sur le caractère fondateur de l’Œdipe, en tant qu’il représente le nœud originel de toutes les relations humaines, et sur son rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l’orientation que devrait avoir le désir d’un adulte, rôle qui s’atteste dans les fonctions capitales qui lui sont reconnues et notamment :

■ choix de l’objet d’amour définitif ;

■ accès à la génitalité ;

■ effets sur la constitution d’un authentique Surmoi et du véritable Idéal du Moi.

Relation d’objet œdipienne Histoire d’Œdipe

Telle qu’elle se présente dans la tragédie sophocléenne, elle ne nous retiendra pas ici, elle est dans toutes les mémoires. Nous rappellerons cependant qu’après « Œdipe-Roi » (430 av. j.-C.), Sophocle écrivit aussi – à 90 ans, ce qu’il n’est pas superflu de signaler – « Œdipe à Colone » (406 av. j.-C.) où un Œdipe vieilli, toujours physiquement aveugle et conduit par Antigone, n’en a pas moins retrouvé une clairvoyance sereine et apaisée sur son destin tragique, lui permettant d’assumer celui-ci avec lucidité et force d’âme.

Ajoutons que c’est lorsque des fixations archaïques fortement investies, au père et (ou) à la mère, sont reproduites sur un autre homme ou une autre femme qu’il y a névrose. Autrement dit, surmonter les tendances œdipiennes représente une condition préliminaire pour l’accès à la sexualité adulte normale, alors que s’y accrocher inconsciemment revient à poser la pierre angulaire de la névrose.

Complexe d’Œdipe chez le garçon

Le développement des relations objectales est ici relativement simple puisque le garçon reste attaché à son premier objet, la mère, et quoique la personne de celle-ci change évidemment de sens au plan de l’investissement.

D’abord dépendant de la mère

Dépendant du pouvoir et du désir de la mère, puis confronté aux relations entre les parents, le garçon introduit le père dans la dyade initiale mère-enfant, en même temps qu’il prend conscience de ce que l’objet du désir maternel se trouve en fait chez le père, qui possède le phallus lequel est l’attribut de l’autorité, de la puissance, de la loi. Dès lors notre garçon va manifester deux sortes d’attachement.

Investissement objectal de la mère

C’est d’abord bien entendu un investissement franchement sexuel de la mère, pour la conquête de laquelle il va déployer toutes les ressources captatives et agressives qui affirment sa position phallique. Grâce à une première identification à son père, il peut même se sentir participer à sa puissance magique. Pourtant, dès ce moment et au contact de la réalité :

l’agressivité pulsionnelle brute subit une sublimation (activités ludiques, performances scolaires) ;

■ de même le but hédonique primitif est lui-même sublimé en but sentimental qui permet à l’enfant de gagner l’estime des grandes personnes et de fortifier sa confiance en soi.

Quoi qu’il en soit, dans sa tentative de conquête de l’objet maternel, le garçon rencontre un rival en la personne de son père, rival qu’il jalouse du fait de sa supériorité réelle et qu’il surestime du fait de sa signification symbolique, tandis que les fantasmes œdipiens ne font que renforcer les thèmes fantasmatiques de la castration.

La culpabilité de l’enfant devient croissante, car c’est la présence, réelle ou symbolique, de l’image paternelle qui suffit à affirmer le droit contre lequel s’insurge l’enfant.

Attachement libidinal au père

Le deuxième type d’attachement consiste, même dans la forme dite positive de l’Œdipe du garçon, en cet attachement libidinal au père, lequel doit être capable de soutenir l’investissement fantasmatique de son garçon sur deux plans :

■ celui d’un rival à supplanter certes ;

■ mais aussi et peut-être même surtout d’un modèle à imiter, à qui ressembler (par le processus de l’identification). Le désir du fils ne se réduit pas à supplanter son père, mais aussi à l’imiter en tant que modèle. Cela suppose que le garçon a besoin d’investir le père, possesseur mâle de la mère, de libido passive. Autrement dit, imiter le père signifie aussi plaire au père, se laisser façonner, modeler, voire féconder par lui… ce qui définit typiquement une position homo-érotique passive dont le rôle à ce stade n’a rien que de maturant et de structurant.

Quoi qu’il en soit, cet attachement proprement libidinal au père de la part du garçon rend compte à la fois :

■ du problème d’ailleurs complexe de la double identification maternelle et paternelle de l’enfant ;

■ du fait que les relations au père du garçon à la phase œdipienne sont marquées avant tout par l’ambivalence, et non réductibles à une simple manifestation de haine ;

■ enfin, d’un autre aspect de la psychogenèse de la « bisexualité » humaine dont nous avons déjà relevé les déterminants d’ordre anal.

Compétition œdipienne fantasmatique et non réelle

En effet, la mère a déjà choisi le père et elle ne peut donner au garçon que des consolations maternelles déliées de libido érotique. Dès lors :

■ l’assurance de l’inutilité de ses efforts permettra à l’enfant :

• de surmonter son angoisse de castration, elle-même déterminante dans l’abandon de l’objet incestueux,

• de renoncer à la fois à la tentative de séduction érotique de la mère et à la compétition avec le père,

• enfin de viser à la conquête d’objets de remplacement. Car la liquidation complète du conflit œdipien s’accompagnera d’un détachement qui, sans détruire les objets antérieurement investis, permettra au garçon de « faire le deuil » de ces objets en libérant l’énergie libidinale prête à être réinvestie dans de nouveaux objets ;

■ mais il faut aussi que le garçon puisse abandonner toute attitude de séduction à l’égard du rival paternel.

L’attitude féminine tendre du garçon à l’égard du père n’est structurante que dans la mesure où elle peut être dépassée. Faute de quoi cette fixation contribuera à déterminer des attitudes homoérotiques passives inconscientes, pour autant qu’il existera un complexe de castration (inconscient) qui témoignera d’une non-résolution de l’Œdipe.

EN RÉSUMÉ

Nous trouvons chez le garçon la séquence suivante :

■ désir œdipien ;

■ menace fantasmatique de castration par le père et angoisse de castration surmontée à la fois par l’identification au père (agresseur) et la renonciation à la mère (objet incestueux) ;

■ fin brutale de l’Œdipe et entrée en latence.

Chez la fille, il en va différemment puisque, alors, c’est au contraire l’angoisse de castration qui serait pour Freud à l’origine du désir œdipien.

Œdipe de la fille : le changement d’objet

Le développement objectal est ici plus compliqué puisqu’il faut que la fille accomplisse un pas supplémentaire, le transfert de la mère au père,

Les expériences importantes sont les déceptions qui détournent la fillette de sa mère. Parmi elles, nous trouvons le sevrage, l’éducation à la propreté, la naissance des frères et sœurs… mais il existe en outre une déception spécifiquement féminine encore plus importante : la fillette a l’impression qu’elle possédait autrefois un pénis et que sa mère le lui a pris,

Son but est maintenant d’obtenir du père ce que sa mère lui aurait refusé. Or, écrit Freud, « Le renoncement au pénis [trop longtemps confondu avec le phallus narcissique, auquel la fille a droit tout autant que le garçon] ne se réalise qu’après une tentative de dédommagement :… obtenir comme cadeau un enfant du père, lui mettre au monde un enfant ». Dès lors en tout cas les tendances réceptives remplacent les tendances actives. Et la fille va vers le père – et secondairement les hommes – non plus ici dans une attitude de revendication virile mais pour capter l’admiration de celui que sa mère avait choisi comme objet d’amour c’est-à-dire pour séduire celui-ci.

■ À ceci s’ajoute – de façon analogue à ce qui se passe chez le garçon – une haine jalouse, chargée de culpabilité envers la mère. Cependant, certains vestiges de l’attachement préœdipien à la mère – plus long, rappelons-le, que chez le garçon – continuent à exister et l’on admet généralement que les femmes sont plus ambivalentes envers leur mère que les hommes envers leur père.

Déclin du complexe d’Œdipe

L’évolution du complexe d’Œdipe va permettre à Freud de saisir la spécificité du destin masculin et féminin.

Le garçon renonce aux désirs sensuels dirigés sur la mère et aux souhaits hostiles envers le père et cela sous le choc de la menace de castration. Dans les termes de Freud il ne s’agit pas d’un simple refoulement du complexe, mais d’une véritable mise en morceaux, d’un éclatement et même d’une destruction. En fait nous avons déjà relevé les variations de la pensée de Freud à ce sujet. On sait d’autre part qu’il existe un deuxième mouvement œdipien au moment de la puberté, laquelle laisse à l’individu la dernière chance de résoudre l’Œdipe spontanément.

Chez la fille, le renoncement au complexe d’Œdipe est plus graduel et moins complet. Ce renoncement provient de la peur de perdre l’amour de la mère, peur qui ne constitue pas une force aussi puissante et aussi dynamique que celle de l’angoisse de castration, laquelle joue cependant son rôle également. Enfin la blessure narcissique (liée à la réalité corporelle) interviendra de même pour déclencher le refoulement du premier mouvement œdipien (infantile). Notons que cette blessure narcissique joue aussi chez le garçon, qui se vit comme possesseur d’une verge trop petite.

AU BOUT DU COMPTE

Avec la résolution du complexe d’Œdipe, les choix objectaux (terme qui désigne le désir de posséder sexuellement un individu, par exemple l’attirance du garçon pour la mère) sont régressivement remplacés par des identifications (ce qui implique le désir de ressembler à quelqu’un, par exemple chez le garçon qui imite les caractéristiques du père).

Toutefois une telle « régression » est en fait un progrès. La dissolution ou l’abandon du complexe d’Œdipe s’accompagne d’une libération énergétique considérable. Cette énergie libérée sera généralement investie dans l’acquisition d’un outillage intellectuel. De même, elle restera prête à être plus tard réinvestie dans de nouveaux objets.

Effets, rôles et fonctions du complexe d’Œdipe

L’Œdipe est le point nodal autour duquel s’ordonnent les relations qui structurent la famille humaine, au sens large de la société tout entière. C’est le moment où l’être humain est confronté pour la première fois au phénomène social. On peut considérer qu’un des effets du complexe d’Œdipe – et notamment à travers l’interdiction de l’inceste et l’instauration de la morale – constitue une victoire de l’espèce sur l’individu (Freud, 1924).

■ L’Œdipe est aussi le moment fondateur de la vie psychique. La sexualité qui le conditionne atteint ici son apogée, avec l’accession à la génitalité, caractérisée entre autres par :

• le primat de la zone génitale ;

• le dépassement de l’auto-érotisme primitif pour un homo-érotisme en miroir ;

• l’orientation vers des objets extérieurs différents de nature, égaux en valeur et complémentaires de fonction…

Mais si l’Œdipe marque le sommet de la « sexualité infantile », il en annonce aussi l’effacement temporaire qui caractérise la relative quiétude pulsionnelle de la latence.

Le conflit œdipien participe aussi à la constitution de la réalité de l’objet, qui s’authentifie comme un objet global, entier et sexué, se substituant à l’objet partiel des pulsions prégénitales. Cet objet sexuel n’aura pourtant – en tant qu’objet œdipien – qu’une existence éphémère, puisqu’il est destiné à être abandonné, sa reviviscence se faisant normalement par le déplacement de l’image parentale sur d’autres objets entiers.

Ainsi comprend-on en tout cas comment l’Œdipe pourra déterminer le choix de l’objet d’amour définitif, ce qui n’est pas un des moindres effets de l’expérience.

L’Œdipe enfin joue un rôle de tout premier plan dans la constitution des différentes instances intrapersonnelles, à l’examen desquelles nous allons consacrer maintenant la dernière partie de notre étude du complexe d’Œdipe.

Moi, Surmoi, Idéal du Moi, Idéal de Soi…

« Le Surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe ». Cette affirmation fondamentale de Freud n’a jamais été démentie ni contestée, mais elle doit être entendue dans sa rigueur. Freud écrit en outre que « l’établissement du Surmoi peut être considéré comme un cas d’identification réussie ».

Identification

Ce terme désigne, d’après Laplanche et Pontalis, un « processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différencie par une série d’identifications ». Pour Freud « le Moi est constitué par la sédimentation des anciennes relations objectales » ou encore « la relation d’objet perdue est remplacée par l’identification du Moi à l’objet ».

Il existe, grosso modo, deux grands mouvements identificatoires, constitutifs de la personnalité et la différenciant :

l’identification primaire, mode primitif de constitution du sujet sur le modèle de l’autre, corrélative de la relation d’incorporation orale, visant avant tout à assurer l’identité du sujet, la constitution du Soi et du Je. C’est dire que ce mouvement ressortit essentiellement au registre narcissique ;

l’identification secondaire, contemporaine du mouvement œdipien, se faisant successivement aux deux parents dans leurs caractères sexués, et constitutive de l’identité sexuée et de la différenciation sexuelle.

■ Dans l’Œdipe, il y a deux attachements simultanés, psychologiquement différents : l’attachement objectal à la mère et l’identification au père, la forme positive de l’Œdipe naissant de la rencontre de ces deux attachements (cas du garçon).

En fait, dans la forme complète du mouvement œdipien coexistent quatre tendances et deux identifications : tendance tendre à l’égard du père et de la mère ; tendance hostile à l’égard du père et de la mère ; identification au père et à la mère, les différences d’intensité présentées par ces deux identifications reflétant l’inégalité des deux variétés de dispositions sexuelles.

Enfin, la destruction du complexe d’Œdipe laisse place à deux instances « morales » :

■ l’Idéal de Soi, ainsi que nous l’avons appelé dans notre partie Narcissisme et génitalité (ou le sexuel et le narcissique)s, héritier encore une fois du narcissisme. Il a valeur d’un appel : sois comme ton père…

■ le Surmoi, héritier de l’Œdipe, et qui, lui, est un interdit intériorisé : ne fais pas ce que, toi, tu juges néfaste pour toi ou pour l’autre.

Le conflit œdipien du garçon se fait entre le désir d’avoir le père et le sentiment que cela empêche de s’identifier à lui. L’issue, c’est le renoncement au désir d’avoir pour pouvoir être comme. De même, la petite fille doit renoncer à posséder phalliquement la mère pour s’identifier à elle, renoncer à être le père dans l’espoir d’avoir le père.

Remarquons, à propos de l’Idéal de Soi, que l’idéalisation a lieu plus tôt, c’est-à-dire antérieurement à l’Œdipe, lorsque l’enfant attribue aux parents des pouvoirs magiques. Mais on peut dire que c’est maintenant la première fois que l’idéalisation a trait au comportement moral. De plus, à côté de l’introjection parentale sous l’image légiférante du Surmoi, l’Œdipe doit se résoudre par la sublimation de l’image parentale intériorisée.

Développement du Surmoi

C’est donc l’intériorisation de tous les interdits passés et présents (notamment à l’égard de la pulsion sexuelle) qui parachève la formation de l’instance psychique appelée Surmoi. Mais il faut noter que, pour échapper aux conflits centrés sur l’amour, la haine, la culpabilité et l’angoisse, ce n’est pas avec les parents tels qu’ils sont en réalité que s’identifie l’enfant, mais avec des parents idéalisés, purs, sans défaut, fidèles à leurs propres principes, etc. Si bien qu’en fin de compte, ce qui est intériorisé, c’est le propre Surmoi des parents.

Fénichel pense que beaucoup de problèmes restent irrésolus en ce qui concerne la formation du Surmoi. Si celui-ci était simplement une identification avec l’objet frustrant du complexe d’Œdipe, on pourrait s’attendre à ce que le garçon ait un Surmoi « maternel » et la fille un Surmoi « paternel ». Or, quoique tout le monde possède des traits des deux parents dans son Surmoi, cela ne semble pas le cas. Et Fénichel d’ajouter que, dans nos conditions sociales, 8 le Surmoi paternel est en général décisif pour les deux sexes, l’identification la plus importante ayant pour objet celui des parents qui est considéré comme la source des frustrations décisives, en général le père, aussi bien pour la fille que pour le garçon.

Fonctions du Moi, du Surmoi et de l’Idéal de Soi

Les fonctions du Moi sont centrées autour de la relation avec la réalité. En bref son but est de réaliser un certain compromis entre les pressions du ça, du Surmoi et du monde extérieur.

Les fonctions du Surmoi sont centrées autour des exigences morales. La fonction critique ainsi désignée constitue une instance qui s’est séparée du Moi et paraît dominer celui-ci : « une partie du Moi s’oppose à l’autre, la juge de façon critique et pour ainsi dire la prend pour objet » (Freud, 1917).

Cette censure opère en grande partie de façon inconsciente de sorte que l’on peut parler d’un « sentiment de culpabilité inconscient », malgré l’apparente contradiction dans les termes. Ce qui explique pour une part la rigueur irrationnelle du Surmoi.

Sa constitution transforme de nombreuses fonctions mentales. Ainsi l’angoisse se change en partie en sentiments de culpabilité. Le Surmoi étant l’héritier des parents en tant que source non seulement de menaces et de punitions mais aussi de protection et d’amour rassurant, il devient aussi important d’être en bons ou en mauvais termes avec son Surmoi qu’il l’était autrefois d’être en bons ou en mauvais termes avec ses parents. Autrement dit l’estime de soi – et sa recharge permanente en apports narcissiques – ne dépend plus de l’approbation ou du rejet par des objets extérieurs, mais plutôt du sentiment intérieur d’avoir fait ou de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

Quant à l’Idéal de Soi, cette notion sera longtemps confondue avec celle de l’Idéal du Moi et aussi avec celle du Surmoi. En tant qu’instance différenciée, l’Idéal de Soi constitue un modèle auquel le sujet cherche à se conformer. Sa fonction essentielle est d’être une référence au sentiment d’estime de soi, nécessaire à chacun. Son origine – malgré son actualisation renforcée au moment de l’Œdipe – reste principalement narcissique.

EN RÉSUMÉ

Pour ce qui concerne le Surmoi :

■ celui-ci est encore une fois l’héritier du complexe d’Œdipe et s’édifie par un mécanisme d’identification aux images parentales intériorisées, introjectées ;

■ il prend à son compte les exigences attribuées aux parents, fonction qui est donc relevable en grande partie de la projection et qui peut être facilement reprojetée, c’est-à-dire déplacée sur les personnages d’autorité qui viennent à apparaître. Il peut donc se montrer – et il se montre en fait très souvent – plus sévère que les parents eux-mêmes ;

■ dès lors, enfin, que s’atténue progressivement la croyance dans l’omnipotence parentale, le Surmoi vient prendre le relais en tant que système autonome qui forme la base de la conscience morale.

2° Période de latence

Succédant (de la 5-6e année environ à la puberté) à l’Œdipe et à ses orages, la phase suivante du développement est classiquement considérée comme une phase de repos et de consolidation des positions acquises. Il s’agit d’une étape d’arrêt dans le développement sexuel ; non qu’on n’y observe pas de manifestations sexuelles, mais l’on ne peut cependant décrire d'« organisation » nouvelle de la sexualité durant cette époque. C’est pourquoi l’on parle généralement de « période » et non de « stade » de latence : les instincts sexuels turbulents sommeillent, le comportement tend à être dominé par des sublimations partielles et par des formations réactionnelles ; enfin l’enfant se tourne maintenant de préférence vers d’autres domaines que sexuels : école, camarades de jeux, livres et autres objets dans le monde réel, encore que l’énergie de ces nouveaux intérêts soit toujours dérivée des intérêts sexuels.

Développement psychosexuel

Au déclin de l’Œdipe, les impossibilités réelles de satisfaction pulsionnelle – soit externes (la loi), soit internes (inadéquation antépubérale) – jointes à la création du Surmoi peu à peu internalisé et aux pressions sociales extérieures… vont s’ajouter pour provoquer l’entrée dans la phase de latence, pendant laquelle on constate essentiellement une modification structurale des pulsions sexuelles.

Cette transformation non seulement rend possible l’utilisation de l’énergie pulsionnelle en l’investissant dans d’autres objets, mais peut-être surtout permet de poursuivre d’autres buts, la tension croissante ayant tendance à se satisfaire de façon substitutive. Ainsi observe-t-on d’abord une désexualisation à la fois des relations d’objet et des sentiments avec notamment une prévalence de la tendresse sur les désirs sexuels. On dit que les tendances libidinales se trouvent « inhibées quant au but » et transformées en émois tendres (Zàrtlichkeit). Freud voit dans la période de latence une véritable redistribution des énergies pulsionnelles.

En fait ce repos apparent n’est souvent pas profond, et la masturbation, les tendances œdipiennes et les régressions prégénitales continuent dans une certaine mesure. C’est pourquoi la moindre importance classique prise ici par la sexualité n’est que relative et non pas absolue.

Relation d’objet

Répétons encore que l’on observe à cette période une transformation des investissements d’objets en identifications aux parents et que les désirs libidinaux dirigés sur les parents en tant qu’objets d’amour vont être remplacés par les expressions sublimées de l’affection : tendresse, dévotion, respect…

De même cette période est particulièrement favorable aux acquisitions éducatives, scolaires, culturelles… et c’est de fait un temps d’acquisivité éminemment réceptive dans le domaine intellectuel. L’âge de 7 ans est considéré dans nos civilisations comme « l’âge de raison » dans tous les sens du mot (y compris sinon surtout celui de « l’âge où l’on raisonne ») et il suffirait de rappeler l’intense besoin d’explications logiques que manifestent alors les enfants, et dont ils se montrent même friands jusqu’à fatiguer par leurs questions les adultes de l’entourage.

Enfin on peut dire aussi que l’énergie pulsionnelle disponible se canalise sur les jeux ou les activités sociales les plus diverses, ce qui entraîne à relever ici un véritable changement d’objet. On a dit à ce propos que l’enfant est de plus en plus attiré par des objets concrets, ne représentant pas un produit de l’imagination comme les contes de fées qui lui plaisaient tant pendant sa prime enfance. Et l’on a voulu donner à cela deux explications :

■ pendant la période de latence, les enfants n’osent pas se complaire aux pensées abstraites, à cause du danger d’éveiller à nouveau des conflits sexuels ;

■ les enfants n’en ont pas besoin, puisque leur Moi est relativement fort et qu’il ne se trouve pas en danger immédiat.

Pourtant l’enfant cherche encore à être à proximité de l’objet d’amour, du moins au début de la période de latence, où l’ambivalence est accrue, qui s’exprime dans le comportement par une alternance d’obéissance et de rébellion, suivie de remords. Puis, les réactions hostiles ayant tendance à s’éliminer, l’enfant commence à s’approcher des autres personnes de son entourage pour établir avec elles des relations amicales. Il est alors prêt à être influencé par les autres enfants et les adultes autres que ses parents. Comme il est devenu capable de comparer ces derniers, sa croyance en la toute-puissance parentale s’affaiblit.

3° Puberté

Il ne s’agit là ni d’un « stade » ni d’une « période » mais souvent – pour ne pas dire la plupart du temps – d’une « crise », qu’on a l’habitude de considérer comme la « crise de l’adolescence », dont le début met en général assez brusquement fin à la période de latence qui la précède.

Nous noterons ici que l’on a de plus en plus tendance à distinguer la puberté (somatique) de l’adolescence (affective et relationnelle).

Quoi qu’il en soit, la tâche psychologique essentielle étant l’adaptation de la personnalité aux conditions nouvelles produites par les transformations physiques, on peut considérer tous les phénomènes psychiques qui caractérisent la puberté comme des tentatives de rétablissement de l’équilibre troublé.

Développement psychosexuel

Il est avant tout caractérisé par une reviviscence pulsionnelle massive, brutale sinon quelquefois dramatique par ré – et suractivation tant des pulsions agressives que de la libido, aussi bien narcissique qu’objectale.

« Prépuberté » ou « préadolescence »

C’est une phase intermédiaire, entre latence et puberté, au cours de laquelle toutes les pulsions présentes sont investies sans discrimination. Autrement dit, les tendances infantiles réapparaissent en force, encore que dans des conditions différentes, tandis que les mécanismes de défense, qui transformaient les tendances négatives en positives, s’atténuent ou disparaissent. Le développement sexuel paraît reprendre exactement au point où il avait été abandonné à l’époque de la résolution du complexe d’Œdipe et il se produit même alors régulièrement une intensification des pulsions œdipiennes.

Crise narcissique et identificatoire

Associé à cette reviviscence, le développement psychosexuel est aussi une crise narcissique avec notamment des doutes angoissants sur l’authenticité de soi, du corps, du sexe, réalisant, selon Male, un nouveau « stade du miroir » et caractérisant le fameux « âge ingrat ». On observe souvent, même en dehors de tout facteur ou contexte psychotique, des sentiments de « bizarrerie » et d'« étrangeté ». Des inquiétudes parfois vives se manifestent à propos du nez, des yeux, des cernes oculaires, de la modification des traits, des fatigues ressenties… sans parler bien entendu du développement des organes génitaux eux-mêmes et de ses conséquences (premières pollutions et premières menstruations) ainsi que de l’apparition des caractères sexuels secondaires (pilosité, mue de la voix, etc.).

Rapport au corps

Remarquons que le garçon continuera pendant toute sa vie à accorder une grande valeur narcissique à son pénis, facile à exhiber. Chez la fille il s’effectue au moment de la puberté un changement de direction avec tendance à transférer — toujours sous l’angle narcissique – l’intérêt porté aux organes génitaux (clitoris, seins naissants…) au corps tout entier, et au potentiel qu’il contient : ce sont toutes les préoccupations connues concernant notamment la beauté du visage et de la silhouette, le souci de « conserver la ligne », les soins apportés aux vêtements, à la toilette, à l’alimentation même, en tant que permettant ou défavorisant un certain « idéal » dans la constitution ou le maintien des « formes » extérieures (signes extérieurs de richesses internes).

Enfin à cette époque, les structures psychiques peuvent se rejouer (psychotique, névrotique, état-limite…) et en tout cas la puberté sera la dernière chance offerte à l’adolescent de résoudre spontanément le conflit œdipien, si ce n’est déjà fait.

Puberté proprement dite

Elle est authentifiée par l’accession à la maturité sexuelle physique, est marquée — surtout chez le garçon – par le fait que si, auparavant, l’accroissement de l’investissement instinctuel restait malgré tout relativement indifférencié, la libido va dès lors se concentrer spécifiquement sur des sentiments, des buts et des idées génitales, les tendances prégénitales étant (au moins apparemment et temporairement) reléguées à l’arrière-plan, ce qui ne les empêche point de réapparaître à la première occasion. Celle-ci est notamment conditionnée par le fait que, dans nos civilisations, les voies d’issue hétérosexuelle sont limitées par un consensus social qui s’oppose violemment aux rapports sexuels pendant l’adolescence. Cela restant globalement vrai de nos jours, quelles que puissent être les apparences.

Masturbation

Tôt ou tard cependant, les tendances génitales accrues trouvent leur expression dans une activité masturbatoire dont le besoin est ressenti (surtout chez le garçon et moins clairement chez la fille il est vrai) comme un besoin à la fois très impérieux et très réprouvé, aussi bien par soi-même que par autrui. Ce qui donne logiquement naissance à des sentiments de très intense culpabilité, bien qu’il s’agisse, dans notre contexte socioculturel, d’un phénomène bien banal, en tant que seule issue possible sur le moment à la satisfaction des besoins sexuels. La masturbation reste souvent vécue comme culpabilisée et angoissante :

■ soit du fait de la pression externe. Et il suffit de faire mention des récits effrayants courants concernant sa prétendue nocivité avec ses conséquences imaginaires : folie, impuissance, stérilité, perte des organes génitaux… Frayeurs le plus souvent entretenues par les adultes qui se défendent ainsi contre leur propre culpabilité et leur propre angoisse à ce sujet9 ;

■ soit surtout du fait que cette culpabilité se rapporte à la reviviscence des conflits œdipiens non résolus et du complexe de castration. N’oublions pas que le Sur-moi s’est constitué, en remplacement de l’interdit externe, et que ce qui compte surtout, plus même que la masturbation elle-même, ce sont les fantasmes masturbatoires accompagnateurs, qui sont alors très souvent de type œdipien.

REMARQUES

Chez la fille, la masturbation passe pour être surtout clitoridienne, encore que susceptible d’être plus facilement « déplacée » que chez le garçon sur des substituts : nez, bouche, cheveux… avec des fantasmes bisexuels référencés aux rapports des parents tandis que le sujet imagine tenir les deux rôles, surtout peut-être le rôle masochiste (voir On bat un enfant).

La prohibition totale, dans les deux sexes, de toute activité auto-érotique ne semble pas moins pathologique que la masturbation compulsionnelle. L’une et l’autre témoignent du fait que les conflits sous-jacents (notamment œdipiens) n’ont pas été résolus et que leurs conséquences se font sentir tant sur le plan des conduites sexuelles que dans les rapports sociaux.

Il nous faut dire aussi qu’il y a bien une liaison entre névrose et masturbation, mais… chez le névrosé seulement car les fantasmes et la reproduction de la masturbation ne sont pathogènes qu’en raison des conflits Ça/Surmoi eux-mêmes pathogènes. Autrement dit, ce sont les conséquences psychologiques de la culpabilité et de l’angoisse qui sont redoutables et non la masturbation en tant que telle.

La puberté surmontée

« La puberté est surmontée, c’est-à-dire la sexualité est installée dans la personnalité, quand le sujet est capable d’avoir un orgasme complet10 » écrit Fénichel, en ajoutant que des troubles dans ce domaine, ayant leur source dans des refoulements passés, peuvent servir de base à des névroses. Ceux par exemple qui ont peur des caractères de la maturité, à savoir la reconnaissance de la réalité des pulsions, sans angoisse devant elles ni nécessité de passage à l’acte compulsionnel, essaient de prolonger un état de dépendance réelle avec un espoir « irréel » de toute-puissance.

Relation d’objet, choix objectal

Dans la période de la préadolescence, la libido se dirige de nouveau vers les objets d’amour de l’enfance, c’est-à-dire les objets d’amour parentaux, et la première tâche du Moi sera d’intègrer, de faire disparaître coûte que coûte la nécessité objective de vivre ce choix parental. En fait le dilemme se pose à nouveau entre la relation maternelle objective prégénitale et duelle d’une part et d’autre part la relation imaginaire objectale triangulaire et génitale avec les hommes et les femmes qui vont remplacer les parents.

En règle générale et de façon caractéristique, le jeune individu va s’isoler et se comporter comme un étranger envers sa famille ; c’est la révolte pubertaire contre les parents, l’autorité ou ses substituts symboliques. Émancipation d’autant plus bruyante et spectaculaire qu’elle aura été plus tardive et que les fixations enfant-parents – fixation de l’enfant par la soumission, ou des parents par la réprobation – auront été plus ou moins contraignantes.

Cette lutte contre les anciens investissements peut aboutir soit au rejet apparent et total des parents, donc à la rupture, en direction d’un mode de vie totalement différent, soit au rétablissement d’un équilibre dans une tolérance réciproque et dans l’affection sublimée et partagée. Ajoutons que l’issue de ce conflit dépend, plus encore que de l’attitude réelle des parents, du mode de résolution ou de non-résolution du conflit œdipien, une dernière chance étant encore laissée à l’individu pour liquider spontanément ce dernier. Une possibilité de passage à l’acte (opposée à l’insertion normale dans l’imaginaire) peut se faire jour dans les conduites de revendication active et généralement violente à l’égard tant d’abord du « bourgeois » dans un contexte affectivo-politique trouble que plus tard du partenaire sexuel au niveau affectif ou du « patron » sur le plan social.

Quoi qu’il en soit, dans cette tentative de solution du conflit, le choix de nouveaux objets libidinaux jouera pour l’adolescent un rôle considérable. Le plus souvent, il s’agit alors d’attachements compulsionnels et passagers à des êtres soit de même âge avec lesquels la relation prend la forme d’une amitié passionnée ou d’un amour réel, soit ou en même temps plus âgés, qui représentent clairement des substituts parentaux, lesquels auront de moins en moins de traits communs avec les images parentales originales, au fur et à mesure de la maturation affective.

Ces fixations amoureuses passagères, souvent abandonnées d’autant plus rapidement et complètement qu’elles auront été plus passionnées et exclusives, ne représentent pas réellement des relations objectales, mais plutôt des attachements identificatoires, dominés qu’ils sont par l’effort déployé pour se raccrocher au monde extérieur sur un mode narcissique. Anna Freud dit que, dans sa vie libidinale, l’adolescent régresse de l’amour objectal au narcissisme.

Cela explique en tout cas une des raisons pour lesquelles les jeunes pubères cherchent en général à se rassembler entre eux : « dans le but, écrit Fénichel, d’échanger des histoires sur la sexualité, ou même d’avoir des activités instinctuelles en commun » (identification narcissique) de même que pour se prouver « qu’ils ne sont pas pires que les autres » (Idéal de Soi, narcissique). La tendance est en tout cas, en raison à la fois des facteurs sociaux et des identifications parentales, à se réunir en groupes homosexués pour à la fois éviter la présence excitante de l’autre sexe et éviter d’être seul, ce qui permet de se rassurer.

Mais voilà que ce qui avait été écarté revient et que les amitiés qui s’étaient nouées dans l’espoir d’éviter les relations sexuelles objectales prennent, plus ou moins ouvertement, une allure sexuelle de surface : le premier choix objectal de la puberté sera donc souvent un choix homoérotique avec même d’occasionnelles expériences homoérotiques entre adolescents (surtout peut-être chez les filles), expériences qui ne doivent pas être considérées comme automatiquement déterminantes pour l’avenir car :

■ elles témoignent souvent seulement de la solidité de l’identification parentale que l’adolescent cherche à dissoudre ;

■ elles apparaissent comme un phénomène temporaire d’adaptation ;

■ elles n’aboutissent pas à des fixations définitives ;

■ elles sont souvent dues autant à la timidité envers l’autre sexe (et aux traditions culturelles) qu’à la prolongation de l’orientation narcissique de la plupart des besoins objectaux de cette époque.

Conclusion

Freud ne craint pas de comparer, quelque part, la cure psychanalytique à une partie d’échecs ; mais on pourrait aussi reprendre cette comparaison pour clore un propos sur le développement de la personnalité. En effet ce qui précède incite à penser qu’une fois réalisées les ouvertures, le jeu de la partie restera, quoi qu’il arrive, en grande partie dépendant des premiers coups.

En tout cas c’est à peu près, grossièrement parlant tout au moins sous forme imagée, ce que nous disons lorsque nous cherchons à définir chez un individu donné, malade ou pas, une structure psychique, décompensée ou non, qui est comme le mode d’organisation global, formel et définitif de la personnalité. Cette structure :

■ d’une part marquera peu ou prou de son sceau indélébile toutes les conduites ou comportements de l’adulte, caractérisant notamment le type relationnel propre au sujet considéré. Si elle se décompense dans un sens pathologique, elle le fera selon des lignes de clivage préalablement établies dans leurs limites, leurs directions, leurs angulations, un peu comme ce qui se passe dans un cristal minéral qui vient à se briser, selon la célèbre comparaison de Freud ;

■ d’autre part – et ce n’est pas être étroitement déterministe ni encore moins fataliste que de faire la part la plus large, contrairement aux théories constitutionnalistes, à tous les acquis jusqu’à ceux d’une adolescence pouvant se prolonger au-delà de la 20e année – une telle structure n’est considérée comme fixée qu’au terme d’un long développement riche de tous les potentiels aussi bien que de tous les risques et dangers.

Encore faut-il ajouter que la psychanalyse, avant même de devenir une « psychologie », a été pour son fondateur, et reste toujours, une méthode thérapeutique virtuellement capable sous certaines conditions – celles-ci n’étant ni seulement ni surtout d’ordre formel ou extérieur – de modifier ces lignes de clivage et par conséquent la personnalité tout entière.

C’est justifier au bout du compte l’importance de premier ordre accordée en clinique au vécu, tant subjectif qu’objectif, tant inconscient et refoulé que mémorisé, des premières années de la vie.

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