II. Réouverture du débat

Il y a quelque temps, j’ai eu l’occasion d’observer un groupe de préadolescents 15 : les projets qu’ils formaient me remirent en mémoire les récits que j’avais lus sur les rites primitifs d’initiation. Leurs projets et leurs actes constituaient en effet autant d’efforts spontanés pour maîtriser certaines des angoisses provoquées par les remous de la puberté. Ils vivaient dans une institution, un internat destiné aux enfants atteints de troubles affectifs, mais cette situation, selon moi, n’empêchait pas de déduire de leur comportement des implications plus générales.

Il faut noter également que, d’une certaine manière, les enfants élevés dans des pensionnats ou des institutions vivent par groupes d’âge, ce qui est rarement le cas des enfants habitant avec leur famille. Dans notre institution, comme dans les sociétés initiatiques sans écriture, les garçons vivent avec les garçons, les filles avec les filles, tous sous la surveillance d’adultes qui sont bien au fait des besoins d’un groupe de cet âge. Ces conditions de vie permettent aux adolescents de mieux se concentrer sur le problème affectif le plus pressant de leur âge : la maturité sexuelle ainsi que les terreurs et les désirs qui l’accompagnent.

S’encourageant mutuellement et stimulés par la curiosité de leurs camarades, ils osent se laisser aller à la fascination qu’exercent sur eux les problèmes communs à l’un et l’autre

sexe plus librement que s’ils vivaient dans une société ne tenant pas compte de leur classe d’âge.

Ainsi, sans intervention de la part des adultes, les filles vivant dans notre institution (c’est plus vrai pour elles que pour les garçons), ont créé spontanément ce qu’il conviendrait d’appeler un passage sans rite. Celles qui ont déjà eu leurs règles pressentent avec acuité le moment où une fille pubère approche de la menstruation ; celles qui ne les ont pas eues encore, désirent et redoutent à la fois leur apparition. Dès qu’une fille a ses premières règles, elle est immédiatement intégrée au groupe qui a déjà franchi ce passage de la vie. Elle fait désormais partie des « grandes » et n’appartient plus au groupe des « petites ».

La majorité des garçons pubères sont extrêmement curieux et jaloux du secret des filles. Celles-ci excitent leur curiosité en étalant leur secret de telle manière que le propre de ce mystère est de n’être plus secret.

La formation naturelle de groupes d’âge est favorisée par l’encouragement que les enfants reçoivent à suivre, dans des limites raisonnables, leurs propres inclinations. La libre expression d’intérêts communs consolide ces groupes. Cette situation permet aux enfants de communiquer plus facilement leurs sentiments les uns aux autres ainsi qu’aux adultes. Elle leur permet aussi de montrer ouvertement l’intérêt qu’ils portent à la menstruation et de le traduire par des actions spontanées.

Un « rite d’initiation » spontané

Tout commença de façon assez inoffensive avec un groupe de ces jeunes adolescents qui évoquaient leur future vie d’adulte. En raison de la pression plus forte de leurs conflits affectifs, ils étaient moins inhibés et témoignaient d’une plus grande promptitude à agir sur la base de motivations qui, chez l’enfant normal, sont généralement plus soigneusement cachées. Leur intégration était bien au-dessous de la normale pour leur âge ; ils extériorisaient leurs fantasmes qui — du fait de leur intelligence et aussi de l’absence de contraintes — étaient toujours intenses, hauts en couleur et pleins d’invention.

Ce groupe était composé de deux garçons et de deux filles pouvant être considérés comme schizoïdes, sinon comme schizophrènes. Un troisième garçon se joignit à eux pendant de courtes périodes. L’une des filles était la plus active des quatre. Le début de ses règles intensifia ses craintes sexuelles anciennes aggravées par le vif ressentiment qu’éveillait en elle sa féminité. Elle aimait, comme les deux garçons, jouer la comédie ; ils avaient du talent et vivaient leurs rôles imaginaires beaucoup plus intensément que les enfants normaux.

La seconde fille était, plus que les autres, en voie de guérison mais, avec sa première menstruation, son hostilité se réactiva, dirigée en grande partie contre les garçons par lesquels elle se croyait persécutée.

L’un des deux garçons avait une forte identification féminine qui le rendait très anxieux ; il avait également peur des femmes. Consciemment, l’idée d’être un garçon lui était insupportable, il aurait souhaité être une femme. L’autre garçon pensait que les femmes le trouvaient irrésistible (et par là même le persécutaient). Il avait l’impression qu’elles étaient jalouses de son sexe, de son physique, de ses facultés, etc.

Ces quatre jeunes gens, comme la plupart des adolescents, étaient à la fois fascinés et terrifiés à l’idée de grandir, d’atteindre une maturité sexuelle avec tout ce que celle-ci impliquait. Les garçons, surtout. A leur angoisse s’ajoutait une incapacité d’attendre : pour relâcher cette tension qu’ils éprouvaient, ils auraient voulu pouvoir en hâter le déclenchement et en avoir fini avec leurs problèmes. Les éjaculations nocturnes qu’ils avaient parfois ne leur paraissaient pas des preuves suffisantes de leur maturation. A diverses reprises, avant et après l’épisode en question, les garçons nous confièrent l’envie qu’ils portaient aux filles qui, elles, du moins savaient, avec leur première menstruation, qu’elles avaient grandi sexuellement. Les garçons, ils le sentaient bien, ne pourraient jamais acquérir pareille certitude.

Au début, seuls la première des filles et les deux garçons commencèrent à parler de leur avenir, à faire des projets. Pour eux, cela signifiait devenir acteurs ou animateurs de spectacles, participer au monde de la vie nocturne, de l’excitation sexuelle et du plaisir incarné par Hollywood et Broadway. Puis le problème se posa de savoir par quels moyens s’assurer une entrée réussie dans ce monde fascinant.

La fille eut une idée : ils formeraient une société secrète qui leur permettrait d’arriver au sommet de la réussite malgré la résistance des adultes. Elle proposa aux membres du groupe, garçons et filles, de se faire une entaille, une fois par mois, et de mélanger leur sang.

Cet acte — elle insistait sur ce point — agirait comme un sortilège qui leur assurerait le succès. Les garçons montrèrent d’abord quelque hésitation, bien qu’ils fussent suffisamment intéressés pour continuer. C’est à ce moment que la seconde fille se joignit à eux mais, après un certain temps, tous parurent se désintéresser de la chose et le projet fut abandonné pendant quatre mois environ.

Puis la seconde fille — qui avait été jusque-là considérée plus ou moins comme une étrangère — eut sa première menstruation. Dès que les trois autres apprirent l’événement, leurs craintes sexuelles et leur excitation se réactivèrent. Ils reprirent leurs conversations et leurs projets se précisèrent. Ils décidèrent finalement que les garçons auraient chaque mois l’obligation de se couper l’index et de mélanger leur sang à celui des règles. Le désir de la première fille était que les garçons tirent le sang de leurs organes génitaux mais, en fait, elle laissa seulement entendre que ce sang devrait provenir « d’un endroit secret de leur corps ». Nous fûmes alors obligés d’intervenir pour empêcher les enfants d’aller jusqu’à la mutilation.

A ces deux stades, la première des filles parla à sa psychothérapeute du vif ressentiment qu’elle éprouvait à l’idée que seules les filles devaient saigner, une fois par mois, et que les garçons, eux, étaient préservés de cette contrainte. C’était là encore une preuve de la persécution dont les femmes en général et elle-même en particulier étaient l’objet. Finalement, avec une certaine fierté, elle raconta à sa psychothérapeute (dans laquelle elle voyait une compagne d’infortune, victime comme elle du flux menstruel) son projet de faire saigner les hommes, eux aussi, une fois par mois, et lui dit quel pouvoir leur serait conféré à tous, garçons et filles, s’ils mélangeaient leur sang régulièrement.

La seconde fille, bien que beaucoup moins active, nous confia également par la suite avoir éprouvé le sentiment qu’il fallait faire quelque chose pour que les garçons saignent comme les filles.

La menstruation

Une autre catégorie d’adolescentes schizophrènes adoptent une attitude différente devant la menstruation. Elles prétendent ouvertement cacher leurs menstrues qu’elles qualifient de « sales » ou « répugnantes ». Néanmoins, elles s’arrangent pour que chacun sache qu’elles ont leurs règles ; elles en parlent sans cesse et exhibent ostensiblement leurs serviettes hygiéniques.

D’autres filles refusent simplement de porter ces serviettes et font tout pour que le flux menstruel soit visible, sur leurs vêtements, par exemple. Et pourtant, ce sont ces mêmes filles qui, parfois, sur d’autres questions sexuelles, se montrent particulièrement discrètes. Une fille de douze ans, qui pourtant ne cachait pas son désir d’être un garçon (elle affirmait fréquemment qu’elle était un « il » et qu’il fallait dire « il » en parlant d’elle), annonçait ses règles avec force détails, surtout en présence des garçons. Alors, elle poussait des clameurs aiguës en se plaignant de « son égouttement périodique » ; elle faisait effectivement ce qu’il fallait pour que le flux menstruel s’écoulât goutte à goutte sur le plancher. Elle ne différait pas en cela des autres filles qui nourrissaient le même désir ; simplement, le sien s’exprimait plus directement.

Malgré ce qui peut apparaître, chez nombre de filles, comme un recul manifeste devant la menstruation, à un niveau plus profond, le pouvoir magique qu’elles lui attribuent exerce sur elles une fascination irrésistible. Elles désirent que les garçons sachent qu’elles ont leurs règles parce qu’elles croient souvent que celles-ci leur confèrent un pouvoir sur eux. Au niveau le plus conscient, c’est le pouvoir de les mettre mal à l’aise, sinon de les rendre franchement anxieux, — et ceci, non par un acte délibéré, mais par une fonction normale de leur corps, simplement parce qu’elles sont femmes. Cette fonction paraît magique car c’est justement leur féminité qui fait frissonner les garçons et non une action spécifique qu’elles auraient accomplie pour acquérir ce pouvoir.

Mais tout ce qui confère un pouvoir est potentiellement dangereux ; ce qui peut provoquer l’angoisse de l’autre est potentiellement un pouvoir destructif qui, s’il blesse l’autre, peut également détruire celui qui le détient. La fille qui vit ainsi sa menstruation n’a pas réellement accepté ni maîtrisé affectivement cette fonction, mais reste partiellement à sa merci. Elle ne contrôle pas son « pouvoir d’ensorcellement », elle est tout au plus un « apprenti sorcier » qui, à tout moment, peut devenir victime de ses propres enchantements.

Aussi, alors que certaines de ces filles font parfois état de leurs règles avec ostentation, d’autres dénaturent d’une manière quasi délirante cette fonction, associée au don de la vie, en lui imprimant une direction opposée : le flux menstruel devient un poison puissant. Elles ont le souci obsessionnel de se débarrasser de leurs serviettes hygiéniques souillées, elles élaborent des rituels pour les faire disparaître. C’est qu’elles sont convaincues que le flux menstruel est assez puissant pour empoisonner la population d’une ville tout entière.

Bien des femmes normales, même parmi celles qui ne considèrent pas la menstruation comme une « malédiction » — une malédiction en rapport avec le surnaturel et par là même puissante et mystérieuse — la tiennent pour magique. Leur attitude envers la décharge menstruelle est ambivalente : un mélange d’intérêt fasciné et de répulsion. Fascinées par la menstruation, elles ne peuvent s’en détacher et, tout comme certaines filles de notre établissement, elles ne se résolvent pas à jeter leurs tampons hygiéniques souillés mais les gardent comme s’ils attestaient leur pouvoir secret. Les précautions qu’elles prennent pour les garder et les cacher sont aussi élaborées que celles des filles qui inventent des rituels compliqués pour les faire disparaître.

Les sentiments négatifs des filles relatifs à la féminité et à la menstruation se combinent aisément à l’hostilité qu’elles éprouvent envers les garçons et particulièrement envers le pénis. Le stade suivant est leur désir que les garçons, eux aussi, voient le sang couler de leurs organes génitaux. Parfois ce désir que le pénis des garçons soit incisé (comme il l’est lors de la circoncision ou de la subincision) est si vif qu’il doit devenir réalité. S’il ne peut devenir réalité sur le corps du garçon, il le deviendra sur une partie quelconque du corps de la fille qui finira par considérer cette partie comme un pénis.

Une schizophrène de douze ans avait, la plupart du temps, l’impression qu’elle méprisait sa féminité et qu’elle désirait être un garçon. Mais, à d’autres moments, elle se croyait à la fois garçon et fille : elle simulait alors le colt d’une manière symbolique, se servant de son index comme d’un pénis en érection et d’un objet annulaire en guise de vagin. Ce n’était pas l’index dans sa position normale qui devenait son pénis, mais seulement le doigt en état de rigidité totale. Elle l’appelait alors « mon os-doigt » et le différenciait nettement de son doigt en tant que tel. Chaque fois qu’elle avait son « os-doigt », c’était un pénis qu’elle ne pouvait (ou ne voulait) plier aux articulations. Quand elle utilisait son index à d’autres fins (même sexuelles), pour se masturber, par exemple, c’était simplement un doigt qui se pliait facilement.

Pendant plusieurs mois, chaque fois qu’elle avait ses règles, elle voulait se couper 1’ « os-doigt » pour le faire saigner. Pendant toute la durée de sa menstruation, elle parlait de ce désir d’une manière obsessionnelle et tentait de le réaliser. Malgré la surveillance attentive dont elle était l’objet, elle y parvint plus d’une fois et seules d’infinies précautions prévinrent des blessures plus graves. Dans son esprit, un rapport étroit s’était établi entre la menstruation et l’incision du pénis. Elle sentait (et disait) qu’elle ne pourrait accepter la menstruation que si les « os-doigts » pouvaient saigner, eux aussi. Ce ne fut que lentement, au moment où elle commença à s’accepter en tant que fille et cessa de considérer une partie de son corps comme un pénis, qu’elle renonça à son désir de se couper 1’ « os-doigt ». Ce n’était pas une partie de son corps qu’elle aurait voulu inciser et faire saigner, mais le pénis d’un garçon.

L’ambivalence chez les filles

L’envie du pénis chez les filles est si bien connue et a été si souvent décrite qu’il est presque superflu de revenir sur son universalité. Nos enfants profondément perturbés vont simplement plus loin dans son expression que les enfants normaux. Ainsi nous avons fréquemment vu des filles remplir d’eau un ballon, le presser pour lui donner une forme oblongue puis le tenir entre leurs jambes et faire jaillir l’eau, comme si elles urinaient avec un pénis.

Une de nos schizophrènes, une fillette de sept ans, donna peut-être une forme d’expression beaucoup plus primitive à son désir d’avoir un pénis. Plusieurs fois par jour, elle tirait sur la peau du mont de Vénus et les tissus antérieurs de la vulve pour l’allonger ; elle la montrait à ses compagnes en disant : « Pegardez mon pénis. » Ce n’était pas là un substitut de la masturbation : elle se masturbait fréquemment et sans inhibition, ce qui était pour elle une expérience totalement différente des efforts qu’elle faisait pour se fabriquer un pénis avec la conviction d’y avoir réussi.

D’autres fillettes de l’École croyaient, lors de chaque période menstruelle, qu’un pénis poussait en elles ; elles étaient profondément déçues chaque mois de constater qu’il n’en était rien. Cette association illusoire de la menstruation et du pénis est peut-être parallèle à la conviction que certains hommes paraissent avoir : ils pensent qu’ils pourraient acquérir de nouvelles fonctions sexuelles si du sang s’écoulait de leurs organes génitaux.

Cet espoir d’acquérir un pénis au moment de la menstruation et grâce à elle est un exemple positif de l’ambivalence chez les filles. Nombre d’entre elles, perturbées sur le plan affectif, expriment le côté négatif de cette ambivalence en jugeant le pénis répugnant et horrible. Chez certaines fillettes profondément perturbées, le sentiment négatif envers les organes équivalents du pénis va beaucoup plus loin. L’une d’elles, à l’École, ne put jamais accepter sa condition féminine. Elle haïssait son clitoris, elle le ressentait comme une flétrissure sur son corps. Elle avait le sentiment que si elle parvenait à l’éliminer, elle deviendrait totalement féminine et, par conséquent, capable d’accepter sa féminité.

Comme elle devait refouler ce désir d’un pénis et que son clitoris, surtout lorsqu’il était stimulé, lui rappelait ce désir, elle voulut alors s’en débarrasser. Le désir était si violent qu’elle devait prendre de sérieuses précautions pour ne pas l’arracher. Sa crainte n’était pas celle de la masturbation (en tant que telle) puisqu’elle se masturbait librement en faisant couler de l’eau sur sa vulve, en tirant très fort ses culottes ou en frottant ses jambes l’une contre l’autre. Mais elle n’osait pas toucher son clitoris avec ses doigts car elle n’aurait pu résister, elle en était persuadée, à la tentation irrésistible de l’arracher.

D’autres filles s’attaquent ouvertement aux organes génitaux mâles pour des raisons similaires. Cette tendance ne se rencontre pas uniquement chez les schizophrènes. Nous avons à l’École un préadolescent schizophrène dont le traumatisme central a été provoqué par la mère (non schizophrène) qui, en état d’ivresse, avait pris des ciseaux et découpé des morceaux de peau autour du pénis de son fils. Ces signes extrêmes de l’envie du pénis conduisant à l’incision ne sont pas aussi rares qu’on le souhaiterait.

L’ambivalence chez les garçons

Les données recueillies auprès de deux enfants âgés respectivement de sept et huit ans pourraient représenter ici une série d’observations faites sur plusieurs très jeunes garçons. D’après leur âge réel et en appliquant les méthodes courantes, tous deux auraient dû être classés dans la période de latence. Mais, comme ils étaient sérieusement perturbés, le refoulement sexuel qui est supposé être la marque de cette période n’était pas encore intervenu.

Chacun des garçons déclara à plusieurs reprises, indépendamment l’un de l’autre et à des personnes différentes, qu’il trouvait que c’était une « tricherie », un « scandale » de ne pas avoir de vagin. Ils faisaient des remarques de ce genre : « Elle se croit quelqu’un de spécial parce qu’elle a un vagin », ou bien : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas avoir de vagin ? » Faisant allusion au chagrin d’un de ses camarades, l’un des garçons dit : « Je sais pourquoi il pleure, c’est parce qu’il veut un vagin. » Plus persistante encore que le désir d’avoir des organes féminins était l’envie obsessionnelle de posséder à la fois les deux organes, mâle et femelle. Ils disaient : « Pourquoi ne puis-je pas avoir les deux ? » Déçus dans ce désir, ils enviaient les femmes parce que les femmes, ils en avaient le sentiment, possédaient des organes sexuels supérieurs aux leurs. Ils exprimaient fréquemment tous deux leur désir d’extirper ou de couper le vagin des filles et des femmes.

Un troisième garçon, un schizophrène de sept ans, ritualisa, en le théâtralisant, son désir d’un appareil génital à la fois mâle et femelle. Il était capable de passer presque instantanément d’un rôle à l’autre : en tant que mâle, il s’asseyait sur le siège des toilettes, regardant devant lui et exhibant ouvertement son pénis ; quand il jouait le rôle de la femme, il s’asseyait en cachant son pénis, le visage tourné contre le mur. Pendant longtemps, il n’urina pas debout, cette posture ne pouvant que confirmer son rôle masculin. Mâle, il se masturbait le pénis uniquement, sans inhibition et librement ; femelle, il pratiquait tout aussi librement la masturbation anale seulement. Garçon, il utilisait son propre nom ; fille, il avait recours à un nom d’emprunt qui, parfois, le désignait en tant que fille, parfois en tant que clown, homme et femme en même temps.

Plusieurs des garçons que nous suivons, sans aller aussi loin, insistent également sur le fait qu’ils ont un vagin. Ils refusent d’admettre que les filles ont deux ouvertures dans la partie inférieure de leur corps. Ils affirment que le rectum et le vagin sont une seule et même chose et que les filles, comme eux, n’ont qu’une seule ouverture.

Chez des garçons d’âge divers qui ont, somme toute, accepté leur rôle masculin, nous avons observé envers les caractéristiques du sexe féminin une hostilité aussi violente que celle des garçons qui désirent un vagin. Ces garçons n’expriment pas le désir d’avoir des organes génitaux féminins, mais ils ont de nombreux fantasmes et imaginent qu’ils arrachent ou sectionnent des seins et des vagins. Certains d’entre eux, atteints de troubles particulièrement graves, ont, pendant des mois, parlé presque exclusivement de ce désir qui les consumait (il serait plus juste de dire qu’ils le hurlaient).

Le désir qu’ont les garçons de porter un enfant est plus bénin bien que souvent tout aussi lancinant ; et puisque cela leur est impossible, ils ont le sentiment d’avoir été floués 16.

Cette envie intense de la sexualité féminine ne se limite pas à l’appareil sexuel féminin primaire et à ses fonctions : nous avons observé plusieurs garçons tourmentés par le désir de posséder des seins de femme. Le désir de pouvoir s’allaiter eux-mêmes (ils sont convaincus que les femmes peuvent le faire) constituait une partie seulement de la motivation. Ils portaient envie aux seins en tant que tels, c’est-à-dire comme sources de puissance et de force, indépendamment de la lactation.

Ils se posaient fréquemment la devinette suivante : « Quelle est la chose la plus puissante au monde ? » Ils ne manquaient jamais de répondre : « Un soutien-gorge, parce qu’il contient à la fois deux immenses montagnes et une laiterie. » Les filles ne parurent jamais intéressées par cette devinette qui ascinait la plupart des préadolescents atteints de troubles affectifs.

La circoncision

Le désir d’avoir un pénis circoncis est très différent de l’intérêt obsessionnel que portent les garçons aux caractéristiques et fonctions du sexe féminin. A l’École Orthogénique, un garçon de dix ans non circoncis, qui vivait dans un groupe de garçons circoncis dès la petite enfance, réclamait l’opération avec insistance.

Finalement, comme il avait des adhérences, la circoncision s’avéra indispensable. Averti de la décision, l’enfant en fut heureux mais, comme on pouvait s’y attendre, il en conçut de

imaginent que le vagin est le même organe que le pénis, ce fantasme se reflétant dans l’affirmation d’une patiente qui disait : « Chez l’homme, l’organe pointe vers l’extérieur et chez la femme, ce même organe rentre à l’intérieur3 ... » Des idées similaires sont fréquemment exprimées par garçons et filles de l’École Orthogénique. Les uns et les autres appellent le vagin • un pénis à l’envers » et le pénis « un vagin à l’envers ». Ferenczi *, et d’autres avec lui, ont fait des observations qui vont dans le même sens. Nombreux sont les petits garçons qui, entendant pour la première fois que les femmes portent et donnent naissance aux enfants, essayent de soutenir que cela est vrai pour les filles seulement car les garçons, eux, sont mis au monde par leur père

3.    L. Rangell, « The Interchangeability of Phallus and Female Génital », Journal of the American Psychoanalytic Association, 1 (1953), p. 504 sq.

4.    S. Ferenczi, « An "Anal Hollow Pénis” in Women », in Further Contributions to the Theory and Technique of Psychoanalysis, Hogarth Press, Londres, 1950, p. 317.

5.    M. Chadwick, « Die Wurzel der Wissbegierde », Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, XI (1925), p. 63.

l’angoisse. Il parla beaucoup de sa crainte de la douleur provoquée par l’intervention. Mais, celle-ci terminée, il reconnut avoir eu peur également que le médecin ne se trompât et ne lui coupât tout ou trop grande partie de son pénis. Très angoissé, il nous raconta qu’il avait cru entendre parler de personnes nées « garçon et fille à la fois » et comment « le docteur avait dû l’enlever » pour que la personne devînt une fille. Il montra ainsi sa grande angoisse de castration.

Si ses craintes étaient intenses, son désir de l’opération d’abord et, ensuite, l’orgueil qu’il tirait de ce qu’il appelait son « pénis tout neuf », étaient plus vifs encore, au point d’éclipser entièrement son angoisse de castration. Dès que la plaie se fut refermée, il exhiba à chacun ce pénis qu’il avait toujours essayé de cacher. Le pansement enlevé, il déclara : « Je le trouve maintenant très élégant et très joli. » Il racontait fièrement qu’il fonctionnait beaucoup mieux et que, lorsqu’il urinait, il pouvait émettre un jet plus puissant qu’il dirigeait où il voulait. Il éprouvait un grand plaisir à se masturber tandis qu’avant l’opération, il ressentait des douleurs provoquées par les adhérences. Il résuma son sentiment en disant : « Eh bien, mon vieux, je peux faire n’importe quoi, maintenant ! » La circoncision lui révéla l’importance de l’organe. Le gland libéré représentait une nouvelle conquête de la masculinité. En effet, la circoncision lui avait procuré un nouveau pénis et des plaisirs sexuels qui lui avaient été refusés jusqu’alors.

Des observations analogues ont été faites par Nunberg au cours d’une analyse d’adulte. Le patient avait vécu la circoncision comme une réaffirmation de sa virilité en général, et de l’importance du pénis en particulier : « La sensation douloureuse éprouvée autour du gland après la circoncision avait canalisé la libido sur le pénis, ce qui eut pour conséquence de rendre le patient plus conscient de son appareil génital. L’expérience de la circoncision augmenta la conscience qu’il avait de son pénis, comme si elle avait permis de démontrer l’importance de l’organe 17. »

Quand ils ne sont pas inhibés, les garçons (les « normaux » comme ceux qui sont atteints de troubles affectifs) aiment montrer leur pénis avec ce qu’on pourrait appeler un « orgueil phallique ». On connaît les concours organisés pour voir lequel d’entre eux a le plus grand pénis, ou le meilleur. Ils se disputent aussi pour montrer lequel peut uriner le plus haut ou le plus loin. Ce sont là, peut-être, des vestiges de la phase phallique du développement au cours de laquelle, dit-on, le garçon « s’est identifié à son pénis 7 ». Mais ces concours indiquent aussi le désir de savoir lequel d’entre eux est le plus avancé, lequel est le plus viril, le moins enfant. Pour les garçons, l’exhibition du gland libéré du prépuce fait partie des efforts accomplis pour affirmer leur virilité. Sur ce point, le garçon circoncis a une nette supériorité : son gland est visible, ce qui est souvent considéré comme le signe d’une virilité plus affirmée. Là encore, les observations de Nunberg confirment celles faites sur nos enfants : « Par la circoncision, le gland est libéré [...], un nouveau pénis est né, tel un phallus en érection dont le prépuce est rétracté 8. »

Après la première édition de ce livre, j’ai reçu de nombreuses lettres de lecteurs qui me faisaient part de leurs expériences d’adolescents. Ils me racontaient comment ils avaient formé spontanément des groupes pour se prouver à eux-mêmes et prouver aux autres qu’ils avaient atteint une maturité sexuelle. Ils pensaient que, sans l’appui du groupe, ils n’auraient pu trouver cette certitude. Si ce qu’ils écrivent est vrai, et je n’ai aucune raison d’en douter, même en l’absence de circoncision ou de subincision, plusieurs des coutumes faisant partie des rites d’initiation des sociétés sans écriture interviennent spontanément et sporadiquement parmi les adolescents « normaux » de la société occidentale.

On connaît bien les méthodes d’intimidation appliquées par les chefs de gang aux nouveaux membres avant leur admission. Telle la coutume voulant que, pour passer l’examen, le garçon se joigne au groupe et cohabite avec une ou plusieurs filles. Cette obligation évoque naturellement la coutume selon laquelle le nouvel initié doit avoir immédiatement des relations sexuelles avec une femme.

Comme j’écrivais ces lignes, les journaux de Chicago signalèrent deux attaques, la première s’étant terminée par un

1. Fenichel, op. cit.

8. Nunberg, op. cit.t p. 8.

meurtre. Les deux garçons qui avaient commis ces crimes déclarèrent avoir voulu prouver leur audace à la bande dont ils voulaient faire partie ; autrement, ils n’auraient pas été jugés dignes d’appartenir au gang. Cette attitude rappelle celle des tribus où le meurtre d’un homme est exigé comme preuve de l’accession du mâle à la maturité.

De ces communications nombreuses, je rapporterai uniquement celle que j’ai pu entièrement contrôler. A La Havane, à Cuba, des garçons pubères d’une douzaine d’années formaient spontanément des groupes exigeant des nouveaux membres qu’ils fussent capables de rétracter-leur prépuce et de montrer leur gland (les garçons n’étant pas circoncis). Ceux qui ne pouvaient accomplir cette performance étaient exclus, jugés trop jeunes ou trop faibles pour appartenir au groupe. Quand les garçons plus jeunes ne pouvaient faire ce qui leur était demandé, quelques-uns parmi les plus âgés leur enseignaient chaque jour, pendant une semaine environ, comment rétracter leur prépuce. Souvent, quand ils avaient un phimosis, par exemple, c’était très douloureux. Si, après une semaine, le garçon était capable de faire sortir son gland, sa force et sa virilité étaient alors reconnues : il était admis dans le groupe. S’il échouait, il en était exclu définitivement 18.

Là encore, on peut découvrir une équivalence entre les garçons normaux de la société occidentale et la société spontanée d’initiation qui s’était développée parmi nos jeunes enfants, à l’École Orthogénique. Ces garçons normaux s’infligeaient volontairement des souffrances en manipulant leur organe génital, pour montrer qu’ils avaient atteint la maturité sexuelle, la preuve de la maturité consistant à faire sortir du prépuce le gland libéré.

Le transvestisme

Dans notre société, la veille de la Toussaint, les enfants se parent de vêtements bizarres, cette habitude fait partie intégrante de ces vacances. Ce jour-là, ils sont autorisés à extérioriser leurs désirs asociaux et destructifs plus ouvertement que de coutume. A l’École Orthogénique, les enfants sont libres de se déguiser toute l’année, ce qu’ils font souvent. Mais, en accord avec la tradition, ils se déguisent plus librement encore la veille de la Toussaint. Ainsi, les observations faites pendant cette période de vacances sont représentatives de celles faites tout au long de l’année.

Les plus jeunes de nos enfants, comme les enfants normaux, se déguisent en fantômes, en sorcières, en voleurs, en sauvages, en princes, en animaux, etc. Certains enfants de tous âges sont trop angoissés pour se métamorphoser ou arrivent à un compromis en modifiant légèrement leur apparence normale.

A notre grande surprise, cependant, nous avons constaté que les enfants pubères ne se conforment pas nécessairement à cette conduite. Quand ils ont vécu avec nous pendant plusieurs années et sont capables d’utiliser leur liberté relative pour exprimer leurs désirs, ils paraissent obéir à un modèle très différent. C’est ainsi que les filles ont tendance à s’habiller en garçons très virils ou sexuellement très attirants ou bien en femmes extrêmement séductrices. Quand elles se déguisent en garçons, elles font apparaître clairement leurs désirs en complétant leurs costumes par des fusils, des cannes à pêche, des épées, des poignards ou tout autre accessoire masculin, ou encore par des instruments ou des gadgets dont la forme évoque celle du pénis.

Vers onze ans, ou plus encore à douze ou treize ans, les garçons aiment s’habiller en filles ou en femmes, en insistant sur les seins (ils utilisent pour ce rembourrage les coussins les plus volumineux). Certains se déguisent en femmes au dernier stade de la grossesse. Il est intéressant de noter que nous n’avons jamais vu de travestis authentiques — et nous en avions quelques-uns parmi nos enfants — se déguiser ainsi la veille de la Toussaint. Ou bien ils ne portent pas de costumes du tout (ce serait peut-être trop comme à la maison pour qu’ils se sentent bien) ou ils se contentent d’un simple vêtement de femme, ou encore utilisent du rouge à lèvres et à joues.

Fréquemment, les garçons qui montrent d’habitude avec le plus d’ostentation leur virilité — surtout les garçons sportifs et les anciens délinquants dont il faut contenir les exploits trop hardis — font, déguisés en femmes, l’entrée la plus spectaculaire. Certains se déguisent si bien que les gens dans la rue les prennent pour des filles. Mais les motivations ne sont pas simples. Si le déguisement représente le désir d’être une femme et celui de découvrir ce qu’on ressent quand on en est une, c’est aussi sa caricature angoissée et hostile.

Il est important de noter que les garçons qui, pendant la période de latence, ne se déguisent ni en filles ni en femmes, commencent à le faire après le début de la puberté et que la plupart de ceux qui se sentent assez libres le font au moins une fois. De plus, comme nos enfants se déguisent souvent, ils ne vont jamais aussi loin, en jouant le rôle de l’autre sexe, que la veille de la Toussaint où ils jouissent d’une liberté privilégiée.

Ce sont là quelques-unes de nos observations d’un comportement libre et spontané chez des enfants perturbés, pubères ou prépubères, de notre monde moderne.    ,